Il s’appelle Jean Claude Blanchard, mais nous l’appellerons Claude, ainsi que le font la plupart des documents le concernant.
Quand son père Jean meurt dans l’incendie de sa maison, Claude n’a pas vingt ans. Sa date de naissance restera inconnue, elle fait partie des registres perdus de la Chapelle. On ne peut que l’estimer, quelques mois après le mariage de ses parents.
La solidarité de la vallée a dû jouer pour la famille Blanchard. En 1740, sept ans après le drame, le premier acte qui concerne Claude le donne comme habitant du Feougoux. Il se marie avec Anne Barrès, issue d’une famille de Chanéac, le six mars 1740. Un contrat de mariage a comme d’habitude été établi, qui constitue une dot pour son épouse.
Les dettes de son père ne sont cependant pas oubliées par les descendants du créancier de Jean, dont il est l’héritier, puisqu’il a récupéré le Feougoux. L’échéancier de remboursement de la dette n’a pas été tenu, et la justice, requise en mai, ordonne le règlement de cette dette. Claude doit encore 460 livres à Vincent Pizot.
En juin de la même année, un accord complexe intervient. Pierre Sahuc, mari de Clauda Barrès, s’est engagé à payer la dot d’Anne Barrès. Au lieu de la verser à Claude Blanchard, les versements annuels prévus par le contrat iront à Vincent Pizot. Ainsi, la dette sera progressivement remboursée par un tiers. Le couple Blanchard n’en recevra qu’un montant résiduel dérisoire, quinze livres, mais se trouve maintenant libéré du fardeau de cette dette.
Le sept juillet 1743 une fille nait au Feougoux. Elle s’appelle Anne Marie. Elle va mourir à l’âge de trois ans et demi, le quatre janvier 1747.
Les registres n’en ont gardé aucune trace, mais il est certain qu’Anne Barrès est décédée. Cette perte intervient entre la naissance de sa fille et le remariage de son mari en juillet 1747.
Ainsi, le vingt-huit juillet 1747, Claude Blanchard se remarie avec Jeanne Chazalet, originaire de Dusayes, paroisse de Saint-Jean-Roure, une vallée qui donne sur la ville du Cheylard. Le vingt-trois août de l’année suivante, au Feougoux, elle lui donne un fils nommé Jean, comme son grand-père paternel.
En 1752 naitra Jean Antoine, cette fois à Saint-Jean-Roure, où la famille semble s’être installée. Ils ont également porté sur les fonts baptismaux une petite Jeanne, la fille de Jean Chazalet, beau-frère de Claude. Le lien entre les familles Blanchard et Chazalet est documenté.
Quelques années plus tard, en 1757, Claude Joseph, dit Joseph Blanchard va naître mais au Feougoux où la famille semble s’être repliée. De Jeanne Chazalet, nous n’aurons plus de nouvelles.
Les trente années suivantes ne sont guère documentées. On peut y dresser la liste des familles qui vivent dans ce hameau de Feougoux : Valette, Delaroche, semblent alors les plus proches des Blanchard.
Une chose est certaine, Claude Blanchard, plus encore que ses ancêtres, a commencé à se déplacer : deux mariages hors de sa paroisse, un enfant né loin du feougoux. Jean Claude Blanchard s’éteindra au Cheylard le vingt-quatre juillet 1784.
En ce quinzième jour d’octobre 1733, on enterre Jean Blanchard et sa filleMarie dans l’église Saint-Apollinaire. Ils sont tous les deux morts suffoqués dans l’incendie de la petite maison où ils vivaient au Feougoux…
C’est par cette accroche que je commençais le récit de la vie de Joseph Blanchard, son petit-fils. Je n’avais alors guère d’autres informations sur son aïeul.
Fils aîné d’Urbain Blanchard et de Marguerite Faure, il est né dans la ferme familiale de la Vialle et a été baptisé le neuf avril mil six cent quatre-vingt-sept.
Son frère Mathieu naîtra deux ans plus tard, en 1689, mais leur mère ne survivra pas longtemps. Elle mourra dans les jours, les semaines ou les mois qui suivront.
