La guerre au Maroc

Entre mars 1943 et janvier 1943, Papi est mobilisé (ou s’est engagé) dans l’armée de la France Libre. Il est en charge de l’instruction pré-militaire (IPM) d’un groupe de jeune à Marrakech. J’ai ajouté quelques photos qui datent de cette période.

31 mars 1943

Mon cher petit poulet. Je me prépare à partir à Marrakech et il faut bien que je te laisse un petit mot avant mon départ. Je veux d’abord te dire que si j’ai le cœur bien gros de te quitter, et tu n’en doutes pas, je suis aussi heureux de cette affectation qui me sortant du poste d’embusqué où je me trouvais ici, me grandit un peu et me permet d’espérer pour juillet prochain le grand départ sur lequel je compte. 
Souviens toi ma petite femme de ton enthousiasme après l’occupation de l’Afrique du Nord par les Américains! Je n’ai pas perdu ma foi depuis et je veux de plus en plus garder ta confiance en faisant mon devoir. Je pars comme beaucoup d’autres à Marrakech pour l’instant, plus loin je l’espère dans peu de temps. Et alors je te promets de venger ceux de ta famille que les Boches ont tués et de participer de toutes mes forces à la lutte pour la libération de la France. Puisse ma bonne volonté être celle de beaucoup d’autres Français, sinon de tous, et crois bien que je vais faire mon possible pour communiquer mon enthousiasme aux jeunes que je vais diriger.

Cette première séparation sera heureusement coupée par de nombreuses visites que nous nous ferons l’un et l’autre et nous permettra de supporter plus facilement la suivante, quoiqu’il soit bien dur de se séparer après tant de bonnes années de vie en commun. Faisons des vœux pour que cette séparation soit de courte durée et que la victoire nous retrouve l’un près de l’autre, plus unis que jamais.

En attendant, ma petite femme, je te laisse la maison à diriger toute seule. Je sais que tu sauras être une femme sérieuse et dévouée pour les petites. Laisse moi cependant te recommander de veiller à l’instruction et à l’éducation de nos petites surtout de Paulette et Lulu qui vont être dans un âge où la direction et la surveillance des parents doit redoubler d’intensité.

Pense aussi, petit poulet, souvent à moi comme je le ferai toujours et ne fais absolument rien qui pourrait me faire la moindre peine si je le savais. Notre mutuelle confiance et notre honnêteté vis à vis l’un de l’autre feront que la chance nous suivra partout et que moi, particulièrement, je passerai à travers tous les dangers pour te revenir comme je pars. Je n’insiste pas, petite Vonvon, mais je veux te dire que, où que je serai, tu seras pour moi mon porte bonheur en même temps que ma marraine de guerre. La photo de toi qui ne me quittera jamais me dira souvent que tu penses bien à ton petit mari et que tu es toujours une petite femme bien sage.

Et maintenant que commence pour nous une vie de séparation, pour combien de temps!, laisse moi te dire encore que je t’aime beaucoup. Et si c’est un miracle de voir un mari aimer sa femme plus qu’au moment du mariage, après 14 ans de vie commune, je suis heureux et fier de te dire que c’est mon cas. N’en est-il pas de même un peu pour toi, petit poulet Et au fond n’est on pas plus heureux qu’il en soit ainsi. Après la guerre, où cette fois ci je partirai pour de bon, nous retrouverons ce bonheur encore plus grand et sans nuages, puisque l’un et l’autre nous aurons su, pendant notre séparation, vivre l’un et l’autre d’une vie exempte de taches.

Ma lettre d’au revoir est bien sérieuse, n’est ce pas mon chéri ? mais pourrait-il en être autrement puisque j’ai le cœur bien gros de te quitter ? Laisse moi la compenser par un petit plaisir. J’ai demandé à Videau (reparles en à sa femme si ce n’est pas fait) une carte permanente d’entrée au cinéma Marhaba. Vas y de temps à autre (mais pas trop souvent !!!) avec Yves ou les De Johannis mais fais moi le plaisir de borner là tes sorties en évitant par dessus tout les endroits où l’on danse: c’est la seule chose que j’ai en horreur tu le sais bien. Limite donc tes sorties au cinéma ou avec De Johannis et tu me feras le plus grand plaisir. Je suis un peu draconien je m’en rends compte, mais c’est plus fort que moi : il faut m’écouter et ne pas m’en vouloir.

Au revoir petit poulet. Je t’écrirai de Marrakech et je viendrai bientôt te voir. Ecris moi vite à ma nouvelle adresse ci dessous, sans timbre mais avec F.M.*
Je t’embrasse tendrement de tout mon cœur
ton Georges
(*) Franchise Militaire

Marrakech 5 avril 1943

Mon cher petit poulet

Avant de me coucher je te fais le chèque que tu m’as demandé au téléphone, de 3000 F. Touche-le au Crédit Lyonnais en signant tout simplement derrière. Si tu n’en as pas assez, tu me le diras dimanche prochain
Je viens de souper chez Maurice. Repas pas très gai car cette Maurice était plutôt noir, d’avoir bu sans doute trop de vin en travaillant. Jojo toujours mal élevé et Claudia au lit avec un peu de fièvre encore, ce qui ne l’empêche pas de manger des côtelettes entières. Claudia toujours aussi vive. De toutes façons j’ai mon tonneau de confiture d’orange que je t’apporterai samedi et que j’ai payé (800F, tu me ruines) à 17.75 le kg.

Je suis déçu de tout ce que tu m’as dit au téléphone.
D’abord de te savoir toujours l’enrhumée. Tu sais que les rhumes persistants peuvent devenir très graves et qu’il ne s’agit pas de s’en amuser. Soigne donc le bien et ne sors pas le soir de la maison surtout si le temps continue à être humide. Et puis de la lenteur avec laquelle se passe ce que tu sais. Malgré tout le désir contraire que j’ai eu tu me comprends. Je serais heureux de te voir débarrassée de tout souci à ce sujet. Prends cependant patience et tu verras que tout ira bien. Si tu es trop ennuyée pense à ton petit Georges qui se morfond sans toi, surtout que j’ai beaucoup de travail et que cela m’aide à passer le temps.

Aujourd’hui j’ai fait une partie de tennis avec mon voisin de chambre. Il ne joue pas mal du tout et m’a battu par 7/5. Je me fais vieux tu vois et je perds toutes les forces lorsque tu n’es plus là. Au revoir chérie. Il est 10h du soir et j’ai sommeil car depuis qqs nuits je ne dors pas très bien. Je vais penser à un dans mon lit, et toi aussi sans doute,
Bises à toute la maisonnée. Et pour toi bien sûr une grosse caresse de ton grand

Marrakech le mardi 4 mai 1943.

Mon cher petit poulet. Etant de service cette nuit je voulais t’écrire hier soir de mon bureau mais un télégramme chiffré m’est arrivé vers 8 heures et je suis resté plus de 2 heures à le mettre au clair. Si bien que je me suis couché à minuit, alors que levé depuis 6 heures et n’ayant pas eu le temps de faire la sieste j’étais littéralement crevé. Aujourd’hui t’écris donc un peu après avoir déjeuné au mess et je ne ferai pas encore de sieste car j’ai beaucoup de travail après midi

Hier je suis arrivé à 8 heures moins le 1/4 sans aucun incident en marchant à 30 à l’heure et sous une pluie battante qui n’a pas cessé tout le long du chemin. Le plateau de Chémmaia était couvert de brouillard et j’avais peine à avancer. Mais tout s’est bien passé quand même. Je pense aller à Safi samedi soir encore mais je ne crois pas possible de partir avant 8 ou 6 heures et je reviendrai de bonne heure et de la même façon lundi matin.

J’espère que tu recevras qqs bons d’essence et tout ira bien. Ce soir je soupe chez Maurice et te téléphonerai à 8 heures comme convenu Cette semaine je ne bougerai certainement pas de Marrakech car mon travail s’accumule et je ne suis pas très bien secondé.

Et toi comment vas-tu ? En ce moment c’est surtout ce qui m’intéresse et je voudrais bien que toutes tes misères finissent bientôt. Dès que tu en verras la fin téléphone-le moi et tu peux croire que je serai bien bien heureux, et toi encore plus sans doute Et ces rhumes, où en sont-ils. Moi aussi j’ai toussé pas mal cette nuit et je crois qu’il sera bientôt nécessaire que je prenne une petite infirmière brune pour venir me soigner à domicile. Soigne-toi bien en tout cas ainsi que tes petites filles de façon qu’à ma prochaine visite tout soit terminé.

As-tu pensé à écrire à Madame Lelong ? Ne te fais pas de bile pour ces histoires de peu d’importance. Pense bien à ton petit mari qui t’aime beaucoup et qui est bien seul et toujours perdu ici. As-tu toujours la visite de Madame Videau ? Je suis bien heureux que tu l’aies pour amie car elle est certainement très gentille pour toi en même temps que très sérieuse, et tu sais bien que ton méchant jaloux ne serait pas content s’il en était autrement. Ne dis surtout pas trop de mal de ton mari avec elle car je t’aime trop et tu le sais bien. J’ai aperçu aujourd’hui Lucien conduisant une auto amphibie. Un de ses collègues m’a déjà dit qu’il lui faisait l’effet d’un bluffeur (marrant)

Au revoir petite chérie, sois bien gentille, ne t’énerve pas trop et soigne-toi bien. A ce soir au téléphone. Embrasse bien tes grandes et petites filles et dis à Paulette et à Lulu que je compte sur elles 

{ dans la marge : pour bien travailler à l’école. Dis aussi à Yves de se montrer bien gentil avec toi. J’espère bien que ces 2 derniers mois se passent bien. Une grosse bise de ton mari qui t’aime et qui a envie de vite te retrouver. }

Marrakech mardi 8 juin 1943

Mon cher petit poulet.

Il est 10h du soir. Je viens de dîner chez Maurice après avoir téléphoné à Lulu et je suis bien ennuyé de te savoir toujours au lit, sans la possibilité d’aller te voir. En effet mon petit chéri je suis cette semaine plus occupé que jamais, des tentes à obtenir, du matériel, du ravitaillement, des transports, je n’en finis plus et pourtant ce camp est bien décidé et en train. Comme je l’enverrais promener volontiers si je le pouvais, hélas!

Lulu m’a dit ce soir que tu allais mieux mais que le docteur t’avait recommandé de garder le lit. Est-ce bien vrai tout cela. Je suis sûr que dans quelques jours tout ira bien pour toi mais en attendant je me fais beaucoup de souci car je crains que tu perdes patience et que ton moral en souffre.
Pourtant voici ce que je te propose : patiente jusqu’à la semaine prochaine encore. Si jeudi ou vendredi ton état est toujours le même je vais te chercher à Safi et  te faire soigner ici, chez madame Burer avec docteur Modot comme l’a fait madame Pandelé, qui est déjà guérie… (Ce n’est pas juste) Donc mon chéri prends bien patience, soigne toi du mieux possible et la semaine prochaine on s’arrangera pour que tout soit terminé car je comprends très bien va et j’en souffre pour toi, que tu trouves le temps long. Mais moi qui t’aime beaucoup beaucoup, et qui ai le bien grand souci d’être séparé de toi même si tu te portais bien, je veux que tu aies confiance en une prompte guérison et je veux que tu gardes toujours ton sourire, ce sourire que j’aime tant voir sur tes jolies lèvres. Après tous tes petits soucis et après les examens de PM je prendrai une permission de 6 jours et je te promets d’avance de tant te gâter que tu oublieras vite tes petits malheurs et que tu en aimeras encore davantage ton méchant petit Georges qui te laisse seule à Safi lorsque tu as du bobo.

Si je peux cependant, je m’arrangerai pour aller te voir à l’improviste un de ces soirs quitte à revenir le matin de bonne heure si veux pas rester longtemps séparé de toi lorsque tu es au lit. Fais-moi confiance tu sais bien que je m’arrangerai pour ne pas te laisser seule. En attendant veille comme tu le peux à ta petite maison  Ne te fais pas avoir par les bêtises d’Yves et pense un peu à ton Georges bien malheureux d’être en ce moment séparé de toi

Au revoir mon beau petit poulet, je t’aime beaucoup beaucoup et je ne sais que dire pour te le prouver.
Je t »embrasse mille fois sur ton petit front et bien gentiment. Je vais me coucher en pensant à toi. Ton grand

Marrakech le 10 aout 1943 à 7h

Ma chère petite chérie. Je viens de passer la nuit à mon bureau car étant de service, j’ai préféré coucher là où il fait plus frais qu’en haut. Un matelas par terre, le ventilateur à droite, la cruche d’eau à gauche j’ai assez bien dormi malgré la transpiration qui inondait mon traversin.

Quel beau pays en été ! Mais cette nuit de service me permettra d’être libre dimanche prochain et c’est cela qui m’est agréable car tu sais bien que je n’ai qu’un souci, celui de te revoir le plus souvent possible non pas pour te faire des misères mais pour le plaisir de t’avoir avec moi, et parce que maintenant tu fais partie de ma vie habituelle et qu’il est impossible qu’il en soit autrement. Aimons-nous bien maintenant, veux-tu petite Yvonne ! Tu as été bien malade dernièrement et crois bien que cela m’a touché plus que tout autre chose et malgré des apparences peut être froides, je t’aime trop pour ne pas être sensible à tout ce qui te touche et j’ai vu plus d’une fois des larmes.

Maintenant que tu es presque guérie et que toi et moi nous sommes plus contents, soyons les plus copains du monde, comme nous le sommes en réalité, n’est-ce pas petite chérie?

Je voudrais que tu prennes une décision au sujet de ton repos en montagne. Puisque tu ne penses pas pouvoir venir à la maison forestière dont je te parlais j’ai envie de téléphoner au Chalet suisse, hôtel situé près du Tizi N’Test pour t’y envoyer avec Paulette et Lulu et Jackie bien entendu pendant que je serai en montagne moi aussi.
Peu importe la question de dépense : je suis tellement persuadé que cela te ferait tant de bien ! Je te dirai si c’est possible samedi et si d’accord je te ramènerai peut être lundi matin ou mieux j’irai te chercher le jour où on monterait en montagne pour t’éviter de séjourner à Marrakech avec les petites par cette douce température.

Et puis vivement septembre qui nous permettra de passer quelques agréables journées ensemble en attendant mon départ, pour où? Pourvu  qu’on ne me laisse pas dans qq coin perdu du Maroc à garder des prisonniers ?!
Je suis en ce moment malheureux à cause de mes bas qui se déchirent rapidement : ceux que tu m’as raccommodés dimanche sont déjà pleins de trous et je me demande comment je vais passer la semaine Je vais faire ce matin, si j’ai le temps, tous les magasins pour essayer de trouver des bas arabes. Veux-tu regarder toi aussi si tu ne peux pas en avoir à Safi. Merci ma petite femme.

Ne t’ennuie pas trop et ne t’énerve pas trop avec tout ton monde à Safi. Quand tu sens que cela ne va pas, pense un peu à ton Georges qui te veut calme et bien portante. Tu verras qu’août sera vite passé et peut être pourrais je te sortir un peu de Safi au cours de la prochaine quinzaine.
Au revoir petite chérie, à demain au téléphone.
Je t’embrasse bien affectueusement.

Oukaïmeden le 20 août 1943

Mon cher petit poulet, excuse-moi mon cher petit chéri, de t’écrire à la machine, mais je n’ai dans tout notre camp ni encrier ni stylo et mon crayon de fort mauvaise qualité fait une écriture des plus difficiles à lire.

Je suis donc au camp de l’Oukaïmeden depuis hier après-midi, après un voyage rempli d’incidents ; départ de Marrakech à 5 h du matin, panne des camions, arrivée d’un premier groupe d’élèves et moi à 4 heures de l’après-midi, en tête de tout le monde bien entendu et certainement un des moins fatigués (modestie dirait Clifford). Les autres groupes se sont échelonnés jusqu’à 11 heures du soir et il a fallu aller à leur rencontre avec une lanterne.

Tu vois donc que l’ascension de l’Oukaïmeden n’est pas une simple promenade. Mais aussi quel plaisir, lorsque venant de Marrakech où il fait si tiède, on se retrouve à cette altitude, avec une fraîcheur agréable ; j’ai même eu froid cette nuit, malgré deux couvertures de laine. Notre installation n’est pas trop mauvaise, mais ne vaut certainement pas celle de notre premier camp du mois de juin. La nourriture n’est de plus pas formidable, le vin est imbuvable parce que transporté dans des tonnelets métalliques, mais je crois que peu à peu tout s’améliorera : ce sera en tout cas mon devoir de “chef” de veiller au perfectionnement de tout cela.

Ce matin, il y a pas mal de gens qui traînent la patte , j’ai moi-même un peu mal aux muscles des cuisses , mais je compte bien que peu à peu et même dès demain nous serons forme pour de nouvelles excursions car mon intention est de faire tous les refuges des environs, en allant de l’un à l’autre sous forme d’exercices militaires. Je crois que dans l’ensemble notre séjour ici se passera bien. Pour moi j’en serai le plus heureux des hommes, car tu sais bien que j’aime beaucoup la montagne, mais je ne puis me faire à l’idée que je ne te reverrai pas de pas mal de jours et cela me contrarie et me peine souvent. Ce serait chic de t’avoir près de moi, dans le refuge du Club Alpin que je n’occupe presque pas avec mes l’ascaris, mais hélas si j’y ai pensé un moment j’ai bien vite abandonné l’idée à cause de ton état de santé qui ne te permettrait pas de faire d’aussi longues trottes. Bientôt, j’irai passer 15 jours à Safi et je te promets de bien te gâter et de me faire pardonner mon lâchage de maintenant, lâchage dont je suis d’ailleurs pas responsable, tu le sais bien.

As-tu reçu ma lettre de Mardi ? Elle n’était pas bien longue mais j’avais le cafard de t’avoir quittée et je voulais venir bavarder un peu avec toi puisque que je partais pour pas mal de jours. Écris-moi souvent toi aussi à l’État-major de Marrakech où je ferai prendre mes lettres et tu ne feras un bien grand plaisir et le soir, dans ma solitude de la montagne, je serai tellement heureux de lire ou de relire les lettres de la petite femme que j’aime tant. Raconte-moi bien tout ce que tu fais, tes peines ou tes joies, car je veux toujours savoir dans le détail tout ce que tu deviens. Repose-toi quand même un peu car tu as encore besoin de prendre des forces, mange bien aussi et dors bien, en faisant de jolis rêves bien entendu.

Je pense que le 27 est l’anniversaire de notre mariage ; j’aurais bien voulu te voir ce jour-là, mais hélas je sens que cela est impossible. Je me sens bien capable de faire quelque chose de peu raisonnable pour aller te voir mais je crains que ce ne soit une trop grande folie. Je penserai bien bien à toi ce soir-là et te demande d’en faire de même de façon que nos pensées se rencontrent un peu : en attendant je t’embrasse bien tendrement à cette occasion et je tâcherai de penser à le petit cadeau de cet anniversaire, anniversaire d’un beau jour, n’est-ce pas petite chérie ?

Samedi soir, j’essaierai de te téléphoner chez Mme De Johannis mais je doute qu’on puisse se comprendre car ce matin j’ai téléphoné à Marrakech et c’était excessivement faible, et si tu n’entends rien c’est que j’aurai oublié notre rendez-vous téléphonique.

J’espère mon cher chéri, que cette lettre te trouvera en meilleure santé que dimanche dernier et que lorsque je reviendrai, cette bonne santé sera revenue définitivement et complètement. N’hésite pas à voir le médecin si tu as autre chose qui ne gaze pas. Et les trois filles comment vont-elles? Soigne-les bien aussi et embrasse les pour leur papa. Embrasse aussi Claudia et les fils pour moi.

Je vais m’arrêter de t’écrire, car si tu n’aimes pas les lettres à la machine, je te ferais remarquer que l’on écrit plus serré ainsi qu’à la main et que je t’ai déjà fait un véritable journal. Je t’écrirai encore lorsque je ferai descendre notre camionnette à Marrakech, c’est-à-dire mardi ou mercredi prochain. Elle descend demain et je compte bien qu’elle me remontera ta lettre de mardi.

Il est midi, j’ai faim et presque froid car le ciel se couvre de nuages : hier soir il a plu un peu à notre arrivée et cette nuit, il en est tombé comme des cordes ; pourvu qu’on ne soit pas enseveli dans la neige d’ici quelques jours…

Mme Videau a-t-elle fini de s’installer ? Dis-lui que j’espère bien qu’elle attendra que je sois à Safi pour pendre la crémaillère. Donne lui le bonjour de ma part ainsi qu’aux de Johannis.

Et maintenant, je te quitte mon petit poulet en t’embrassant bien bien fort comme je t’aime et en te répétant que je suis déjà impatient de te revoir de revivre surtout comme avant toujours ensemble. Quand donc que cela pourra recommencer ? Pense toi aussi bien à ton méchant mari qui t’aime et écris-moi souvent et bien longuement.
Encore une bise de ton montagnard,

Oukaïmeden Dimanche 22 août 1943

Mon joli petit chéri. Tu ne peux t’imaginer la joie que j’ai eue hier en pouvant bavarder un peu avec toi au téléphone. Je croyais bien que jamais je ne pourrais me faire entendre à Safi et j’ai été heureux comme un gamin lorsque j’ai entendu ta voix. Mais comme tu étais essoufflée d’avoir couru à cause de ce méchant mari qui te faisait venir à 8 heures comme il te l’avait promis… J’ai dormi en pensant à toi cette nuit et tu sais Je t’aime vraiment beaucoup, peut être plus encore depuis que tu as été bien malade. Puisse ce sentiment de moi pour toi te faire prendre tes petites misères et notre séparation en patience. Nous ne savons encore ni l’un ni l’autre ce que nous réserve l’avenir au sujet de notre séparation. Sans doute faudra-t-il se quitter pour de longs mois mais toujours, n’est-ce pas, chérie, nous nous aimerons bien, nous nous penserons bien l’un à l’autre et nous nous écrirons souvent. En attendant ce moment qui, je le crains, viendra bientôt, profitons de moments où nous pourrons nous voir : dans qqs jours je serai à Safi, et c’est pour moi une bien grande joie de penser que je pourrai te gâter le plus possible.
Garde bien ton calme d’ici là, pas d’énervement inutile et nuisible pour ta santé, mange bien, soigne-toi bien car je veux retrouver le petit poulet bien portant et bien calme. Et aussi pense bien à moi, n’est-ce pas chérie?

Du lundi 30 août au jeudi 2 septembre nous recommencerons nos exercices militaires à l’Oukaïmeden ou peut-être déménagerons nous un peu dans la montagne en faisant qq ascensions de sommets comme celle que l’on a faite hier en grimpant à 3600 m à un sommet qui domine l’Oukaïmeden, et où il faisait un froid de canard.

Et vendredi 3 au soir nous rentrerons à Marrakech. J’irai bien entendu te voir le samedi 4 pour revenir le lundi matin de bonne heure, mais comme cela me paraît être loin. Je pourrai, si vous le voulez, ramener Claudia à ce moment-là. Et je reviendrai sans doute à Safi du mercredi 8 au 29 septembre. Comme il me tarde d’être à ce moment-là ! Et toi petite chérie ?

Tu as bien fait de prendre tes repas à l’internat comme cela tu t’évites bien de la fatigue et bien du souci. Tu auras bien le temps de te remettre à ta bonne petite cuisine quand je serai avec toi et quand tu seras seule. as-tu reçu ma lettre de mardi envoyée de Marrakech et dans laquelle je te parlais de la vente de la Renault. Écris-moi toi aussi bien souvent jusqu’au 31 août pour que j’ai tes lettres avant le 6 septembre. Pendant notre séjour au camp on les fera prendre à Marrakech tous les 2 ou 3 jours.

Aujourd’hui c’est dimanche. Je t’écris pendant que tout le monde est en promenade dans la vallée. Je suis installé dans notre chambre du refuge et après t’avoir écrit je me raserai et me laverai à la source qui sort du rocher tout près d’ici et par où coule une belle eau claire et bien fraîche. Ce soir, pendant que tu seras sans doute à la plage nous ferons du sport devant le refuge volley-ball sans doute et nous ferons du tir.
Après-demain mardi je pars à 6H du matin avec un groupe d’élèves à Timichi, refuge situé à 6H de marche d’ici. Yves est dans ce groupe bien entendu. C’est là que j’espère prêcher la truite.
Mercredi 25 août nous irons de Timichi à Tachdirt où nous coucherons.
Jeudi 26 nous rentrerons à l’Oukaïmeden.

