Jean Blanchard

Je n’ai aucune photo de ce Jean Blanchard à proposer. Non qu’elles aient été égarées ou jetées. Tout simplement parce qu’il ne connaissait pas la photographie. Il est né vers 1610-1615 et meurt entre 1681 et 1684.

C’était un paysan de la montagne ardéchoise, qui vivait avec sa famille entre le village de la Chapelle (Lachapelle-sous-Chanéac) et Saint-Clément, plus haut dans la vallée.

Il ne reste de lui qu’une signature, au bas d’un contrat de mariage daté de 1653. Il en est simple témoin.

Ce que j’en sais, je le dois à trois actes notariés retrouvés dans les archives de l’Ardèche, une rémission à sa fille aînée en 1675, un testament en 1681 et l’inventaire de ses biens qui l’accompagne, le tout consciencieusement noté par le notaire royal du lieu, Me Bernard Gory.

Le texte de 1675 est une « rémission » en faveur de sa fille Marie et de son gendre Jacques Croze, en réalité une donation temporaire de ses biens, en échange d’une rente viagère. C’est une forme de retraite classique dans ce milieu-là.

On y lit la composition de la famille : sa femme Anne Boyet, une fille aujourd’hui mariée, et deux enfants mineurs, Urbain, âgé d’environ dix ans et Marguerite, la benjamine.

La richesse de ces documents est telle qu’on y comprend implicitement plus que ce qu’ils en disent. Jean a été marié une première fois. Sa première épouse lui a donné une fille, Marie. Il s’est ensuite remarié avec Anne Boyet, elle-même veuve de Jean Croze, dont elle avait eu un fils, Jacques. 

Ces deux-là, Jacques et Marie, se sont eux-mêmes mariés. Quoique frère et soeur par alliance, ni l’Église ni la société n’y voyaient d’empêchement.

Cette rémission, c’est la décision d’un homme qui se prépare à se retirer. Ses biens sont remis au jeune couple, il se réserve deux vaches, leurs veaux et leur lait du troupeau cédé.

Il pourra, parmi les maisons cédées, choisir son lieu d’habitation, et même en changer en cas de mésentente. Droit lui est fait de ramasser du bois, des herbes, des raves pour les besoins du couple et des deux enfants qui restent.

Par ailleurs, Jacques Croze et Marie Blanchard verseront annuellement au couple une petite pension de dix livres. Le plus curieux est la rente en nature, du sel, du lard, du beurre, du seigle et, tous les trois ans, un costume en drap du pays.

Et, en cas de malheur, ils devront assurer les funérailles des parents, et prendre en charge les enfants encore mineurs jusqu’à leur émancipation ou leur mariage. Tout est prévu. Un trait qu’on retrouvera souvent dans la famille Blanchard.

En 1675, Jean s’est déplacé jusqu’à la Chapelle pour organiser son départ. En 1681, c’est le notaire qui se déplace jusqu’à son domicile de la Moureyre. Son état de santé ne lui permet plus les déplacements.

C’est donc dans cette ferme isolée qu’il dicte ses dernières volontés, de façon extrêmement précise et organisée. Il fait de son fils Urbain, qui a alors quinze ans, son héritier, mais lègue à sa fille Marguerite une petite somme, trois cent cinquante livres, sa fille aînée recevant six sols. Une somme symbolique, elle a déjà été pourvue six ans auparavant.

Encore une fois, tout est détaillé méticuleusement, les funérailles étant laissées à l’appréciation des enfants. La seule dissonance de ce document, c’est le prénom de Jacques Croze, l’époux de Marie Blanchard. Il est devenu Jean, mais sa signature est la même.

Ce testament est accompagné d’un deuxième acte, plus court, mais très intéressant : c’est un inventaire des biens de Jean Blanchard et Anne Boyet. Il a été donné pour éviter les contestations, nous dit-il.

Ce texte nous fait découvrir la vie d’un paysan de la montagne ardéchoise. Il commence par les bestiaux : deux vaches et leur veau, celles de la rémission de 1675 sans doute, mais aussi des brebis, des agneaux, des moutons, des chèvres, des poules et un coq.

Il y a aussi les meubles : quatre lits, un pétrin servant de table et des bancs, une armoire à linge et une armoire dite « ménagère », un garde-manger ; des outils agricoles, entre autres un araire et un joug tout équipé. Il entre dans les détails de la batterie de cuisine.

Le parler ardéchois est de mise pour ces objets du quotidien, fessou, sartaigne, aiguier, maye, gardeirole…

Jean Blanchard est né sous Louis XIII et est mort sous Louis XIV. Pendant les quelque soixante-dix années de sa vie, il n’a pas quitté ses terres des Boutières. L’écho des grands événements de ce temps ne lui est vraisemblablement parvenu qu’à travers les prêches du curé.

Il a vécu pendant le Petit Âge glaciaire, une époque d’hivers rigoureux et de récoltes incertaines. La famine de l’hiver 1661, dite « de l’Avènement », a certainement trouvé un écho jusque dans ses montagnes du Vivarais.

De ce qu’il a pu penser, nous ne saurons rien. Simplement qu’il était catholique, dans une société où la religion rythmait la vie quotidienne et où l’espoir du salut dans l’au-delà accompagnait chaque étape de l’existence.

On retiendra de la vie de Jean Blanchard qu’elle s’est déroulée dans un espace très circonscrit. Les lieux existent toujours : la Moureyre, Palhiès, la Vialle, des fermes ou des hameaux isolés sur les hauteurs de la Chapelle.

Anne Boyet, sa femme, ne prend jamais la parole, elle est citée, mais c’est Jean qui décide.

En 1684, Urbain Blanchard, son fils, se marie avec Marguerite Faure. Jean est alors décédé. Anne Boyet lui survivra quelques années. Elle sera enterrée en 1691 dans le petit cimetière qui existait alors contre l’église de la Chapelle.

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