En 1691, son père se remarie avec Marguerite Dumas. Marguerite, comme sa mère. Le contrat de mariage l’exclut, ainsi que son frère, de tout héritage paternel, à l’exception de leur légitime. Il ne le sait pas encore, il n’a que quatre ans.
Pourtant l’enfance sera, sinon heureuse, du moins aisée. Sa belle-mère apporte avec sa dot une châtaigneraie qui vient s’ajouter au domaine de la Vialle. En grandissant, Jean y travaillera, secondant son père, sans jamais fréquenter l’école. Il n’y en a pas.
En 1696, Marguerite Dumas donne naissance à Jacques Antoine. Et trois ans plus tard c’est une fille, Marie, qui vient compléter la famille. Ce que sera leur jeunesse, nous ne pouvons que le deviner.
L’année 1712 est marquée par une épidémie de rougeole qui décime la famille royale, à l’exception du vieux roi Louis XIV et de son arrière-petit-fils de deux ans, le futur Louis XV. Les nouvelles passent par les prêches et les marchés, ils le sauront certainement.
Cette année-là, Jean épouse Marie Roche, du Mazel, un hameau de Saint-Clément situé sur le plateau, à 1145 mètres d’altitude. La Vialle est en contrebas, quatre cents mètres plus bas. Le climat, les cultures ne sont pas les mêmes.
Ils sont cousins : l’Église a dû lever un empêchement de parenté avant de les unir. Marie a vingt-six ans, un an de plus que lui.
Le contrat est signé en novembre mil sept cent douze chez les Roche. Jean est assisté de son père Urbain, Marie de sa mère Marguerite Aoustet et de son frère Pons, qui promettent ensemble sa dot : deux cent cinquante-cinq livres, qui seront payées par traites, soixante à la Saint-Jean, quarante chaque été jusqu’à ce que la somme soit payée. Ils ajoutent un setier de seigle. En échange, Marie renonce à tout ce qui pourrait un jour lui revenir de ses parents.
Jean, lui, n’a rien en propre à mettre dans la corbeille. Il tient la Vialle et l’exploite, mais la ferme reste à son père : il se contente de l’usage qu’on lui en laisse et promet de ne rien réclamer de plus.
Tout semble alors réuni pour permettre au jeune couple de s’installer : Jean connaît la terre et Marie apporte une promesse de capital et des semences. La bénédiction, elle, attendra le 1er janvier : l’Avent s’est ouvert, et l’on ne marie pas pendant l’Avent.
Six mois plus tard, Jean et sa femme sont installés dans le hameau de Feougoux, un écart de la Chapelle, situé au-dessus de la Vialle.
Son père solde alors la dot de sa mère qui lui revient de droit. Jean reçoit donc cent soixante-dix livres en louis d’or. Mais c’est par le truchement de Pons Chanal, qui, en payant le fils, se libère ainsi du bail d’une chênaie que le père lui avait fait.
Comme souvent, l’argent ne circule guère dans cette vallée adossée au plateau des Boutières.
L’année suivante, Urbain lui-même verse cent quarante livres en louis d’or et d’argent à Jean. Cette fois, la part de la succession qui lui revient est réglée : Jean promet de ne plus rien réclamer à son père. L’acte laisse même entendre que ses biens du Feougoux lui viennent de sa mère.
La famille Blanchard semble bien installée.
Si Jean Blanchard a quitté la Vialle pour le Feougoux, c’est parce qu’il a hérité de son oncle Jean Faure dit Peyrard, le frère de sa mère. Faute d’enfants, c’est Jean, le plus proche parent, qui recueille sa succession.
Peyrard a épousé en 1708 Marguerite Pizot, une jeune veuve d’Arcens, un village voisin. Il a soixante-neuf ans le jour du mariage. Sa fiancée en a vingt-trois.
Il est enterré le onze octobre 1712, Marguerite cinq semaines plus tard. La succession s’ouvre pour Jean Blanchard.
Juin 1714, l’héritage a été formellement accepté par Jean, mais « avec réserve ». L’argent continue d’affluer, puisqu’un certain Granjon lui verse deux cents livres, le solde d’une dette qu’il devait à Peyrard et qui restait courante.