Je te téléphonerai donc non pas samedi mais jeudi 26 entre 8h 1/4 et 9H chez Mme de Johannis. Je vais t’envoyer un télégramme pour te le faire savoir. Espérons que l’on pourra s’entendre comme hier.
Samedi 28 et dimanche 29 j’aurai la visite du Général Paris et de qqs huiles. Si la pèche a été bonne à Timichi, je les amènerai là-bas. Et j’espère bien trouver une dernière lettre à mon arrivée à Marrakech. Ce soir la camionnette remonte et je compte avoir une bonne lettre du petit poulet que j’aime tant.

J’espère te revenir musclé, noirci et rajeuni de 10 ans. Attention à ne pas reprendre le béguin de moi! Je suis méchant hein petit poulet? N’oublie pas de bien penser à moi le 27 août date de l’anniversaire de notre mariage. Le souvenir du petit poulet avec sa longue et belle robe blanche, et de notre petit séjour à St-Lager-Bressac. Ah ! Je vais m’arrêter car je crois que ma lettre commence à devenir un véritable journal. Et puis l’heure tourne et j’ai déjà une barbe de 4 jours. Comme je dois piquer! Mais aujourd’hui dimanche je veux me faire beau

Au revoir donc, ma petite Vonvon que je n’aime plus sois toujours bien mignonne et bien sage, tu sais bien comme je veux que tu sois toujours. Embrasse bien les 3 petites pour leur papa ainsi que la famille Claudia.
Et pour toi mille grosses bises et caresses de ton petit mari qui t’aime bien beaucoup

Oukaïmeden le lundi matin

Mon cher petit chéri. Hier tard la camionnette est arrivée hier soir assez tard de Marrakech et à mon grand bonheur, elle m’a apporté une lettre de ma petite femme chérie, celle de mardi. Tu es gentille de m’écrire comme tu le fais et même de. me gronder puisque tu me pardonnes aussitôt après. Mais enfin je te dois une explication et la voici. Je suis venu samedi à Safi en resquillant 1/2 journée, celle du samedi après midi. Je n’avais pas d’une manière précise l’autorisation du lundi après midi et au dernier moment j’ai eu peur de la tuile. Tu vois ma petite Vonvon que j’avais de sérieuses raisons de partir. Tu as eu d’ailleurs une fois de plus complètement raison puisque personne ne s’était aperçu de mon absence. Je t’en demande en tout cas pardon surtout de t’avoir fait pleurer et je te fais à la place une grosse bise sur tes jolis yeux. Quant à venir à Safi entre  lundi et jeudi matin il n’y fallait pas songer : j’ai trop eu d’occupations pendant les 2 journées du mardi et du mercredi alors que je partais en montagnes le jeudi de grand matin

J’ai tout de même été embarrassé jeudi de grand matin de l’idée que tu avais eue de me voir arriver. Non petite fille, malgré toute ma volonté et mon esprit un peu débrouillard pour ces choses là il ne me sera pas possible de te voir avant samedi 11 septembre et tu peux croire qu’il me tarde d’y être.

Je t’envoie une lettre reçue hier en même temps que la tienne de Clifford. Tu avais bien raison, il est en Sicile. Je lui écrirai d’ici un de ces jours. Je t’ai dit hier dans ma lettre que je partais en randonnée jusqu’à jeudi Je t’écrirai donc vendredi matin et je ferai descendre la camionnette le même soir presque exprès pour te porter ma lettre.

As tu reçu enfin mes lettres ? Comme c’est long tout cela. Rappelle toi aussi au début lorsque j’étais à Colomb Béchar. Ne te fais pas de souci pour moi ici : Je ne me casserai rien et serai bien sage. C’est le 5e jour qu’on est ici et il semble tout drôle de ne pas avoir de journaux, ni de T5F. Comme au fond la vie serait belle si tout cela n’existait pas et si les guerres n’existaient pas ? Pas vrai mon chérie pourquoi sommes nous donc si souvent séparés ?

J’ai ta lettre devant les yeux. Tu voudras bien prendre l’habitude de terminer au moins les 2 pages ou alors gare aux fessées lorsque je te reverrai… J’espère bien jeudi avoir au moins deux lettres de toi. On m’a téléphoné de Marrakech que j’aurais pas mal de lettres sur mon bureau. On m’a aussi demandé si j’étais volontaire pour partir aux colonies et j’ai répondu « non ».

{en marge : au revoir petite Vonvon une grosse bise de celui que tu appelles ton méchant mari}

Dimanche 29 août 9h du matin

Ma chère petite Yvonne. Je profite de ce que l’adjudant Romero descend à Marrakech à midi pour venir bavarder un peu avec toi, peut être la dernière fois du camp de l’Oukaïmeden. Voici d’abord l’histoire de mon retour. Bon voyage jusqu’à Marrakech où je suis arrivé à 7h. On est reparti de Marrakech  qu’à 9h 1/2 pour être à Ifrane à 11h1/2. Là, le forestier nous a retenu à déjeuner et au dessert,… je me suis endormi sur un divan presqu’à 4h1/2. Je crois d’ailleurs que si on ne m’avait pas réveillé, je dormirai encore. Nous avons fait la route ou plutôt le sentier à cheval pour aller plus vite. J’avais bien un peu la frousse sur mon canasson lorsque le sentier qui était étroit bordait les plus beaux précipices, d’autant plus que l’animal faisait exprès de passer au bord du sentier, mais tout s’est bien passé et on est arrivé sans trop de fatigue à 7h1/2, juste pour se mettre à table. J’ai passé une excellente nuit et je suis à moitié réveillé à cette heure-ci car je n’ai pas encore fait ma toilette dans la rivière. Et maintenant nous allons continuer notre vie de montagnard jusqu’à vendredi soir 3 septembre date du retour à Marrakech. Et puis vivement le 8 ou 10 septembre pour qu’on réalise ensemble tous les projets que tu as pu faire depuis quelques semaines, club nautique, piscine, repas à la plage etc.

En attendant tu ne peux imaginer comme je suis heureux d’avoir pu couper mon séjour en montagne pour quelques heures passées auprès de toi. Et toi aussi, petite chérie, cela t’a t il fait plaisir? Lorsque tu recevras cette petite lettre, tu seras seule et certainement bien reposée et moins énervée. Quand je viendrai je tâcherai de ne pas être méchant envers mon petit poulet qui est toujours bien raisonnable et sage, pas vrai?

Tu dois te préparer à aller au club nautique maintenant. Veinarde va! Mais n’oublie pas que c’est dimanche et qu’il doit y avoir beaucoup de monde aujourd’hui et que ton méchant Georges est toujours jaloux parce qu’il t’aime toujours beaucoup. Pendant les qqs jours qui me restent à passer ici, je vais prendre bien le soleil car je crois que tu vas finir par me battre comme couleur de nègre. Attention aux concours qu’on fera à l’arrivée.

As tu envoyé la lettre de madame Lelong, la douce femme ? Ne te fais pas de souci pour tout cela dont tu n’auras bientôt plus à t’occuper du tout. Pense bien à ton petit mari, cela vaudra mieux. une grosse bise à chacune des trois filles et pour toi une grosse caresse  de ton petit mari.

Marrakech dimanche 26 septembre à 10h15

Ma chère petite Vonvon. Beau dimanche pour ton Georges. Je suis arrivé hier à 5h juste une demi heure avant les élèves. Après débarquement et déchargement des marchandises, il était 6h je suis allé à mon bureau pour me présenter. Tout s’est bien passé et le gros travail qui m’attentait et m’obligeait à revenir si tôt à Marrakech se réduisait à un gros travail en effet mais n’ayant rien de pressé et que je ne ferai pas avant demain lundi de toutes façons. Résultat je vais m’ennuyer un dimanche à ne rien faire ici alors que j’aurais été si bien avec ma femme et nos trois petites filles Tant pis et mektoub. Si encore j’étais de service aujourd’hui mais il n’en est même pas question. Si dimanche prochain je ne suis pas de service, tu peux être certaine que un certain Georges sera à Safi dès le samedi soir. Inch Allah!

Donc hier soir cafard monstre à mon arrivée et comme tu le sais bien cela se voyait sur ma figure. Je fais donc le tour de bureaux pour dire bonjour aux copains et Mathieu me dit « T’en fais une gueule, qu’est-ce que tu as? » Je lui raconte mes malheurs et comme c’est un chic type il m’a amené gentiment souper chez lui ou plutôt chez Madame Martin sa belle sœur. Ils ont été tous deux très chics et n’ont qu’un désir envers nous, c’est de connaître au plus tôt la gentille petite femme que tu dois être sans doute puisque je ne fais que leur rabattre les oreilles de toi. Comme menu, cela fait plaisir tout de même et je crois qu’on va faire enfin la vraie mobilisation totale.

Rien de nouveau pour moi encore et pour ma mutation et pour mon avancement. Je te téléphonerai dès que je saurai qq chose. Je m’arrête car le bureau, quoique ce soit dimanche, se remplit de monde : capitaine Bontheux, Couderc et 1 colonel médecin. Je te téléphonerai lundi entre 13 et 14h comme convenu chez Mme De Johannis et mardi je t’écrirai encore un petit mot.

Au revoir petite chérie sois bien sage toujours et bien calme et pense souvent à ton petit mari qui t’adore et qui est redevenu amoureux de sa petite blonde, plus qu’avant encore.
Embrasse bien tes 3 filles pour leur papa dis leur d’être bien sages et pour toi mille grosses caresses de ton grand…

Quels bons souvenirs je vais garder de nos quinze jours passés à Safi. et toi?

Mercredi 29 septembre

Ma chère petite vonvon. J’ai reçu hier soir ta lettre dimanche. Quel plaisir pour moi de lire les lettres du petit poulet. Je l’ai bien lue et relue le soir avant de me coucher. J’espère que ta colère contre les gérants de l’internat t’a complètement passée. Tu as bien fait de ne pas te laisser faire. Là je reconnais bien ma petite femme et tu me fais plaisir d’être ainsi. Ne te rends cependant pas malade à cause de gens et quelquefois de choses qui n’en valent pas la peine et quand tu as le moindre chagrin, écris le moi bien vite : moi je te défendrais. Félicitations aussi pour avoir écrit à ton petit mari d’une écriture bien serrée et sur les deux pages entières. Continue donc ces bonnes traditions. J’ai porté ton stylo à arranger mais c’est sans garantie de casse au cas où le réparateur ne pourrait remettre la plume d’aplomb…

Et tes piqûres. J’ai pensé à toi lundi à 4h1/2 ? Est ce que cela ne t’a-t-il pas fait trop de mal et en as tu ressenti des bienfaits très nets ? Tu verras qu’en te laissant bien soigner tu reprendras peu à peu ton calme et ta tranquillité. D’ailleurs dimanche prochain, comme je te l’ai dit je compte t’enlever jusqu’à mercredi ou jeudi. Si tu es d’accord je viendrai sans doute (de toute façon d’ailleurs même si tu n’es pas d’accord) samedi soir vers 8 heures, et nous reviendrions ensemble dimanche soir en partant vers 17h pour éviter de faire lever Jackou trop tôt lundi matin. Demande aux Johannis s’ils veulent te garder Paulette et Lulu et dis leur qu’ils feront bien plaisir au petit mari de toi. Tu reviendras ou avec le car mercredi mais je tâcherai de te ramener avec ma bagnole.

Profites en en tout cas maintenant d’abord parce qu’il fait délicieusement bon à Marrakech en ce moment ensuite parce que si je pars à Casa ou ailleurs ce ne sera peut être pas aussi commode et ensuite parce que je cherche à vendre ma bagnole. Les Américains veulent me l’acheter mais ils n’ont pas l’air de vouloir m’en donner 50000F comme je le désire disant qu’elle est un peu vieille. Si je trouve à la vendre je la bazarde d’ailleurs aussitôt. D’accord ? alors prépare ta valise et tes gentillesses pour ton petit mari chéri…

Il est 7h je t’écris seul de mon bureau car tout le monde est parti. J’ai un gros travail en ce moment mais tout se tassera. Mes actions sont en train de remonter dans la maison et si je suis ici par force, et par force seulement crois le bien je crois que je pourrais me réacclimater à mon entourage ! En attendant toujours aucune nouvelle pour moi et je voudrais bien que cela ne tarde pas trop 

Ce matin grande revue à l’occasion de la visite du Général Commandant les troupes du Maroc. J’ai présenté mes élèves, assez nombreux d’ailleurs et de fort bonne allure, à ce grand chef qui m’a félicité comme il se doit… mais au diable les félicitations!

J’ai en ce moment un gros rhume, mal à la gorge. Je me bourre d’Aspro et de pommade goménolée pour être guéri vendredi car je dois faire un laïus institutionnel à la rentrée du lycée, vendredi à 8h1/2, au cours d’une manifestation pleine de cérémonies et de grands chefs : je me mettrai en drap ce matin là pour être plus beau. Mais n’aie pas peur, je ne me laisserai pas enlever car c’est toi et toi bien seule que j’aime bien et je ne te le dirai jamais assez, gentille petite vonvon, et si jolie aussi malgré que tu hausses les épaules en lisant cela. Je vais aller au cercle manger et ce soir je me coucherai de très bonne heure en pensant à toi comme toujours

Dis à Paulette et à Lulu de bien travailler en classe pour faire plaisir à leur papa et aussi d’être bien gentilles avec toi. Si cela est je les gâterai bien à la Noël. Dis aussi à Jacquou de vite apprendre à lire et à écrire et elle aussi sera bien gâtée par son papa chéri.

J’ai vu ce matin au mess l’aspirant aviateur de Mme Ruelle au restaurant au cercle Peut être viendra t-il samedi soir avec moi.

Au revoir petite chérie je m’en vais dîner. Bonne nuit et tâche de bien bien dormir en rêvant à ton méchant Georges qui t’aime beaucoup et qui veut toujours t’avoir les portante et bien gentille. une grosse bise

Marrakech Jeudi 30/9 

Ma chère petite chérie. Je profite d’une occasion qui va à Safi après midi pour te faire ce petit mot et te dire une fois de plus que je t’aime bien et que je suis malheureux sans toi ici. Et pourtant je n’ai pas trop à me plaindre puisque je viens de passer à Safi 15 jours agréables. Mais n’est ce pas justement à cause de cela que notre séparation m’est de moins en moins supportable ? Après demain samedi crois bien que je ferai l’impossible pour aller te voir car je ne suis pas de service jusqu’à mardi prochain Si tu es décidée, mais le seras tu, je te ramènerai avec moi. Il faudra me dire cela au téléphone demain matin quand je te téléphonerai au bureau entre 10 et 11 heures.

Si tu veux je te retiendrai dès demain la place à la CTM pour mercredi au cas où je ne pourrais te ramener à Safi à moins que tu puisses rester toute la semaine à Marrakech. Mais le pourras tu ?

Toujours rien de nouveau pour moi. Si l’on me laisse à Marrakech je prendrai ma permission vers la mi octobre et j’espère que l’on passera qqs jours bien tranquilles ensemble, à moins que je ne la remette aux vacances de Noël. Qu’en penses tu ?

As tu reçu mes lettres envoyées l’une dimanche, l’autre mardi et l’autre hier? De mon côté j’ai eu ta bien gentille lettre de dimanche soir et j’espère bien en avoir une autre dès ce soir. Ecris moi souvent et bien longuement tu me feras plaisir. 

Je prépare mon discours du lycée pour demain 8h1/2, la barbe ! Et toi comment vont tes nerfs et tes démangeaisons ? Soigne toi bien sérieusement et guéris vite complètement. J’espère aussi que Jackie va de mieux en mieux comme tu le dis dans ta lettre. N’oublie pas de faire acheter tes petits croissants samedi matin par Ahmed ! Veinarde va.

Maurice et Claudia ont acheté une chambre de 17000F pas mal au Palais du Mobilier. Nous sommes loin des 40000 absolument indispensable pour avoir aujourd’hui une chambre. Ils ont fait aussi repeindre toute leur maison. Je n’ai pas mangé chez eux ces jours derniers tu vois que je suis un mari obéissant.

Au revoir petite chérie, je retourne à mon discours, sois bien sage toujours et pense bien à ton Georges qui ne t’aime plus…
Grosses caresses

Marrakech mardi 5 octobre 15h

Ma petite chérie. J’espère que tu recevras ce mot bien tôt et c’est pourquoi je veux me dépêcher de l’envoyer avant que le courrier ne parte. Ce matin je me suis présenté à mon nouveau Colonel. Il est d’accord pour que j’aille vendredi prochain à Safi. Si tout va bien donc je serai à Safi vendredi pour midi jusqu’à lundi matin. Et c’est toujours cela de gagné, n’est ce pas petite vonvon?

Depuis mon retour je suis un peu malade et je crois bien qu’aujourd’hui j’ai un peu ou beaucoup de fièvre. La nuit mon oreille gauche me fait mal et mon nez est une véritable fontaine. Mais l’espoir d’aller à Safi vendredi me fait du bien et d’ici là tout sera pour le mieux. En attendant j’ingurgite tant et plus du Dagénan qu’un camarade m’a passé ici et je crois que cela me fera du bien.
Et toi comment vas tu ? Il me tarde de te revoir et d’entendre dire que tes démangeaisons t’ont passé. Un peu de patience petit poulet et tu verras que tout cela passera bientôt.

Rien de nouveau ici, sinon qu’une fois de plus je suis passé à côté de ma nomination au grade de capitaine tant pis. Hier j’ai eu une explication assez nette avec mon patron et je crois que cela ira mieux maintenant. Je t’en reparlerai d’ailleurs vendredi.

A midi j’ai été invité à déjeuner par les Gabanelle qui m’ont fait manger du perdreau. Ce soir nous allons finir les restes avec la famille Claudia et Maurice, toujours les mêmes. Mon moral un peu meilleur que la semaine dernière et j’espère, malgré tout partir bientôt, peut être avant la fin décembre. Le sergent de la légion qui est avec moi m’a fait cadeau ce matin d’une cartouche de lucky. Tu parles si je suis heureux d’en fumer quelques unes.

Ma Chrysler n’est pas encore vendue mais j’espère que cela sera fait bientôt. En attendant elle se comporte toujours très bien et fera sans doute de même vendredi prochain… Je vais aller au bureau maintenant et tu seras bien mignonne d’excuser pour une fois la brièveté de ma lettre.
Je n’ai guère le courage d’écrire car je suis un peu à plat.
Au revoir petite chérie, sois très sage et surtout bien calme et à vendredi.

Le petit aspirant aviateur, on a appris en cours de route ses fiançailles officielles avec la petite Vaircelle : tu vois que tu avais raison.

Je t’embrasse bien affectueusement comme je t’aime peut être moi aussi j’aurai bientôt une lettre de toi !!

Safi dimanche après midi (le 10 octobre)

Ma petite chérie. Tu viens de monter dans la chambre des filles pour faire encore des mouchoirs. Et moi je veux vite te faire un petit mot que je te laisserai demain matin avant mon départ. Mais j’ai peur que tu descendes et que tu m’attrapes… Qu’est ce que je prendrais !

Tu viens de me dire petite Yvonne que depuis qq temps lorsque j’étais là tu étais encore plus fatiguée que lorsque tu étais tranquillement seule chez toi.
J’en suis tout marri vois tu mais je te comprends très bien et je n’en veux qu’à moi-même. La seule explication que je me donne et qui doit je l’espère me justifier à tes yeux et que je suis un mari amoureux de sa femme et que mes longues journées de solitude loin de toi font que malgré moi je suis trop heureux de me retrouver de temps en temps avec toi, en oubliant trop que tu n’est pas encore guérie… Ne m’en veux donc pas petite chérie et pour me faire pardonner, ce soir je resterai un petit mari bien sage sans faire aucune misère à sa petite femme. Ce sera dur tu sais mais à la place tu m’enverras une longue lettre et cela me fera plaisir.

Dimanche prochain je ne viendrai peut-être pas car il y a des chances pour que je sois de service et d’ici quinze jour, qui vont être si longs pour moi je le serai peut-être pas. J’espère que d’ici là tu seras retapée complètement et que c’est toi qui me diras de vite venir te voir. Surtout ne dis pas que ton Georges est un méchant au contraire tu sais bien que je veux toujours être aimé beaucoup de toi et que je ne veux qu’essayer de te faire plaisir.

 Sois gentille pendant mon absence de faire lire toi même ton Jackou tous les soirs et de vérifier que tes grandes filles font bien leurs devoirs et sont très sages. Tu verras que peu à peu tu prendras goût à constater toi même les progrès de ton petit « coeur » comme tu l’as baptisée et que cela t’intéressera en te tenant compagnie.

Quand Yves sera parti la maison te semblera encore plus vide. Aime bien cette maison quand même et quand tu as le cafard écris vite une lettre à ton méchant mari… qui ne pense jamais à toi que pour te faire des misères. Et surtout ne t’occupe pas de la longueur des courriers : les lettres arrivent et cela est l’essentiel pour moi. Quand je serai bien loin de toi qui sait combien mettront-elles de temps à parvenir les lettres que nous nous enverrons. Et pourtant ne sera-t-on pas heureux d’en avoir souvent ?

Je t’entends bouger en haut et j’ai une sainte frousse que tu viennes me surprendre
Adieu mon chéri
Une grosse bise

Georges

{de mamie, écrit en marge : Gros navet qui croit que je te veux des misères. Une grosse bise}

Marrakech mardi 12 à 14h

Ma chère petite chérie. D’abord un mot. tu as dû trouver dans ton porte feuille ma lettre écrite dimanche après midi. Je suis sûr qu’après l’avoir lue tu m’as pardonné mon mensonge. car au fond je crois bien n’avoir pas voulu être méchant. Pas vrai ! A quel moment l’as tu trouvée?

Il a fallu pousser la Chrysler sur la descente et le voyage s’est effectué sans incident. et à 8h1/4 nous étions à Marrakech. Rien de nouveau pour moi sinon une lettre du capitaineDelage, pardon ! du commandant, que je te joins mais que tu me garderas.

Lundi après midi, hier, J’ai été convoqué pour présenter bezzaf ma bagnole à la réquisition. Toujours obéissant je suis allé et on m’en a donné 34500 francs. Heureusement que ton Georges est un malin et que dans la légalité j’ai trouvé moyen au dernier moment, de prouver qu’elle n’était pas réquisitionnable… et j’ai toujours mon taxi. Je te raconterai cela quand j’irai te voir. Je vais quand même essayer de la vendre car je ne voudrais pas la garder sur les bras lorsque je partirai et tu peux croire que j’espère que ce sera bientôt, ne serait ce que pour te montrer que ton Georges est lui aussi un homme.

J’ai rencontré hier ici René Henry d’Ifrane, classe 44 qui était mobilisé au même régiment qu’Yves mais qui devait rejoindre qqs jours plus tôt. Il m’a confirmé que sa mère et Nanou étaient bloqués en France, que Josette avait été reçue au bac et que Mireille faisait la cuisine de son père toujours receveur des PTT mais qui a vendu son bled il y a qq temps. Lui, avant d’être mobilisé, faisait le marchand de bétail. Marrant ! Il n’avait pas l’air très enchanté de sa mobilisation et j’espère le voir bientôt en uniforme en même temps qu’Yves.

Aujourd’hui à midi j’ai été invité à dîner chez Gabanelle pour manger deux perdreaux et ce soir chez Maurice. Tu vois que je suis toujours bien reçu et que si je n’étais pas loin de mon petit poulet (et non pas de ma vieille poule !) tout irait bien donc du moins assez bien car rien ne vaut sa maison et son chez soi, surtout quand on a une gentille petite femme comme la mienne. 

En arrivant hier j’ai trouvé ta gentille petite lettre de mardi et quoique tardive à cause de mon départ j’ai été bien heureux de l’avoir et je suis persuadé que cela m’a enlevé un peu du cafard que j’avais de revenir seul ici. Tu ne trouves pas que c’est malheureux de toujours bien aimer sa petite femme ?

Demain soir je tâcherai d’être à l’arrivée du car. Peut être Yves m’apportera t il une lettre de toi. En tout cas je le garderai pour souper avec moi et parler un peu de la maison car au fond il est bien gentil et il est naturel qu’à son âge on fasse des choses qui ne plaisent pas toujours aux ainés que nous sommes pour lui. Comme la maison va te sembler encore plus vide maintenant.

Sois toujours bien gentille petite Yvonne et occupe toi bien des 3 petites et tu verras que bientôt le moment reviendra où nous pourrons revivre une petite vie bien tranquille et bien heureuse, comme avant.

Mon contrat de location de voiture n’est pas encore renouvelé. Le sera t il ? Je l’espère sans en être bien sûr. En attendant je suis de service demain mercredi mais ne le serai pas dimanche. Au cas donc où je le serai le dimanche suivant je ferai l’impossible pour aller te voir samedi. Je te le confirmerai par téléphone jeudi à 1h ou 1h 3/4 chez M. de Johannis afin que tu puisses retenir 2 bonnes places au cinéma pour samedi ou dimanche soir, car je sais que cela te fera plaisir, n’est ce pas ma petite vonvon ?

