En ce quinzième jour d’octobre 1733, on enterre Jean Blanchard et sa fille Marie dans l’église Saint-Apollinaire. Ils sont tous les deux morts suffoqués dans l’incendie de la petite maison où ils vivaient au Feougoux…
C’est par cette accroche que je commençais le récit de la vie de Joseph Blanchard, son petit-fils. Je n’avais alors guère d’autres informations sur son aïeul.
Fils aîné d’Urbain Blanchard et de Marguerite Faure, il est né dans la ferme familiale de la Vialle et a été baptisé le neuf avril mil six cent quatre-vingt-sept.
Son frère Mathieu naîtra deux ans plus tard, en 1689, mais leur mère ne survivra pas longtemps. Elle mourra dans les jours, les semaines ou les mois qui suivront.
En 1691, son père se remarie avec Marguerite Dumas. Marguerite, comme sa mère. Le contrat de mariage l’exclut, ainsi que son frère, de tout héritage paternel, à l’exception de leur légitime. Il ne le sait pas encore, il n’a que quatre ans.
Pourtant l’enfance sera, sinon heureuse, du moins aisée. Sa belle-mère apporte avec sa dot une châtaigneraie qui vient s’ajouter au domaine de la Vialle. En grandissant, Jean y travaillera, secondant son père, sans jamais fréquenter l’école. Il n’y en a pas.
En 1696, Marguerite Dumas donne naissance à Jacques Antoine. Et trois ans plus tard c’est une fille, Marie, qui vient compléter la famille. Ce que sera leur jeunesse, nous ne pouvons que le deviner.
L’année 1712 est marquée par une épidémie de rougeole qui décime la famille royale, à l’exception du vieux roi Louis XIV et de son arrière-petit-fils de deux ans, le futur Louis XV. Les nouvelles passent par les prêches et les marchés, ils le sauront certainement.
Cette année-là, Jean épouse Marie Roche, du Mazel, un hameau de Saint-Clément situé sur le plateau, à 1145 mètres d’altitude. La Vialle est en contrebas, quatre cents mètres plus bas. Le climat, les cultures ne sont pas les mêmes.
Ils sont cousins : l’Église a dû lever un empêchement de parenté avant de les unir. Marie a vingt-six ans, un an de plus que lui.
Le contrat est signé en novembre mil sept cent douze chez les Roche. Jean est assisté de son père Urbain, Marie de sa mère Marguerite Aoustet et de son frère Pons, qui promettent ensemble sa dot : deux cent cinquante-cinq livres, qui seront payées par traites, soixante à la Saint-Jean, quarante chaque été jusqu’à ce que la somme soit payée. Ils ajoutent un setier de seigle. En échange, Marie renonce à tout ce qui pourrait un jour lui revenir de ses parents.
Jean, lui, n’a rien en propre à mettre dans la corbeille. Il tient la Vialle et l’exploite, mais la ferme reste à son père : il se contente de l’usage qu’on lui en laisse et promet de ne rien réclamer de plus.
Tout semble alors réuni pour permettre au jeune couple de s’installer : Jean connaît la terre et Marie apporte une promesse de capital et des semences. La bénédiction, elle, attendra le 1er janvier : l’Avent s’est ouvert, et l’on ne marie pas pendant l’Avent.
Six mois plus tard, Jean et sa femme sont installés dans le hameau de Feougoux, un écart de la Chapelle, situé au-dessus de la Vialle.
Son père solde alors la dot de sa mère qui lui revient de droit. Jean reçoit donc cent soixante-dix livres en louis d’or. Mais c’est par le truchement de Pons Chanal, qui, en payant le fils, se libère ainsi du bail d’une chênaie que le père lui avait fait.
Comme souvent, l’argent ne circule guère dans cette vallée adossée au plateau des Boutières.
L’année suivante, Urbain lui-même verse cent quarante livres en louis d’or et d’argent à Jean. Cette fois, la part de la succession qui lui revient est réglée : Jean promet de ne plus rien réclamer à son père. L’acte laisse même entendre que ses biens du Feougoux lui viennent de sa mère.
La famille Blanchard semble bien installée.
Si Jean Blanchard a quitté la Vialle pour le Feougoux, c’est parce qu’il a hérité de son oncle Jean Faure dit Peyrard, le frère de sa mère. Faute d’enfants, c’est Jean, le plus proche parent, qui recueille sa succession.
Peyrard a épousé en 1708 Marguerite Pizot, une jeune veuve d’Arcens, un village voisin. Il a soixante-neuf ans le jour du mariage. Sa fiancée en a vingt-trois.
Il est enterré le onze octobre 1712, Marguerite cinq semaines plus tard. La succession s’ouvre pour Jean Blanchard.
Juin 1714, l’héritage a été formellement accepté par Jean, mais « avec réserve ». L’argent continue d’affluer, puisqu’un certain Granjon lui verse deux cents livres, le solde d’une dette qu’il devait à Peyrard et qui restait courante.
Deux ans plus tard, c’est encore une quittance que Jean fait pour trente livres qu’il reçoit comptant d’Antoine Croze. Une créance qui remonte au premier mariage de Jean Faure avec Marguerite Croze.
Ainsi Jean continue de récupérer les créances de son oncle. Car dans l’héritage de Jean Faure, dit Peyrard, il y a les terres, le Feougoux ; il y a également des créances, Granjon, Croze.
Mais il y a aussi des dettes.
Lorsque Jean Faure a épousé Marguerite Pizot, en 1708, il est entré dans une famille de notables. Le parrain de Marguerite, Claude d’Allard, est le bailli d’Arcens. La dot de son épouse sera conséquente, cinq cents livres, une tante y ajoute deux cents livres.
Si elle survit à son mari, elle recevra un augment de cent livres, versé par celui ou celle qui récupèrera l’héritage du défunt. Et si le mariage reste sans enfant, la dot doit retourner à la famille de Marguerite. Là aussi, c’est l’héritier qui doit assumer.
C’est une dette conséquente qui va peser sur les épaules de Jean le restant de ses jours. Certes, la vie continue, mais sans doute plus étriquée qu’il ne l’aurait voulue.
Les ayants droit Pizot réclament leur dû dès 1718. Un accord est signé devant notaire, Jean s’engageant à payer quarante livres par an jusqu’au remboursement total.
En parallèle, il paie en 1719 le loyer d’une terre qu’il a en bail, la Sioulette, mais avec des frais de retard. Et bon an mal an, des enfants naissent au Feougoux. On en compte six en tout.
Jean ne pourra respecter que deux traites, en 1720 et 1721, auxquelles s’ajoute un louis d’or valant vingt-quatre livres remis en main propre à Vincent Pizot.
Le quinze octobre 1733, on l’enterre dans l’église Saint-Apollinaire, avec sa fille Marie. Tous deux sont morts suffoqués dans l’incendie de la petite maison où ils vivaient au Feougoux.
Jean avait quarante-six ans.
Marie Roche est veuve. Il lui reste cinq enfants à élever. L’aîné, Jean Claude, n’a pas vingt ans. L’outil de travail a brûlé. Restent les dettes.