Deux ans plus tard, c’est encore une quittance que Jean fait pour trente livres qu’il reçoit comptant d’Antoine Croze. Une créance qui remonte au premier mariage de Jean Faure avec Marguerite Croze.
Ainsi Jean continue de récupérer les créances de son oncle. Car dans l’héritage de Jean Faure, dit Peyrard, il y a les terres, le Feougoux ; il y a également des créances, Granjon, Croze.
Mais il y a aussi des dettes.
Lorsque Jean Faure a épousé Marguerite Pizot, en 1708, il est entré dans une famille de notables. Le parrain de Marguerite, Claude d’Allard, est le bailli d’Arcens. La dot de son épouse sera conséquente, cinq cents livres, une tante y ajoute deux cents livres.
Si elle survit à son mari, elle recevra un augment de cent livres, versé par celui ou celle qui récupèrera l’héritage du défunt. Et si le mariage reste sans enfant, la dot doit retourner à la famille de Marguerite. Là aussi, c’est l’héritier qui doit assumer.
C’est une dette conséquente qui va peser sur les épaules de Jean le restant de ses jours. Certes, la vie continue, mais sans doute plus étriquée qu’il ne l’aurait voulue.
Les ayants droit Pizot réclament leur dû dès 1718. Un accord est signé devant notaire, Jean s’engageant à payer quarante livres par an jusqu’au remboursement total.
En parallèle, il paie en 1719 le loyer d’une terre qu’il a en bail, la Sioulette, mais avec des frais de retard. Et bon an mal an, des enfants naissent au Feougoux. On en compte six en tout.
Jean ne pourra respecter que deux traites, en 1720 et 1721, auxquelles s’ajoute un louis d’or valant vingt-quatre livres remis en main propre à Vincent Pizot.
Le quinze octobre 1733, on l’enterre dans l’église Saint-Apollinaire, avec sa fille Marie. Tous deux sont morts suffoqués dans l’incendie de la petite maison où ils vivaient au Feougoux.
Jean avait quarante-six ans.
Marie Roche est veuve. Il lui reste cinq enfants à élever. L’aîné, Jean Claude, n’a pas vingt ans. L’outil de travail a brûlé. Restent les dettes.
Dans les Boutières, le mariage est davantage une alliance entre familles qu’entre individus. Il est très codifié et structuré par le mécanisme particulier de la dot faite à la femme par son père.
Les sommes sont assez importantes pour cette région où l’argent liquide est rare. La plupart des contrats prévoient un versement le jour du mariage puis un échéancier pouvant s’étaler sur plus d’une dizaine d’années.
Le marié, qui reçoit cette dot, n’en est que le gestionnaire, tout en en percevant les fruits. Elle reste la propriété de son épouse, et devra être transmise à sa descendance. En l’absence d’enfant, et après le décès de la femme, elle devra être reversée à la famille de celle-ci selon les clauses du contrat de mariage.
Plus qu’un versement à un couple, la dot est l’investissement d’une lignée pour aider à la formation d’une nouvelle lignée alliée.
Elle est souvent accompagnée de dons en nature : vêtements, literie, meubles, troupeaux. Quelquefois il peut s’agir de terres : pâtures, jardins, forêt.
Le pendant de la dot, c’est l’augment, une somme promise par contrat à sa femme par le futur mari. Son montant est proportionné à l’apport de la mariée. Contrairement à la dot, cet augment reste acquis à la femme au cas où elle survivrait au mari. C’est une forme « d’assurance vie » garantie par les héritiers du mari.
Ces mécanismes sociaux n’empêchaient toutefois pas les sentiments dans le couple. Le testament de 1629 que fait Clauda Malgoutier en faveur d’un fils de son premier lit en est un exemple.
Entre deux formules juridiques du notaire, on trouve ce don qu’elle fait à son second mari, motivé par les « bons et agréables services et solacement (= réconfort) reçus de lui ». A ce don s’ajoute l’usufruit de leur maison, qu’il y vive veuf ou qu’il se remarie.
Cette petite communauté de paysans qui vit au pied des Boutières, autour de Chaneac, est endogame. Reviennent les mêmes noms dans les mariages, les baptêmes ou les sépultures. Les actes notariés ne font pas exception.