J’espère que depuis mon départ (gros méchant va me diras-tu ! ) tes démangeaisons te passent un peu. De toutes façons je suis sûr que cela te passera bientôt. Peut être as tu déjà fini ton traitement de piqûres. Il me tarde bien que tu n’aies plus de misères car je t’aime trop pour te voir souffrir même pour de petites choses.

Je suis en train de penser que j’ai oublié d’arranger la courroie du roule doux de ta salle de bain ? ne me maudis tu pas trop au moins ? Par contre j’ai songé ici à ton bracelet à arranger. Le bijoutier que j’ai vu ici m’a dit qu’il fallait l’envoyer à Casablanca. J’espère bien cependant trouver moyen de le mettre en état et peut être que je pourrai l’apporter samedi. Je te cherche aussi des pommes de terre mais sans grand succès jusqu’à maintenant quoique je remue ciel et terre pour te faire plaisir.

Dis encore à Paulette surtout à Lulu et à Jacky aussi que je veux qu’elles soient bien sages avec toi et qu’elles travaillent bien pour faire plaisir à leur papa et je compte sur leur petite maman pour s’en occuper. Je vais aller au boulot maintenant et mettre ta lettre à la poste en passant pour que tu l’aies plus tôt

Au revoir ma petite femme chèrie. Ne m’en veux plus de dimanche parce que je t’ai écrit en te racontant des blagues et sois bien certaine que peu de maris aiment leur femme comme moi je t’aime, maintenant plus qu’avant encore. Je t’embrasse bien affectueusement et sans vouloir te faire de misères, ton Georges

mercredi 20h30 le 20 octobre 1943

Ma petite chérie

Tu dois être occupée à écouter Radio Toulouse pendant que je t’écris. Petite veinarde qui es chez toi, si je pouvais moi aussi y être. Je suis de service aujourd’hui mercredi comme la semaine dernière au même jour et je ne fais plus que de m’ennuyer : j’ai le cafard, le cafard d’être séparé de toi alors que je serais si bien à la maison. Mais toi aussi tu dois voir tes petits soucis et je suis sûr que ta maison te semble vide et bien grande sans ton petit mari. Patience ma petite femme je suis sûr que bientôt nous serons réunis comme avant et que nous vivrons heureux comme nous l’avons pu être auparavant. En attendant occupe toi bien de nos trois petites filles, aime bien ta maison et si tu as trop le cafard écris moi. Dis moi alors tout ce que tu voudras, je te comprendrais toujours et cela te fera du bien : je t’aime trop pour qu’il en soit autrement.

Quand recevras tu cette lettre. je crois que Pondelé part en permission, vendredi matin je la lui remettrai si c’est le cas. Si non je la porterai au car de 6h1/2 pour trouver quelqu’un qui puisse te la remettre. Et puis je ne tarderai pas à suivre cette lettre puisque j’ai dans la poche un ordre de mission pour Mogador Safi et Port Lyautey. Je partirai de Marrakech vendredi matin pour Mogador et serai à Safi le soir vers 18 ou 19 heures. J’y resterai jusqu’à lundi matin et officiellement. Tu peux donc retenir 2 belles places au cinéma pour samedi soir car j’aurai bien du plaisir à t’accompagner pour voir le film Angelica. Un ennui cependant j’ai bien mon ordre de mission et ma bagnolle mais mes accus sont complètement à plat et détraqués et je cherche de tous les côtés à m’en faire prêter en attendant qu’on me les réparer. Sûr de moi j’en trouverai certainement et si tu n’as pas reçu de communication téléphonique avant cette lettre c’est que je serai à Safi vendredi soir. Impossible par ailleurs de me faire prêter une voiture militaire car il n’y en a pas en ce moment mais enfin j’ai confiance, et à bientôt.

Par ailleurs j’ai décidé que tu viendras passer les vacances de la Toussaint avec moi et avec les 3 filles. Madame Gabanelle nous prête une chambre pour Paulette et Lulu et Jackie aura le petit lit de Maurice dans notre chambre chez Garnier. Retiens donc toutes tes places à la CTM et prends tes lainages pour Vendredi 29 octobre après midi. Les filles ne manqueront que la classe du samedi matin et du vendredi après midi. Cela n’est pas grave et je vous ramènerai le dernier jour des vacances mardi soir en auto. Cela te fera du bien ainsi qu’aux filles et pour moi il vaut mieux ne pas en parler. La Cdt Delaye ne viendra pour sa tournée que le 7 novembre. Je prendrai donc ma permission seulement après le 11 novembre et on verra venir par la suite.

Hier soir j’ai fait un bridge chez le docteur Raymond, j’ai gagné 51 francs tu parles d’un grand joueur. Mme Raymond t’envoie ses amitiés et veut un service à café de chez Lamali, le lieutenant Mathieu aussi. Tu me feras passer à ces commandes quand je serai avec toi. Ceux du Cdt Delaye doivent d’ailleurs être prêts. Et madame Mathieu que je n’ai pas vue, mais que j’ai eu au téléphone au sujet de son mari qui est en Corse nous attend à dîner au cours de ton séjour de la Toussaint. Ne parlons pas des Gabanelle et de Maurice qui nous attendent également. Tout est donc arrangé sans toi, comme un tyran que je suis envers toi et retiens vite tes places à la CTM pour vendredi 29 car les cars sont toujours complets parce que très courus.

Ma voiture n’est pas encore vendue et je me demande si je la vendrai un jour. Au revoir ma petite vonvon chérie, ton Georges va une fois de plus se coucher en pensant à toi. Sois bien contente et ne languis pas trop. À vendredi sans doute embrasse bien les petites pour leur papa.
Je t’aime bien et je t’embrasse mille fois bien affectueusement. Ton méchant mari va encore bientôt te faire revenir tes petites misères, une grosse bise
Georges

Jeudi 4 novembre 1943 – 14h

{en marge : tu penseras à moi dimanche où je serai de service toute la journée. Encore une grosse bise}

Ma chérie. Je viens de dîner au cercle des officiers, tout seul et bien tranquille et avant d’aller à mon boulot je viens bavarder un moment avec ma petite vonvon que je n’aime plus du tout, puisqu’elle m’a laissé dormir tout seul dans mon grand lit. Hier soir retour sans grand incident sauf un bourriquot qui a eu la mauvaise idée de recevoir au passage une bonne gifle du phare droit de l’auto sans grand mal d’ailleurs pour l’un et pour l’autre. Le propriétaire de l’animal nous a versé séance tenante 200 francs et avait l’air bien heureux de s’en tirer à si bon compte : c’est M. Gabanelle qui conduisait.

Arrivée à Marrakech vers 11 heures et au lit à peu près tout de suite avec mon sarouel qui n’a plus qu’une poche mais qui est très bien arrangé : il te restera toujours l’autre poche en réserve pour la prochaine fois… Ce matin je suis allé au travail comme d’habitude et tout s’est bien passé. Je suis donc bien heureux d’avoir pu vous ramener de cette façon et on tâchera de recommencer n’est ce pas petit poulet? Toujours rien de neuf pour moi et rien de prévu pour la visite du Cdt Delage. Je prendrai donc ma permission de façon à être samedi 13 à Safi : comme convenu et sauf imprévu bien entendu. Comme nous l’avons décidé ensemble je vais commencer à aller un peu plus souvent au mess et un peu moins chez Maurice et cela vaudra mieux je crois. Mr Gabanelle te remercie bien pour ton chocolat et trouve que tu l’as trop gâtée.

Et toi, as-tu passé une bonne nuit dans ta grande maison. J’espère que tu seras contente, et les filles aussi, de vos 3 jours passés à Marrakech malgré le mauvais temps ( il fait beau maintenant !!!!) et tes petites misères. Je n’ai peut-être pas été très très gentil avec toi le premier jour. C’est parce que j’avais cru comprendre que tu étais allée voir le Docteur Ruelle pour le même motif qu’au printemps dernier. Il ne faut pas m’en vouloir ma petite Yvonne, tu sais bien que tout en voulant te faire plaisir je ne voudrais pas que tu recommences comme en juin. Mais je me suis trompé n’est ce pas et je suis sûr que d’ici très bientôt tu iras bien mieux et que toi aussi tu auras retrouvé ton vrai joli sourire et que tu seras bien en aimant bien ton méchant petit mari qui ne sait souvent pas comment faire pour rendre heureuse cette petite femme blonde aux si jolis yeux et qu’il aime toujours un tout petit peu… Soigne toi bien puisque ton Georges n’est pas là pour te faire des misères et chaque fois que tu le peux écris moi bien longuement sans t’occuper du départ ou de la lenteur des courriers. Tes lettres me parviennent et sont bien lues tu peux le croire et c’est là l’essentiel. Raconte moi bien tous les détails de ta vie quotidienne à Safi, ce que vous faites toutes les quatre, car j’aime bien le savoir pour vous suivre toujours et me sentir un peu avec vous de cette façon. Occupe toi bien du travail d’école des 3 filles et pour Paulette, apprends lui gentiment, comme une maman sait le faire, à être une jeune fille bien gentille qui a confiance en sa maman surtout. – Est ce que tu as installé tes tapis ? Raconte moi aussi cela tu me feras plaisir. Je vais m’occuper de la selle de M. Videau et un de ces jours j’irai voir le malade à l’hôpital mais sans aller dire bonjour à Madame Mathieu, de peur que sa grande beauté et sa pétulante jeunesse me tombent et me rendent complètement amoureux. (Pas mal dit hein petite fille?). As-tu pensé à m’acheter un pot de moutarde? Le lit de Jacky est toujours installé dans ma petite chambre et j’ai l’impression que ce soir vous serez toutes les deux là. Hélas, j’en connais un qui aura bien le cafard ce soir en venant se coucher…

Au revoir petite chérie à samedi au téléphone. Je t’écrirai encore pour qu’à chaque départ du car une lettre parte de Marrakech. Toi aussi écris moi souvent et pense bien à ton petit homme qui t’aime beaucoup et qui veut être bien aimé de sa petite femme chérie.
Une grosse bise bien sage.

Marrakech le mercredi 24/11 à 1h1/2

Ma chère petite femme. Je viens de finir de manger chez Maurice (purée et rôti de porc), et avant d’aller au boulot je viens bavarder un peu avec toi car je suis sûr que cela te fera plaisir. Hier voyage sans histoire, arrivée à Marrakech à 6h moins le 1/4 juste le temps d’aller faire un tour au Bureau, de ranger mes affaires et mon auto et de dire bonjour à Maurice et chez Gabanelle où j’ai été aussitôt retenu à dîner, ce que j’ai accepté avec plaisir car bien entendu j’avais le cafard et ne me sentais pas en veine pour aller au restaurant. Je me suis couché à 9h1/2 et j’ai eu froid toute la nuit. Aussi sur ma demande le proprio a fini par mettre ce matin une couverture supplémentaire.

Ce midi aujourd’hui j’ai déjeuné chez Maurice mais sans grand enthousiasme Claudia est malade de ses jambes et le docteur craint une phlébite si elle ne se soigne pas. Les gosses enrhumées et Maurice de bonne humeur fabriquant en grosse quantité des cartons pour Noël : petits fours aux amandes et chocolat au goût d’huile rancie à 250F le kg. C’est cher et pas très bon.

Les Gabanelle très très gentils insistant pour avoir des nouvelles de vous tous et organisant déjà vos vacances de Noël à Marrakech comme à la Toussaint, avec en plus arbre de Noël pour les gosses, réveillon etc… etc…

Ils confectionnent déjà une poupée pour leur petite nièce ou cousine et une pour Jackie que ils appellent « le diable » (Jackie, pas la poupée) Mais ne lui dis pas ce sera une surprise pour elle. Pour moi au bureau absolument rien de nouveau et je ne demande plus rien, me résignant toujours pour toi, à suivre mon sort quel qu’il sera.
Beaucoup de travail en perspective et cela me plaît car je languirai moins

Marrakech 24 novembre à 20h

Mon cher petit chéri. Comme je me suis sage! Il n’est que huit heures et je suis déjà dans ma chambre. Après mon travail à 6 heures j’ai rôdé un peu dans les rues de Marrakech (sans faire de l’œil aux petites dames) et à 7h moins le 1/4 je suis allé au cercle pour dîner. À 7h1/2 j’avais fini et je suis venu dans ma chambre pour t’écrire un peu. Comment vas tu depuis hier mon petit chou ? J’espère que depuis mon départ tes démangeaisons vont beaucoup mieux et que ton bon moral reprend le dessus. Tu dois être en train d’écouter Radio Toulouse au coin de ton feu : comme je voudrais être encore avec toi!

Aujourd’hui j’ai reçu des indications pour les examens d’IPM. Au lieu d’être fixés à la mi janvier comme prévu, ils vont avoir lieu du 9 au 20 décembre. sois donc certaine que le Cdt Delage ne me laissera pas partir à ce moment là et tu sais bien qu’à qqs jours près je m’arrangerai pour passer les fêtes de Noël avec toi et à Marrakech comme je te l’ai dit dans ma lettre de ce matin. Donc fais une petite risette et sois plus contente.

Il fait toujours un froid de canard à Marrakech et demain je me remets en culottes et bottes : je serai mieux ainsi et j’aurai toujours le temps quand il fera meilleur de me remettre en américain. Et ainsi mes chemises me gratteront moins. Toujours entendu pour samedi 4 décembre. Je ne crois pas avoir aucun empêchement et il se pourrait même qu’avant je vienne te prendre à Safi pour aller à Mogador ensemble comme je te l’avais dit. Ce serait sans doute le vendredi 3 et nous irions à Mogador le dimanche. Mais chut n’en parlons pas trop à l’avance je te le confirmerai d’ici très peu de jours. Je vais m’arrêter de t’écrire et me coucher pour lire des journaux que j’ai achetés ce soir. Demain matin je viendrai bavarder un peu avec toi et mettre ma lettre le soir à la boîte pour qu’elle parte sûrement avec le car de samedi afin que tu l’aies lundi. Bonsoir petite vonvon chérie une grosse bise. Dors bien.

Bonjour petit chéri j’ai eu froid encore cette nuit mais j’ai assez bien dormi et toi ? Je vais aller au boulot car j’en ai beaucoup beaucoup en ce moment à cause de la préparation des examens, mais je préfère qu’il en soit ainsi. C’est jeudi aujourd’hui et il me tarde d’être à 1h1/2 pour te téléphoner. Au revoir petite Yvonne je terminerai ma lettre sans doute ce soir…

Vendredi matin. Hier soir j’ai dîné chez Gabanelle avec un monsieur et son fils qu’ils avaient invités. Et comme cette personne n’était pas trop bavarde ils m’ont invité pour tenir un peu la crachoir. J’ai mangé un poulet en sauce qui était délicieux mais pas meilleur que ceux que me fait manger souvent ma petite femme. Cela m’a empêché de t’écrire hier soir.

Ce matin comme hier d’ailleurs j’ai du travail fou à cause des prochains examens d’IPM. J’en suis content car le temps passera plus vite pour moi. Hier il m’a semblé que tu étais plus contente au téléphone, est ce vrai petite chérie? Jackie m’a bien fait rire en me disant « Allo papa » et elle devait être pas mal fière de raconter à ses sœurs qu’elle m’avait téléphoné. A lundi encore entre 10h et midi au bureau de l’école. Je suis content que tu auras ma lettre demain. Le jeune homme doit me la prendre après midi. Que vas tu faire dimanche ? Vas donc te promener un peu avec tes trois mistounes s’il fait soleil. Moi je vais certainement bien m’ennuyer mais je penserai à toi et je t’écrirai encore.

Je n’ai toujours rien de nouveau pour moi et si je suis sûr que je ne serai plus en janvier à la Préparation militaire, je crois bien que nos vacances de Noël se passeront ensemble ici et tu peux croire que cela me fait plaisir.
Au revoir mon petit une caresse à chacune de tes filles. J’espère avoir de toi ce soir.
Ecris-moi souvent. Grosses caresses ton mari qui t’aime bien beaucoup

Marrakech Dimanche 11h 12 décembre

Mon cher petit poulet. Voilà un dimanche que nous ne passerons pas ensemble cette fois ci et combien d’autres par la suite ? Il fait pourtant si beau ce matin ! Tant mieux d’ailleurs puisque cela te permettra de passer une très agréable journée chez Madame Videau avec tes 3 filles. Et j’espère que ce soir une gentille lettre de ma petite vonvon lui racontera un peu ce qu’elle devient. J’espère que tu as reçu pommes de terre et ma lettre que je t’ai envoyées par le capitaine Binet. Mange bien des pommes de terre car je t’en apporterai encore dimanche et je précise bien que tu en trouveras ensuite facilement : c’est bien entendu grâce aux Gabanelle que je peux t’en procurer. As tu vu à ce propos qu’à Casa le prix officiel des p. de terre était 12f le kg alors que dans le bled le prix d’achat aux indigènes est de 3F50.

Es tu allée au ciné hier? J’espère que samedi soir nous nous irons ensemble à Safi et je te préviendrai suffisamment à temps pour que tu puisses retenir nos places Et moi aujourd’hui dimanche je travaille depuis 8 h ce matin. C’est à dire que je me retrouve dans mon élément et mon dieu avec pas mal de plaisir. C’est aujourd’hui que l’on fait l’examen écrit d’IPM : Dictée, composition française et maths. Pendant que mes 28 candidats font leurs math – ils ont fini déjà dictée et comp. française – moi je suis assis au bureau pour t’écrire. Mais ne t’en fais pas personne  ne copie car l’adjudant Rommens veille ainsi qu’un aspirant. Quant à Levesque il est à la chasse ce matin, avec mon autorisation bien entendu…

Nous sommes installés dans une grande salle du lycée et tu vois qu’il n’y a rien d’étonnant que je me retrouve dans mon élément. Et à partir de demain et jusqu’à samedi matin inclus l’examen va barder. Pourvu que je puisse être libre samedi après midi ! mais je tâcherai bien de me débrouiller ne te fais aucun souci.

Hier et cette nuit j’étais de service. Je n’ai pas été dérangé une seule fois et j’ai très bien dormi, ce qui est assez rare lorsqu’on est de permanence : mon prédécesseur de la veille avait passé sa nuit blanche à déchiffrer des télégrammes. Aujourd’hui après midi je ne sais ce queje vais devenir car je ne veux pas toujours encombrer les Gabanelle.

J’irai peut être faire un tour en vélo aux environs de Marrakech tout seul en pensant au petit poulet. As tu reçu une lettre des Bénais et as tu pensé à écrire à Elise? Je suis content que tu puisses me faire un pyjama qui ne sera pas un luxe pour moi tu es une bien brave petite femme. Si tu sais les faire et si ce n’est pas trop dur, ne pourrais tu pas me faire des gants de laine ? Je ne crois pas d’ailleurs que cela soit possible car c’est certainement bien difficile de faire des doigts. Mais n’en trouve-t-on pas à vendre? Je me gèle les mains en vélo à 8h du matin et cela me serait bien utile. Passe une bonne journée chez madame Videau et ne racontez pas trop de mal de vos maris qui ont certainement des défauts mais qui vous aiment beaucoup. Oui mon petit poulet ton Georges t’aime bien beaucoup et toi aussi n’est ce pas ? Dis à Paulette Lulu et Jacky d’être bien sages et bien travailler à l’école si elles veulent que le Père Noël les gâte bien à Marrakech. Et toi le Père Noël ne pensera à toi que si tu es toujours bien gentille et si tu n’oublies pas qu’il y a des cars Safi – Marrakech les lundi mardi jeudi et samedi… Au revoir petite chérie, je vais moi aussi faire les problèmes pour les corriger plus facilement. Je t’embrasse bien bien affectueusement et mille fois
Je suis impatient de te revoir.

Marrakech le lundi 13 décembre à 18h.

Ma petite chère, Je crois que j’ai travaillé avec plus de courage encore d’avoir pu te téléphoner après midi. Tu es bien gentille d’accepter que les Gabanelle viennent samedi avec moi et je leur ai fait part de notre invitation sitôt après le téléphone : ils ont accepté et samedi je t’amènerai donc avec moi une pleine auto de monde : madame monsieur et rejeton. Nous repartirons lundi matin de bonne heure car je ne sais pas si je demanderai l’autorisation pour lundi matin et d’autre part le loupiot doit rentrer au lycée de bonne heure. En attendant à jeudi au téléphone à 1h1/2. Tâche de trouver de l’apéro pour dimanche et du vin vieux pour Noël.

Pendant ton séjour ici il est entendu que Jackou couchera avec ses soeurs chez Gabanelle pour nous permettre d’être plus libres et aller par exemple au ciné si on en a envie. Je suis malheureusement de service le 23 jusqu’au 24 à 8 heures du matin mais je tâcherai de me faire remplacer et de prendre mon tour avant. Je te le dirai à temps n’aie pas peur. Toujours rien de neuf pour ma mutation.

Demain après midi je téléphonerai à Rabat à ce sujet car la fin du mois approche et je n’ai toujours rien. Rien de nouveau ici je suis un peu fatigué ce soir car j’ai un bon rhume et j’ai froid. La pluie n’est pas faite pour m’arranger mais je suis sûr que dans 48 h. cela ira mieux : je dois prendre froid en couchant toujours seul dans mon grand lit…

Demain matin le début de l’examen commence à 7h et il en sera de même tous les jours de cette semaine. Mais pendant les fêtes de Noël j’en profiterai pour faire de bien grasses matinées pendant que tu iras chercher le café ?!?!? Non va ne t’en fais pas petit poulet! Tu sais que je t’aime bien quand tu me parles du petit draps. Tu es une bien brave petite fille et je suis heureux et bien fier de t’avoir pour petite femme. sois bien contente et bien calme et tu me feras encore plus plaisir. J’espère que ton mal au ventre et aux reins t’a complètement passé et que tes démangeaisons vont aussi mieux maintenant. Dis moi si tu es allée voir le toubib et ce qu’il t’a dit. Pendant que je t’écris la pluie est en train de se calmer et j’en suis heureux car Marrakech sans le soleil est encore plus triste que d’habitude

Je m’arrête petit poulet excuse ma lettre faite en vitesse mais je ne suis pas très d’aplomb et un peu énervé de mon boulot sous la pluie aujourd’hui et de mon rhume. Je mettrai ma lettre à la poste ce soir et j’espère qu’elle prendra le car demain matin.  A jeudi au téléphone et à samedi pour manger une bonne quiche ou des rillettes de ma petite femme. Prends une provision de pinard pour ne pas en manquer le dimanche. Embrasse bien les 3 fifilles pour leur papa et pour toi la plus grosse caresse de ton Georges qui t’aime bien beaucoup et qui pense trop à toi pour être heureux lorsque tu n’es pas là. Encore une bise

Mardi matin 8h

Mon petit chéri. Je viens de me laver et je suis prêt à quitter ma chambre pour aller au boulot mais comme j’ai pas mal d’occupations ce matin sans compter le coup de téléphone à Safi je t’écris vite avant même d’aller prendre mon café. Hier matin j’ai trouvé ta lettre de mercredi arrivée samedi soir. Je l’ai lue bien entendu encore avant de m’endormir hier soir. Ah oui petite chérie, comme je suis de ton avis lorsque tu dis vivement la fin de cette guerre et qu’on revive ensemble comme avant. J’avais pas mal le cafard hier soir et j’ai mis longtemps à fermer l’œil. Mais quelque chose me dit que toi aussi tu devais être ennuyée après nos deux soirées et le dimanche passés ensemble. Je ne veux pas que tu aies le cafard toi petite vonvon. Y a t il du nouveau?

Si oui tu dois être plus contente et sinon telle que je te connais tu dois te faire des cheveux et en cela tu as bien tort d’abord parce que une fois de plus j’aurai raison et ensuite que même si j’avais tort. Qu’est ce que je vais prendre ! Et mon Jackou ? Va t elle mieux ce matin et a t elle repris sa classe ? Dis lui que je voulais bien l’amener avec moi à Marrakech dimanche matin mais qu’elle dormait trop bien lorsque je suis parti. Mais toi tu l’emmèneras avec toi avec les de Johannis n’est ce pas ? A quand le plaisir de te voir arriver à Marrakech et de vous offrir à déjeuner à tous les 3 à la Mamounia, car oui ma chérie, j’ai décidé de t’inviter avec les de Johannis à la Mamounia ? Est ce trop beau pour toi ?

La vente de ma voiture est toujours en suspens et je crois bien que plus cela tarde et moins j’ai des chances de la vendre. Et pourtant je voudrais plus que jamais. Enfin je ne suis pas pressé à la minute et en attendant je m’en servirai le plus possible pour aller te voir.

