LES LETTRES DE PRIVAS

(Juillet-août 1942)

Oran, le 23 à 11 h

Mon cher petit poulet,

Je suis déjà assez loin de toi, et il ne me semble pourtant pas que je pars en France, tant il me semble anormal d’être tout seul pour faire ce voyage. Et pourtant, si tu savais les difficultés qu’il y a pour se balader, tu serais plus heureuse d’être restée tranquillement chez les Bénai et moi, si j’avais su je ne me serais sans doute pas embarqué dans un pareil voyage.

Mardi au départ de Casa tout allait bien et jusqu’à Rabat. Mais là quelle cohue ! Les wagons archi bondés de monde, dans les couloirs impossible de bouger du compartiment ou presque. Et à Meknès Fès et Oujda, encore un monde fou à monter dans le train. Et avec cela une chaleur épouvantable à partir de Port-Lyautey.

Un peu avant Petitjean, je me suis mis à casser la croûte et à faire honneur en particulier à la saucisse. Hélas, mille fois hélas ! La chaleur, ajoutée au sel de cette délicieuse saucisse, me donnent une soif de « chameau » et à Petitjean je bondis au buffet, mais d’autres plus rapides que moi y étaient déjà et… je n’ai pas pu me faire servir à boire.

Tu te rends compte de ma figure en remontant dans le compartiment ! Je faisais si triste mine et il y avait de quoi que mes voisins ont eu pitié et me firent avaler un bon coup de rouge et ils continuèrent à m’abreuver d’eau et de vin en cours de route. Tous les gens de mon compartiment étaient bien chics : une vieille bonne femme assise en face de moi, au départ de Casa, qui est institutrice à Mogador, qui m’aidait à interroger les gosses au certif’ de Mogador. Bien entendu, ce n’est pas moi qui l’ai reconnue, mais bien elle. Gentille femme, peut-être, mais vieux tableau défraîchi et mal peint dont tu n’as pas à être jalouse. À côté de moi, un ménage de Rabat et leur gamin assez turbulent. Le père Rédacteur à Rabat, destiné à remplacer peut-être M. Douard à Safi (car celui-ci s’en va officieusement à Sefrou) de plus, tronc-de-figuier pur sang mais bien gentil. C’est lui qui m’a offert à boire et m’a même fait manger ensuite du jambon. Mais heureusement qu’il n’avait pas fait comme moi qui eut peur de m’encombrer d’une bouteille ! La prochaine fois, je prendrai une bonbonne.

Et puis, une cheftaine scoute, institutrice à Casa, réfugiée de France, costaud comme un Turc, plus homme que femme mais sympathique quand même. Et enfin, un ménage de Marseille : lui toubib à Marseille, et elle je ne sais trop quoi. Quoique Marseillais, ménage froid mais gentil, avec un gosse de trois ans que nous avons installé pendant la nuit dans un filet au-dessus de ses parents.

Et voilà mes compagnons de route qui formaient au total un bon milieu au point que le lendemain, le dîner de chacun se transforma en repas collectif, et que tout allait bien surtout pour moi.

La nuit s’est bien passée, mais chaleur poussière, charbon de la locomotive après Fès… Heureusement que le Georges avait pris soin d’enfiler son short avant de s’endormir, opération qui s’est faite au WC et non dans le compartiment.

À Bel Abbès, j’ai vu le ‘pitaine Jourdan : embrassade, citronnade glacée et laïus réciproques. Ses hommages et caresses aux gosses vous sont envoyés par mes soins. Arrivé à Oran vers 17 h, chambre retenue, petite mais propre, au 4ᵉ (mais j’ai l’ascenseur) à 30F la nuit : il n’y a pas de mal. Douche, savonnage, etc car j’étais noir comme un sénégalais. Hier soir, repas infâme à 30F  dans un restaurant quelconque, et je me suis couché à huit heures et demie, éreinté et dormant comme un plomb jusqu’à sept heures ce matin.

Je suis allé au bureau du port ce matin à 8H½. Une queue de passagers m’y attendait, et je n’en suis sorti que vers 10H½, pour rentrer à l’hôtel et t’écrire en attendant l’heure d’aller manger.

{écrit en marge : Encore un mot dans ce petit coin pour te dire que je t’aime beaucoup et que je suis ennuyé d’être ainsi seul à faire ce voyage. Je penserai bien à toi et toi aussi, hein, et vivement mon retour.}

Le bateau que je prends est un petit bateau, genre l’Azrou, et transporte qd même  cinq cents passagers, entassés les uns sur les autres. Il part demain à dix heures, après notre visite médicale, pour arriver à Marseille, paraît-il, dimanche soir.

Comme je ne pourrai aller à Privas le même soir, il faudra que je couche à Marseille. Je vais télégraphier pour retenir une chambre, et lundi, sans doute dans l’après-midi ou la soirée, je serai à Privas, d’où je t’écrirai encore, et où je retrouverai une et même plusieurs longues et gentilles lettres de mon petit poulet. Les Dufour, je les ai perdus à Oujda, dans la foule, et ne les ai plus revus, même pas à l’arrivée, tellement il y avait foule. Il faudra attendre d’être sur le bateau pour se rencontrer plus longuement.

Après-midi, je ferai une bonne sieste, car il fait chaud ici, plus qu’à Casa  et après j’irai sans doute me baigner à Mers-el-Kébir. Ce soir, au lit de bonne heure pour être au bateau

à huit heures demain.

Et toi, mon petit, comment vas-tu ?
N’as-tu pas un peu le cafard de me savoir parti seul en France ? Je t’ai vue bien triste à la gare, mais j’espère que ces trois semaines ne seront pas longues et le 15 août à midi n’oublie pas d’être à la gare. Les petites sont-elles gentilles avec leur maman ? J’espère bien que oui et je tâcherai de leur apporter quelque chose de France ainsi qu’à toi bien sûr, mais dis-moi un peu ce qui te ferait plaisir ?

Je suis sûr que vous êtes bien dorlotées et choyées chez la famille Bénais, que les langues de ces dames ne cessent pas de parler de leur mari (pas trop en mal, hein ?),  que le patron n’a pas oublié de demander son congé pour le 18 août ou même le 17 (retiens les places à la CTM au moment voulu) et qu’Yves est sérieux avec sa fiancée.

Écris-moi vite, petite Yvonne, et sois bien sage aussi. Je ne suis pas encore arrivé et il me tarde de revenir et de te revoir.