Les noms qui reviennent le plus souvent sont ceux des familles Croze, Faure, Dumas, Aoustet, Boyet, mais curieusement Blanchard semble absent de la vallée, jusqu’en 1675 où un premier texte le nomme.
Les registres paroissiaux, qui enregistraient les baptêmes, les sépultures, les mariages, ne sont pas encore en place à cette époque. Quant aux notaires, leurs minutiers ne donnent accès qu’aux personnes ayant eu recours à leur service.
Au-delà des simples échanges de biens, on s’y rendait pour un contrat de mariage, un testament, des quittances, des reconnaissances de dettes, des accords, etc. Et c’est ce qui fait la richesse de ces témoignages.
D’où venait Jean Blanchard ? Difficile à dire pour le moment. Qu’il soit arrivé d’une autre vallée, ou qu’il ait été trop pauvre pour avoir eu besoin d’un notaire, sont deux options ouvertes. A moins de consulter les registres du notaire Gory, conservés aux archives départementales de l’Ardèche, mais qui n’ont pas été numérisés pour la période 1635 à 1675.
Le Vivarais, c’est la province de l’ancien régime qui correspondait dans ses grandes lignes au diocèse de Viviers, soit à peu près le département de l’Ardèche actuel. Il était rattaché à la Généralité de Montpellier, mais conservait ses propres États, les États particuliers du Vivarais.
Contrairement aux pays de droit coutumier, dont la Bretagne pour ce qui nous concerne, le Vivarais était une région de droit écrit, inspiré du droit romain. Je ne cherche pas à faire l’histoire de l’Ardèche, mais ce point particulier explique la richesse des documents conservés par les notaires avant la Révolution.
Un mariage, un testament, un achat, un loyer payé ou un bail signé, un accord entre personnes, tout était noté scrupuleusement dans les minutiers des notaires royaux. Et des notaires, il y en avait un, ou plusieurs, dans la plupart des paroisses, ou dans les villages et communautés qui ont ensuite, pour beaucoup, donné naissance aux communes.
C’est bien grâce à ces documents, difficilement lisibles, mais heureusement très structurés et très formalisés, que j’ai pu trouver toutes sortes d’informations sur cette époque lointaine qui va de 1620 environ à 1789.
Un exemple parlant. On sait peu de choses de Jean Blanchard, sinon qu’il épousa Anne Boyet et confia ses biens d’abord à sa fille aînée Marie, mariée avec un Jacques Croze.
A lire différents actes, on apprend qu’Anne Boyet est veuve de Jean Croze, avec qui elle a eu un fils, lequel épousera Marie Blanchard. Cela nous dit que Marie ne peut pas être la fille d’Anne Boyet, mais d’une première épouse de Jean Blanchard.
Une confirmation dans le contrat de mariage d’Urbain où Jacques Croze, qui l’accompagne, est noté frère utérin d’Urbain. Ils ont la même mère. Nous sommes devant une famille recomposée, un veuf épousant une veuve, leurs enfants respectifs s’épousant par la suite.
On sait aussi que l’héritage de Jacques Croze est grevé par des dettes qui se paieront par des cessions de terre. Une histoire de communauté villageoise se constitue entre les lignes de ces actes notariés.
Le prénom est inusité aujourd’hui. Il restait rare à l’époque déjà, même si le hasard a voulu que deux Urbain Blanchard distincts aient vécu à cette période sur la même paroisse de la Chapelle.
Urbain est le seul fils connu de Jean Blanchard et d’Anne Boyet. Sa date de naissance n’est pas connue. Néanmoins, les divers actes qui le mentionnent permettent de la situer vers 1665 ou 1666.
En 1675, lorsque son père Jean organise sa vieillesse en confiant son exploitation à son gendre, il a alors moins de dix ans. Et six ans plus tard, il en fait son héritier par testament.
Il épouse Marguerite Faure vers dix-neuf ans en 1684. Depuis le décès de son père, il gère lui-même la ferme de la Vialle, paroisse de Saint-Clément limitrophe de la Chapelle. Lors de la signature du contrat de mariage, il est assisté par son demi-frère Jean Croze, le fils de sa mère et de son premier mari, Jacques Croze.