Delage ne m’a pas encore fixé exactement sa visite. J’attends cela pour savoir si j’irai ou non à Safi. D’autre part il se pourrait bien que je sois de service mais je te dirai tout cela bientôt. Yves est parti samedi matin à Mogador. C’est M. Gabanelle qui me l’a appris. Hier à midi j’ai mangé le couscous chez eux et le soir chez Maurice. Aujourd’hui je vais au cercle mais cela me distrait quand même bien. Quant aux bridges comme tu dis petite Yvonne il n’en est plus question depuis longtemps. Je n’ai pas revu le toubib depuis plus d’un mois, même pas dans le service et je me demande s’il est toujours ici. Bothero est malade à l’hôpital et je suis seul au bureau avec Stambach qui est bien sympathique et cela me permettrad’aller certainement te voir plus facilement.

T’es tu réveillée lundi ! J’avais oublié ton réveil et il faudra que tu me tires les oreilles. Bien entendu tes démangeaisons vont bien puisque je ne suis pas là n’est ce pas ? Au revoir petit poulet ton Georges t’aime bien beaucoup et voudrait bien vite te revoir. Tâche de rester ici le soir quand tu viendras avec les de Johannis et de ne plus partir….

Embrasse toutes les filles pour leur papa. Je compte sur elles pour qu’elles soient sages et travaillent bien en classe. Je m’en vais au boulot.
Une grosse caresse bien bien affectueusement à la petite vonvon de G.

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À la conquête de Mamie

(1929-1030)

Lundi, 28 janvier 1929, 15h

Merci beaucoup, Yvonne bien gentille, des instants beaucoup trop courts d’ailleurs, que vous m’avez permis de passer auprès de vous pendant toute la journée d’hier. Grâce à votre présence, j’ai pu passer un bien agréable dimanche et je voudrais que ce dimanche se renouvelle quelqfois.
Aujourd’hui, c’est curieux, je me sens seul et il me semble qu’il me manque qq chose. Je crois bien, mignonne, que vous en êtes involontairement la cause. Pensez-vous seulement un peu à moi aujourd’hui ? Allez, traitez-moi vite de méchant…
Dites-moi que je vous reverrai un de ces jours, mais quand, et où ? Voudrez-vous seulement me revoir ? Il est vrai que si j’insiste et que je vous dise « pour me faire plaisir », vous cèderez, car je vous sens incapable d’être méchante.
Je voudrais bien maintenant tenir votre jolie tête sur mon épaule et vous protéger du froid, tout comme hier, dites. Vous m’avez avoué que vous étiez bien, et moi j’étais heureux de vous « gâter » un peu comme une petite fille, car je ne saurais vous considérer autrement.
Répondez-moi, mignonne, et dites-moi ce que vous voudrez. Votre petite lettre sera la bienvenue. Écrivez-moi à l’EN voulez-vous et n’oubliez pas de me dire quand pourrai-je vous revoir.
Ah puis si vous me permettez de vous revoir je vous dirai qq chose que je n’ose pas vous dire aujourd’hui, de peur de me tromper ou de vous faire de la peine. Ne seriez-vous pas curieuse de le savoir ?
Je voudrais bien être votre grand.
Au revoir Yvonne, mes meilleures pensées.
Georges

xxxxxxxx

Mercredi 30 janvier 1929, 22h

Au moment où vous pensez à moi, je vous fais ce petit mot pour vous prévenir que demain jeudi je ne pourrai pas sortir à 6 heures. J’ai en effet oublié de vous dire que le jeudi j’étais pris à l’EN de 18h à 19h30, ainsi que le dimanche d’ailleurs. Je vous en prie, mignonne adorable, n’en soyez pas fâchée et surtout ne m’en voulez pas. Si vous le voulez bien, ce sera pour vendredi soir à la même heure et au même endroit. Je sais que vous le voulez, et je vous dis donc : « à vendredi soir ».
Ce soir, je voudrais bien vous avoir près de moi : je vous dirais encore que je vous aime beaucoup et que vous êtes ma petite de moi.
J’espère bien vous dire bonjour sur l’Esplanade demain à 2heures, et vendredi à midi et à 2heures.Bonne nuit, petite aimée. Je vais me coucher, et ce soir je ne lirai pas, pour penser à vous…
Laissez-moi vous embrasser bien beaucoup.

Votre Georges

xxxxxxxx

Vendredi 1er février 1929,10h

Petite mignonne je me languis de vous. Hier, j’étais au Teil et je n’ai pas pu vous voir. A 2h aujourd’hui j’ai une heure de cours et ne pourrai vous rencontrer. Venez donc ce soir à 6h au square. Nous ne resterons pas longtemps pour que vous ne soyez pas grondée mais il me semble qu’il y a un mois que je vous ai vue et que j’ai entendu votre petite voix.
Je vous dirai bien de venir demain soir à 6h, mais j’ai un ami qui vient me voir à l’auto d’Aubenas (le mari de Germaine Mille)
A ce soir donc. Je vous aime bien beaucoup.

Votre grand Georges

xxxxxxxx

lundi 10h

Sans blague, je ne vous verrai pas ce soir petite mignonne ? Il me semble que ce n’est pas vrai, car je commençais à prendre l’habitude de vous rencontrer souvent, pas assez souvent à mon avis.
Dites jolie petite fille, savez vous que j’ai rêvé à vous cette nuit. Nous partions tous deux en auto, dans une Amilcar sport et nous ne nous arrêtions jamais. Puis je ne sais plus.
Hier soir nous sommes allés au ciné, mais j’ai bien tellement pensé à vous que je n’ai guère suivi le film, mais qui m’a fait l’effet d’être très bien comme mise en scène surtout et peut être seulement ? Dites Yvonne j’aurais bien voulu vous avoir à côté de moi, à ma gauche, et je crois bien que mon épaule gauche aurait supporté, pendant toute la soirée, une mignonne petite tête blonde, n’est ce pas ?
Ce matin je suis mort de fatigue. Voilà ce que c’est que de jouer au rugby. Chaque fois, il en est ainsi et pourtant je sais que je ne ferai jamais autrement car j’adore ce sport. Ne me défendez pas de le pratiquer, voulez vous ?
Dites moi vite que nous nous verrons mercredi à 6h au square où je vous attendrai. Et si par hasard on pouvait se voir avant faites le moi savoir, sans oublier que le mardi je dois rentrer à 5heures à l’EN, peut être mardi après souper. Enfin voyez vous même mais méfiez vous bien car je ne veux pas qu’à cause de moi vous soyez grondée par votre maman.
Et puis n’ayez plus de chagrin comme samedi soir. Dites vous que votre grand vous aime bien et que vous êtes sa petite de lui, voilà je le veux comme ça moi
Je suis en colère contre la personne qui vous a causé ce chagrin samedi soir et je voudrais bien savoir qui c’est car ce n’est vraiment pas chic de sa part. Enfin passons…

A 2heures je ne vous verrai pas sur l’esplanade car j’ai une heure d’éducation physique avec les Normaliens. Je vous quitte, mignonne qui se fait aimer, peut être recevrais je une petite lettre de vous ? Oui. Pas ?
Je vous serre bien fort dans mes bras et je vous embrasse mille fois. 

Votre Georges

Encore un baiser de moi
ci-joint un compte rendu du match de Largentiere que je relève dans un journal mais n’en dites rien, vous serez bien sage

xxxxxxxx

Mardi 5 février 1929, 15h

Pourquoi m’avez-vous dit « je ne sais pas ! » quand je vous ai demandé de venir demain soir à 6h au square ? Petite mignonne, qu’avez-vous ? Vous allez me le dire bien franchement, car j’ai trop de peine. À 2h, j’étais au « jardin » et je n’ai pas voulu sortir comme à l’ordinaire car j’avais peur de vous faire encore de la peine en vous disant que j’étais ennuyé ! Mais maintenant il faut bien que vous sachiez que je souffre et sans savoir bien pourquoi. Voulez-vous savoir ce que je pense, voici : votre maman vous a grondée à plusieurs reprises à cause de nos rencontres et cela vous a déterminé à me quitter. Dites-moi si cela n’est pas vrai ! Je voudrais bien que vous me disiez le contraire, et pourtant je redoute trop qu’il en soit ainsi. Que va m’apprendre votre lettre que j’attends avec impatience ? Quoi qu’elle contienne, je vous demande Yvonne jolie de venir demain mercredi à 6h au square, où je vous attendrai, car il est impossible de s’expliquer par lettre.
Peut-être vous a-t-on dit encore du mal de moi ? C’est possible, car je sais très bien que j’ai beaucoup de défauts, et je ne veux pas les cacher. Mais je vous aime, voyez-vous, et il me faut votre affection. Ce soir, à 6 h, je m’éclipserai un instant pour vous voir et vous remettre cette lettre, tant pis si je me fais « attraper ».
Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai le pressentiment que nos relations ne tiennent qu’à un fil. Il n’y a pourtant que huit jours que nous nous connaissons, et cela me semble incroyable. Dites-moi vite que je me trompe et je serai bien bien heureux.
Il y a un instant j’ai passé devant la trésorerie et je vous ai aperçue par la fenêtre entrouverte. Vous étiez un peu songeuse, m’a-t-il semblé. Peut-être pensiez-vous un peu à moi ?
Dites, mignonne, ne m’aimez-vous pas un tout petit peu ?
Oh, allez, je sais bien que vous n’êtes pas obligée de m’aimer par le seul fait que je vous aime, moi.
Je ne veux pas être égoïste avec vous comme le sont la plupart des hommes envers les femmes, et si je sais que je dois vous faire souffrir, je préfère vous laisser libre. Mais dites-moi non, car ce serait trop cruel pour moi.
Comme je voudrais pouvoir exprimer par écrit tout ce que je pense. Mais je ne sais pas écrire, moi.
Aussi je vous supplie de ne pas manquer de venir au square demain soir. C’est entendu, n’est-ce pas?
Restez une petite de moi, mignonne adorable, et dites-moi vite que vous m’aimez un tout petit peu.
Moi je vous aime beaucoup beaucoup et je souffre de vous avoir vue ennuyée à midi.
Au revoir petite chérie, à demain soir.
Votre grand.

xxxxxxxx

9h


Petit poulet, votre Georges est bien bien ennuyé parce que sa petite a du chagrin… Il vous envoie ce petit mot pour vous dire qu’il vous aime beaucoup et que, pour ne pas être ennuyée, il faut bien penser à lui. Et puis, si votre maman vous gronde encore dites lui que nous cherchons tous deux « le bon but », le mariage, n’est-ce pas vrai, petite chérie ? En tous cas, voyez-vous, je crois fermement qu’il ne vous faut rien changer de vos habitudes, car votre maman serait contente de cette victoire et en abuserait certainement. Montrez-lui que malgré tout vous m’aimez bien, et je suis persuadé qu’elle s’inclinera.
Vous me demandez de vous voir seulement sur l’esplanade en passant. Mais, petite mignonne, cela m’est impossible : le pouvez-vous vous-même, vous qui m’aimez bien un tout petit peu, pas vrai ?
Je veux toujours causer un peu avec vous, je veux toujours regarder de bien près vos jolis yeux que j’aime tant et serrer dans les miennes vos petites mignonnes mains…
Voyez-vous, tout est là. Si vous m’aimez vraiment, passez sur bien d’autres choses et ayez foi en votre grand qui ne veut que votre bonheur. Je sais qu’à cause de votre maman votre peine est quelquefois un peu trop grande. Mais ayez du courage ma chérie et songez que votre bonheur n’en sera que plus grand lorsque pour toujours, je vous tiendrai bien serrée et que vous vous blottirez dans mes bras.
Je vous aime, mon petit, et puisque vous m’aimez aussi, ayez du courage et ne soyez pas ennuyée.
Votre Georges vous veut bien heureuse.
Si, par hasard, je ne pouvais pas vous rendre heureuse dès maintenant, je préférerai quitter Privas, comme je vous le disais ce matin.
Petite mignonne, ce soir, pendant que je surveillerai mon étude, écrivez-moi un mot et dites-moi que vous m’aimez beaucoup. J’attendrai votre lettre dans ma main, au 1er courrier, avec beaucoup d’impatience. Ou écrivez moi un mot à 1 h aujourd’hui ; vous pouvez me le remettre à 2h sur l’esplanade.
Je vous aime beaucoup et vous embrasse.
Votre Georges
« Il y a, pour tout le monde, un moment difficile pendant lequel on doute de soi, quand ce n’est pas des autres. Le tout est d’éclaircir ses doutes et de les résoudre. Le cœur a quelquefois besoin de dire : je veux! »
« Et que ceux qui aiment ne se laissent persuader par rien! Qu’ils ne s’attardent pas à discuter ! Qu’ils ne laissent pas apprivoiser leur tendresse ! Qu’ils ne se laissent point gagner par la fadeur des raisonnements ! » (Eugène Fromentin, Dominique, ch. XII, 1863.)

xxxxxxxx

lundi 11h

Petite Yvonne, votre chagrin me fait beaucoup de peine et je ne veux pas que vous me preniez pour un méchant. Voulez vous venir ce soir pendant qqs instants avec votre Georges. Je suis persuadé que tu reviendras après plus heureuse et avec de l’espoir, car je t’aime bien va, moi, et je ne peux pas prendre de décisions.
Viens ce soir à 6 heures, je t’attendrai devant l’EN et non devant la trésorerie.
Il faut que je te parle longuement et que je te fasse qqs confidences : après tu jugeras toi même et si nous devons nous quitter, du moins le ferons nous en bons amis et en nous comprenant.
J’aurais bien voulu te voir hier après midi et voyant que tu ne venais pas je suis reparti à Vals mais passons là dessus
Viens ce soir sans faute, devant l’EN
Bien affectueusement

xxxxxxxx

Mercredi 9h

Je viens de recevoir votre lettre d’hier soir. J’en ai pleuré Yvonne! voilà bien longtemps que cela n’était pas arrivé.
Alors c’est fini, je ne vous appellerai plus ma petite fille, vous n’appuierez plus votre mignonne tête sur mon épaule et je ne verrai plus vos jolis yeux de si près… C’est bien dur pour moi de songer à tout cela, et pourtant vous aussi, vous en souffrez : chaque fois que je vous ai rencontrée depuis hier, vous aviez presque les larmes aux yeux en me parlant.
Hier soir en faisant ma lettre, vous avez pleuré, n’est-ce pas vrai ?
Votre décision vous est pénible, et vous la prenez quand même : après cela, ai-je le droit d’insister ?Je ne le crois pas, car insister serait pour vous une source de nouveaux chagrins, et je ne veux pas vous faire de peine. Soyez libre, jolie petite, et soyez toujours heureuse, vous le méritez.
Moi, je reviens en arrière et j’essaierai de vous oublier, mais cela me sera dur, d’oublier que je vous aime, je m’entends, car vous aussi, vous resterez toujours ma grande amie. Pensez quelquefois à moi, je songerai bien souvent à vous, mignonne, et à notre bien courte idylle.
Dès que j’en aurai l’occasion, je quitterai pour toujours Privas et ne vous verrai plus.
Je tâcherai surtout de vite partir aux colonies, comme j’en avais l’intention depuis longtemps.
Là-bas on oublie en s’abrutissant. Peu importe pour moi, j’ai beaucoup trop souffert pour redevenir heureux. Mais que vais-je vous dire là ?
Dites, mignonne, gardez le petit bout de gui que je vous ai donné : je voudrais qu’il vous porte bonheur. Et puis je ne veux pas que vous me disiez que je vous oublierai vite. Me connaissez-vous suffisamment pour affirmer cela ?
Vous voulez que je vous oublie, j’essaierai de vous obéir, mais le pourrai-je ? Je vous le dirai plus tard, voulez-vous ? Pour me faire bien plaisir, venez ce soir me dire adieu au square. Ne me refusez pas cela, dites, faites-le pour moi et pour que nous nous quittions bons amis. Je vous promets d’être sage et de ne pas vous faire de peine. Vous viendrez, n’est-ce pas ? Je vous attendrai au square de 6h à 6h10.
Tenez, je vous donne un petit bout de photo de moi. Je suis bien « moche » mais c’est pour me rappeler à votre bon souvenir. N’en auriez-vous pas une du même genre pour votre Georges ? (je n’aurais pas dû dire votre).

À ce soir, Yvonne.
N’ayez pas trop de peine, vous aussi, et songez que j’aurais bien voulu être toujours votre Georges

xxxxxxxx

Mardi, 23h30

Mon petit poulet de moi, ce soir je veux parler un peu avec vous avant de m’endormir : à 8h moins le ¼, je suis passé devant chez vous avec l’espoir de vous rencontrer mais je ne vous ai pas vu et j’ai été un peu triste ce soir. Après le coucher de mes zèbres, je suis sorti un peu pour rêver à ma petite. Puis, ne sachant pas où aller, et surtout de peur de me trouver bcp trop seul dans ma chambre, je suis allé au café du jardin et j’y ai laissé tous mes amis. Maintenant je suis bien seul ici et mon petit poulet me manque beaucoup. Mais je sais qu’en ce moment ma mignonne pense à moi, et je suis heureux. Heureux du bonheur que j’ai eu de vous connaître, et celui beaucoup plus grand encore de vous aimer et d’être aimée de vous. Vois tu ma petite chère, je suis un être très affectueux et je te rendre heureuse. Laisse moi te redire encore que je t’aime, et qu’en moi même j’ai déjà organisé toute notre vie. Je te vois dans notre petit ménage, toujours souriante toujours caressante, toujours affectueuse pour ton grand. N’est ce pas vrai, Yvonne jolie, que je suis ainsi ? J’ai à côté de moi votre lettre d’aujourd’hui. Je l’ai lue et relue mainte fois déjà et je veux la relire encore avant de m’endormir. Je ne veux pas que vous ayez du chagrin : soyez au contraire bien heureuse puisque je vous aime et que je veux votre bonheur.
Ayez confiance en votre Georges : Bientôt , allez, pour toujours vous serez avec lui ! Le voulez vous aussi ma jolie poupée? 
Je voudrais  bien moi aussi rêver à vous cette nuit. Les rêves ne semblent-ils pas une réalité au moment où ils se passent? Yvonne je t’aime vois-tu et ce soir je te voudrais près de moi, comme tu le seras bientôt…
Je vous embrasse mille fois et je vous serre bien fort dans mes bras.
Georges…
Que je voudrais vous voir dormir sur mon épaule !
Cinq petites minutes à réserver pour demain soir 6h
A demain ma jolie et bonne nuit
Je vous écris au crayon car je suis couché, excusez moi !

xxxxxxxx

Ni lieu ni date

Petit poulet,
je t’ai vu trop ennuyée ce matin et je suis moi-même trop malheureux pour ne pas t’écrire encore un mot qui te tranquillisera. Ce soir à 6 heures, si tu le veux, ou demain après-midi, nous trouverons une solution qui arrangera tout. Tous les deux nous parlerons, nous pèserons tout et nous prendrons une décision. Veux-tu, petite aimée ?
Vois-tu, je t’aime ma chérie, je ne veux pas te faire de la peine, mais j’ai vécu déjà et moi, je ne veux pas séparer la question matérielle et notre idéal.
Je t’en supplie, mon Yvonne, réserve moi qq minutes ce soir. Nous dormirons l’un et l’autre plus tranquilles ensuite.
A ce soir ma chérie et espère en ton Georges qui t’aime…

xxxxxxxx

Sans date

Yvonne. Pourquoi, persistes-tu à me faire autant de peine ?
Pourquoi ne pas consentir à venir qqsinstants avec moi, alors qu’auparavant tu venais si volontiers ? Crois-tu que tu seras davantage compromise en étant avec moi sur la route de Coux plutôt que sur l’Esplanade ? J’avoue ne pas comprendre le but que tu poursuis ainsi?
Je t’ai fait dernièrement une grosse peine. Mais n’était-ce pas pour nous aider à être heureux tous les deux ? Et pouvais-je faire autrement, ou alors j’aurais agi comme un gosse?
Ne plus vouloir venir avec moi, c’est dire que nous faisons mal lorsque nous sommes ensemble, ou alors que c’est pour la galerie.
Mignonne, oui ou non, m’aimes sincèrement et de tout ton cœur?
Ou bien plutôt continues tu  à m’en vouloir de t’avoir fait bien souffrir. Cet après-midi encore je cherchais le moyen de pouvoir plus vite nous revoir. Dis, petite fille, ne crois-tu pas que nous pourrions justement discuter sur ce moyen si nous étions qqfois seuls ?
Réfléchis, mon petit, mais songe que volontairement, tu me fais beaucoup de peine et agis selon ton cœur et non selon ces convenances par trop étroites en ce moment.

Moi je t’aime et je voudrais que tu me comprennes,
Georges

xxxxxxxx

Vendredi matin.


Petit poulet, tu vas lire cette lettre, sans être trop ennuyée. Je ne t’écris qu’après avoir bien souffert hier soir au noir, seul dans ma chambre. Laisse-moi te dire tout d’abord que je t’aime beaucoup beaucoup, et que je ne t’aime pas en égoïste. Je ne veux pas dire : « j’aime Yvonne, donc elle sera ma femme ». Non ma chérie, je dis : « j’aime Yvonne, puis je la rendre heureuse ? » Mon idéal n’est pas fait seulement du bonheur que j’aurai de vivre au côté de ma petite; il est surtout fait du bonheur que j’aurai en rendant heureuse ma petite Yvonne.

Pourquoi te dis-je tout cela ? Pour que le poulet ne dise pas après lecture de ma lettre que je suis un méchant.

Eh bien mignonne, ce bonheur que je voudrais te donner, complet et parfait, sans grandeur, je me sens incapable de le faire avec ma situation. Yvonne, je reviens à une question matérielle qui m’a longtemps préoccupé : pour moi, et par expérience, je sais que le bonheur n’est pas fait seulement « d’amour et d’eau fraîche », pardonne moi l’expression. Il faut lorsque l’on a envie d’aller se promener que l’on puisse le faire, lorsqu’on  veut acheter qqs meubles, il faut pouvoir le faire et cela grâce à des économies que l’on prélève sur mon traitement, or je ne gagnerai instituteur que 783F33 (je l’ai calculé) c’est à dire bien moins qu’ici. Et irons nous loin avec cette somme? D’autant plus qu’il faudra attendre quatre ou cinq ans pour avoir de l’avancement. Le poste de St Lager aurait pu nous donner satisfaction. Je n’irai que provisoirement, et en octobre, je n’y serai plus car certain instituteur le demande depuis plus de dix ans, et il sera sûr de l’avoir cette année.

Alors, mignonne, est-ce qu’il est de mon devoir d’épouser une gentille petite si je n’ai pas les moyens de la rendre complètement heureuse et, par suite, je ne suis pas heureux moi-même ? Que faire, ma chérie ? Réfléchis en personne bien raisonnable.
Et ce soir, ou demain après-midi, tu me diras ce que tu penses. Pour moi, je n’ai pas encore d’idée arrêtée, mais je me demande si je ne devrais pas mieux laisser mon poulet choisir qqn qui ait une meilleure situation que moi, et qui sera plus capable que moi de la rendre heureuse !
Et j’en souffre mignonne, car je t’aime  vois-tu, et il me serait  dur de me séparer de toi !  Et pourtant me voilà pris entre ce terrible choix :

  • Ou bien, puisque nous nous aimons, me marier avec mon petit poulet, et de par mes moyens matériels être incapable de la rendre heureuse
  • Ou bien la quitter maintenant ce qui lui fera de la peine et m’en fera à moi, et garder l’espoir qu’elle trouvera peut être beaucoup plus intéressant que son Georges(à 18 ans on peut et on doit espérer ! ) Cette deuxième solution, raisonnablement, ne vaudrait-elle pas mieux?

Ce soir à six heures, nous causerons, ma chérie, toute franchise et demain après-midi aussi. A midi je t’accompagnerai un peu mais pas à 2 heures car j’ai gymnastique.
Donc ce soir à six heures juste.
Et poulet, n’ai pas de la peine. Sois raisonnable et songe que ton Georges t’aime bien  et qu’il voudrait sa petite bien heureuse.
Je souffre beaucoup, vois-tu et il me tarde d’être à ce soir pour me confier à ma petite adorée, je suis sûr qu’elle me consolera

 Mille baisers de moi…

Si tu veux m’écrire un peu à une heure, fais-moi porter une lettre au concierge de l’EN ou porte-la toi même tu ne crains rien.

