Mon cher petit chéri. Comme je sais que tu vas me dire que ma lettre d’hier ne compte pas, je m’empresse de remettre le même numéro sur celle de ce matin. Comment vas-tu aujourd’hui petit chéri ? C’est samedi et il y a huit jours que je me mettais, tout heureux, en route pour Safi. Je tâcherai de recommencer au moins une autre fois en avril. Ce matin il fait un temps épatant, presque trop chaud et la vie de camping en devient plus agréable. Bientôt, je l’espère, je pourrai quitter mes tricots et caleçons mais pas encore car les matins et les soirs sont froids. Je t’écris un peu ce matin car dans un instant je pars voir mon détachement de Rabat et j’en profiterai pour mettre ma lettre à la poste. J’espère que tu as reçu la petite caisse que je t’ai fait envoyer hier. Elle contenait 2 boîtes de confiture, 10 savonnettes, 1 kg½ de savon, 2 pots de dattes, 10 petits sucres d’orge et 4 croix de Lorraine dont 3 en argent et une en cuivre pour Jackie, 1 flacon d’eau de Cologne, 1 flacon d’alcool de menthe, 1 brosse à dents, 1 dentifrice et une savonnette égyptienne. Regarde si on n’a rien fauché en route. Tu vois que je me suis un peu ruiné pour toi et cela explique que je ne t’ai pas encore envoyé les 1000 francs que je te dois mais que j’enverrai bientôt. Je n’ai pas fini encore tous tes achats : luzérine, lessive, etc., et quand ce sera fait je te ferai un autre envoi. C’est le monde renversé puisque maintenant ce sont les militaires qui envoient des colis à leur famille…

Hier soir, ton capitaine de mari s’était fait bien beau pour aller dîner chez le Général, mais en costume américain car je pensais qu’il n’était guère décent d’aller en bottes à un repas du soir. Le Général habite une villa de toute beauté un peu du genre de ces villas de l’Électricité à Ifrane près des colonies de vacances, avec une grande montée d’escalier dans une pièce unique mais immense, de beaux tapis et de superbes tableaux qui te feraient mourir d’envie, toi l’admiratrice sans vergogne de peintres… Nous étions huit à table mais pas de femmes, sois tranquille. Le Général, trois capitaines dont moi et 4 lieutenants dont son aide de camp. Très simple, jeune, énergique et sachant ce qu’il dit, le patron nous a dirigé la conversation au poil et je ne puis que l’aimer et l’admirer davantage. Il ne boit ni ne fume ce qui n’empêchait pas que l’apéritif, le vin rosé et le digestif ont été appréciés par tous les invités, c’est-à-dire 6 personnes invitées à part le Général et son aide de camp. Menu : soupe de pois cassés, œufs mollets au lard sur croûtons, pommes de terre sautées, artichauts (cœurs seulement) et filet de porc, salade, pets-de-nonne et orange. Tu vois que le menu n’était pas mal. Je suis revenu vers 10 h ½ un peu énervé et par cette invitation et par le café du Général Leclerc et j’ai assez mal dormi. Je vais ce matin vite aller à Rabat pour être de retour avant midi. Demain dimanche je ne sais ce que je vais devenir, j’irai faire un tour en jeep dans le bled sans doute ou au bord de la mer à pied s’il fait beau : dommage que Safi soit si loin car j’irais vite passer un moment avec toi et sans envie de te faire des misères rien que pour le bonheur de re-bavarder et de rester un peu avec mon petit poulet.

Passe un bon dimanche toi aussi, ne t’ennuie pas trop et repose-toi bien. Je n’ai pas encore une lettre de toi depuis mon départ, j’espère que ce sera pour aujourd’hui. Une caresse aux filles et pour toi le plus affectueusement de ton petit mari qui t’aime toujours bien beaucoup.

Mon cher petit poulet, un mot en vitesse aujourd’hui car j’ai beaucoup de travail et ce soir, dînant chez le Général (ma chère !) je n’aurai pas le temps de te faire un mot. Hier je suis allé à Casa, j’ai mangé chez Lucien à midi et j’étais de retour à 5 h l’après-midi, c’est dire que je ne m’y suis pas arrêté longtemps. Je t’ai acheté une bouteille d’extrait de Cologne et un flacon d’alcool de menthe. Je n’ai rien pu trouver pour les filles en dehors des croix de Lorraine et des sucres d’orge.