Au revoir, bonnes amitiés à tous, une bise à chaque fille et deux à Jackie — et beaucoup pour toi, de ton Georges

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Marseille lundi à 13h (midi heure du Maroc)

Mon cher petit poulet. L’estomac à moitié rempli, fatigué et me préparant à faire la sieste, je viens bavarder un peu avec toi. Tu as dû recevoir mon télégramme d’arrivée à Marseille et je suis sûr que tu me suis dans mon voyage. A midi donc hier dimanche nous étions pour ainsi dire arrivés, mais un brouillard formidable d’autant plus extraordinaire que c’est au pays du soleil ne permettait pas de rien voir. Le commandant du bateau ne s’y reconnaissait pas et le bateau dut jeter l’ancre tout près d’ici. Attente fut gaie tu t’en doutes de 2h de l’après midi à 8H du soir. Enfin vers 8h un remorqueur vient nous chercher et nous conduit au quai, dont nous n’étions à guère plus d’un kilomètre.  2e visite médicale en débarquant (si tous ces toubibs ne me rendent pas malade !), passeport, douane, j’arrivai à l’hotel vers 10h du soir (Hôtel de la Poste où nous avions couché lorsque Jackie avait eu une otite). Mais depuis11h du matin je n’avais rien mangé et mon estomac était, tu peux le croire, bien bas dans mes talons Et à cause du retard du bateau pas moyen d’avoir des tickets d’alimentation

Rien à faire pour becqueter et je commence à roder comme un voleur lorsqu’à une vitrine. Je vis des pêches de vigne à 16F le kg. Le magasin était fermé mais éclairé à l’intérieur, on m’ouvrit et je m’en allai par les rues en mangeant une livre de pêches, délicieuses d’ailleurs mais loin de constituer un repas. Enfin mon estomac était calmé et vers 11h ½    j’allais au lit.

Ce matin j’ai bu au lit 1 café, on plutôt une espèce de café sans sucre ni saccharine car il paraît que ni l’un ni l’autre ne peuvent être donnés aux clients. A 8h j’étais à la douane pour avoir des tickets d’alimentation et je n’en ressortais qu’assez tard ayant bien entendu loupé le train du matin me permettant d’être à Privas dans l’après midi. A 11H ½, le premier des clients, j’étais au restaurant à celui où nous mangions ensemble près de l’Hotel pour me rappeler un peu nos bons souvenirs. Après avoir donné des tickets pour 100g de pain, 10g de matière grasse et 60g de viande je mangeais de fort bon appétit, trop bon même puisque je ne  suis guère rassasié malgré les 28F que j’ai dû payer.

{écrit en marge de la lettre : 4H ½ je me réveille une grosse biseautant de sortir. Je vais aller poster la lettre et ensuite peut-être aller au cinéma.}

J’ai touché en effet ma ration pour 3 jours soit en tout 800g de pain 180 de viande, 50 de mat. grasse et 20 de fromage. Je toucherai parait-il d’autres rations en arrivant à Privas. C’est tout de même bien triste et soyons heureux d’être au Maroc où il me tarde plus que jamais de revenir, surtout pour te revoir petitou car tu sais bien que je languis sans toi et je ne me serai jamais autant mordu les doigts pour t’avoir quittée si longtemps. Mais attends moi bien gentiment car je reviendrai le plus vite possible. Il y a 2 bateaux pour Oran, l’un le 7 l’autre le 11, je prendrai peut-être celui du 7 pour être plus tôt avec toi mais j’attends d’être à Privas pour avoir la réponse des wagons lits.

Je voulais partir ce soir pour Privas mais la plupart de trains, en particulier celui du soir, ne prennent de voyageurs que si les places sont retenues à l’avance et bien sûr le train d’aujourd’hui était complet. J’ai réussi à avoir une place pour demain mardi à 7h le matin (6h du Maroc) et je serai (in’challah) à Privas vers 16 ou 17h. J’ai télégraphié aux 2 familles pour les prévenir de mon arrivée.

Maintenant je vais faire une bonne sieste en pensant à toi et je préfèrerai la faire avec toi tu peux me croire, et puis je ne sais  pas j’irai peut-être prendre un bain de mer mais rien n’est sûr encore car je n’ai aucun désir seul si ce n’est celui de te revoir bientôt.

J’espère que tu as reçu ma lettre d’Oran et celle que je t’ai écrite sur le bateau. Tu vois que je ne t’oublie pas. Ecris-moi toi aussi par avion tous les jours et

tu me feras un bien grand plaisir. Raconte-moi bien tout ce que vous faites, seule ou ensemble avec les Bénais et les petites. Yves vous charme-t-il toujours avec son accordéon et son violon (attention de ne pas danser pour pas faire de la peine au petit mari méchant), Paulette et Lulu font-elles leurs devoirs de vacances et sortent-elles souvent avec leur maman ?

et mon Jacquou est-elle bien sage, dis lui que je lui apporterai qqchose de bien joli et à toi aussi puisque tu es bien gentille, pas vrai petite Yvonne ? Je n’oublierai pas les petites non plus si elles sont sages avec leur maman. Fais bien mes amitiés aux Bénais, prends vite une grande feuille de papier à lettre pour m’écrire avec une écriture bien fine, une bise à chaque fille de leur papa et pour toi une grosse caresse, tu sais celles que tu me permets quelquefois, au revoir chérie

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Valence, mardi 28, à 13 h

Ma petite femme chérie, voilà donc ma dernière étape avant Privas.Mais ici comme ailleurs, il faut se bousculer un peu pour avoir des places.Et je me suis installé à la terrasse d’un café en attendant le car de Privas qui part à 2 h. Dès que le chauffeur paraîtra, je bondirai pour avoir une place, car j’en ai marre de voyager.

Hier, après une sieste, je suis allé au cinéma à Marseille voir « L’Héritier de Mondésir » avec Fernandel. C’était marrant, et non le joue à Casa vas-y avec la famille Bénais et les filles, car c’est bien amusant. Après, restaurant et au lit de bonne heure. Tu vois que ton grand Georges a été sage durant son séjour à Marseille, et comment pourrait-il en être autrement, puisque je t’aime beaucoup, beaucoup. Ce matin, départ de Marseille à 7 h (6 h du maroc) dans un train bondé, mais où j’avais une place retenue, heureusement. Du train, j’ai vu Avignon, Viviers, les usines Lafarge, Le Pouzin et le Rhône. Cela me rappelait nos bons promenades sur la route, t’en t’en souviens ? Et j’ai eu le cafard en pensant que tu n’étais pas avec moi et que je ne te trouverai même pas à Privas.

Tu sais petit chéri que je regrette vraiment de ne pas t’avoir emmenée ou de ne pas être resté avec toi. Je suis arrivé à Valence à 11H ½. J’ai mangé dans un restaurant, bien mieux qu’à Marseille. Tout y est meilleur, le pain est moins noir et moins lourd. J’ai mangé une salade de concombres, tête de veau vinaigrette, haricots verts, fromage et une belle et fondante poire de l’Ardèche. Coût : 27F50. C’est donné ! On est tout de même mieux ici qu’à Marseille, et cela me remonte un peu le moral.