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Vendredi 21h

Petite poulet, je vous écris un peu ce soir pour vous dire encore que je vous aime beaucoup, beaucoup, et que je voudrais bien que vous soyez près de moi en ce moment, et pour toujours.
Que faites-vous en ce moment? J’avais bien envie d’aller vous prendre à la sortie de la prière, mais je craignais que me faire gronder par vous. Je voudrais bien que vous me disiez en ce moment comment vous aimez votre Georges. « Je ne m’en rappelle plus. »
Dites, jolie petite de moi, savez-vous que je suis allé ce soir au café du Jardin prendre un tilleul, dès que je vous ai eu quittée. Ne me grondez pas trop demain: j’étais un peu ennuyé de ne vous avoir pas gardée longtemps avec moi ce soir, et j’avais le cafard de rentrer à l’EN. Petite chérie, j’ai envie de partir d’ici. N’ayez pas peur, et suivez-moi bien : demain vous me direz ce que vous pensez de mon idée. 

A l’EN, je n’ai qu’une apparence de liberté, puisque chaque fois que je veux sortir il faut que je demande la permission à mon directeur, qui est d’ailleurs très chic, mais un peu bizarre parfois. Voici ce que je voudrais faire: à Pâques, Chamontin viendrait à l’EN, et moi j’irais à Saint-Lager-Bressac (par permutation). C’est un joli petit poste, à onze kilomètres d’ici. Chamontin acceptera puisque, au mois de mai,  il doit partir au régiment, et que pour me rendre service, il n’hésiterait pas. Une fois à St Lager et cela, grâce à ma moto, il me sera très très facile de venir à Privas lorsque je le voudrais, plusieurs fois par semaine, pour y voir mon poulet de moi.

Certes, je n’aurais pas le plaisir d’accompagner ma mignonne jusqu’à la Trésorerie aussi souvent que je le fais actuellement, mais aussi le dimanche ou le jeudi je pourrais rester plus longtemps, et puis surtout voici la vraie cause de mon idée. Je vous ai dit que j’avais fait une demande pour le Maroc afin d’avoir une meilleure situation.
Mais il est bien probable que je ne sois pas nommé tout de suite, et alors j’aurais ainsi un poste intéressant, près de Privas, assuré pour octobre prochain, où je pourrais amener ma petite. En disant cela je pense à la condition matérielle. Je ne suis pas tout à fait un gosse, et je sais très bien que l’argent est un élément du bonheur. Comment serais-je un bon mari pour ma petite si je n’en ai pas les moyens ? Le traitement d’un instituteur, s’il est intéressant à partir de 30 ans, est bien un peu faible au début, et le secrétariat  de mairie (200 à 250 francs par mois) qui existe à St Lager apporte là un appoint bien intéressant. N’est-ce pas ce que votre avis mignonne ?

Ne croyez pas surtout après cela que j’aime l’argent, non allez, je ne vise là que le bonheur de ma petite, et notre bonheur à tous les deux. Pourquoi ne pas envisager le sacrifice de se voir un peu moins souvent, si cela nous permet un mariage plus prompt et un bonheur plus complet ensuite ? Réfléchissez à mon projet (qui n’est encore qu’une idée pour l’instant) et dites-moi, ma mignonne, s’il vous convient. Si cela vous ennuie un tout petit peu, je l’abandonne illico et sans aucun remords car moi aussi je serais bien malheureux de ne pas voir ma petite aussi souvent que maintenant.
Et puis zut j’ai bien envie de laisser tomber et pour un peu, je ne vous le dirai pas car j’ai peur de vous faire un peu de peine. Non ma chérie comprenez-moi, c’est parce que je vous aime que je conçois un tel projet et je veux vous rendre heureuse.

Ecrivez-moi un peu à 1 h et donnez moi votre lettre ce soir à 6h car à 1h ½ j’ai gymnastique avec mes zèbres et ne vous verrai pas. Ma petite mienne je vous serre bien bien fort dans mes bras et vous fait un long long baiser et puis je vous dis encore que je vous aime beaucoup et que je vais m’endormir en pensant à vous, car c’est de mon lit que je vous écrit.
Mille baisers de votre grand

Moi

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St Lager Bressac, le vendredi 3 mars

Petit poulet, je commence ma lettre à huit heures moins le quart, en attendant l’arrivée de mes gosses. Chamontin roupille encore et je ne sais pas ce que je vais bien pouvoir dire à mes gosses toute cette journée. 
Et puis mes affaires ne sont pas encore arrivées et Chamontin a fait partir toutes les siennes, si bien que nous avons dû nous coucher sans draps ni couvertures, sur un lit de l’école, et que j’ai bien mal dormi.
Hier soir, il y avait réunion du conseil et nous nous sommes paillotés à minuit. Je suis mort ce matin, et je voudrais bien me laver, mais je n’ai ni serviettes ni savon.

Il me tarde bien d’être à demain pour aller un peu voir mon poulet à Privas. Hier j’ai été bien content de passer un petit moment avec toi.
En venant j’ai attrapé une rincée magistrale que ton petit pépin ne m’a pas évité. Sans doute qu’il ait voulu t’écouter.

10h ¼  Et voilà, je suis dans ma classe et je ne m’en tire pas trop mal.
J’ai 26 gosses (famille nombreuse) le plus jeune a 6 ans et le plus âgé 15 ans. . Ils me paraissent tous bien gentils. Ah ! si ma mignonne était avec moi, comme je serais complètement heureux !
Dis, petite chérie, j’ai peur qu’il fasse mauvais encore et pourtant je voudrais bien voir ma mignonne. Et dimanche, pourrons-nous nous voir ? Iras-tu au ciné demain soir ?
Peut-être que j’aurai une lettre demain, de toi ? Que je le voudrais !
Je t’aime bien, mon poulet, et je veux que tu penses bien à ton Georges. 
À demain. Excuse la saleté de ma lettre, mais ce premier jour je suis assez occupé.
Bien des gros minous de ton grand

Georges

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St Lager Bressac le 8 mai 1929

Bonjour Yvonne, quelques mots pendant ma récréation puisque je te l’ai promis hier.
As-tu bien dormi et as-tu bien pensé à ton Georges ? Et ce matin, penses-tu à m’envoyer un petit mot ?
Hier soir, je suis vite parti de Privas sans même souper car Danetti n’était pas chez lui et en arrivant à St Lager l’adjoint au maire m’attendait pour me payer à souper avec Chamontin. Nous nous sommes encore couchés à minuit. Il me tarde que Chamontin soit parti pour que je puisse me reposer un peu.
Allons, entendu pour demain. J’arriverai à Privas vers 1 heure et t’attendrai sur l’Esplanade entre 1 h et 1h½. Fais l’impossible pour venir passer l’après-midi avec ton Georges. Veux-tu, mignonne ?
S’il pleut demain, je viendrai au train de 1h et je t’attendrai et attendrai chez Buffaud jusqu’à 2h moins ¼ ou 2h.
Donc de toutes façon  je te dis à demain…

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Petit poulet de moi
Je reste à Aubenas ce soir et je t’envoie un bien affectueux bonjour.
J’ai attrapé une bonne rincée en venant en moto (et j’ai bien arrosé ma casquette !!)
Beaucoup de baisers de ton Georges
À jeudi.

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St Lager Bressac le mardi  14 mai 29 à 2h½ 

Petit poulet, un petit mot pour te dire encore que je t’aime bien et pour que demain matin je te donne encore l’occasion de penser à moi.
Es-tu bien sage à Privas ? Moi, il me tarde d’être à demain pour passer encore quelques minutes avec toi. Et puis samedi prochain, il faut absolument que tu viennes me voir chez moi.
J’irai t’attendre à 7h½  au train, et ou bien je partirai avec toi jusqu’à Meysse comme on l’a décidé l’autre dimanche ou bien je te ferai descendre, tu viens avec moi à l’école, qui est à 3 ou 400 mètres, et nous partirons vers 9h en moto à Meysse ou en auto d’ici, ce n’est qu’à 7 km. Par conséquent pas loin et nous arriverons comme le train là-bas. Choisis, mais je veux que tu viennes me voir soit le samedi, soit le dimanche.

J’ai eu une carte de Boyer ce matin, je te la joins. Tu vois comme il est marrant : il est tout de même bien brave de penser à moi.
As-tu pensé à m’écrire aujourd’hui?
A demain, pas, ma chérie ? Bien des minous de ton grand

Moi

{en marge : Pense à ma commission auprès de M. Buffaud : annonce de 10000F, mixte pour 30 ans.}

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St Lager Bressac le 23 mai à 9 heures

Petite chérie, tu vois que je tiens nos promesses. seulement ma lettre ne sera pas bien longue parce que nous venons juste de nous lever, et nous voulons partir d’assez bonne heure à Vals. Mon frère commence déjà à râler parce que je le fais attendre.
Mais à la place, petite mignonne, je te promets une autre lettre demain, que tu auras samedi matin.
Cela ne m’empêche pas de te demander une longue lettre que je veux recevoir demain, dans laquelle je veux que  tu me dises comment tu m’aimes.
Lucien m’a dit que tu avais l’air bien gentille. (je lui ai d’ailleurs dit qu’il se trompait bougrement) et que tu lui rappelais un peu Paulette.
Demain soir je n’irai pas te voir, mon poulet. Ne m’en veux pas : j’ai beaucoup de travail en retard, dans ma classe et à la mairie surtout à cause de l’électrification et je ne veux pas que ça dure.. Je travaillerai de 4h à 8 h.
Et puis samedi nous passerons un moment ensemble. Et surtout dimanche je veux passer l’après-midi avec toi. Fais tout ton possible pour qu’il en soit ainsi et je t’aimerai beaucoup, pas mignonne. Dis, poulet, ton Georges m’a dit de te dire qu’il t’aimait beaucoup. Et toi, dis-lui un peu comment tu l’aimes.
Oh! que je voudrais t’avoir à côté de moi !
Demain à 7h je passerai devant chez toi Et ce soir, pense à m’écrire une longue lettre. Et peut-être une autre demain. Que je le voudrais !
Au revoir, ma chérie. Mille caresses de ton grand de  toi, rien que pour toi.

Georges

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St Lager Bressac le vendredi 25 mai à 9h¼ 

Petite chérie, tu vois que je tiens ma promesse et que je viens vite t’écrire encore ce matin en attendant ta lettre d’hier qu’il me tarde bien de recevoir. M’as-tu vu passer ce matin à 7 h moins 5 à Privas ? Ta fenêtre était entrouverte mais je n’ai rien pu voir.
Hier nous sommes partis d’ici à 11h et nous sommes allés dîner à Lachamp-Raphaël avec Lucien. Cela nous a pris entre Privas et l’Escrinet, nous avons décidé d’abord d’aller à Vals par Mezilhac, puis une fois arrivés là-haut nous avons poussé jusqu’à Lachamp-Raphaël.
Nous sommes descendus par Usclade-et-Rieutord, et j’ai revu avec beaucoup d’émotion les endroits où j’ai passé de si doux moments avec ma Paulette et aussi de si cruels. J’ai revu cette école où nous avons habité ensemble de longs mois d’hiver. Il y a un an encore, nous étions ensemble là-haut. Lucien était avec nous et c’est à ce moment-là que nous avons pris les photos que j’ai pu te montrer.
Jeudi prochain, il y aura un an qu’elle est morte. Je veux aller ce jour-là à Vals…
Nous sommes arrivés à Vals à 6h moins le quart. J’ai trouvé ma mère bien changée et cela m’inquiète bien un peu. Elle suit un régime très très sévère, mais je ne sais pas si cela lui fera beaucoup de bien.
Et toi, petite chérie, qu’as-tu fait hier soir à 6 heures ? As-tu pensé à m’envoyer une longue lettre ? Tu sais que je t’aime beaucoup, beaucoup, ma chérie !
Je voudrais bien aller te voir ce soir à Privas. Peut-être qu’au dernier moment je me déciderai ainsi mais vrai, j’ai beaucoup trop de travail à la mairie en ce moment, et il me faudrait bien aller trouver qqs types d’ici pour ce travail. Ne m’en veux pas, ma mignonne ce sera pour demain soir et promis dimanche toute l’après-midi. Tu sais, il faut me la réserver, cette après-midi, ou je ferai les ombres sans cela, pas poulet
Dans quelques instants, la séance de vaccination
va commencer. Ils m’ennuient tous ces gens-là, car ils m’empêchent de préparer mon dîner et de faire la vaisselle de midi qui n’est pas encore faite. Je vois au loin le facteur : vite qu’il me donne ta lettre et je serai bien content, car je sais que tu vas me dire que tu aimes bien ton Georges. 
À demain, ma chérie, peut-être à ce soir, mais je ne le crois pas. 
Mille baisers bien affectueux de ton grand.

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Mardi à 9h30 le 28 mai

Petite chérie, pardonne-moi de ne pas t’avoir écrit hier. J’ai eu l’inspecteur tout le matin (ça s’est d’ailleurs très bien passé), et le soir j’ai été dérangé par un gendarme de Vals qui est venu me voir et m’a emmené souper chez lui à Brune. J’étais bien ennuyé à la pensée de la peine que tu allais avoir ce matin, mais vrai je ne pouvais pas. Je te verrai ce soir, ma mignonne, et je suis sûr que tu me pardonneras parce que tu m’aimes bien et que tu sais que je ne veux pas te faire de peine.

Et toi, as-tu pensé à m’écrire hier au soir ? J’attends le facteur avec beaucoup d’impatience pour vite lire la lettre de mon poulet.
Ce matin je me suis levé à 6 heures pour faire subir à ma moto un bon nettoyage. Si tu voyais comme elle brille maintenant ! Elle vaut 4 sous de plus.

Je ne veux pas que tu sois ennuyée aujourd’hui parce que tu n’as pas eu de lettre de ton grand. Je te dis que je t’aime bien beaucoup et voilà. Et toi dis, mignonne. M’aimes tu beaucoup ? Tu me diras comment  ce soir pas ma chérie ? En passant tes 2 jolies pattes autour de mon cou… Dis, ne trouves-tu pas que notre après-midi de dimanche a bien vite passé ? Plus vite que les autres, il me semble même. Donne le bonjour à ta maman en lui faisant bien comprendre pourquoi je ne puis pas encore aller la trouver.

Demain je pars à Vals et je ne reviendrai sans doute que vendredi matin, car j’aurais trop le cafard si je rentrais le même soir. Maintenant il me tarde bien d’être à ce soir 6 heures, quoique j’aie bien peur que tu me grondes un petit peu…
Ta cousine Simone a demandé de mes nouvelles et m’a fait envoyer le bonjour par madame Robert de Meysse.
A quand ce retour à St Lager ? Il faut vite organiser ça pas poulet car nous serons alors trop heureux, n’est-ce pas ton avis, mignonne ? C’est une petite vue que l’on prend pour notre vie de plus tard.
Je te quitte ma chérie, et je te dis à ce soir.
Bons baisers de moi

{en marge : Moi non plus je ne te dirai pas ce soir
que je t’ai écrit, au contraire, comme cela tu seras plus contente…}

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St Lager Bressac — mardi à 2h

Petit poulet, il pleut beaucoup aujourd’hui et heureusement que je n’ai pas décidé d’aller te voir ce soir, sans quoi je serais bien ennuyé, tu sais. Mais mes invités viendront-ils seulement ? J’ai reçu une carte de Maurin de La Voulte m’indiquant qu’il ne pouvait pas venir. Il n’y a donc plus que M. et Mme Amand de Freyssenet et leur gosse. Mais pourvu que le mauvais temps ne les empêche pas de descendre. SI encore ils avaient la bonne idée de me prévenir assez tôt je prendrais le train de 5h½ et je coucherais à Privas ce soir, puisque demain c’est jeudi. Mais je ne peux pas le faire, car tu ne vois pas qu’ils se radinent, si je n’étais pas là.

Demain s’il pleut, je ne sais pas trop ce que je ferai. Ou plutôt, si,  je prendrai le train de midi qui arrive à Privas à 1 h ¼, et je repartirai à 6h ½. Tu viendras donc m’attendre à la gare, pas c’est promis ? Mais seulement s’il pleut, car s’il fait beau je n’irai pas à la pêche et j’irai prendre le café chez toi à 1 heure. Tu m’attendras alors, pas poulet? Je t’aime beaucoup, ma petite mignonne, et il me tarde bien que nous soyons réunis pour toujours.

Et toi, dis, ma chérie?  Vois-tu, si tu veux, nous nous marierons au mois de juillet., mais alors il faudra accepter une petite séparation de vingt jours pendant ma période militaire.
C’est pourquoi je crois qu’il vaut mieux attendre qu’on soit libéré de ce petit souci.

Quand même, dis, je pense que j’avais promis à Escouffier de l’aider à vendanger en septembre avec ses parents et qu’à cause de toi… je n’irai pas. Ce matin j’ai écrit à maman. Sans le doute ne tardera-t-elle pas à écrire chez toi car dès qu’elle reçoit une lettre, il faut qu’elle y réponde. Tu me diras ce qu’elle raconte, dis?

Dis petit diable, sais-tu que tu étais jolie toute plein à ton réveil ce matin et que je t’aurais dévorée de minous. Il me tarde bien de te voir dormir à côté de moi tu sais mignonne. Je poserai mon bras sur ton petit cou, comme lorsque nous sommes revenus  de Largentière et tu verre si nous serons bien.

As-tu écrit à Simone ce matin ? Dis donc je pense que dimanche cela ne me sera pas commode de dîner au Ruissol à cause de la réunion du conseil municipal qu’on finira pas avant midi. A moins que nous ne mangions pas avant midi et demi ou 1 heure et alors je monterai là-haut en moto directement. Je te prendrai si tu veux en passant pour que tu me montres la maison, car je ne sais pas où elle se trouve. Évidemment, tout ça dans le cas seulement où Simone et Tatave viendront. Dans le cas contraire,  réunion à St Lager, tu peux en parler déjà aux petites Raphanël. C’est encore, je crois, la solution qui me plairait le plus. et à toi, dis, ma chérie ?

A moins que nous partions tous les deux seuls après midi en moto et que nous venions passer l’après-midi chez moi, tous les deux seuls. Dis qu’en penses tu mignonne de moi ? Ne crois-tu pas que ce serait la meilleure solution de toutes ?

Tu sens, ma chérie, je veux que tu m’aimes toujours beaucoup, beaucoup. Tu verras si nous serons heureux tous les deux, va. Moi, je t’aime. Et même, il faut que je te dise que j’ai connu quelques jeunes filles depuis que je n’ai plus Paulette. Une en particulier que je croyais aimer et qui, j’en suis certain, m’aimait beaucoup, du moins à sa façon. Je l’ai laissée bien de côté, et je sais qu’elle est bien ennuyée de me voir aller vers toi car elle m’aurait voulu pour mari. Mais moi, je veux être tout à ma petite Yvonne, et si c’est elle que j’ai choisie, c’est que je l’aime bien beaucoup, et que je suis certain que nous serons heureux tous les deux malgré quelques petits soucis du début. Aie confiance en ton Georges, ma mignonne. Je suis certain que je t’aimerai comme j’ai aimé Paulette.

Et demain, mon petit poulet, à 1 h moins le quart, avec le train s’il pleut, ou en moto s’il fait beau, évidemment sauf imprévu. Dis, m’as-tu entendu partir ce matin ? J’ai bien passé un petit peu devant le Trésorerie mais la fenêtre était fermée et je crois bien que le poulet n’a rien entendu Que je serai content si j’avais une lettre demain !

Mille baisers bien affectueux de ton grand qui t’aimera toujours beaucoup.

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Vals le vendredi matin 7 heures

Petite amie, je voulais bien t’écrire hier au soir à mon retour du Teil mais j’étais trop fatigué et suis allé me coucher de très bonne heure Je me suis donc contenté de mettre à la poste la carte que j’avais oubliée dans mon portefeuille au Teil Petite mignonne après demain j’irai te voir. Je partirai de Vals sans doute le dimanche matin et dînerai chez ma cousine Je pourrai donc te voir à la sortie de la messe. Ne trouves tu pas le temps un peu long cette semaine? Je suis bien sûr que si puisque moi qui me promène, qui passe d’assez agréables journées il me semble qu’il y a un siècle que je ne t’ai vue et il me tarde bien d’être à dimanche. Nous n’irons pas au cinéma, pas mon poulet ?

Nous irons nous promener au bois… Je coucherai à Privas et en repartirai de grand matin pour Bourg Saint Andéol où je dînerai chez Peatier qui m’attend De là je repartirai dans l’après midi chez Escouffier en amenant Pratier avec moi. Nous avons combiné tout cela hier au Teil et nous retournerons à Vallon car toute la famille Escouffier sera réunie ce jour là et on nous y attend sans faute. J’y retourne d’ailleurs avec plaisir car j’ai été vraiment très très heureux chez Escouffier ces jours-ci. Hier au Teil notre journée a été bien remplie par toute une série de discussions sociales bien passionnantes et pour lesquelles je veux m’attacher avec force. Lundi j’aurais bien voulu rester encore à Privas mais cela m’ennuie bien un peu à la pensée que je ne verrai pas mon poulet ce jour là mais Escouffier et Péatier ont tant insisté que j’ai fini par céder. Nous nous rattraperons dimanche, pas mignonne ?

Que fais tu en ce moment : je te vois à la Trésorerie et je voudrais bien passer devant la fenêtre pour que tu te tournes vite afin de dire bonjour à ton Georges.

Les deux petites lettres que tu m’as adressées m’ont fait bien bien grand plaisir. DIs j’en recevrai bien une autre, bien longue, cet après-midi. Il me semble que nous nous parlons beaucoup lorsque je lis une de tes lettres ou lorsque je t’écris et cela fait diminuer un peu la peine que j’éprouve à ne pas être avec toi.

Qu’il me tarde d’être à dimanche, petite chérie, et qu’il me tarde de tenir bien serrée dans mes bras…
Je vais te quitter en pensant à ce dimanche. Pourvu qu’il ne pleuve pas !
A dimanche ! Ton Georges te dit qu’il t’aime beaucoup beaucoup et te fait bien des caresses

{ en PS : Je voudrais bien te passer un des gâteaux ou qqn bouts de chocolat qui se trouvent à côté de moi, pendant que je t’écris. A Vallon j’ai vu Merle !??!!!!
Et attention aux garçons à Privas ( Oh ! Le vilain jaloux!) }

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Carte postale sans date

Vallon mercredi

Petit Poulet je pense bien à toi aujourd’hui et je voudrai bien que tu sois avec ton Georges. Il me manque qqchose aujourd’hui, je crois bien que je me languis de ma petite. 

Irais je à Privas vendredi ? Cela dépendra du mot que je recevrai au Teil jeudi. Sinon à dimanche il me tarde d’y être ! Je pars demain matin pour le Teil avec Escoffier qui va mieux maintenant.
Je t’aime beaucoup ma mignonne. Ne te fais pas de souci. Ton Georges va bientôt te voir.
Bien des caresses de moi.

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Vals  7h le lundi

Petit poulet, ton Georges t’envoie vite ce petit mot pour te dire qu’il pense bien à toi et qu’il préférerait être à Privas auprès de sa mignonne petite fille, au lieu d’être à Vals. Les vacances nous ennuient, pas poulet? A 6h heures, j’ai bien pensé à ma petite, que j’aurai vu cinq petites minutes si j’étais resté à Privas. 

Parti de Privas à 3h moins 5 j’étais à Vals à 4h moins 20 sans aucun arrêt, même pas chez Paulet. En arrivant, je suis allé faire un tour au cimetière et je suis resté avec ma sainte famille jusqu’à maintenant. Je me suis vite éclipsé cinq minutes pour bavarder un peu avec le poulet.

As-tu bien pensé à ton Georges, mignonne? Et surtout n’as-tu pas oublié de lui envoyer un petit mot ? Ton Georges t’aime beaucoup vois-tu et il voudrait bien tenir sa petite poupée dans ses bras comme hier au soir, t’en souviens tu, ma chérie?
Dis, petite chérie, si tu peux ne pas travailler vendredi après midi, j’irai te voir ce jour là, mais seulement à cette condition, car je ne crois pas qu’il me soit possible de partir de Vals avant 2h et il me faudra rentrer vers 6h 6h½.

Tâche de t’arranger pour ne pas travailler ce jour-là. Dans l’après-midi, et nous pourrons rester de 2 à 5 ½ ensemble. Dis ma chérie, n’est-ce pas possible ? Pour ton Georges, qui t’aime beaucoup. Tâche qu’il en soit ainsi. Afin de pouvoir me prévenir à temps, envoie-moi mercredi matin, sans faute, une carte postale sous enveloppe à l’adresse de 
M.  GB., réunion de l’Enseignement, 
Café Bouton Le Teil 
et dis-moi de venir vendredi, pas ? Que je le voudrais.
Jeudi n’oublie pas la longue  lettre à ton Georges. Et puis sois bien sage, ne parle pas au petit soldat, ni au grand, car ton grand est un vilain jaloux et ça lui fait de la peine.