Par ce mariage, il se lie à une famille du Feougoux, écart des hauts de la Chapelle. Son épouse est la fille de Mathieu Faure et de Catherine Boyet, une parente de sa mère. De ce mariage naîtront deux fils, Jean en 1687 et Mathieu en 1689.
Il signe lui-même son contrat, d’une main appliquée, lettre à lettre. C’est le premier de la lignée à savoir écrire. C’est également en chef de famille qu’il paie la dot de sa soeur Marguerite à Pierre Moyon, en exécution du legs paternel de 1681.
Marguerite Faure meurt entre décembre 1689 et février 1691.
Urbain Blanchard est veuf avant vingt-cinq ans, il a deux garçons en bas âge. Il va épouser en février 1691 Marguerite Dumas. Deux Marguerite successives, il ne se trompera pas de prénom.
Le contrat de mariage lui est moins favorable. Son épouse apportera une dot conséquente, trois cent septante livres, une literie complète, une brebis et son agneau, une vache et son veau, et de l’héritage de sa mère décédée, la moitié d’une châtaigneraie appelée la Coste.
De son côté, il ne propose que soixante-dix livres d’augment, mais surtout, il s’engage à faire d’un enfant qu’il aura avec Marguerite Dumas son héritier universel. Jean et Mathieu Blanchard voient leur avenir fermé à la Vialle.
D’Urbain, nous ne saurons que peu de choses par la suite. Deux enfants naîtront de ce second mariage, Jacques Antoine en 1696 et Marie en 1700. En 1698 il recevait encore le solde de la dot de sa première femme, vingt livres de Jean Faure, qui a pris la succession de son père et règle ses dettes.
On le retrouve également dans la vie sociale de cette vallée, témoin lors de signatures de contrats devant notaire, parrain d’un enfant Blanchard.
Il aura été le gestionnaire méthodique de deux successions, la sienne et celle de sa soeur, et a durablement installé les Blanchard à la Vialle, sur la paroisse de Saint-Clément.
Je n’ai aucune photo de ce Jean Blanchard à proposer. Non qu’elles aient été égarées ou jetées. Tout simplement parce qu’il ne connaissait pas la photographie. Il est né vers 1610-1615 et est décédé entre 1681 et 1684.
C’était un paysan de la montagne ardéchoise, qui vivait avec sa famille au-dessus du village de la Chapelle, Lachapelle-sous-Chanéac aujourd’hui.
Il ne savait ni lire ni écrire… mais compter, oui.
Ce que j’en sais, je le dois à trois actes notariés retrouvés dans les archives de l’Ardèche, une donation à sa fille ainée en 1675, un testament en 1681 et l’inventaire de ses biens qui l’accompagne, le tout consciencieusement noté par le notaire royal du lieu, Me Bernard Gory.
Le texte de 1675 est une « rémission » en faveur de sa fille Marie et de son gendre Jean (ou Jacques) Croze, en réalité une donation de ses biens, en échange d’une rente viagère. C’est une forme de retraite classique dans ce milieu-là.
On y apprend la composition de la famille : sa femme Anne Boyet, sa fille Marie, en âge de se marier ; deux enfants mineurs, Urbain, âgé d’environ dix ans et Marguerite (ou Margerine) la benjamine.
C’est la décision d’un homme qui se prépare à se retirer. Ses biens sont remis au jeune couple, il se réserve deux vaches, leurs veaux et leur lait du troupeau cédé.
Il pourra, parmi les maisons cédées, choisir son lieu d’habitation, et même en changer en cas de mésentente. Droit lui est fait de ramasser du bois, des herbes, des raves pour les besoins du couple et des deux enfants qui restent.
Par ailleurs, Jean Croze et Marie Blanchard verseront annuellement au couple une petite pension de dix livres. Le plus curieux est la rente en nature, du sel, du lard, du beurre, du seigle et, tous les trois ans, un costume en drap du pays.