Je serai à Privas de 4 h cet après-midi et demain soir je partirai pour Vals. Demain matin, je prendrai mes tickets d’alimentation. à Privas, et je t’écrirai un peu, car je veux t’envoyer un mot tous les jours et j’espère bien que tu en as fait autant, pas vrai ma petite Vonvon ?

Dans les vitrines de Valence j’ai vu de bien belles robes pour toi, mais malheureusement toutes avec tickets. Je tâcherai d’en resquiller un peu à la mairie de Privas, mais je crois que ce sera difficile.

Ta maman et mes parents doivent m’attendre avec impatience et moi il me tarde d’arriver, surtout à Vals… Et aussi il me tarde d’arriver à Privas, surtout pour lire tes longues lettres avec de bonnes nouvelles, je l’espère. Bientôt je te fixerai la date exacte de mon retour et ce sera au plus tard pour le 15 aout au train de midi. Il me semble que ce n’est pas vrai de retourner à Privas sans
mon petit poulet. Et toi, imagines-tu que je suis à 40 km de ta maman et que j’embrasserai tes parents dans quelques heures pour toi et les petites ?

Que devenez-vous à Casa? As-tu pensé à me dire ce qui pourrait te faire plaisir pour t’apporter.

Je vois le car de Privas qui arrive, excuse-moi de m’arrêter là, mais je veux mettre ma lettre avant de partir à la boîte de la gare, et il y a au moins 30 personnes qui attendent. Ce n’est pas un de mes vieux copains qui conduit, c’est dommage ! Que sont-ils devenus d’ailleurs ?

Au revoir, ma petite femme chérie, écris-moi vite et dis-moi que tu m’aime bien. Cela me fait plaisir et surtout pense bien à moi. 

Mes cigarettes ont bien passé la douane mais il ne m’en reste guère, et je ne sais pas si j’en aurai pour mon retour, car sur le bateau et à Oran, on n’en trouve pas et ici, il paraît que je n’ai pas droit à la carte de tabac, ce qui est un comble.

Caresses aux petites et bonjour à la famille Bénais.

{ en marge de la lettre : Dis leur que j’ai donné le bonjour à la France pour eux tous. Mais comme tout a changé ! Au revoir chérie , une grosse bise de ton Georges}

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Privas le mardi 29 à 11H

Ma chère petite femme. C’est de Privas que je t’écris, et même de notre chambre du 3è, qui n’a pas changé d’ailleurs.

Je suis arrivé hier à 4H à peu près de l’après-midi, donc exactement après 8 jours de voyage. J’ai trouvé ta maman seule au magasin. Ensemble avons parlé longtemps de nous tous, de Léon et des oncles et tantes d’ici.  Ta maman a un peu vieilli mais normalement je crois et elle paraît avoir remonté un peu le courant de la peine causée par la mort de ton frère. Puis je suis allé chez Emma Albert Élise. Là vraiment il y a du changement. Élise et Fernand ont un peu maigri mais se portent bien quoiqu’Élise surtout ait un peu vieilli. Mais Albert et Emma  sont presque méconnaissables. Albert a été très touché physiquement et même moralement par la défaite, l’approche des allemands dans l’Ardèche et le lancement de bombes près de Privas. Sa santé a rapidement baissé et sa raison lui a manqué un moment. La mort de Léon n’a pas été aussi sans lui faire  un gros mal, tu le pense bien. Encore maintenant on sent que sa conversation n’est pas bien animée. Il a décidé  hier soir de partir avec moi au Maroc et, averti par Emma, je ne l’ai pas contrarié au contraire car il a toujours parait-il , envie de voyager, puis il change tout à coup d’idée. C’est bien triste tu sais petit poulet et toute la famille ici en souffre. Quant à Emma, la fatigue des nuits blanches passées à le soigner et à le surveiller l’a vieillie de 20 ans et lui donné une bien mauvaise mine. Je les remonte tant que je peux et si je réussis mon voyage n’aura pas été inutile.

Après je suis allé – à pied bien entendu – aux Mines. Milou et Amélie vont bien quoique amaigris tous les deux.

Quant à Marguerite et Cricri je ne les ai pas encore vues. Je descends après midi à La Voulte où je passerai 2 heures auprès d’eux et elle montera à Privas à mon retour de Vals Impossible d’aller voir mes parents

../..

Ce soir à cause de l’horaire des cars. J’ai téléphoné à mon père et j’irai demain jeudi matin. Ta maman m’accompagnera et passera la journée à Vals. Elle reviendra le soir même et moi je resterai jusqu’à dimanche de cette semaine. Après j’irai une fois au Tel et à Meysse puis je partirai vite te rejoindre : quelle différence avec nos voyages d’avant cette maudite guerre ! J’ai vu ton amie A. Riffard ce matin. Elle a un petit garçon de trois ans, son mari est prisonnier. Elle m’a dit de bien t’embrasser pour elle, de même que ton amie Marguerite (je ne me souviens plus de son nom) toujours célibataire et un peu changée aussi. Hier soir nous avons dîné tous en famille chez ta maman. Mais le poulet et les petites manquaient. Ta maman bien entendu avait fait l’impossible depuis longtemps pour pourvoir au ravitaillement  de son gendre. Pernod 45° offert par Fernand, soupe de haricot frais, lapin, gigot, p. de terre sautées, fromages, fruits, vin ordinaire et vieux à volonté, café et gnome. J’avais un peu honte de ce menu exprès pour moi. Aujourd’hui à midi, je mangerai seul avec ta maman et nous parlerons un peu de tous.

J’ai acheté à Cricri non pas un gros et beau jouet comme j’aurais voulu car impossible d’en trouver mais une dizaine de jouets qui me transforment pour elle en un véritable père Noël : petite poupée, bateau, bergerie, table, chaise, etc… Elle vient d’avoir la coqueluche et reste encore parait-il un peu fatiguée.

J’ai reçu à mon arrivée ta lettre du 23. Quoique la double page n’était pas tout à fait pleine petit méchant, elle m’a fait un bien grand plaisir. Dis à Jackie que je n’ai pas trouvé de bicyclette mais que je lui ai acheté un mignon petit violon pour jouer avec son fiancé. Pour Paulette & Lulu je n’ai encore rien cherché, ni pour toi, mais va je n’oublie pas ton anniversaire : je pense trop à toi en ce moment pour qu’il n’en soit pas ainsi. Par exemple j’ai un peu plus le cafard parce que ni hier ni aujourd’hui, je n’ai eu une lettre de toi. Fais moi donc plaisir petite femme chérie. Gros baisers aux filles et bonjour aux Bénais. Demain je t’écrirai de Vals après-midi.