Le père Blanchard m’appelle pour dîner. Je quitte vite, mon poulet, car je veux que ma lettre parte ce soir. Je te fais beaucoup de caresses et serre bien fort dans mes bras.

Ton grand de toi

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St Lager Bressac lundi 4h

Petit poulet de moi, je suis complètement flapi et il me tarde d’être à ce soir pour roupiller un peu. Et toi? tu n’avais pas l’air plus solide que moi ce matin, et une nuit de repos te fera du bien, pas poulet?

Es-tu bien contente de ta journée d’hier? Il faudra me dire quelle  est l’impression que t’ont produit mon papa et ma maman. Tu verras que tu les aimeras bien tous les deux, et qu’ils te gâteront bien. Bientôt va, nous serons mariés. Dis donc et si on se mariait quelques jours avant Simone? Y serai le 21 août, si on se mariait le 24, seulement c’est un mercredi et à cause de cela c’est impossible. Nous en parlerons demain, pas mignonne?

Fais m’y pense, veux-tu? Il faut bien se décider maintenant car nous n’avons que deux jours et ma période n’arrange pas la chose. Voyons. Nous pourrions nous marier le 28 ou le 29 août, de façon que Simone et Gustave puissent assister à notre mariage. Ou alors, la solution la plus simple, qui nous évitera d’inviter du monde, le même jour qu’eux, c’est à dire le 27 août. Réfléchis un peu à cela et nous en reparlerons.

Vers 6 heures, je descendrai à la poste pour souper avec le facteur. J’en profiterai pour poster la lettre au train afin que tu l’aies demain matin. Et toi, pourras tu écrire un peu à ton grand de toi? Je voudrais bien tu sais car j’aime bien avoir une lettre de mon poulet.

Pour le 7 juillet, je crois avoir trouvé une combine pour aller à la pêche avec mon cousin. Je vais écrire à la direction de l’EN qui est mon inspecteur, pour demander de bien vouloir m’autoriser à m’absenter le samedi après midi 6 juillet et le lundi matin 8 juillet pour une raison quelconque, par exemple nos fiançailles à Vals. Et alors je pourrai partir à l’autobus de 4h pour revenir le lundi matin ou le dimanche à l’autobus de Valence. Tu viendras avec moi le samedi soir et tu coucheras à l’hôtel à Vals, car nous n’avons pas de chambre disponible à cause des ouvriers de mon père. Nous passerons la soirée à Vals le samedi et celle du dimanche. Moi, je me sauverai toute la journée du dimanche avec mon cousin, et je regrette que tu ne puisses pas venir, mais son auto est bien trop petite et nous serons quatre, à moins que Gustave veuille venir avec nous. Parles à Simone en lui écrivant. On « rigolerait » un peu, tu sais.

Sinon tu restera avec maman et tu lui aideras à servir au magasin. Tu verras si elle sera contente de toi, et vous vous en raconterez des choses… Je vois cela d’ici. 
Heureusement  que les vacances approchent vite. Je commence à avoir assez de faire la classe : encore, si quelqu’un ??? était avec moi, tout irait bien. Vivement le mois d’octobre, pas poulet?

Dis à ta maman de ne pas se déranger pour faire ma chambre. Je la ferai moi-même va. Non plus, je ne veux pas qu’elle m’achète une chemise ou alors elle serait trop brave avec moi. Et M. Gay lui as-tu parlé du vélo ? Je voudrais bien pouvoir m’en servir mercredi matin, car Chanteperdrix ne doit pas être bien content que je lui prenne le sien.  Pense un peu à mon cousin Eugène ! Si tu voyais quel bon vivant il est. On ne s’en fait pas tous les deux tu sais.
Et demain soir, petit poulet, viens m’attendre à la gare, tu me feras plaisir. Il me tarde bien d’y être et de te faire beaucoup beaucoup de minous. 

Je t’aime bien, ma chérie, et je te serre bien fort dans les bras.
Ton grand de toi.

As-tu pensé à écrire à notre maman de Vals?

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St Lager Bressac le vendredi 10H

Petit poulet, ton Georges est bien content de la soirée que nous avons passée hier ensemble. J’en garde d’ailleurs un souvenir… au pied. Figure-toi que ce matin, en me levant, je ne pouvais pas poser le pied à terre tellement il me faisait mal. En marchant, cela va un peu mieux, mais je ne sais pas si je pourrai aller à Privas ce soir, et j’ai peur qu’il pleuve. Je voudrais bien pourtant aller te voir. Enfin, si je ne vais pas à Privas, ma lettre te tranquillisera demain, et si j’y vais elle te fera bien plaisir quand même, car je ne garderai bien de te dire que je t’ai écrit.

Pour dimanche, je veux absolument que tu viennes me voir avec les petits Raphanel. Redis-le à ta maman, et dis-lui que c’est moi qui ai dit de le lui demander. Maintenant qu’elle me connaît, elle ne pourra pas te le refuser. Pense un peu à notre escapade au Pouzin. Et à ce retour en moto ? Sous les yeux de ta mère encore ! As-tu digéré la mauvaise route? Et à quand la prochaine ballade en moto?

À dimanche donc. Prenez le train de 10 h, ne le manquez pas, au moins, et ne fais pas de l’œil aux Normaliens qui y seront, c’est promis pas. Je ne crois pas pouvoir aller vous attendre à la gare, peut être que si. Venez même s’il pleut, car je vous attendrai, ne l’oubliez pas.

Ah dis, tu seras bien brave de me prendre quelques gâteaux frais à la pâtisserie Vialle. Nous les mangerons volontiers. Lorsqu’il y aura un autre concert, il faudra m’avertir, pas poulet ? Et nous tâcherons d’avoir cent sous de reste, ce jour-là, pour pouvoir aller au café.
Il me tarde bien d’être à ce soir pour savoir si je pourrai aller te voir. Pourvu qu’il ne pleuve pas et que mon pied aussi ne fasse pas trop mal !

J’oubliais de te dire qu’hier soir j’ai crevé à Alissas, et il m’a fallu gonfler tous les kilomètres pour pouvoir rentrer à St Lager vers une heure du matin.
J’ai sommeil ce matin, aussi tu sais et je suis flapi.
Peut être à ce soir. Ton Georges me prie de te dire qu’il t’aime beaucoup et il te fait une quantité industrielle de minous.

Ton grand de toi.

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St Lager le 29 à 9h


Mon petit poulet, j’ai bien chaud et je n’ai pas beaucoup de courage. Mais je veux que tu aies ma lettre demain matin afin que tu sois bien contente. As-tu reçu ma lettre ce matin, et es-tu contente de ton grand de toi?

Hier soir, je suis revenu vers onze heures moins le quart, mais je n’y voyais rien du tout, et j’ai marché tout le long à vingt à l’heure à peine. A un endroit même, un peu plus loin que Chomérac, j’ai monté sur un tas de cailloux avec la moto et j’en suis redescendu sans me tomber. Mais j’ai eu un peu peur, tu sais?

Allons, entendu pour dimanche, pas? Prenez le train de Privas à 10h19 et venez directement chez moi. Je ne pourrai pas aller vous attendre à la gare à cause du travail à la mairie le dimanche matin. Je vous préparerai en revanche un bon café, et nous préparerons ensemble le dîner, ou plutôt c’est toi qui le prépareras, comme chez toi, pas mignonne? Quelle bonne journée nous allons passer, dis.
Nous ne serons pas tous les deux seuls, mais nous serons chez nous, et nous ferons comme si c’était nous deux qui invitions les petites Raphanel. A propos donne leur le bonjour de ma part, et demande-leur si elles ont digéré la limonade.

Ce soir donc je partirai pour Vals et passerai devant ton sanctuaire à 5h¼. Tu viendras me dire bonjour, pas poulet ! Et puis je n’en reviendrai que vendredi matin. Le soir, j’irai te voir, et je ferai tout ce qui dépendra de moi pour mettre nos invités à la porte le plus vite possible. Pourvu que je puisse arriver à six heures.
Dis, petite mignonne, je suis bien content d’être resté plus longtemps hier soir. Je t’aime beaucoup, ma chérie, et je veux que tu en sois bien persuadée. Tu seras heureuse avec moi, va, et je sais que tu feras tout pour que je le sois, pas vrai?

Mes gosses m’ont apporté ce matin un joli bouquet de roses, tu sais, qui sent rudement bon. Je voudrais bien t’en donner une, peut être ce soir si je te vois.
Le facteur vient de rentrer et de m’apporter encore des engagements sur deux ou trois postes d’instituteur. J’ai aussi une carte de Lapierre, très longuement rédigée. « Je t’en serre cinq » me dit-il et c’est tout. Moi je trouve que c’est suffisant, car au moment où il fait cette carte, cela me prouve qu’il pense à moi.

Ma chérie, n’oublie pas de m’écrire demain une longue lettre, tu me feras bien, bien plaisir. Je t’embrasse mille fois, bien affectueusement, comme je t’aime,
ton grand de toi.

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Les lettres qui suivent ont été écrites vraisemblablement en juillet, pendant sa période militaire

Jeudi 7h du matin

Petite chérie je me lève et j’ai bien sommeil nous sommes arrivés (et dis nous car j’ai trouvé en route d’autres sous-lieutenants venant aussi faire leur période) à 3h du matin et notre souci premier a été de trouver une chambre. Nous en avons trouvé une et … je dors encore. A huit heures, nous allons nous présenter au général de Toulon et  et l’on parle de nous envoyer dans un camp près de Nîmes. Je pourrai quand même venir te voir d’ailleurs cela n’est qu’un bruit qui court. Je te confirmerai la nouvelle par carte postale dans la journée et ce soir je te promets une longue lettre car je suis un peu pressé ce matin.

Tu sais petite chérie de moi, j’ai vu tes yeux bien tristes hier au soir à mon départ et j’ai été bien malheureux dans le train. Près de moi il y avait un jeune ménage qui ne faisait que s’embrasser mutuellement pendant que le gosse roupillait, et je pensais à nous deux et à notre futur bonheur Car nous serons heureux ma chérie, je te le jure.

Je t’aime trop pour qu’il en soit autrement et je sais que je suis aimé de toi. Et puis ton grandGeorges me prie de te dire qu’il a été bien sage et qu’il le seras tout au long de sa période. Mon rhume est presque guéri et mon doigt aussi. L’air de Toulon me fait du bien. Peut être à dimanche, je tâcherai de t’en prévenir au soir.

Bien des choses à ta maman, tes tantes et tes oncles de la gare.

Léon est-il venu? Si oui pensez à aller chercher mon vélo à St Lager un matin. Et ce soir petite aimée, pense bien à moi et ne sois pas ennuyée car tu verras que ces vingt jours passeront vite et puis après… penses-y un peu veux-tu.
Je te couvre de baisers et te redis encore que je t’aime bien

Ton Georges

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le jeudi à 21 heures 30

Petite mignonne de moi c’est bien mal installé que je te fais cette lettre que je t’avais promise et aussi je suis bien fatigué car aujourd’hui nous avons commencé à bien bucher. Et voilà les nouvelles, plutôt mauvaises d’abord.

Samedi matin, nous partons à Carpiagne, c’est un camp de manoeuvres situé près de Marseille et nous prenons le train de 4h du matin. Ce départ fixé au samedi m’ennuie beaucoup, beaucoup car je crains de ne pas pouvoir aller à Privas dimanche. Pourvu que les autres dimanches il n’en soit pas ainsi. Mais ma mignonne je te promets de faire l’impossible pour venir soit vendredi soir, soit dimanche matin, quitte à rester que quelques heures avec toi que j’aime bien beaucoup. En tous cas ne compte pas sur des télégrammes de ma part car il n’y a pas de télégraphe là bas et voilà tout de suite mon adresse :
G.B. sous-lieutenant au 8e RTS
Compagnie de réservistes
Camp de Carpiagne, par Cassis, B. du Rh.
Dis petite chérie écris moi bien longuement et bien souvent car je suis bien malheureux d’être ici va… Et puis raconte-moi bien toute ta petite vie car je veux bien savoir toute ce que tu fais.

Moi je te promets de t’écrire le plus souvent possible seulement il ne faudra pas m’en vouloir si je ne t’écris pas une fois ou deux car je sais que nous aurons beaucoup de travail. Je commande la compagnie de réservistes, c’est à dire ceux qui viennent faire période comme moi et ce qui me rend malheureux c’est que je suis partagé entre le désir de leur faire le plus possible plaisir et la question de faire un peu mon service car il faut bien moi même que j’obéisse à quelqu’un.

Dis je pense bien souvent à toi ici et puis tiens, maintenant, j’ai envie de pleurer. Je voudrais t’avoir près de moi et puis vois-tu, ce qui me rend assez malheureux c’est de savoir que tu es ennuyée toi même de mon départ. Mais va mon petit poulet de moi je te promets d’être bien sage ici. Tu vois que je m’ennuie de Privas et je sais très bien que je ne succomberai pas à la tentation.
Je  ne suis pas tenté d’ailleurs. C’est toi que j’aime et tu peux avoir confiance en moi comme j’ai confiance en toi. Sois bien sage à Privas, dis, petite mignonne, et que cela ne t’empêche pas de t’amuser va. On peut rire sans me faire de la peine.
Et surtout écris-moi ici. Il me semble que je serais plus heureux lorsque j’aurai de tes nouvelles si je pouvais aller te voir dimanche. Attends moi bien à tous les trains mais ne viens pas à la gare, tu serais trop ennuyée si je n’étais pas là.

A la fin de ma période nous viendrons encore 1 ou 2 jours à Toulon. Tu ne sais pas ce que j’ai envie de faire : te proposer de venir me voir. Tu diras que tu vas à Vals et tu viendras ici pour revenir avec moi.
Qu’en penses tu mignonne ? Pense à notre joie à tous deux et accepte.
Je te quitte poulet, en te répétant que je t’aime bien bien et que je veux absolument te voir bientôt.
Mille baisers de ton grand de toi qui t’adore

Bonjour chez toi

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lundi 17h30

Petite mienne de moi, un petit mot pour te dire encore que je t’aime bien beaucoup, et qu’il me tarde bien d’être à dimanche. Le retour de Privas n’est assez bien passé jusqu’à Avignon j’ai voyagé avec Perrin qui allait faire une période à Nîmes j’étais avec deux copains dont Bouchet. Nous n’avons fait que roupiller dans le train, jusque à Aubagne où nous sommes arrivés à 2h30. Et comme personne ne connaissait le chemin nous avons couru un bon moment à l’aventure. Pour comble du malheur nous avons attrapé une petite rincée. En cours de route ton petit déjeuner a été le bienvenu, tu vois. Tous sommes arrivés au camp à 5heures moins cinq, juste 5 minutes avant le départ. quel boulot j’ai ! J’en ai marre, marre ! Je n’ai pas eu une minute de toute la journée et maintenant je suis éreinté.

Voilà 2 nuits que je n’ai pas dormi et la nuit d’avant ne valait guère mieux. Je voulais bien écrire chez moi aujourd’hui mais suis trop anéanti et je vais dormir un peu.et maintenant il me tarde bien d’être à dimanche prochain. Je ferai tout mon possible pour arriver avec le train du samedi 6 heures. Sinon dimanche matin comme hier. Oh ! quelle belle journée j’ai passé avec mon poulet ! Vois tu je t’aime petite Vonvon et il me tarde bien que tu sois pour toujours à Privas.

j’ai reçu une lettre du Maroc. Je ne suis pas nommé avec M Sire, mais dans le poste de l’Internat primaire de Marrakech, classe à plusieurs cours. Je ne sais pas ce que c’est mais je me renseigne.
D’autre part c’est entendu pour notre départ fixé au 28 septembre. Pense y petite chérie. Aurai-je demain une longue lettre de toi,  Oh que je le voudrais petite chérie. Ecris moi bien souvent car je me languis trop de toi. Dis moi bien tout ce que tu as fait dans le journée, cela me fera bien bien plaisir.

Au revoir mignonne

Je t’envoie mes meilleurs baisers les meilleurs que j’ai gardés pour toi et te serre bien fort dans mes bras

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Le 30 mai à 8h ½ 

Petite chérie, ton Georges est bien malheureux ce matin, car il pleure la mort de ma petite Paulette. Je veux t’écrire un peu, car je me dis que cela me fera du bien.

Il y a deux ans – déjà deux ans, et que de choses depuis… Paulette, assise sur son lit, me chantait une petite chanson de gosse pour se prouver qu’elle n’était pas malade, car elle venait de vomir son café au lait.

Moi, assis devant elle, sur la descente de lit, je l’écoutais et j’étais heureux. Elle s’arrête brusquement au milieu de sa chanson pousse un cri, et me dit: «Georges, j’ai mal ! », et en même temps elle portait sa main à l’estomac. Puis elle criait « Oh! Georg… »  et tombait sur le lit. Tu me vois, mon petit, je n’insiste pas d’avantage car ce souvenir me rend trop malheureux… Ma vie avec Paulette était finie, et j’étais loin de me douter que je retrouverai un jour le bonheur que je venais de perdre si brutalement.

Tu sais ma mignonne jolie, que Paulette était gentille, douce, affectueuse, et gaie et qu’elle me rendrait  bien heureux. Je me demandais parfois, tant j’étais heureux, si ce n’était pas un rêve que je faisais… Elle aussi était heureuse, et elle ne demandait qu’à vivre !!

Sa mort aurait dû me rendre sage et plus gentil que je l’étais auparavant. J’ai glissé sur une mauvaise pente, entraîné par ma douleur que je voulais noyer, et j’ai été un sot. J’ai essayé de m’étourdir en buvant et avec des femmes, dont quelques-unes peu recommandables. Je n’ai fait que m’abrutir davantage. J’ai connu une jeune fille que je n’aimais pas, mais je croyais encore tenir le bonheur, ou plutôt me raccrocher à un soutien, car je ne me confiais pas à mes parents. Ce fut là ma grande faute, et tu sais toi-même les difficultés que j’ai eues le jour où il a fallu tout rompre.

Je t’ai rencontrée un jour, petite chérie, et peu à peu je me suis pris à t’aimer et à te vouloir pour femme. J’avais un idéal: je t’aimais, je devenais peu à peu heureux. Marié avec toi, je t’ai de plus en plus appréciée, malgré quelques petites accroches dues à mon mauvais caractère, aigri d’ailleurs par mes souffrances.

Et maintenant, petite aimée, je suis heureux, bien heureux même car je sais que j’ai retrouvé en toi beaucoup de celle que j’avais perdue. Tu es brave avec moi, gentille et bonne, et je t’aime, ma mienne. Il me tarde d’avoir notre petit bébé. Nous l’aimerons et nous serons encore plus heureux, tu verras ! Et moi, je te promets de faire mon possible pour te rendre heureuse comme l’était Paulette il y a deux ans !

Aa revoir mignonne jolie à tout à l’heure, que ma lettre ne te fasse pas de peine, mais qu’au contraire elle te dise combien je t’aime et je te suis reconnaissant d’avoir tout fait pour me faire oublier ma pauvre femme qu’on n’oublie pas mais qui me paraît pourtant lointaine, déjà bien lointaine.

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Les lettres numérisées

À la suite d’une remarque d’Éric, lorsque nous étions ensemble des Mireille, je me suis mis à chercher une réponse. Il souhaitait pouvoir faire une recherche dans le corps du texte des lettres de papi. Je n’ai rien trouvé, mais j’ai eu une idée, mettre une IA au boulot. Le premier jet fut déplorable, inutilisable, alors j’ai pensé mettre une deuxième IA pour corriger la première, et ça a marché !

Je soumets les scans des lettres à une première IA européenne, qui analyse les lettres, identifie des lignes et propose une lecture. J’ai dû faire plusieurs transcription pour l’entrainer à lire les pattes de mouche de Papi ! Je colle le résultat dans une deuxième (ChatGPT) à qui j’ai demandé de repérer et mémoriser la syntaxe et le vocabulaire de Papi, et donc de corriger la première. Il reste quelques coquilles mais c’est rapide et ça marche, voilà un exemple :

Il reste des contresens de temps en temps, mais qui sont faciles à corriger.
Voilà les premières lettres à lire …

Les lettres du début, de janvier 1929 à juillet 1929. En quelques jours notre grand-grand père séduit notre grand-mère, et puis tout devient compliqué avant de se stabiliser en mars, où le mariage se construit peu à peu. La dernière lettre, datée du 30 mai 1930 clôture ce cycle en donnant des indices sur la rupture du début mars 1929. Histoire passionnante à lire, d’un homme authentique et complexe. On remarque et on entend, pour ceux qui l’ont connu, un accent ardéchois prononcé, avec de nombreuses tournures provençales :
À la conquête de Mamie

Cette série de lettres donne un récit étonnant d’un voyage du Maroc à L’Ardèche et retour en juillet-août 1942, en pleine guerre mondiale :
Les lettres de Privas

Une série de lettres qui racontent sa guerre au Maroc, du côté de Marrakech, la première posant les bases de son engagement:

La guerre au Maroc

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LES LETTRES DE PRIVAS

(Juillet-août 1942)

Oran, le 23 à 11 h

Mon cher petit poulet,

Je suis déjà assez loin de toi, et il ne me semble pourtant pas que je pars en France, tant il me semble anormal d’être tout seul pour faire ce voyage. Et pourtant, si tu savais les difficultés qu’il y a pour se balader, tu serais plus heureuse d’être restée tranquillement chez les Bénai et moi, si j’avais su je ne me serais sans doute pas embarqué dans un pareil voyage.

Mardi au départ de Casa tout allait bien et jusqu’à Rabat. Mais là quelle cohue ! Les wagons archi bondés de monde, dans les couloirs impossible de bouger du compartiment ou presque. Et à Meknès Fès et Oujda, encore un monde fou à monter dans le train. Et avec cela une chaleur épouvantable à partir de Port-Lyautey.

Un peu avant Petitjean, je me suis mis à casser la croûte et à faire honneur en particulier à la saucisse. Hélas, mille fois hélas ! La chaleur, ajoutée au sel de cette délicieuse saucisse, me donnent une soif de « chameau » et à Petitjean je bondis au buffet, mais d’autres plus rapides que moi y étaient déjà et… je n’ai pas pu me faire servir à boire.

Tu te rends compte de ma figure en remontant dans le compartiment ! Je faisais si triste mine et il y avait de quoi que mes voisins ont eu pitié et me firent avaler un bon coup de rouge et ils continuèrent à m’abreuver d’eau et de vin en cours de route. Tous les gens de mon compartiment étaient bien chics : une vieille bonne femme assise en face de moi, au départ de Casa, qui est institutrice à Mogador, qui m’aidait à interroger les gosses au certif’ de Mogador. Bien entendu, ce n’est pas moi qui l’ai reconnue, mais bien elle. Gentille femme, peut-être, mais vieux tableau défraîchi et mal peint dont tu n’as pas à être jalouse. À côté de moi, un ménage de Rabat et leur gamin assez turbulent. Le père Rédacteur à Rabat, destiné à remplacer peut-être M. Douard à Safi (car celui-ci s’en va officieusement à Sefrou) de plus, tronc-de-figuier pur sang mais bien gentil. C’est lui qui m’a offert à boire et m’a même fait manger ensuite du jambon. Mais heureusement qu’il n’avait pas fait comme moi qui eut peur de m’encombrer d’une bouteille ! La prochaine fois, je prendrai une bonbonne.

Et puis, une cheftaine scoute, institutrice à Casa, réfugiée de France, costaud comme un Turc, plus homme que femme mais sympathique quand même. Et enfin, un ménage de Marseille : lui toubib à Marseille, et elle je ne sais trop quoi. Quoique Marseillais, ménage froid mais gentil, avec un gosse de trois ans que nous avons installé pendant la nuit dans un filet au-dessus de ses parents.

Et voilà mes compagnons de route qui formaient au total un bon milieu au point que le lendemain, le dîner de chacun se transforma en repas collectif, et que tout allait bien surtout pour moi.

La nuit s’est bien passée, mais chaleur poussière, charbon de la locomotive après Fès… Heureusement que le Georges avait pris soin d’enfiler son short avant de s’endormir, opération qui s’est faite au WC et non dans le compartiment.

À Bel Abbès, j’ai vu le ‘pitaine Jourdan : embrassade, citronnade glacée et laïus réciproques. Ses hommages et caresses aux gosses vous sont envoyés par mes soins. Arrivé à Oran vers 17 h, chambre retenue, petite mais propre, au 4ᵉ (mais j’ai l’ascenseur) à 30F la nuit : il n’y a pas de mal. Douche, savonnage, etc car j’étais noir comme un sénégalais. Hier soir, repas infâme à 30F  dans un restaurant quelconque, et je me suis couché à huit heures et demie, éreinté et dormant comme un plomb jusqu’à sept heures ce matin.