Et, en cas de malheur, ils devront assurer les funérailles des parents, et prendre en charge les enfants encore mineurs jusqu’à leur émancipation ou leur mariage. Tout est prévu. Un trait qu’on retrouvera souvent dans la famille Blanchard.
En 1675, Jean s’est déplacé jusqu’à la Chapelle pour organiser son départ. En 1681, c’est le notaire qui se déplace jusqu’à son domicile de la Moureyre. Son état de santé ne lui permet plus les déplacements.
C’est donc dans cette ferme isolée qu’il dicte ses dernières volontés, de façon extrêmement précise et organisée. Il fait de son fils Urbain, qui a alors quinze ans, son héritier, mais lègue à sa fille Marguerite une petite somme, trois cent cinquante livres, sa fille ainée recevant six sols. Une somme symbolique, elle a déjà été pourvue six ans auparavant.
Encore une fois, tout est détaillé méticuleusement, les funérailles étant laissées à l’appréciation des enfants. La seule dissonance de ce document, c’est le prénom de Jacques Croze, l’époux de Marie Blanchard. Il est devenu Jean, mais sa signature est la même.
Ce texte nous fait découvrir la vie d’un paysan de la montagne ardéchoise. Il commence par les bestiaux : deux vaches et leur veau, celles de la rémission de 75 sans doute, mais aussi des brebis, des agneaux, des moutons, des chèvres, des poules et un coq.
Il y a aussi les meubles : quatre lits, un pétrin servant de table et des bancs, une armoire à linge et une armoire dite « ménagère », un garde-manger ; des outils agricoles, entre autres un araire et un joug tout équipé. Il entre dans les détails de la batterie de cuisine.
Le parler ardéchois est de mise pour ces objets du quotidien, fessou, sartaigne, aiguier, maye, gardeirole…
Jean Blanchard est né sous Louis XIII et est mort sous Louis XIV. Pendant les quelque soixante-dix années de sa vie, il n’a pas quitté ses terres des Boutières. L’écho des grands événements de ce temps ne lui est vraisemblablement parvenu qu’à travers les prêches du curé.
Il a vécu pendant le Petit Âge glaciaire, une époque d’hivers rigoureux et de récoltes incertaines. La famine de l’hiver 1661, dite « de l’Avènement », a certainement trouvé un écho jusque dans ses montagnes du Vivarais.
De ce qu’il a pu penser, nous ne saurons rien. Simplement qu’il était catholique, dans une société où la religion rythmait la vie quotidienne et où l’espoir du salut dans l’au-delà accompagnait chaque étape de l’existence.
On retiendra de la vie de Jean Blanchard qu’elle s’est déroulée dans un espace très circonscrit. Les lieux existent toujours : la Moureyre, Palhiès, la Vialle, des fermes ou des hameaux isolés sur les hauteurs de la Chapelle.
Anne Boyet, sa femme, ne prend jamais la parole, elle est citée, mais c’est Jean qui décide.
En 1684, Urbain Blanchard, son fils, se marie avec Marguerite Faure. Jean est alors décédé. Anne Boyet sera enterrée en 1691 dans le petit cimetière qui existait alors contre l’église de la Chapelle.
Qu’on ne s’étonne pas du développement que nous avons donné aux affaires tunisiennes et particulièrement à la prise de Sfax, que nous complétons aujourd’hui par des épisodes du plus grand intérêt et absolument ignorés du public.
Nous avons envoyé M. Dick saisir la nouvelle de ce siège important, et ce qu’il n’a pu donner d’après nature, il l’a fait compléter par notre correspondant, M. Nada, un témoin actif, dont les premiers envois ne nous étaient pas parvenus.
Nous aurons ainsi rendu hommage à la marine française, qui s’est signalée en ces circonstances par un de ses plus brillants faits d’armes.
Nous interrompons donc l’originale description de la prise de Gabès commencée dans le dernier numéro, pour y substituer aujourd’hui le texte non moins original qu’a fait M. Nada pour accompagner nos dessins actuels.
Rade de Sfax, 16 juillet.
Au moment où le soleil se lève, un coup de canon du Colbert donne le signal.
Aussitôt, les six cuirassés de l’escadre, les cuirassés de l’escadre du Levant se couvrent de bruit et de fumée. La canonnière imite la manœuvre.