{en marge du recto : Je compte avoir une lettre de toi ce soir ou demain, ma petite Yvonne. Une grosse bien grosse caresse de ton petit mari qui t’aime beaucoup.}

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Privas le 30 à 8h ½ du matin

mon petit poulet chéri,

Les voyages forment la jeunesse, dit-on, et c’est bien possible mais moi cela me fiche en rogne et vous allez voir qu’il y a de quoi. Ce matin, réveil avec ta maman à 6h (5h du Maroc) pour prendre le car de Vals de 7h30. J’étais donc un des premiers au guichet du car où l’on donne les billets avec des numéros d’ordre pour monter. Nous avions le N° 7 et 8 mais 19 ou 20 personnes qui attendaient le car Valence–Vals. Celui-ci arrive, bondé bien entendu et l’on fait monter juste 5 personnes, donc pas nous. Et nous voilà donc obligés d’attendre gentiment celui de 2 heures, que nous aurons sans doute avec nos numéros avancés de 5 places. Tu vois comme c’est gai de voyager !

Par exemple, au moment où je rouspétais un peu et par habitude je m’entends appeler « André » ! C’était Jeanne Auguste et leur petit Bob qui se rendaient à Vals pour 8 jours, et qui étaient dans le car que nous devions prendre. Nous avons bavardé qqs minutes et je vais les retrouver à Vals pour dîner In’Ch Allah ! Et maintenant j’espère que ce retard forcé de plus de 2h me permettra d’avoir la visite du facteur vers 9h, avec une longue lettre de mon petit poulet qui m’a oublié pendant 2 ou 3 jours et à qui je donnerai une bonne pensée en arrivant.

Hier à 5H, j’ai pu, quand même prendre le car pour La Voulte. J’y suis resté exactement à 1H ½. J’y ai vu Cricri Marguerite et son père, la maman Rodrigues et Henri étant à un marché des environs. Cricri est mignonne, avec des longs cheveux ondulés, des beaux yeux noirs et bien bavarde. Elle était malade hier d’une rechute de coqueluche qui lui avait causé une hémorragie nasale. Malgré sa fièvre, elle m’a dit des tonton Georges tant et plus m’a parlé de ta Jackie Paulette et Lulu et de tante Yvonne. On voit bien que nous ne sommes pas oubliés par Marguerite. J’ai apporté à Cricri non pas un beau jouet, n’en ayant pas trouvé, mais une série de jouets différents les uns des autres, et qui l’ont rendue heureuse dans son petit lit.

Marguerite a bien changé. La mort de ton frère l’a touchée énormément et elle ne vit  que dans son souvenir, parlant de lui sans cesse, écrivant de tous côtés pour savoir comment il était mort. Ma visite lui a fait plaisir car elle lui a rappelé les bons moments que nous avions passés tous ensemble, te souviens-tu, petite Vonvon ? Et puis je suis un peu pour elle un grand frère et elle nous aime beaucoup l’un et l’autre. Pauvre petite femme, sa santé s’en ressent un peu, mais elle reprend peu à peu le dessus car le travail qu’elle fait chez elle pendant que ses parents sont dans les marchés, et Cricri aussi, lui donnent de nombreuses occupations. Nous avons parlé longtemps de tout et de tous. Le papa Rodrigues a ouvert une vieille bouteille de vin blanc et ils m’ont obligé à emporter au moins 8 ou 10K de pêches et de poires.

Dimanche prochain ils viendront me chercher à Privas avec leur gazogène pour me conduire avec la maman au Teil et à Meysse. Marguerite devant aller bientôt à Marseille pour faire des achats (genre de ceux que je fais quand je vais voir Maurice) profitera peut-être de mon départ pour m’accompagner et assister au départ du bateau. Elle me guidera en tout cas pour choisir ce que je pourrais bien t’apporter puisque tu ne veux pas me dire par lettre ce qui pourrait te faire plaisir.

Elle tâchera aussi de se procurer des bons pour me permettre de vous acheter quelques vêtements ou sous-vêtements mais rien de certain encore. Je suis revenu le soir vers 9H et ta maman m’attendait pour souper car à cette heure-là en France il fait encore grand jour. Après nous avons bu – comme nos vieilles coutumes – le café chez tante Emma, suivi d’une bouteille de mousseux offerte par Fernand

et qui a un autre goût que le mousseux marocain. Je vois bien qu’ils font tout leur possible pour bien me gâter et ils sont vraiment tous plus braves  les uns que les autres pour moi. Il me tarde maintenant d’être à Vals et j’y serais déjà si ce n’avait été la difficulté de trouver des cars dont l’horaire convienne.

Il fait très chaud en ce moment-ci et les gens voudraient voir venir la pluie, car tout sèche. Vous êtes certainement mieux à la Casa à cause de la chaleur. N’oublie pas de présenter à Yves toutes les félicitations de son amiral pour son importante augmentation de salaire, en espérant qu’il ne s’arrêtera pas en si bon chemin. Et toi petitou n’oublie pas d’écrire beaucoup et de bien longuement à ton petit mari qui languit sans sa petite femme.

J’ai envie d’expédier au Maroc le matériel de camping qui est là dans la chambre. Qu’en penses-tu ? Est-ce que l’an prochain il ne pourrait presque nous être utile ? Ou alors je  vais essayer de l’emballer prêt à être expédié au cas où on le voudrait.

Au revoir ma petite chérie, je te fais bien doucement une longue bise.

Embrasse bien les petites, bonjour à tous les 3 copains, mille caresses de ton Georges

Vite une lettre ! tous les jours !

{en marge : Je t’écrirai demain après-midi de Vals. Tu ne diras pas que je t’oublie. Encore une bise… }

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Vals, vendredi 31 juillet, à 15 h (1512)

Ma petite femme chérie,
je suis à Vals depuis hier matin, où je suis venu avec ta maman. Ma plus agréable surprise a été de trouver une bien gentille lettre de mon petit poulet, et tu peux croire que je l’ai lue et relue, car il me tarde toujours d’avoir de tes nouvelles. Vivement que je sois de retour pour te revoir. Nous avons donc trouvé à Vals Jeanne, Auguste et leur petit Bob, gentil petit garçon de trois ans, et j’en voudrais bien un aussi, mais voilà…

Ma mère sur un fauteuil, m’a bien beaucoup de peine à voir. Mon père, vieilli au possible, est maigre et voûté : c’est déjà un vieillard et tu sais que je suis quand même bien heureux d’avoir pu les embrasser pour nous tous. Le magasin est vide, vide complètement, pas un bonbon, ni gâteau, rien, rien. Mon père fait une fois par semaine cent ou deux cents galettes à la farine de châtaigne qu’ils vendent trois Francs pièces, et c’est avec cela qu’ils vivent. Bien entendu, le ravitaillement pour eux est bien difficile, car mon pauvre père n’est pas très débrouillard. Et tout cela est encore bien triste.