Je t’envoie ce soir par CTM une petite caisse contenant tout cela et d’autres petites choses et dans quelques jours je t’en enverrai une autre avec ce que je n’ai pu trouver à Casa de ta commission. Je te préviendrai mais pas avant lundi ou mardi. Excuse-moi de la brièveté de ce mot, c’est surtout pour te dire d’aller à la CTM prendre ta caisse qui part de Rabat samedi 18, donc qui sera à Safi sans doute à partir de lundi.

Et si ce soir je ne rentre pas trop tard, je t’écrirai un peu, sinon demain.

Grosses bises à toutes,

et surtout à toi.

Ma petite chérie. Ce soir encore je t’écris un peu car il faut bien que je rattrape mon retard et tant que je le peux que je ne fasse pas trop attendre mon petit poulet pour lui donner de mes nouvelles. J’ai eu ce matin ta lettre No 7 de samedi.

Merci petite Yvonne de m’écrire bien souvent. Continue à me donner autant de fois de tes nouvelles avec beaucoup de détails sur ta petite vie bien calme comme tu le dis, mais aussi bien chargée d’occupations de toutes sortes. Il n’y a que tes lettres pour me faire bien plaisir. Je t’ai envoyé 1000 francs aujourd’hui et dans quelques jours je t’enverrai encore 1000 francs. Dis-moi si tu les as reçus. À la fin du mois tu toucheras 3000 francs de délégation de solde car ma demande de changement de somme a été faite et acceptée.

Demain je pense aller à Casa faire des achats pour l’escadron. Si rien ne m’en empêche, je partirai vers 10 h et reviendrai dans l’après-midi. Il faut compter environ 1 h 1 h ½ pour aller d’ici à Casa et autant pour le retour. Je tâcherai de t’acheter le plus de choses possible et vendredi je te ferai un petit envoi par la CTM où je joindrai les croix de Lorraine et des petites choses comme une belle brosse à dents et du bon dentifrice anglais, ainsi qu’une savonnette égyptienne, le tout que j’ai pu acheter ici à un prix de marché noir, vendu par l’aumônier de la Division mais parait-il pour une bonne oeuvre…

Vendredi soir, je suis invité à dîner chez le Général. Je te joins mon invitation : tu te rends compte, comme dit Claudia ! J’ai envoyé aujourd’hui une longue lettre la plus gentille possible à Clifford, avec ma nouvelle adresse bien entendu. Je lui annonce la prochaine naissance de notre petit Jean-François et lui demande d’en être le parrain. Espérons qu’il ne lui est rien arrivé et qu’il me répondra vite. Quand je pourrai, le plus tôt possible, je terminerai ma correspondance en retard et je ferai aussi une belle lettre à la Direction de l’IP au sujet d’une attribution de poste car je ne voudrais pas être le bec dans l’eau après mon départ.

Mon travail de tous les jours est toujours aussi absorbant et le même. Ravitaillement pour les soldats (il y en a plus de 200), les sous-officiers et les officiers. Punitions, correspondances de l’armée car les papiers existent aussi ici, comptabilité, entrée ou sortie de véhicules en réparation, transports de toutes sortes, permissions etc… Tout ce qui n’est pas à proprement parler le travail de l’atelier passe par moi, c’est dire que j’ai autant de travail que si j’étais commandant de Cie avec en plus le fait que je suis très mal secondé et que j’ai trouvé ici un désordre parfait, dans lequel j’ai beaucoup de mal à me retrouver. Mais une tâche aussi grande me fait passer le temps beaucoup plus vite et je cherche souvent quel jour on est, étonné que ce soit déjà jeudi demain. Tant mieux, ma séparation de toi sera plus facile à supporter. Ce soir, je couche dans notre petit lit de camp que j’ai fait consolider sérieusement et que je te rapporterai à ma prochaine visite car mes soldats m’en fabriquent un en fer qui sera idéal pour faire la guerre…