Une pluie d’obus tombe sur la ville. Obus de 27, de 24, de 19, de 15, etc.
La veille, on avait fait un tir méthodique. Chaque navire battant le point de la ville qui lui avait assigné l’amiral, les Arabes ont dû supposer qu’on ne pouvait tirer que douze coups à l’heure, mais le bombardement précipité du matin a dû les faire revenir de leur sécurité relative.
Tous les obus tombent sur la batterie haute qui domine la batterie rasante.
Sous les obus, les embarcations, remorquées par des canots à vapeur, emportent les compagnies de débarquement du Colbert, de la Revanche, du Trident, des troupes de ligne du 92e, arrivées sur l’Intrépide, avec le colonel Jamais, la compagnie de La Galissonnière, de l’Alma et de la Reine-Blanche.
Les canots armés en guerre de la première division et de la division du Levant, doivent protéger le débarquement.
En seconde ligne, comme renfort et comme soutien, s’avançant les canots armés en guerre du Trident, de la Surveillante et du Marengo, avec leurs compagnies de débarquement.
Sfax reste muette. — Pas un coup de fusil, pas un coup de canon.
On est à 400 mètres du rivage. Tout semble désert.
— Est-ce comme à Tabarka ? — Allons-y gaiement ! —
Voilà la 2e division qui presse ses feux, et bientôt elle devance toutes les autres, retardées par le poids des mahonnes.
Le Trident est déjà près du port.
Soudain le drapeau vert paraît sur la batterie rasante. — Un immense éclair. — Beaucoup de fumée.
Où sont les boulets ? Par-dessus nos têtes.
Alors M. Couturier, du Trident, dans le canot le plus voisin de la plage, saute sur le pont.
— Vous me suivez ? — Oui, capitaine.
Il est sur la plage.
Un marin est derrière lui ; c’est Martin, fusilier breveté de 1re classe. — Un autre, c’est Landais, qui tombe mort. — Un autre, c’est Pichon, blessé mortellement. — Couturier est déjà sur le parapet ; Martin derrière lui.
Un Arabe met en joue à bout portant l’enseigne de vaisseau. Un mouvement instinctif lui fait écarter le fusil, pendant que Martin arrache le drapeau de la révolte.
Les insurgés n’ont pas eu le temps de recharger les pièces, ni leurs fusils. Il faut du temps pour verser la poudre, qui est dans un sac amarré à leur vareuse, suivant l’expression pittoresque d’un matelot. Il faut du temps pour chercher le plomb, qui est dans un autre sac, amarré dans un autre endroit de la « vareuse ».
Les Arabes sont tous étendus dans la batterie ; pas un n’a songé à fuir.
Les matelots, qui aiment à « aller de l’avant », vont se précipiter sur les retranchements d’alfa remplis d’Arabes, à gauche de la batterie.
Couturier les en empêche. Il les place aux embrasures de la batterie, et là, sans aucun danger pour ses hommes, balaye le fossé, avec le tir rapide, des Kropatscheks.
Cinq minutes ont suffi pour nettoyer la tranchée.
Les matelots du Trident se lancent au pas de course sur le quai, arrivent à la porte de la ville européenne.
Un pétard la fait sauter.
Ils sont rejoints par les autres compagnies de l’escadre, et toute la 1re division, la division du Levant, le Marengo, font la guerre de rue dans la Strada Real.
La Surveillante, arrivée seconde, sous les ordres de MM. de Lamothe et Devic, veut suivre le Trident.
Des coups de feu sur la droite l’obligent à faire face à droite.
Les Arabes, embusqués derrière des tas d’alfa, font un feu nourri sur nos matelots. Quand ils s’aperçoivent que les marins, sur l’ordre du commandant Maréchal, mettent la baïonnette au canon, ils lâchent pied.
Le Monde 20 août 1881
Une section du Trident, qui n’a pu rejoindre sa compagnie, rallie aux coups de fusil. M. l’aspirant Renard demande à M. de Lamothe s’il peut le suivre. — Venez avec nous.
On est au cimetière.
Des murailles partent des coups de fusil qui tuent un canonnier de la Surveillante (Guignen), un fusilier du Trident.