Jeanne et Auguste vont bien et m’ont raconté beaucoup de choses de la zone occupée. C’est à ne pas y croire, et j’en aurai des choses à vous dire à mon retour.

Ta maman est retournée à Privas hier soir. J’ai couché chez Mme Girard dans une belle chambre du bon vieux temps, car la maman y avait retenu deux chambres : une pour Jeanne et une pour moi. Ce matin, à 9 h, je suis allé à Aubenas voir Paulet. Il a maigri de vingt-trois kilos depuis la guerre et a été plus qu’heureux de me voir. Sa femme se porte maintenant assez bien, et ils ont un petit garçon de huit mois bien mignon. Après midi, Auguste mon père et moi irons promener un peu pendant que Jeanne et son fils resteront avec la maman. Il fait horriblement sec et chaud à Vals, et vous êtes mieux à Casa qu’ici. Jeanne a apporté pour les petites une jolie boîte de jeux que je leur porterai à Casa si elles sont bien sages avec leur maman et si elles ne se disputent pas. Tu me le diras dans ta prochaine lettre.

Demain matin, au car de 6 h, le seul du matin, je compte aller à Privas, d’où nous irons avec ta maman à La Voulte, et dimanche au Teil et à Meysse avec les Rodrigue, car les cars ne roulent pas ici le dimanche.

Je reviendrai à Vals mercredi et jeudi, où Elvire et ses gosses reviendront pour voir Auguste et Jeanne. Pour mon retour, je voudrais prendre le bateau direct Marseille–Casa, qui part, je crois, le 8 et arrive à Casa le 14 ou le 15. Je ne serai fixé que demain, à mon arrivée à Privas, et si cela n’est pas possible, je repasserai par Oran pour arriver le 15 au train de midi, mais je préférerai de beaucoup revenir par le Maréchal Lyautey, car tous les changements en cours de route sont bien compliqués. Je te le dirai dans ma prochaine lettre.

La maman, le papa, Jeanne et Auguste me disent de bien t’embrasser, ainsi que les petites, et tout le monde regrette bien de ne pas vous voir avec moi. La maman doit me donner deux paires de draps, mais je me demande si je dois les apporter ou les laisser à Privas. Je pense que Marguerite pourra m’aider à acheter un peu de tissu et des sous-vêtements pour toi ; en prévision de cela, je me suis fait envoyer 1800F de mon compte courant de Rabat.

Pour ta veste en laine, je ne sais encore si cela va être possible, mais tu peux croire que je ferai tout ce que je pourrai pour l’apporter. En tout cas, je n’oublierai pas un petit souvenir pour mon petit poulet, qui sera deux fois plus joli puisque c’est ton anniversaire, et que je ne l’oublie pas.

Au revoir, petite Yvonne. Mon père tourne autour de moi avec sa veste et sa cravate, et tu devines qu’il attend que ma lettre soit terminée.

{en marge des deux pages : Sois toujours bien sage et bien raisonnable, fais mes amitiés aux Bénais et caresse aux petites de la maman… et puis toi ,bien sûr, une grosse caresse de ton garçon qui t’aime beaucoup…}

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Privas, samedi 1er août à 10h

Ma petite femme chérie,

Je viens d’arriver de Vals, et j’ai eu le grand plaisir de trouver ta lettre de mardi dernier, celle où tu me racontes vos journées de samedi et dimanche.

Je vois que vous avez passé de nombreuses heures agréables sur la plage, et j’en suis heureux pour toi et les petites. Mais comment as-tu fait pour te mettre en maillot, sans ton mari te servant de mur ? Attention aux curieux ! Passe toujours d’agréables moments, mais sois toujours bien raisonnable, pour faire plaisir au petit bonhomme qui t’aime si bien. J’écris avec une plume de ta maman (tu les connais !) car j’ai oublié ma trousse avec mon stylo à Vals. 

En même temps que ta lettre, j’en avais une de Marseille m’annonçant un départ probable de Casa Direct de Marseille pour le 7 août. Cela me fait partir deux jours plus tôt, mais ce sera plus commode pour moi, et en prenant un second avec une réduction, cela reviendra à peu près au même prix qu’à l’aller. J’ai donc télégraphié il y a une demi-heure pour tâcher d’avoir une place, et j’attends maintenant la réponse. J’espère que ce sera entendu, et ainsi j’arriverai à Casa par le bateau le 14 ou le 15, où vous viendrez m’attendre, en vous renseignant sur l’heure d’arrivée à la Cie Paquet (le téléphone de M. le surveillant chef pourra heureusement être utilisé à cet effet).

Dans ma prochaine lettre, je te confirmerai ou non ce moyen de retour.

Dès que j’en serai sûr, je t’écrirai d’ailleurs, ma chérie.

Eh bien, mon vieux petit bout de ta femme, tu te rends compte : écrire aussi fin que je le fais aujourd’hui (j’ai changé la plume de ta mère)  et trouver moyen de ne pas avoir assez de ma feuille pour finir ma lettre, n’est-ce pas chérie, cela ?  Tandis que je connais quelqu’un qui oublie de remplir certaines lignes du fond ! Le facteur ne m’a rien apporté ce matin, mais j’espère bien qu’il est en retard, ou que j’aurai quelque chose de ma Vonvon à Vals. En attendant, tu n’oublieras pas d’ajouter à la note que tu devras me payer le jour de mon arrivée, cette longue lettre qui, j’espère, te fera plaisir. Et peut-être que ce petit garçon… (qu’est-ce que j’allais dire, et qu’est-ce que je vais prendre ?).

Dis donc petit poulet, et ce samedi et ce dimanche se sont bien passés ? Et êtes-vous allés encore deux jours de suite à la plage, comme la semaine dernière ? J’espère que la lettre que je trouverai à Marseille me racontera tout cela en détail. Vous avez raison de bien profiter du soleil et de la mer, et cela me fait envie, tu peux me croire. Dimanche prochain 8 et 9 août cependant il vaudra certainement mieux ne pas y aller tu sais pourquoi et je ne voudrais pas que tu en sois fatiguée. As-tu vu Madame Magelane et les petites sont elles allées au cinéma ? Et toi, y es-tu allée où ? Voir quoi ? Il faudra  les vois-tu que tu me racontes tout cela à mon arrivée.  Sois bien toujours raisonnable, et sage plus  encore quand tu n’as pas ton méchant mari avec toi, et pense bien beaucoup à moi, quant à moi, je ne fais à peu près que ça, et vois-tu, c’est parce que je t’aime autant, et même bien davantage que lorsque’on était à Privas il y a douze ou treize ans. Et n’est-ce pas qu’il en est de même pour toi ? Comme je serais heureux de te l’entendre dire !

Je viens d’envoyer une carte à Pillot, Roussel, Jung et Johannes, et une à Maurice. Demain, je t’écrirai encore un peu de Vals, et après-demain de Privas. Et puis, en route pour le Maroc, où je sais que quelqu’un m’attendra avec impatience.

