Jean Blanchard

Je n’ai aucune photo de ce Jean Blanchard à proposer. Non qu’elles aient été égarées ou jetées. Tout simplement parce qu’il ne connaissait pas la photographie. Il est né vers 1610-1615 et est décédé entre 1681 et 1684.

C’était un paysan de la montagne ardéchoise, qui vivait avec sa famille au-dessus du village de la Chapelle, Lachapelle-sous-Chanéac aujourd’hui.

Il ne savait ni lire ni écrire… mais compter, oui.

Ce que j’en sais, je le dois à trois actes notariés retrouvés dans les archives de l’Ardèche, une donation à sa fille ainée en 1675, un testament en 1681 et l’inventaire de ses biens qui l’accompagne, le tout consciencieusement noté par le notaire royal du lieu, Me Bernard Gory.

Le texte de 1675 est une « rémission » en faveur de sa fille Marie et de son gendre Jean (ou Jacques) Croze, en réalité une donation de ses biens, en échange d’une rente viagère. C’est une forme de retraite classique dans ce milieu-là.

On y apprend la composition de la famille : sa femme Anne Boyet, sa fille Marie, en âge de se marier ; deux enfants mineurs, Urbain, âgé d’environ dix ans et Marguerite (ou Margerine) la benjamine.

C’est la décision d’un homme qui se prépare à se retirer. Ses biens sont remis au jeune couple, il se réserve deux vaches, leurs veaux et leur lait du troupeau cédé.

Il pourra, parmi les maisons cédées, choisir son lieu d’habitation, et même en changer en cas de mésentente. Droit lui est fait de ramasser du bois, des herbes, des raves pour les besoins du couple et des deux enfants qui restent.

Par ailleurs, Jean Croze et Marie Blanchard verseront annuellement au couple une petite pension de dix livres. Le plus curieux est la rente en nature, du sel, du lard, du beurre, du seigle et, tous les trois ans, un costume en drap du pays.

Et, en cas de malheur, ils devront assurer les funérailles des parents, et prendre en charge les enfants encore mineurs jusqu’à leur émancipation ou leur mariage. Tout est prévu. Un trait qu’on retrouvera souvent dans la famille Blanchard.

En 1675, Jean s’est déplacé jusqu’à la Chapelle pour organiser son départ. En 1681, c’est le notaire qui se déplace jusqu’à son domicile de la Moureyre. Son état de santé ne lui permet plus les déplacements.

C’est donc dans cette ferme isolée qu’il dicte ses dernières volontés, de façon extrêmement précise et organisée. Il fait de son fils Urbain, qui a alors quinze ans, son héritier, mais lègue à sa fille Marguerite une petite somme, trois cent cinquante livres, sa fille ainée recevant six sols. Une somme symbolique, elle a déjà été pourvue six ans auparavant.

Encore une fois, tout est détaillé méticuleusement, les funérailles étant laissées à l’appréciation des enfants. La seule dissonance de ce document, c’est le prénom de Jacques Croze, l’époux de Marie Blanchard. Il est devenu Jean, mais sa signature est la même.

Ce testament est accompagné d’un deuxième acte, plus court, mais très intéressant : c’est un inventaire des biens de Jean Blanchard et Anne Boyet. Il a été donné pour éviter les embrouilles, nous dit-il.

Ce texte nous fait découvrir la vie d’un paysan de la montagne ardéchoise. Il commence par les bestiaux : deux vaches et leur veau, celles de la rémission de 75 sans doute, mais aussi des brebis, des agneaux, des moutons, des chèvres, des poules et un coq.

Il y a aussi les meubles : quatre lits, un pétrin servant de table et des bancs, une armoire à linge et une armoire dite « ménagère », un garde-manger ; des outils agricoles, entre autres un araire et un joug tout équipé. Il entre dans les détails de la batterie de cuisine.

Le parler ardéchois est de mise pour ces objets du quotidien, fessou, sartaigne, aiguier, maye, gardeirole…

Jean Blanchard est né sous Louis XIII et est mort sous Louis XIV. Pendant les quelque soixante-dix années de sa vie, il n’a pas quitté ses terres des Boutières. L’écho des grands événements de ce temps ne lui est vraisemblablement parvenu qu’à travers les prêches du curé.

Il a vécu pendant le Petit Âge glaciaire, une époque d’hivers rigoureux et de récoltes incertaines. La famine de l’hiver 1661, dite « de l’Avènement », a certainement trouvé un écho jusque dans ses montagnes du Vivarais.

De ce qu’il a pu penser, nous ne saurons rien. Simplement qu’il était catholique, dans une société où la religion rythmait la vie quotidienne et où l’espoir du salut dans l’au-delà accompagnait chaque étape de l’existence.

On retiendra de la vie de Jean Blanchard qu’elle s’est déroulée dans un espace très circonscrit. Les lieux existent toujours : la Moureyre, Palhiès, la Vialle, des fermes ou des hameaux isolés sur les hauteurs de la Chapelle.

Anne Boyet, sa femme, ne prend jamais la parole, elle est citée, mais c’est Jean qui décide.

En 1684, Urbain Blanchard, son fils, se marie avec Marguerite Faure. Jean est alors décédé. Anne Boyet sera enterrée en 1691 dans le petit cimetière qui existait alors contre l’église de la Chapelle.

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