Je suis allé au bureau du port ce matin à 8H½. Une queue de passagers m’y attendait, et je n’en suis sorti que vers 10H½, pour rentrer à l’hôtel et t’écrire en attendant l’heure d’aller manger.

{écrit en marge : Encore un mot dans ce petit coin pour te dire que je t’aime beaucoup et que je suis ennuyé d’être ainsi seul à faire ce voyage. Je penserai bien à toi et toi aussi, hein, et vivement mon retour.}

Le bateau que je prends est un petit bateau, genre l’Azrou, et transporte qd même  cinq cents passagers, entassés les uns sur les autres. Il part demain à dix heures, après notre visite médicale, pour arriver à Marseille, paraît-il, dimanche soir.

Comme je ne pourrai aller à Privas le même soir, il faudra que je couche à Marseille. Je vais télégraphier pour retenir une chambre, et lundi, sans doute dans l’après-midi ou la soirée, je serai à Privas, d’où je t’écrirai encore, et où je retrouverai une et même plusieurs longues et gentilles lettres de mon petit poulet. Les Dufour, je les ai perdus à Oujda, dans la foule, et ne les ai plus revus, même pas à l’arrivée, tellement il y avait foule. Il faudra attendre d’être sur le bateau pour se rencontrer plus longuement.

Après-midi, je ferai une bonne sieste, car il fait chaud ici, plus qu’à Casa  et après j’irai sans doute me baigner à Mers-el-Kébir. Ce soir, au lit de bonne heure pour être au bateau

à huit heures demain.

Et toi, mon petit, comment vas-tu ?
N’as-tu pas un peu le cafard de me savoir parti seul en France ? Je t’ai vue bien triste à la gare, mais j’espère que ces trois semaines ne seront pas longues et le 15 août à midi n’oublie pas d’être à la gare. Les petites sont-elles gentilles avec leur maman ? J’espère bien que oui et je tâcherai de leur apporter quelque chose de France ainsi qu’à toi bien sûr, mais dis-moi un peu ce qui te ferait plaisir ?

Je suis sûr que vous êtes bien dorlotées et choyées chez la famille Bénais, que les langues de ces dames ne cessent pas de parler de leur mari (pas trop en mal, hein ?),  que le patron n’a pas oublié de demander son congé pour le 18 août ou même le 17 (retiens les places à la CTM au moment voulu) et qu’Yves est sérieux avec sa fiancée.

Écris-moi vite, petite Yvonne, et sois bien sage aussi. Je ne suis pas encore arrivé et il me tarde de revenir et de te revoir.

Au revoir, bonnes amitiés à tous, une bise à chaque fille et deux à Jackie — et beaucoup pour toi, de ton Georges

xxx 

Marseille lundi à 13h (midi heure du Maroc)

Mon cher petit poulet. L’estomac à moitié rempli, fatigué et me préparant à faire la sieste, je viens bavarder un peu avec toi. Tu as dû recevoir mon télégramme d’arrivée à Marseille et je suis sûr que tu me suis dans mon voyage. A midi donc hier dimanche nous étions pour ainsi dire arrivés, mais un brouillard formidable d’autant plus extraordinaire que c’est au pays du soleil ne permettait pas de rien voir. Le commandant du bateau ne s’y reconnaissait pas et le bateau dut jeter l’ancre tout près d’ici. Attente fut gaie tu t’en doutes de 2h de l’après midi à 8H du soir. Enfin vers 8h un remorqueur vient nous chercher et nous conduit au quai, dont nous n’étions à guère plus d’un kilomètre.  2e visite médicale en débarquant (si tous ces toubibs ne me rendent pas malade !), passeport, douane, j’arrivai à l’hotel vers 10h du soir (Hôtel de la Poste où nous avions couché lorsque Jackie avait eu une otite). Mais depuis11h du matin je n’avais rien mangé et mon estomac était, tu peux le croire, bien bas dans mes talons Et à cause du retard du bateau pas moyen d’avoir des tickets d’alimentation

Rien à faire pour becqueter et je commence à roder comme un voleur lorsqu’à une vitrine. Je vis des pêches de vigne à 16F le kg. Le magasin était fermé mais éclairé à l’intérieur, on m’ouvrit et je m’en allai par les rues en mangeant une livre de pêches, délicieuses d’ailleurs mais loin de constituer un repas. Enfin mon estomac était calmé et vers 11h ½    j’allais au lit.

Ce matin j’ai bu au lit 1 café, on plutôt une espèce de café sans sucre ni saccharine car il paraît que ni l’un ni l’autre ne peuvent être donnés aux clients. A 8h j’étais à la douane pour avoir des tickets d’alimentation et je n’en ressortais qu’assez tard ayant bien entendu loupé le train du matin me permettant d’être à Privas dans l’après midi. A 11H ½, le premier des clients, j’étais au restaurant à celui où nous mangions ensemble près de l’Hotel pour me rappeler un peu nos bons souvenirs. Après avoir donné des tickets pour 100g de pain, 10g de matière grasse et 60g de viande je mangeais de fort bon appétit, trop bon même puisque je ne  suis guère rassasié malgré les 28F que j’ai dû payer.

{écrit en marge de la lettre : 4H ½ je me réveille une grosse biseautant de sortir. Je vais aller poster la lettre et ensuite peut-être aller au cinéma.}

J’ai touché en effet ma ration pour 3 jours soit en tout 800g de pain 180 de viande, 50 de mat. grasse et 20 de fromage. Je toucherai parait-il d’autres rations en arrivant à Privas. C’est tout de même bien triste et soyons heureux d’être au Maroc où il me tarde plus que jamais de revenir, surtout pour te revoir petitou car tu sais bien que je languis sans toi et je ne me serai jamais autant mordu les doigts pour t’avoir quittée si longtemps. Mais attends moi bien gentiment car je reviendrai le plus vite possible. Il y a 2 bateaux pour Oran, l’un le 7 l’autre le 11, je prendrai peut-être celui du 7 pour être plus tôt avec toi mais j’attends d’être à Privas pour avoir la réponse des wagons lits.

Je voulais partir ce soir pour Privas mais la plupart de trains, en particulier celui du soir, ne prennent de voyageurs que si les places sont retenues à l’avance et bien sûr le train d’aujourd’hui était complet. J’ai réussi à avoir une place pour demain mardi à 7h le matin (6h du Maroc) et je serai (in’challah) à Privas vers 16 ou 17h. J’ai télégraphié aux 2 familles pour les prévenir de mon arrivée.

Maintenant je vais faire une bonne sieste en pensant à toi et je préfèrerai la faire avec toi tu peux me croire, et puis je ne sais  pas j’irai peut-être prendre un bain de mer mais rien n’est sûr encore car je n’ai aucun désir seul si ce n’est celui de te revoir bientôt.

J’espère que tu as reçu ma lettre d’Oran et celle que je t’ai écrite sur le bateau. Tu vois que je ne t’oublie pas. Ecris-moi toi aussi par avion tous les jours et

tu me feras un bien grand plaisir. Raconte-moi bien tout ce que vous faites, seule ou ensemble avec les Bénais et les petites. Yves vous charme-t-il toujours avec son accordéon et son violon (attention de ne pas danser pour pas faire de la peine au petit mari méchant), Paulette et Lulu font-elles leurs devoirs de vacances et sortent-elles souvent avec leur maman ?

et mon Jacquou est-elle bien sage, dis lui que je lui apporterai qqchose de bien joli et à toi aussi puisque tu es bien gentille, pas vrai petite Yvonne ? Je n’oublierai pas les petites non plus si elles sont sages avec leur maman. Fais bien mes amitiés aux Bénais, prends vite une grande feuille de papier à lettre pour m’écrire avec une écriture bien fine, une bise à chaque fille de leur papa et pour toi une grosse caresse, tu sais celles que tu me permets quelquefois, au revoir chérie

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Valence, mardi 28, à 13 h

Ma petite femme chérie, voilà donc ma dernière étape avant Privas.Mais ici comme ailleurs, il faut se bousculer un peu pour avoir des places.Et je me suis installé à la terrasse d’un café en attendant le car de Privas qui part à 2 h. Dès que le chauffeur paraîtra, je bondirai pour avoir une place, car j’en ai marre de voyager.

Hier, après une sieste, je suis allé au cinéma à Marseille voir « L’Héritier de Mondésir » avec Fernandel. C’était marrant, et non le joue à Casa vas-y avec la famille Bénais et les filles, car c’est bien amusant. Après, restaurant et au lit de bonne heure. Tu vois que ton grand Georges a été sage durant son séjour à Marseille, et comment pourrait-il en être autrement, puisque je t’aime beaucoup, beaucoup. Ce matin, départ de Marseille à 7 h (6 h du maroc) dans un train bondé, mais où j’avais une place retenue, heureusement. Du train, j’ai vu Avignon, Viviers, les usines Lafarge, Le Pouzin et le Rhône. Cela me rappelait nos bons promenades sur la route, t’en t’en souviens ? Et j’ai eu le cafard en pensant que tu n’étais pas avec moi et que je ne te trouverai même pas à Privas.

Tu sais petit chéri que je regrette vraiment de ne pas t’avoir emmenée ou de ne pas être resté avec toi. Je suis arrivé à Valence à 11H ½. J’ai mangé dans un restaurant, bien mieux qu’à Marseille. Tout y est meilleur, le pain est moins noir et moins lourd. J’ai mangé une salade de concombres, tête de veau vinaigrette, haricots verts, fromage et une belle et fondante poire de l’Ardèche. Coût : 27F50. C’est donné ! On est tout de même mieux ici qu’à Marseille, et cela me remonte un peu le moral.

Je serai à Privas de 4 h cet après-midi et demain soir je partirai pour Vals. Demain matin, je prendrai mes tickets d’alimentation. à Privas, et je t’écrirai un peu, car je veux t’envoyer un mot tous les jours et j’espère bien que tu en as fait autant, pas vrai ma petite Vonvon ?

Dans les vitrines de Valence j’ai vu de bien belles robes pour toi, mais malheureusement toutes avec tickets. Je tâcherai d’en resquiller un peu à la mairie de Privas, mais je crois que ce sera difficile.

Ta maman et mes parents doivent m’attendre avec impatience et moi il me tarde d’arriver, surtout à Vals… Et aussi il me tarde d’arriver à Privas, surtout pour lire tes longues lettres avec de bonnes nouvelles, je l’espère. Bientôt je te fixerai la date exacte de mon retour et ce sera au plus tard pour le 15 aout au train de midi. Il me semble que ce n’est pas vrai de retourner à Privas sans
mon petit poulet. Et toi, imagines-tu que je suis à 40 km de ta maman et que j’embrasserai tes parents dans quelques heures pour toi et les petites ?

Que devenez-vous à Casa? As-tu pensé à me dire ce qui pourrait te faire plaisir pour t’apporter.

Je vois le car de Privas qui arrive, excuse-moi de m’arrêter là, mais je veux mettre ma lettre avant de partir à la boîte de la gare, et il y a au moins 30 personnes qui attendent. Ce n’est pas un de mes vieux copains qui conduit, c’est dommage ! Que sont-ils devenus d’ailleurs ?

Au revoir, ma petite femme chérie, écris-moi vite et dis-moi que tu m’aime bien. Cela me fait plaisir et surtout pense bien à moi. 

Mes cigarettes ont bien passé la douane mais il ne m’en reste guère, et je ne sais pas si j’en aurai pour mon retour, car sur le bateau et à Oran, on n’en trouve pas et ici, il paraît que je n’ai pas droit à la carte de tabac, ce qui est un comble.

Caresses aux petites et bonjour à la famille Bénais.

{ en marge de la lettre : Dis leur que j’ai donné le bonjour à la France pour eux tous. Mais comme tout a changé ! Au revoir chérie , une grosse bise de ton Georges}

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Privas le mardi 29 à 11H

Ma chère petite femme. C’est de Privas que je t’écris, et même de notre chambre du 3è, qui n’a pas changé d’ailleurs.

Je suis arrivé hier à 4H à peu près de l’après-midi, donc exactement après 8 jours de voyage. J’ai trouvé ta maman seule au magasin. Ensemble avons parlé longtemps de nous tous, de Léon et des oncles et tantes d’ici.  Ta maman a un peu vieilli mais normalement je crois et elle paraît avoir remonté un peu le courant de la peine causée par la mort de ton frère. Puis je suis allé chez Emma Albert Élise. Là vraiment il y a du changement. Élise et Fernand ont un peu maigri mais se portent bien quoiqu’Élise surtout ait un peu vieilli. Mais Albert et Emma  sont presque méconnaissables. Albert a été très touché physiquement et même moralement par la défaite, l’approche des allemands dans l’Ardèche et le lancement de bombes près de Privas. Sa santé a rapidement baissé et sa raison lui a manqué un moment. La mort de Léon n’a pas été aussi sans lui faire  un gros mal, tu le pense bien. Encore maintenant on sent que sa conversation n’est pas bien animée. Il a décidé  hier soir de partir avec moi au Maroc et, averti par Emma, je ne l’ai pas contrarié au contraire car il a toujours parait-il , envie de voyager, puis il change tout à coup d’idée. C’est bien triste tu sais petit poulet et toute la famille ici en souffre. Quant à Emma, la fatigue des nuits blanches passées à le soigner et à le surveiller l’a vieillie de 20 ans et lui donné une bien mauvaise mine. Je les remonte tant que je peux et si je réussis mon voyage n’aura pas été inutile.

Après je suis allé – à pied bien entendu – aux Mines. Milou et Amélie vont bien quoique amaigris tous les deux.

Quant à Marguerite et Cricri je ne les ai pas encore vues. Je descends après midi à La Voulte où je passerai 2 heures auprès d’eux et elle montera à Privas à mon retour de Vals Impossible d’aller voir mes parents

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Ce soir à cause de l’horaire des cars. J’ai téléphoné à mon père et j’irai demain jeudi matin. Ta maman m’accompagnera et passera la journée à Vals. Elle reviendra le soir même et moi je resterai jusqu’à dimanche de cette semaine. Après j’irai une fois au Tel et à Meysse puis je partirai vite te rejoindre : quelle différence avec nos voyages d’avant cette maudite guerre ! J’ai vu ton amie A. Riffard ce matin. Elle a un petit garçon de trois ans, son mari est prisonnier. Elle m’a dit de bien t’embrasser pour elle, de même que ton amie Marguerite (je ne me souviens plus de son nom) toujours célibataire et un peu changée aussi. Hier soir nous avons dîné tous en famille chez ta maman. Mais le poulet et les petites manquaient. Ta maman bien entendu avait fait l’impossible depuis longtemps pour pourvoir au ravitaillement  de son gendre. Pernod 45° offert par Fernand, soupe de haricot frais, lapin, gigot, p. de terre sautées, fromages, fruits, vin ordinaire et vieux à volonté, café et gnome. J’avais un peu honte de ce menu exprès pour moi. Aujourd’hui à midi, je mangerai seul avec ta maman et nous parlerons un peu de tous.

J’ai acheté à Cricri non pas un gros et beau jouet comme j’aurais voulu car impossible d’en trouver mais une dizaine de jouets qui me transforment pour elle en un véritable père Noël : petite poupée, bateau, bergerie, table, chaise, etc… Elle vient d’avoir la coqueluche et reste encore parait-il un peu fatiguée.

J’ai reçu à mon arrivée ta lettre du 23. Quoique la double page n’était pas tout à fait pleine petit méchant, elle m’a fait un bien grand plaisir. Dis à Jackie que je n’ai pas trouvé de bicyclette mais que je lui ai acheté un mignon petit violon pour jouer avec son fiancé. Pour Paulette & Lulu je n’ai encore rien cherché, ni pour toi, mais va je n’oublie pas ton anniversaire : je pense trop à toi en ce moment pour qu’il n’en soit pas ainsi. Par exemple j’ai un peu plus le cafard parce que ni hier ni aujourd’hui, je n’ai eu une lettre de toi. Fais moi donc plaisir petite femme chérie. Gros baisers aux filles et bonjour aux Bénais. Demain je t’écrirai de Vals après-midi.

{en marge du recto : Je compte avoir une lettre de toi ce soir ou demain, ma petite Yvonne. Une grosse bien grosse caresse de ton petit mari qui t’aime beaucoup.}

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Privas le 30 à 8h ½ du matin

mon petit poulet chéri,

Les voyages forment la jeunesse, dit-on, et c’est bien possible mais moi cela me fiche en rogne et vous allez voir qu’il y a de quoi. Ce matin, réveil avec ta maman à 6h (5h du Maroc) pour prendre le car de Vals de 7h30. J’étais donc un des premiers au guichet du car où l’on donne les billets avec des numéros d’ordre pour monter. Nous avions le N° 7 et 8 mais 19 ou 20 personnes qui attendaient le car Valence–Vals. Celui-ci arrive, bondé bien entendu et l’on fait monter juste 5 personnes, donc pas nous. Et nous voilà donc obligés d’attendre gentiment celui de 2 heures, que nous aurons sans doute avec nos numéros avancés de 5 places. Tu vois comme c’est gai de voyager !

Par exemple, au moment où je rouspétais un peu et par habitude je m’entends appeler « André » ! C’était Jeanne Auguste et leur petit Bob qui se rendaient à Vals pour 8 jours, et qui étaient dans le car que nous devions prendre. Nous avons bavardé qqs minutes et je vais les retrouver à Vals pour dîner In’Ch Allah ! Et maintenant j’espère que ce retard forcé de plus de 2h me permettra d’avoir la visite du facteur vers 9h, avec une longue lettre de mon petit poulet qui m’a oublié pendant 2 ou 3 jours et à qui je donnerai une bonne pensée en arrivant.

Hier à 5H, j’ai pu, quand même prendre le car pour La Voulte. J’y suis resté exactement à 1H ½. J’y ai vu Cricri Marguerite et son père, la maman Rodrigues et Henri étant à un marché des environs. Cricri est mignonne, avec des longs cheveux ondulés, des beaux yeux noirs et bien bavarde. Elle était malade hier d’une rechute de coqueluche qui lui avait causé une hémorragie nasale. Malgré sa fièvre, elle m’a dit des tonton Georges tant et plus m’a parlé de ta Jackie Paulette et Lulu et de tante Yvonne. On voit bien que nous ne sommes pas oubliés par Marguerite. J’ai apporté à Cricri non pas un beau jouet, n’en ayant pas trouvé, mais une série de jouets différents les uns des autres, et qui l’ont rendue heureuse dans son petit lit.

Marguerite a bien changé. La mort de ton frère l’a touchée énormément et elle ne vit  que dans son souvenir, parlant de lui sans cesse, écrivant de tous côtés pour savoir comment il était mort. Ma visite lui a fait plaisir car elle lui a rappelé les bons moments que nous avions passés tous ensemble, te souviens-tu, petite Vonvon ? Et puis je suis un peu pour elle un grand frère et elle nous aime beaucoup l’un et l’autre. Pauvre petite femme, sa santé s’en ressent un peu, mais elle reprend peu à peu le dessus car le travail qu’elle fait chez elle pendant que ses parents sont dans les marchés, et Cricri aussi, lui donnent de nombreuses occupations. Nous avons parlé longtemps de tout et de tous. Le papa Rodrigues a ouvert une vieille bouteille de vin blanc et ils m’ont obligé à emporter au moins 8 ou 10K de pêches et de poires.

Dimanche prochain ils viendront me chercher à Privas avec leur gazogène pour me conduire avec la maman au Teil et à Meysse. Marguerite devant aller bientôt à Marseille pour faire des achats (genre de ceux que je fais quand je vais voir Maurice) profitera peut-être de mon départ pour m’accompagner et assister au départ du bateau. Elle me guidera en tout cas pour choisir ce que je pourrais bien t’apporter puisque tu ne veux pas me dire par lettre ce qui pourrait te faire plaisir.

Elle tâchera aussi de se procurer des bons pour me permettre de vous acheter quelques vêtements ou sous-vêtements mais rien de certain encore. Je suis revenu le soir vers 9H et ta maman m’attendait pour souper car à cette heure-là en France il fait encore grand jour. Après nous avons bu – comme nos vieilles coutumes – le café chez tante Emma, suivi d’une bouteille de mousseux offerte par Fernand

et qui a un autre goût que le mousseux marocain. Je vois bien qu’ils font tout leur possible pour bien me gâter et ils sont vraiment tous plus braves  les uns que les autres pour moi. Il me tarde maintenant d’être à Vals et j’y serais déjà si ce n’avait été la difficulté de trouver des cars dont l’horaire convienne.

Il fait très chaud en ce moment-ci et les gens voudraient voir venir la pluie, car tout sèche. Vous êtes certainement mieux à la Casa à cause de la chaleur. N’oublie pas de présenter à Yves toutes les félicitations de son amiral pour son importante augmentation de salaire, en espérant qu’il ne s’arrêtera pas en si bon chemin. Et toi petitou n’oublie pas d’écrire beaucoup et de bien longuement à ton petit mari qui languit sans sa petite femme.

J’ai envie d’expédier au Maroc le matériel de camping qui est là dans la chambre. Qu’en penses-tu ? Est-ce que l’an prochain il ne pourrait presque nous être utile ? Ou alors je  vais essayer de l’emballer prêt à être expédié au cas où on le voudrait.

Au revoir ma petite chérie, je te fais bien doucement une longue bise.

Embrasse bien les petites, bonjour à tous les 3 copains, mille caresses de ton Georges

Vite une lettre ! tous les jours !

{en marge : Je t’écrirai demain après-midi de Vals. Tu ne diras pas que je t’oublie. Encore une bise… }

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Vals, vendredi 31 juillet, à 15 h (1512)

Ma petite femme chérie,
je suis à Vals depuis hier matin, où je suis venu avec ta maman. Ma plus agréable surprise a été de trouver une bien gentille lettre de mon petit poulet, et tu peux croire que je l’ai lue et relue, car il me tarde toujours d’avoir de tes nouvelles. Vivement que je sois de retour pour te revoir. Nous avons donc trouvé à Vals Jeanne, Auguste et leur petit Bob, gentil petit garçon de trois ans, et j’en voudrais bien un aussi, mais voilà…

Ma mère sur un fauteuil, m’a bien beaucoup de peine à voir. Mon père, vieilli au possible, est maigre et voûté : c’est déjà un vieillard et tu sais que je suis quand même bien heureux d’avoir pu les embrasser pour nous tous. Le magasin est vide, vide complètement, pas un bonbon, ni gâteau, rien, rien. Mon père fait une fois par semaine cent ou deux cents galettes à la farine de châtaigne qu’ils vendent trois Francs pièces, et c’est avec cela qu’ils vivent. Bien entendu, le ravitaillement pour eux est bien difficile, car mon pauvre père n’est pas très débrouillard. Et tout cela est encore bien triste.

Jeanne et Auguste vont bien et m’ont raconté beaucoup de choses de la zone occupée. C’est à ne pas y croire, et j’en aurai des choses à vous dire à mon retour.

Ta maman est retournée à Privas hier soir. J’ai couché chez Mme Girard dans une belle chambre du bon vieux temps, car la maman y avait retenu deux chambres : une pour Jeanne et une pour moi. Ce matin, à 9 h, je suis allé à Aubenas voir Paulet. Il a maigri de vingt-trois kilos depuis la guerre et a été plus qu’heureux de me voir. Sa femme se porte maintenant assez bien, et ils ont un petit garçon de huit mois bien mignon. Après midi, Auguste mon père et moi irons promener un peu pendant que Jeanne et son fils resteront avec la maman. Il fait horriblement sec et chaud à Vals, et vous êtes mieux à Casa qu’ici. Jeanne a apporté pour les petites une jolie boîte de jeux que je leur porterai à Casa si elles sont bien sages avec leur maman et si elles ne se disputent pas. Tu me le diras dans ta prochaine lettre.

Demain matin, au car de 6 h, le seul du matin, je compte aller à Privas, d’où nous irons avec ta maman à La Voulte, et dimanche au Teil et à Meysse avec les Rodrigue, car les cars ne roulent pas ici le dimanche.

Je reviendrai à Vals mercredi et jeudi, où Elvire et ses gosses reviendront pour voir Auguste et Jeanne. Pour mon retour, je voudrais prendre le bateau direct Marseille–Casa, qui part, je crois, le 8 et arrive à Casa le 14 ou le 15. Je ne serai fixé que demain, à mon arrivée à Privas, et si cela n’est pas possible, je repasserai par Oran pour arriver le 15 au train de midi, mais je préférerai de beaucoup revenir par le Maréchal Lyautey, car tous les changements en cours de route sont bien compliqués. Je te le dirai dans ma prochaine lettre.