Ne mangez pas tous les poulets et canards et à bientôt à tous. Il faudra bien vous renseigner à la Cie Paquet pour l’arrivée du bateau de Marseille (je ne suis pas sûr que ce soit le Maréchal Lyautey)  et pour l’heure, car la durée du trajet est, paraît-il, à peu près la même pour chaque bateau. Et, si c’est possible avec précision, viens m’attendre, au quai avec une autorisation de rentrer au port, bien entendu. Sinon, vous m’attendrez sagement à la maison. Au revoir, poulet, amitiés aux Bénais, une grosse bise à chaque fille, et pour toi toujours la plus grosse et la meilleure. Je t’aime bien, tu sais, et je suis bien sage à tout point de vue ici, pendant je suis seul, carte soi qu’ainsi je te fais plaisir

Encore un bise… Georges

xxx

Privas, lundi 3 août 1942, à 10h

Ma petite femme bien chérie,

Je ne t’ai pas écrit depuis avant-hier, mais j’espère que tu ne l’as pas trop languie (expression ardéchoise). Quant à moi, j’ai bien beaucoup pensé à toi et le temps commence à me paraître sérieusement long avant de revoir ma petite Vonvon. Je viens à l’instant de t’envoyer un télégramme pour t’annoncer mon départ pour vendredi et te demander une dernière et longue lettre à Marseille. J’espère que je l’aurai à temps et qu’elle sera bien longue et bien gentille, car j’ai bien l’intention de la lire plusieurs fois sur le bateau.

La Cie Paquet m’a annoncé un départ Marseille–Casa pour le 7. J’ai aussitôt télégraphié à Marseille, réponse payée, pour retenir une place, et j’attends la réponse d’un moment à l’autre. Mais je crois ce départ certain, et c’est pourquoi, avant même d’avoir la réponse de Marseille, je t’ai télégraphié ce matin, quitte à t’envoyer un mot si je n’avais pas de place, ce qui m’ennuierait d’ailleurs beaucoup. Je serai donc à Marseille jeudi en partant d’ici le matin de bonne heure, et à Casa le 14 ou le 15, peut-être avant si le bateau s’énerve un peu. Il me tarde d’arriver…

Voici maintenant le journal parlé, en espérant que mes longues lettres te font bien plaisir et que « tu me revaudras » cela à mon retour. Samedi à 16h, ta maman et moi avons pris le car pour La Voulte (voyage debout, pour ne pas changer). Tout le monde nous attendait là-bas et avant le dîner je leur ai aidé à charrier des pêches, car ils en vendent aux détaillants des dizaines de tonnes chaque jour. Tu te doutes que leur commerce marche d’une façon parfaite, et c’est tant mieux. Cricri était guérie et m’a fait toute une série de bonnes manières, et m’a même parlé de Jackie et de ses grandes cousines. Henri n’a guère changé : il a fini son chantier de jeunesse, par devancement d’appel car il n’a que vingt ans, est chef compagnon dans le canton et même SOL. Tout le monde était heureux de nous voir. Comme toujours chez eux, nous avons dîné tous vers 9h ½ un léger mais bon repas préparé par Marguerite, toujours bonne cuisinière. Nous avons veillé ensuite jusqu’à minuit, et j’ai couché dans le lit d’Henri, ta maman avec Marguerite. Le dimanche matin, je les ai encore aidés à charrier des pêches et des tomates. J’ai acheté un peu de pâtisserie pour le dessert, et vers 11h, Henri et moi sommes allés à bicyclette nous baigner dans l’Eyrieux, à l’endroit où nous étions allés il y a quatre ans. T’en souviens-tu ? Dis à Yves que j’en ai profité pour étrenner et essayer des lunettes sous-marines appartenant à Henri, et c’est en effet épatant pour bien y voir dans l’eau.À midi, nous avons encore mangé chez les Rodrigues et vers 2h, sur le vieux camion à gazogène, en route pour Le Teil. Nous sommes arrivés chez Marcelle vers 3h ½ ; elle nous attendait et nous a fait goûter.

{En marge de la page : Ta maman t’embrasse bien. Ta tante Emma rentre et elle n’a absolument rien trouvé ni pour toi, ni pour les filles. Espérons qu’elle aura plus de chance d’ici après-demain}

Marcel et elle n’ont guère changé, quoique celle-ci ne marche que difficilement. Ils habitent maintenant chez le père Joffre, qui a perdu sa femme il y a un mois environ. Vers 6h, nous sommes partis à Meysse, où j’ai pu voir tout le monde. Gustave et Roger pas du tout changés, ni la tante d’ailleurs. Robert, devenu un garçonnet paraissant plutôt chétif. Quant à Simone, elle a pas mal vieilli, et on lui donnerait 35 à 40 ans. Ses cheveux sont devenus tout gris. Pas plus à Meysse qu’au Teil ils ne souffrent trop des restrictions, car à la campagne on s’arrange mieux. Nous avons tous dîné chez eux à 8h du soir : saucisson que tu connais bien, omelette, épinards, nouilles, bœuf en daube, fromage, pêches, café, pousse-café, le tout arrosé d’un délicieux vin de Clinton. On ne se serait pas dit en France mais que ne ferait-on pas pour un neveu qu’on n’a pas vu depuis 4 ans ? Simone nous a cependant demandé à l’avance nos tickets de pain. Bien entendu, tout le monde t’embrasse bien ainsi que les petites, et regrette que tu n’aies pas pu venir avec moi. Nous sommes arrivés à Privas le soir à minuit, et les Rodrigues sont repartis aussitôt pour La Voulte avec Marguerite et Cricri. J’étais tellement éreinté de cette promenade faite malheureusement sans mon poulet, j’ai pensé tellement intensément à toi dans mon lit que je n’en ai pas dormi avant 2H½   heures du matin, et je suis tout flappi aujourd’hui. J’ai revécu par la pensée nos premières rencontres à Privas, nos 13 ans de mariage passés ensemble, et certainement que tu devais rêver à moi au même moment.

Aujourd’hui je me suis quand même réveillé à 6H½  : il pleuvait, et cela a fait beaucoup de bien, aussi bien contre la chaleur que pour la sécheresse formidable dont souffraient les paysans d’ici. Cela s’est calmé au moment où je t’écris, mais je me demande si je vais pouvoir aller à Vals en vélo cet après-midi, comme je l’ai décidé. Il le faudra bien pourtant.

 Tante Emma vient de rentrer, et je me suis arrêté un moment pour bavarder avec elle : Albert vient encore de faire des siennes pendant deux nuits et hier toute la journée, se plaignant sans arrêt de ce qu’on lui veut du mal, et évidemment, empêchant Emma de dormir. Je me demande comment cela finira, c’est bien triste en tout cas.