Les soldats du 92e s’arrêtent un peu étonnés.
Ils voient une brèche et un drapeau vert sur les remparts.
— Enlevons le drapeau !
Les voilà partis. Le drapeau est enlevé. Plus personne sur les remparts.
Ils redescendent et s’en vont au village arabe. Deux officiers sont blessés. Quelques soldats tombent.
Il ne faut pas aller plus vite que les marins.
Le 92e rallie la Surveillante et occupe les magasins d’alfa. Chaque ruelle est conquise pied à pied.
Là tombe Luizen, caporal d’armes de la Surveillante.
Un matelot, Sebastiani, venge son caporal en embrochant l’Arabe qui cherche à se cacher derrière un balot d’alfa. Il veut emporter son trophée. Impossible. Trop lourd.
Un Arabe lance un coup de sabre sur le commandant Maréchal ; mais avant que le coup ne soit porté, Sebastiani l’a étendu sur le sol.
« Le premier dans le dos ; celui-ci dans le ventre. »
Les cavaliers arabes sont en fuite.
La ville européenne prise, M. Lafont fait sauter la porte de la casbah. Les Arabes qui attendaient derrière la porte sont tués par l’explosion.
La guerre de rue recommence dans la ville.
M. Léguner, aspirant de 1re classe, avec le capitaine d’armes de la Surveillante, veut s’emparer d’une maison, une balle le frappe en pleine poitrine.
M. Couturier arrive pour le venger. Il fait le siège de la maison. Les Arabes ne veulent pas déloger. — Qu’on les enfume !
Les balles d’alfa s’enflamment ; les Arabes demandent l’aman.
Les troupes de terre viennent remplacer les marins pour garder la ville. Le retour à bord s’effectue avec la nuit.
À dix heures, tous les navires sont en route dans l’ordre accoutumé.
On a tous connu Papi dans son garage, à bichonner ses Mercédès, et pour les plus vieux la Chevrolet, verte ou bleue, je ne sais plus. Papi et les voitures, c’est une longue histoire, ses lettres en attestent, et sa petite biographie aussi, puisque sa première rencontre avec une automobile fut un accident. Il en rêve, dans une des toutes premières lettres écrite à Mamie : « Dites jolie petite fille, savez vous que j’ai rêvé à vous cette nuit. Nous partions tous deux en auto, dans une Amilcar sport et nous ne nous arrêtions jamais. Puis je ne sais plus.«
Et puis, entre aout et novembre 1944, il est en charge d’une compagnie automobile, chargé de récupérer, de remettre en état toutes sortes de véhicules, jeep, camions, autos, chars, etc. qu’il fournit à sa division. Il en profite pour se faire plaisir.
Maintenant que ses lettres sont toutes numérisées, on peut faire la liste des voitures qu’il s’est attribuées sur cette période :
Dans une lettre du 2 septembre 1944, il dit être allé « en mission à Rouen dans sa (Peugeot) 402 avec son chauffeur Charlot. »
Le 8 septembre son rêve devient réalité, il est au volant d’une Amilcar de sport carrossée par Hotchkiss, « pas mal du tout »…
Le 5 octobre il circule à bord d’une Citroën Traction 15-Six, « une 15CV Citroën à deux carburateurs ! »
Le 16 octobre, c’est un petit bijou, une Ford Deluxe V8 Cabriolet qu’il plantera sur les grands boulevards parisiens : « Hélas, mille fois hélas, un accident stupide nous est arrivé Bd St-Germain sur les pavés de bois rendus glissants par la pluie. Ma voiture a dérapé et a fait plusieurs têtes-à-queue pour aboutir contre un camion venant en sens inverse. Résultat : voiture amochée et abandonnée provisoirement à la police en attendant qu’elle soit dépannée«
Le 23 octobre, il conduit une Ford Mercury qu’il va offrir « à son grand patron (250km sous la pluie) »
Bien sûr, les photos ne sont pas d’époque, mais on peut en retrouver certaines dans ses photos de guerre, à gauche l’Amilcar flanquée l’insigne de la 2eDB , la 402 à droite sur la route de Rouen.