La maman, le papa, Jeanne et Auguste me disent de bien t’embrasser, ainsi que les petites, et tout le monde regrette bien de ne pas vous voir avec moi. La maman doit me donner deux paires de draps, mais je me demande si je dois les apporter ou les laisser à Privas. Je pense que Marguerite pourra m’aider à acheter un peu de tissu et des sous-vêtements pour toi ; en prévision de cela, je me suis fait envoyer 1800F de mon compte courant de Rabat.

Pour ta veste en laine, je ne sais encore si cela va être possible, mais tu peux croire que je ferai tout ce que je pourrai pour l’apporter. En tout cas, je n’oublierai pas un petit souvenir pour mon petit poulet, qui sera deux fois plus joli puisque c’est ton anniversaire, et que je ne l’oublie pas.

Au revoir, petite Yvonne. Mon père tourne autour de moi avec sa veste et sa cravate, et tu devines qu’il attend que ma lettre soit terminée.

{en marge des deux pages : Sois toujours bien sage et bien raisonnable, fais mes amitiés aux Bénais et caresse aux petites de la maman… et puis toi ,bien sûr, une grosse caresse de ton garçon qui t’aime beaucoup…}

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Privas, samedi 1er août à 10h

Ma petite femme chérie,

Je viens d’arriver de Vals, et j’ai eu le grand plaisir de trouver ta lettre de mardi dernier, celle où tu me racontes vos journées de samedi et dimanche.

Je vois que vous avez passé de nombreuses heures agréables sur la plage, et j’en suis heureux pour toi et les petites. Mais comment as-tu fait pour te mettre en maillot, sans ton mari te servant de mur ? Attention aux curieux ! Passe toujours d’agréables moments, mais sois toujours bien raisonnable, pour faire plaisir au petit bonhomme qui t’aime si bien. J’écris avec une plume de ta maman (tu les connais !) car j’ai oublié ma trousse avec mon stylo à Vals. 

En même temps que ta lettre, j’en avais une de Marseille m’annonçant un départ probable de Casa Direct de Marseille pour le 7 août. Cela me fait partir deux jours plus tôt, mais ce sera plus commode pour moi, et en prenant un second avec une réduction, cela reviendra à peu près au même prix qu’à l’aller. J’ai donc télégraphié il y a une demi-heure pour tâcher d’avoir une place, et j’attends maintenant la réponse. J’espère que ce sera entendu, et ainsi j’arriverai à Casa par le bateau le 14 ou le 15, où vous viendrez m’attendre, en vous renseignant sur l’heure d’arrivée à la Cie Paquet (le téléphone de M. le surveillant chef pourra heureusement être utilisé à cet effet).

Dans ma prochaine lettre, je te confirmerai ou non ce moyen de retour.

Dès que j’en serai sûr, je t’écrirai d’ailleurs, ma chérie.

Eh bien, mon vieux petit bout de ta femme, tu te rends compte : écrire aussi fin que je le fais aujourd’hui (j’ai changé la plume de ta mère)  et trouver moyen de ne pas avoir assez de ma feuille pour finir ma lettre, n’est-ce pas chérie, cela ?  Tandis que je connais quelqu’un qui oublie de remplir certaines lignes du fond ! Le facteur ne m’a rien apporté ce matin, mais j’espère bien qu’il est en retard, ou que j’aurai quelque chose de ma Vonvon à Vals. En attendant, tu n’oublieras pas d’ajouter à la note que tu devras me payer le jour de mon arrivée, cette longue lettre qui, j’espère, te fera plaisir. Et peut-être que ce petit garçon… (qu’est-ce que j’allais dire, et qu’est-ce que je vais prendre ?).

Dis donc petit poulet, et ce samedi et ce dimanche se sont bien passés ? Et êtes-vous allés encore deux jours de suite à la plage, comme la semaine dernière ? J’espère que la lettre que je trouverai à Marseille me racontera tout cela en détail. Vous avez raison de bien profiter du soleil et de la mer, et cela me fait envie, tu peux me croire. Dimanche prochain 8 et 9 août cependant il vaudra certainement mieux ne pas y aller tu sais pourquoi et je ne voudrais pas que tu en sois fatiguée. As-tu vu Madame Magelane et les petites sont elles allées au cinéma ? Et toi, y es-tu allée où ? Voir quoi ? Il faudra  les vois-tu que tu me racontes tout cela à mon arrivée.  Sois bien toujours raisonnable, et sage plus  encore quand tu n’as pas ton méchant mari avec toi, et pense bien beaucoup à moi, quant à moi, je ne fais à peu près que ça, et vois-tu, c’est parce que je t’aime autant, et même bien davantage que lorsque’on était à Privas il y a douze ou treize ans. Et n’est-ce pas qu’il en est de même pour toi ? Comme je serais heureux de te l’entendre dire !

Je viens d’envoyer une carte à Pillot, Roussel, Jung et Johannes, et une à Maurice. Demain, je t’écrirai encore un peu de Vals, et après-demain de Privas. Et puis, en route pour le Maroc, où je sais que quelqu’un m’attendra avec impatience.

Ne mangez pas tous les poulets et canards et à bientôt à tous. Il faudra bien vous renseigner à la Cie Paquet pour l’arrivée du bateau de Marseille (je ne suis pas sûr que ce soit le Maréchal Lyautey)  et pour l’heure, car la durée du trajet est, paraît-il, à peu près la même pour chaque bateau. Et, si c’est possible avec précision, viens m’attendre, au quai avec une autorisation de rentrer au port, bien entendu. Sinon, vous m’attendrez sagement à la maison. Au revoir, poulet, amitiés aux Bénais, une grosse bise à chaque fille, et pour toi toujours la plus grosse et la meilleure. Je t’aime bien, tu sais, et je suis bien sage à tout point de vue ici, pendant je suis seul, carte soi qu’ainsi je te fais plaisir

Encore un bise… Georges

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Privas, lundi 3 août 1942, à 10h

Ma petite femme bien chérie,

Je ne t’ai pas écrit depuis avant-hier, mais j’espère que tu ne l’as pas trop languie (expression ardéchoise). Quant à moi, j’ai bien beaucoup pensé à toi et le temps commence à me paraître sérieusement long avant de revoir ma petite Vonvon. Je viens à l’instant de t’envoyer un télégramme pour t’annoncer mon départ pour vendredi et te demander une dernière et longue lettre à Marseille. J’espère que je l’aurai à temps et qu’elle sera bien longue et bien gentille, car j’ai bien l’intention de la lire plusieurs fois sur le bateau.

La Cie Paquet m’a annoncé un départ Marseille–Casa pour le 7. J’ai aussitôt télégraphié à Marseille, réponse payée, pour retenir une place, et j’attends la réponse d’un moment à l’autre. Mais je crois ce départ certain, et c’est pourquoi, avant même d’avoir la réponse de Marseille, je t’ai télégraphié ce matin, quitte à t’envoyer un mot si je n’avais pas de place, ce qui m’ennuierait d’ailleurs beaucoup. Je serai donc à Marseille jeudi en partant d’ici le matin de bonne heure, et à Casa le 14 ou le 15, peut-être avant si le bateau s’énerve un peu. Il me tarde d’arriver…

Voici maintenant le journal parlé, en espérant que mes longues lettres te font bien plaisir et que « tu me revaudras » cela à mon retour. Samedi à 16h, ta maman et moi avons pris le car pour La Voulte (voyage debout, pour ne pas changer). Tout le monde nous attendait là-bas et avant le dîner je leur ai aidé à charrier des pêches, car ils en vendent aux détaillants des dizaines de tonnes chaque jour. Tu te doutes que leur commerce marche d’une façon parfaite, et c’est tant mieux. Cricri était guérie et m’a fait toute une série de bonnes manières, et m’a même parlé de Jackie et de ses grandes cousines. Henri n’a guère changé : il a fini son chantier de jeunesse, par devancement d’appel car il n’a que vingt ans, est chef compagnon dans le canton et même SOL. Tout le monde était heureux de nous voir. Comme toujours chez eux, nous avons dîné tous vers 9h ½ un léger mais bon repas préparé par Marguerite, toujours bonne cuisinière. Nous avons veillé ensuite jusqu’à minuit, et j’ai couché dans le lit d’Henri, ta maman avec Marguerite. Le dimanche matin, je les ai encore aidés à charrier des pêches et des tomates. J’ai acheté un peu de pâtisserie pour le dessert, et vers 11h, Henri et moi sommes allés à bicyclette nous baigner dans l’Eyrieux, à l’endroit où nous étions allés il y a quatre ans. T’en souviens-tu ? Dis à Yves que j’en ai profité pour étrenner et essayer des lunettes sous-marines appartenant à Henri, et c’est en effet épatant pour bien y voir dans l’eau.À midi, nous avons encore mangé chez les Rodrigues et vers 2h, sur le vieux camion à gazogène, en route pour Le Teil. Nous sommes arrivés chez Marcelle vers 3h ½ ; elle nous attendait et nous a fait goûter.

{En marge de la page : Ta maman t’embrasse bien. Ta tante Emma rentre et elle n’a absolument rien trouvé ni pour toi, ni pour les filles. Espérons qu’elle aura plus de chance d’ici après-demain}

Marcel et elle n’ont guère changé, quoique celle-ci ne marche que difficilement. Ils habitent maintenant chez le père Joffre, qui a perdu sa femme il y a un mois environ. Vers 6h, nous sommes partis à Meysse, où j’ai pu voir tout le monde. Gustave et Roger pas du tout changés, ni la tante d’ailleurs. Robert, devenu un garçonnet paraissant plutôt chétif. Quant à Simone, elle a pas mal vieilli, et on lui donnerait 35 à 40 ans. Ses cheveux sont devenus tout gris. Pas plus à Meysse qu’au Teil ils ne souffrent trop des restrictions, car à la campagne on s’arrange mieux. Nous avons tous dîné chez eux à 8h du soir : saucisson que tu connais bien, omelette, épinards, nouilles, bœuf en daube, fromage, pêches, café, pousse-café, le tout arrosé d’un délicieux vin de Clinton. On ne se serait pas dit en France mais que ne ferait-on pas pour un neveu qu’on n’a pas vu depuis 4 ans ? Simone nous a cependant demandé à l’avance nos tickets de pain. Bien entendu, tout le monde t’embrasse bien ainsi que les petites, et regrette que tu n’aies pas pu venir avec moi. Nous sommes arrivés à Privas le soir à minuit, et les Rodrigues sont repartis aussitôt pour La Voulte avec Marguerite et Cricri. J’étais tellement éreinté de cette promenade faite malheureusement sans mon poulet, j’ai pensé tellement intensément à toi dans mon lit que je n’en ai pas dormi avant 2H½   heures du matin, et je suis tout flappi aujourd’hui. J’ai revécu par la pensée nos premières rencontres à Privas, nos 13 ans de mariage passés ensemble, et certainement que tu devais rêver à moi au même moment.

Aujourd’hui je me suis quand même réveillé à 6H½  : il pleuvait, et cela a fait beaucoup de bien, aussi bien contre la chaleur que pour la sécheresse formidable dont souffraient les paysans d’ici. Cela s’est calmé au moment où je t’écris, mais je me demande si je vais pouvoir aller à Vals en vélo cet après-midi, comme je l’ai décidé. Il le faudra bien pourtant.

 Tante Emma vient de rentrer, et je me suis arrêté un moment pour bavarder avec elle : Albert vient encore de faire des siennes pendant deux nuits et hier toute la journée, se plaignant sans arrêt de ce qu’on lui veut du mal, et évidemment, empêchant Emma de dormir. Je me demande comment cela finira, c’est bien triste en tout cas.

Emma vient de partir voir ce qu’elle pourrait acheter d’utile aux fillettes. Marguerite doit être par ailleurs à Tournon aujourd’hui pour t’acheter (si possible) une veste en laine, indémaillables et tissu pour chemises. Espérons qu’elle pourra me faire ces commissions. Quant à moi, je profiterai de mon passage à Marseille pour t’acheter quelque chose comme promis.

Si je peux partir ce soir à Vals, je reviendrai ici demain après-midi vers 4h. J’irai voir un peu les oncles du Ruissol, et le soir nous souperons chez Emma.

Mercredi à midi chez Amélie, et le soir à La Voulte d’où le papa Rodrigues me conduira le lendemain à Valence pour prendre le train de 6H.

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Vals, mardi 4, à 11h

Mon cher petit bout de femme, je suis à Vals encore pour une heure, et j’en profite pour venir bavarder un peu avec toi, toujours certain que tu es heureuse de recevoir en détail de mes nouvelles. Hier, j’ai eu le grand plaisir d’avoir ta lettre de jeudi dernier. Je l’ai déjà lue et relue, et je compte bien en avoir encore une autre à mon arrivée à Privas ce soir.

Hier à midi, comme j’ai dû te le dire, j’ai mangé avec ta maman, Albert et Emma chez Élise et Fernand. Comme bien entendu, un bon dîner : truites, rôti de veau, haricots verts, etc., et quelques bonnes bouteilles de derrière les fagots.

Albert m’a appelé à part après dîner, et après m’avoir dit qu’il était heureux qu’on revienne tous définitivement en France, m’a donné 3 000 F pour me dédommager un peu des frais de voyage. Tu vois bien, une fois de plus, que tes parents sont tous les mêmes à notre égard. L’après-midi, j’ai pris le vélo de la tante Élise et en route pour Vals — car il n’y a pas de car dans ce sens au cours de l’après-midi. Tu dois te rendre compte du courage que je pouvais avoir, après ma nuit aux ¾ blanche et mon repas chez Élise, pour monter le col de l’Escrinet.

J’y arrivai quand même, et assez facilement, ce qui prouve que j’ai toujours conservé mes muscles ! Et après le col, la descente ne fut qu’un plaisir pendant seize kilomètres. Arrivé à Vals à 17H à peu près, j’y retrouvai Jeanne, Auguste, quant à Elvire, elle n’arrive que ce soir, et je ne la verrai pas puisque je m’en vais à 3H. Depuis mon retour à Vals, je n’ai pas bougé du magasin (absolument vide) pour essayer de tenir compagnie à ma pauvre et brave mère impotente dans son fauteuil. Elle m’a donné une bricole pour les filles et un peu d’argent, comme elle faisait autrefois. Jeanne est très gentille pour elle, et tu peux croire que c’est bien à cause de ma soeur que je suis tranquille pour mes parents.

À 3h, je prends le car pour rentrer à Privas, et j’ai un peu beaucoup, tu t’en doutes, le cafard de laisser mon père et ma mère, eux qui, ne sachant pas faire le marché noir, arrivent que très difficilement à se ravitailler.

Mais enfin, il le faut, et je sais que tu m’attends et il me tarde trop d’arriver et de te revoir. Ce soir, au passage, puisque j’ai le vélo d’Élise, je m’arrêterai au Ruissol pour aller voir ta tante Zélie, puis je rentrerai chez Emma avec ta maman. Demain à midi, aux Mines, et demain après-midi, départ.

La maman de Vals m’a donné deux bons draps que j’emporte avec moi ce soir. Je les laisserai à Privas sans doute, et elle m’a dit qu’elle nous en donnerait encore lorsque la succession serait réglée, ce qui est toujours en cours à cause de parents que l’on recherche. Je les laisse en tout cas tous avec un peu de peine, tu t’en doutes, et en me demandant quand pourra-t-on les revoir tous ensemble ?

Jeanne me dit de te dire que lorsque ce sera fini elle nous invite d’avance tous pour huit jours au moins, avec tous les jours  un poulet de Bresse. C’est que les gens sont malheureux ici, on ne s’en doute guère au Maroc, et ont hâte que tout soit fini.

Et vous tous, comment allez-vous ? J’espère que les petites sont bien sages avec leur maman, et qu’elles auront bien mérité tout ce que je leur apporterai. Et tes boutons de fièvre ? Dis donc, petit poulet, qu’as-tu donc lorsque ton mari n’est pas là ?

Attention de ne pas être malade, ni toi ni les petites, si tu veux qu’on passe de bonnes

vacances à mon retour. As-tu retenu les places pour le car du 18, ou même du 17 à 13H si tu veux, et si les Bénais préfèrent ? Fais-leur bien mes amitiés.

La maman me dit de te dire qu’elle est navrée de ne pas me faire manger, ni gâteau, ni bonbon ! Je me demande bien comment elle ferait ! Et pourtant, ils vivent quand même en vendant des espèces de gâteaux à la farine de châtaignes. Je leur achète bien ce que je peux trouver, mais c’est bien peu (fruits et légumes).

Au revoir, petit poulet, à demain, je t’écrirai sans doute demain matin avant d’aller aux Mines. Encore huit à dix jours avant de se revoir.

Mille grosses bises du méchant mari qui te laisse le lit d’Yves pour toi toute seule.

Encore une caresse de ton Georges

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Marseille, le vendredi 7, à 14H

Mon cher petit bout de femme, me voilà donc sur la route du retour depuis hier, et je suis heureux de penser que je te reverrai bientôt. Je suis à Marseille depuis hier avec Marguerite, qui est venue m’accompagner. Nous sommes partis de Valence à 2H, hier après-midi, et après un voyage, bien entendu debout dans le couloir, un peu fatigant nous sommes arrivés à Marseille, où nous avons trouvé, comme chambre, une cave aménagée pour Marguerite et moi un lit dans un salon de l’hôtel au rez-de-chaussée. Aujourd’hui, nous avons quand même deux chambres au quatrième étage. Le bateau devait tout d’abord partir aujourd’hui, puis ce matin on nous a dit qu’il ne partirait que demain, avec embarquement à 5H de l’après-midi. Malgré ce retard imprévu, je pense être à Casa vendredi prochain. C’est sur le Maréchal Lyautey que je m’embarque, celui qui nous avait amenés lors de notre premier voyage au Maroc.

J’ai couru ce matin avec Marguerite tous les magasins de Marseille pour faire des achats. Il est bien difficile de trouver ce que l’on veut, mais j’ai pour l’instant réussi à te trouver une belle ..… Je te le dirai en arrivant à Casa, car Marguerite est avec moi et me conseille de ne pas te dire à l’avance et comme elle a raison il ne te reste plus qu’à attendre et à deviner…

Pour Jackie, j’ai un violon et une petite poupée pour Yves, pas d’harmonica, malgré toutes mes recherches. Si tu en trouves un à Casa, je te permets de le lui acheter pour moi, et en attendant je lui apporte un petit rétroviseur de vélo. J’ai dû aussi acheter deux valises nouvelles, et assez grandes encore, pour me permettre de caser tout ce que j’ai acheté ou reçu car j’ai été bien gâté par tous. L’essentiel est que la douane de Marseille me laisse sortir tout cela de France car je ne sais pas si c’est possible pour tout. Tâche de voir avec M. Bénais, un douanier de connaissance au débarquement, et surtout, n’oublie pas de venir à l’arrivée du bateau si l’heure est raisonnable.

En attendant, sois toujours bien gentille, pense bien à ton petit mari qui t’aime bien, et compte les jours qu’il nous reste, et bientôt les heures… Je t’enverrai un télégramme demain pour t’annoncer le départ du bateau.

Je vais maintenant sortir, pour faire ballader un peu Marguerite dans Marseille qu’elle ne connaît pas et aussi pour passer aux wagons lits pour retirer mon billet de bateau. Marguerite retournera demain à La Voulte après avoir fait un petit ravitaillement, peut-être avant le départ du bateau à cause de l’heure tardive.

Au revoir, petite chérie, embrasse {en marge : bien les petites pour moi bonjour aux Bénais et une grosse bise et une caresse pour toi de ton grand Georges}

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Dimanche 9 août, 10H 

 sur le bateau (Maréchal Lyautey)

Ma petite chérie,

je ne croyais vraiment pas t’écrire encore sur le bateau, mais je viens d’apprendre que le Maréchal Lyautey faisait escale à Oran, et j’ai décidé de t’envoyer ce mot par avion, si toutefois cela m’est possible au passage à Oran. Comme cela, ma lettre arrivera à Casa avant moi. Me voilà donc sur le retour, avec une bien grande impatience de vous revoir tous, et surtout ma petite femme que j’ai laissée depuis bien longtemps. Je suis quand même heureux d’être allé en France, car je te rapporterai des nouvelles toutes fraîches de tous, et cela leur fera prendre un peu patience, en attendant d’y aller tous ensemble, peut-être l’an prochain, Inch Allah !

Tu as dû recevoir mon petit mot de Marseille. J’ai voulu te télégraphier au moment du départ, mais rien à faire : interdiction absolue de faire connaître ou même comprendre un départ de bateau par télégramme. Je crois que tu n’auras pas été trop impatiente quand même, et que mes lettres t’auront renseignées et tranquillisée. Je t’avais d’ailleurs télégraphié de Privas lundi dernier pour t’annoncer mon départ, mais a-t-on voulu le laisser passer à Marseille ?

J’ai eu à Marseille les lettres de Lulu et de Paulette, avec tes mots, que ta maman m’avait fait suivre. Je les ai lues déjà deux fois, et je vous ai bien imaginées dans votre séjour sans moi, chez les amis Bénais. Comment va le genou de Lulu ? Et l’œil de Paulette ? Et toi-même, es-tu en bonne forme pour recevoir ton petit mari qui, lui, est dans une forme rare… Il me tarde bien d’arriver, et il est à peu près certain, paraît-il, qu’on sera à Casa jeudi ou plus sûrement vendredi prochain. Tâche de savoir le jour et l’heure d’arrivée : je voudrais bien te voir sur le quai si c’est possible, bien entendu. As-tu pensé à retenir les places de la CTM ? Qu’allez-vous  faire aujourd’hui, dimanche ? Je préférerai être avec vous que sur mon bateau.

À Marseille, Marguerite et moi avons couru tous les magasins pour acheter ce que je voulais emporter et il s’en faut que j’ai trouvé tout ce que j’ai voulu, surtout pour mes filles, je leur apporte tout de même quelque chose, mais je ne veux pas dire quoi. C’est toi, et c’est normal, qui seras quand même la plus gâtée. Je t’ai trouvé ce que tu voulais il y a quelques années, et qui te fera plaisir, je l’espère : c’était le seul ou la seule qui restait à Marseille. Ce n’est en tout cas pas un bijou, car impossible d’arriver à  trouver quoi que ce soit : il faut toujours donner de l’or ou de l’argent pour acheter quoi que ce soit, même un .… Devine donc !

La veille du départ, j’ai fait faire une promenade en barque dans le vieux port à Marguerite, qui ne connaissait pas Marseille, et nous sommes montés sur le pont transbordeur, mais moi avec moins de cran que lorsque nous y étions montés ensemble, il y a 13 ans, tu t’en souviens ! Le soir, nous sommes allés voir Fanny au cinéma. Samedi matin, on a recouru les magasins, et que de frais dans les hôtels ou restaurants avec des chambres simples à 40 F, des repas à 50 F minimum, et des porteurs à 60 F. Marguerite a été bien gentille pour moi et a presque toujours payé sa part. Je lui ai acheté pour Cricri une belle petite poupée à 150 F, et pour elle, son porte-carte d’identité. J’étais heureux d’être avec elle et de la distraire un peu, car tu te doutes bien qu’elle est toujours bien triste. Elle a voulu m’accompagner au bateau, mais on n’a même pas permis qu’elle rentre au port, et nous nous sommes quittés à l’entrée du quai sans qu’elle puisse même apercevoir le Maréchal Lyautey. Elle est repartie au train de  6h en même temps que le bateau quittait Marseille.

Sur ce bateau, quelle différence avec celui d’Oran à Marseille ! Je suis en 2e, et si les 3e sont bondés de soldats, il n’y a que très peu de monde en 2e : 80 personnes au plus. Je suis dans une cabine, la cabine N°1, avec M. Dumas, ingénieur de Safi et un lieutenant de Mogador : Il reste une couchette inoccupée. Hier soir, je me suis couché de bonne heure, et j’ai bien dormi, en pensant à toi bien entendu. Les repas sont assez simples mais copieux ; seul le vin, ½ verre par repas, est insuffisant. À table, je suis avec M. Dumas, une dame de Rabat, marchande de robes de dames  ( genre Valentine ) et une vieille demoiselle qui ne pipe pas un mot. Malheureusement, tous boivent leur ration de pinard. La mer est calme, et j’ai l’impression que je vais tranquillement me reposer durant ces quelques jours, après mes tribulations depuis le départ de Casa. Aussi, quelle forme en arrivant, attention !

Sois toujours bien gentille, mon petit chéri, et pense que je te reviendrai bientôt. Embrasse bien les trois petites pour leur papa, bonnes amitiés à la famille Bénais, et pour toi les plus grosses caresses de ton petit mari. À bientôt.

C’est ma dernière lettre ; j’espère qu’elle arrivera avant moi.

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