Emma vient de partir voir ce qu’elle pourrait acheter d’utile aux fillettes. Marguerite doit être par ailleurs à Tournon aujourd’hui pour t’acheter (si possible) une veste en laine, indémaillables et tissu pour chemises. Espérons qu’elle pourra me faire ces commissions. Quant à moi, je profiterai de mon passage à Marseille pour t’acheter quelque chose comme promis.

Si je peux partir ce soir à Vals, je reviendrai ici demain après-midi vers 4h. J’irai voir un peu les oncles du Ruissol, et le soir nous souperons chez Emma.

Mercredi à midi chez Amélie, et le soir à La Voulte d’où le papa Rodrigues me conduira le lendemain à Valence pour prendre le train de 6H.

xxx

Vals, mardi 4, à 11h

Mon cher petit bout de femme, je suis à Vals encore pour une heure, et j’en profite pour venir bavarder un peu avec toi, toujours certain que tu es heureuse de recevoir en détail de mes nouvelles. Hier, j’ai eu le grand plaisir d’avoir ta lettre de jeudi dernier. Je l’ai déjà lue et relue, et je compte bien en avoir encore une autre à mon arrivée à Privas ce soir.

Hier à midi, comme j’ai dû te le dire, j’ai mangé avec ta maman, Albert et Emma chez Élise et Fernand. Comme bien entendu, un bon dîner : truites, rôti de veau, haricots verts, etc., et quelques bonnes bouteilles de derrière les fagots.

Albert m’a appelé à part après dîner, et après m’avoir dit qu’il était heureux qu’on revienne tous définitivement en France, m’a donné 3 000 F pour me dédommager un peu des frais de voyage. Tu vois bien, une fois de plus, que tes parents sont tous les mêmes à notre égard. L’après-midi, j’ai pris le vélo de la tante Élise et en route pour Vals — car il n’y a pas de car dans ce sens au cours de l’après-midi. Tu dois te rendre compte du courage que je pouvais avoir, après ma nuit aux ¾ blanche et mon repas chez Élise, pour monter le col de l’Escrinet.

J’y arrivai quand même, et assez facilement, ce qui prouve que j’ai toujours conservé mes muscles ! Et après le col, la descente ne fut qu’un plaisir pendant seize kilomètres. Arrivé à Vals à 17H à peu près, j’y retrouvai Jeanne, Auguste, quant à Elvire, elle n’arrive que ce soir, et je ne la verrai pas puisque je m’en vais à 3H. Depuis mon retour à Vals, je n’ai pas bougé du magasin (absolument vide) pour essayer de tenir compagnie à ma pauvre et brave mère impotente dans son fauteuil. Elle m’a donné une bricole pour les filles et un peu d’argent, comme elle faisait autrefois. Jeanne est très gentille pour elle, et tu peux croire que c’est bien à cause de ma soeur que je suis tranquille pour mes parents.

À 3h, je prends le car pour rentrer à Privas, et j’ai un peu beaucoup, tu t’en doutes, le cafard de laisser mon père et ma mère, eux qui, ne sachant pas faire le marché noir, arrivent que très difficilement à se ravitailler.

Mais enfin, il le faut, et je sais que tu m’attends et il me tarde trop d’arriver et de te revoir. Ce soir, au passage, puisque j’ai le vélo d’Élise, je m’arrêterai au Ruissol pour aller voir ta tante Zélie, puis je rentrerai chez Emma avec ta maman. Demain à midi, aux Mines, et demain après-midi, départ.

La maman de Vals m’a donné deux bons draps que j’emporte avec moi ce soir. Je les laisserai à Privas sans doute, et elle m’a dit qu’elle nous en donnerait encore lorsque la succession serait réglée, ce qui est toujours en cours à cause de parents que l’on recherche. Je les laisse en tout cas tous avec un peu de peine, tu t’en doutes, et en me demandant quand pourra-t-on les revoir tous ensemble ?

Jeanne me dit de te dire que lorsque ce sera fini elle nous invite d’avance tous pour huit jours au moins, avec tous les jours  un poulet de Bresse. C’est que les gens sont malheureux ici, on ne s’en doute guère au Maroc, et ont hâte que tout soit fini.

Et vous tous, comment allez-vous ? J’espère que les petites sont bien sages avec leur maman, et qu’elles auront bien mérité tout ce que je leur apporterai. Et tes boutons de fièvre ? Dis donc, petit poulet, qu’as-tu donc lorsque ton mari n’est pas là ?

Attention de ne pas être malade, ni toi ni les petites, si tu veux qu’on passe de bonnes

vacances à mon retour. As-tu retenu les places pour le car du 18, ou même du 17 à 13H si tu veux, et si les Bénais préfèrent ? Fais-leur bien mes amitiés.

La maman me dit de te dire qu’elle est navrée de ne pas me faire manger, ni gâteau, ni bonbon ! Je me demande bien comment elle ferait ! Et pourtant, ils vivent quand même en vendant des espèces de gâteaux à la farine de châtaignes. Je leur achète bien ce que je peux trouver, mais c’est bien peu (fruits et légumes).

Au revoir, petit poulet, à demain, je t’écrirai sans doute demain matin avant d’aller aux Mines. Encore huit à dix jours avant de se revoir.

Mille grosses bises du méchant mari qui te laisse le lit d’Yves pour toi toute seule.

Encore une caresse de ton Georges

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Marseille, le vendredi 7, à 14H

Mon cher petit bout de femme, me voilà donc sur la route du retour depuis hier, et je suis heureux de penser que je te reverrai bientôt. Je suis à Marseille depuis hier avec Marguerite, qui est venue m’accompagner. Nous sommes partis de Valence à 2H, hier après-midi, et après un voyage, bien entendu debout dans le couloir, un peu fatigant nous sommes arrivés à Marseille, où nous avons trouvé, comme chambre, une cave aménagée pour Marguerite et moi un lit dans un salon de l’hôtel au rez-de-chaussée. Aujourd’hui, nous avons quand même deux chambres au quatrième étage. Le bateau devait tout d’abord partir aujourd’hui, puis ce matin on nous a dit qu’il ne partirait que demain, avec embarquement à 5H de l’après-midi. Malgré ce retard imprévu, je pense être à Casa vendredi prochain. C’est sur le Maréchal Lyautey que je m’embarque, celui qui nous avait amenés lors de notre premier voyage au Maroc.

J’ai couru ce matin avec Marguerite tous les magasins de Marseille pour faire des achats. Il est bien difficile de trouver ce que l’on veut, mais j’ai pour l’instant réussi à te trouver une belle ..… Je te le dirai en arrivant à Casa, car Marguerite est avec moi et me conseille de ne pas te dire à l’avance et comme elle a raison il ne te reste plus qu’à attendre et à deviner…

Pour Jackie, j’ai un violon et une petite poupée pour Yves, pas d’harmonica, malgré toutes mes recherches. Si tu en trouves un à Casa, je te permets de le lui acheter pour moi, et en attendant je lui apporte un petit rétroviseur de vélo. J’ai dû aussi acheter deux valises nouvelles, et assez grandes encore, pour me permettre de caser tout ce que j’ai acheté ou reçu car j’ai été bien gâté par tous. L’essentiel est que la douane de Marseille me laisse sortir tout cela de France car je ne sais pas si c’est possible pour tout. Tâche de voir avec M. Bénais, un douanier de connaissance au débarquement, et surtout, n’oublie pas de venir à l’arrivée du bateau si l’heure est raisonnable.

En attendant, sois toujours bien gentille, pense bien à ton petit mari qui t’aime bien, et compte les jours qu’il nous reste, et bientôt les heures… Je t’enverrai un télégramme demain pour t’annoncer le départ du bateau.

Je vais maintenant sortir, pour faire ballader un peu Marguerite dans Marseille qu’elle ne connaît pas et aussi pour passer aux wagons lits pour retirer mon billet de bateau. Marguerite retournera demain à La Voulte après avoir fait un petit ravitaillement, peut-être avant le départ du bateau à cause de l’heure tardive.

Au revoir, petite chérie, embrasse {en marge : bien les petites pour moi bonjour aux Bénais et une grosse bise et une caresse pour toi de ton grand Georges}

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Dimanche 9 août, 10H 

 sur le bateau (Maréchal Lyautey)

Ma petite chérie,

je ne croyais vraiment pas t’écrire encore sur le bateau, mais je viens d’apprendre que le Maréchal Lyautey faisait escale à Oran, et j’ai décidé de t’envoyer ce mot par avion, si toutefois cela m’est possible au passage à Oran. Comme cela, ma lettre arrivera à Casa avant moi. Me voilà donc sur le retour, avec une bien grande impatience de vous revoir tous, et surtout ma petite femme que j’ai laissée depuis bien longtemps. Je suis quand même heureux d’être allé en France, car je te rapporterai des nouvelles toutes fraîches de tous, et cela leur fera prendre un peu patience, en attendant d’y aller tous ensemble, peut-être l’an prochain, Inch Allah !

Tu as dû recevoir mon petit mot de Marseille. J’ai voulu te télégraphier au moment du départ, mais rien à faire : interdiction absolue de faire connaître ou même comprendre un départ de bateau par télégramme. Je crois que tu n’auras pas été trop impatiente quand même, et que mes lettres t’auront renseignées et tranquillisée. Je t’avais d’ailleurs télégraphié de Privas lundi dernier pour t’annoncer mon départ, mais a-t-on voulu le laisser passer à Marseille ?

J’ai eu à Marseille les lettres de Lulu et de Paulette, avec tes mots, que ta maman m’avait fait suivre. Je les ai lues déjà deux fois, et je vous ai bien imaginées dans votre séjour sans moi, chez les amis Bénais. Comment va le genou de Lulu ? Et l’œil de Paulette ? Et toi-même, es-tu en bonne forme pour recevoir ton petit mari qui, lui, est dans une forme rare… Il me tarde bien d’arriver, et il est à peu près certain, paraît-il, qu’on sera à Casa jeudi ou plus sûrement vendredi prochain. Tâche de savoir le jour et l’heure d’arrivée : je voudrais bien te voir sur le quai si c’est possible, bien entendu. As-tu pensé à retenir les places de la CTM ? Qu’allez-vous  faire aujourd’hui, dimanche ? Je préférerai être avec vous que sur mon bateau.

À Marseille, Marguerite et moi avons couru tous les magasins pour acheter ce que je voulais emporter et il s’en faut que j’ai trouvé tout ce que j’ai voulu, surtout pour mes filles, je leur apporte tout de même quelque chose, mais je ne veux pas dire quoi. C’est toi, et c’est normal, qui seras quand même la plus gâtée. Je t’ai trouvé ce que tu voulais il y a quelques années, et qui te fera plaisir, je l’espère : c’était le seul ou la seule qui restait à Marseille. Ce n’est en tout cas pas un bijou, car impossible d’arriver à  trouver quoi que ce soit : il faut toujours donner de l’or ou de l’argent pour acheter quoi que ce soit, même un .… Devine donc !

La veille du départ, j’ai fait faire une promenade en barque dans le vieux port à Marguerite, qui ne connaissait pas Marseille, et nous sommes montés sur le pont transbordeur, mais moi avec moins de cran que lorsque nous y étions montés ensemble, il y a 13 ans, tu t’en souviens ! Le soir, nous sommes allés voir Fanny au cinéma. Samedi matin, on a recouru les magasins, et que de frais dans les hôtels ou restaurants avec des chambres simples à 40 F, des repas à 50 F minimum, et des porteurs à 60 F. Marguerite a été bien gentille pour moi et a presque toujours payé sa part. Je lui ai acheté pour Cricri une belle petite poupée à 150 F, et pour elle, son porte-carte d’identité. J’étais heureux d’être avec elle et de la distraire un peu, car tu te doutes bien qu’elle est toujours bien triste. Elle a voulu m’accompagner au bateau, mais on n’a même pas permis qu’elle rentre au port, et nous nous sommes quittés à l’entrée du quai sans qu’elle puisse même apercevoir le Maréchal Lyautey. Elle est repartie au train de  6h en même temps que le bateau quittait Marseille.

Sur ce bateau, quelle différence avec celui d’Oran à Marseille ! Je suis en 2e, et si les 3e sont bondés de soldats, il n’y a que très peu de monde en 2e : 80 personnes au plus. Je suis dans une cabine, la cabine N°1, avec M. Dumas, ingénieur de Safi et un lieutenant de Mogador : Il reste une couchette inoccupée. Hier soir, je me suis couché de bonne heure, et j’ai bien dormi, en pensant à toi bien entendu. Les repas sont assez simples mais copieux ; seul le vin, ½ verre par repas, est insuffisant. À table, je suis avec M. Dumas, une dame de Rabat, marchande de robes de dames  ( genre Valentine ) et une vieille demoiselle qui ne pipe pas un mot. Malheureusement, tous boivent leur ration de pinard. La mer est calme, et j’ai l’impression que je vais tranquillement me reposer durant ces quelques jours, après mes tribulations depuis le départ de Casa. Aussi, quelle forme en arrivant, attention !

Sois toujours bien gentille, mon petit chéri, et pense que je te reviendrai bientôt. Embrasse bien les trois petites pour leur papa, bonnes amitiés à la famille Bénais, et pour toi les plus grosses caresses de ton petit mari. À bientôt.

C’est ma dernière lettre ; j’espère qu’elle arrivera avant moi.

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