Contrairement à ce que je t’ai dit il y a peu de temps, j’ai appris aujourd’hui que Philippe avait été nommé capitaine en même temps que moi. Peu d’importance mais il faut bien que je rétablisse la vérité. Je t’écris toujours sur mon joli sous-main que mes filles et leur maman m’ont acheté pour mes étrennes. Mais je préférerais ne pas t’écrire et être près de toi, ne serait-ce que pour t’aider un peu à supporter toutes tes misères qui passeront bientôt tu verras puisque le mois de mars est déjà bien entamé. Fais-toi bien seconder par tes grandes filles pour ne pas trop te fatiguer et faire autant que possible tout ce qu’a dit le docteur. Il me tarde de recevoir la lettre de ma Lulu.

Embrasse-les bien toutes les trois pour leur papa qui les aime beaucoup. Peut-être es-tu ce soir en train de m’écrire en même temps que moi. Dis à M. De Johannis que j’ai bien reçu sa lettre mais qu’il me sera impossible certainement de trouver ce qu’il me demande, et cela malgré toute ma bonne volonté. J’essaierai mais il ne faut guère y compter.

Présente-lui mes amitiés ainsi qu’à Madame Videau.

Au revoir petit poulet, bonne nuit et à bientôt de tes nouvelles.

Une grosse bise de ton méchant mari qui t’aime beaucoup.

Ge

Mon cher petit chéri. Je veux battre ton record pour te faire plaisir et c’est pourquoi j’écris ce soir à ma petite femme avant d’aller au lit. Comment vas-tu depuis avant hier ? J’espère que ton petit Jean-François ne te fait pas trop de misères et que tu restes bien calme malgré toutes tes occupations. Tu ne peux croire comme je suis heureux d’avoir pu passer 24 heures avec toi et avec les filles et il ne faut pas trop m’en vouloir si je me suis un peu trop occupé de ma bagnole à ton gré mais j’étais en souci pour mon retour et comme il faut ménager l’avenir je ne voulais pas arriver après midi pour ma première sortie à Safi, car j’espère bien aller te revoir à Pâques, si l’on est toujours au Maroc. Aujourd’hui j’ai reçu une gentille lettre de Maurice, que je te joins. Je viens d’envoyer 50 francs aux Gabanelle pour acheter une bouteille d’apéro à boire en une fois à la santé de mes galons.

Après-midi je suis allé à Rabat pour régler une histoire d’accident de jeep, qu’avait eu le lieutenant qui commande là-bas notre détachement. J’en ai profité pour acheter trois croix de Lorraine en V qui vous plairont certainement. Je ne les ai pas encore envoyées car je pense aller à Casa cette semaine et je regarderai si je ne peux pas compléter un peu cet envoi pour mon petit chéri que j’aime bien. Demain je vais t’envoyer encore 1000 francs et j’attendrai mon retour de Casa pour t’en envoyer encore 1000 si mes achats me le permettent, car on ne sait jamais les folies que je peux faire… J’ai cherché Mme Lacroix ou Jourdan au 21, 23 et 25 de la rue de la République et je n’ai pas été fichu de lire son nom sur une boîte aux lettres ou sur les portes.  Je chercherai mieux une autre fois quand j’aurai plus de temps. Je suis allé voir aussi M. Jouin au sujet de la lettre que j’ai reçue et que je garde encore quelques jours car il faut que j’y réponde. Il m’a dit, et a été d’ailleurs très chic avec moi, qu’il me fallait vite demander un poste car je risquerais d’être en carafe après le 1° juillet. Il m’a donné l’assurance que tu ne serais pas inquiétée au sujet du logement puisque Philippe était mobilisé et qu’il ferait du mieux pour m’arranger le plus possible. Il m’a conseillé enfin d’écrire officiellement à ce sujet à la DIP pour que je puisse conserver mes droits dans l’avenir. C’est ce que je vais faire en demandant de me faire choisir si possible entre quelques postes, que je n’occuperai d’ailleurs pas puisqu’à la fin de la guerre il y aura un mouvement général de remise au point pour tous. Enfin il suffit que tu retiennes que tu ne quitteras pas ton logement : on verra plus tard.

Hier soir dans mon lit j’ai relu ta lettre N°6 de mercredi et tu m’as fait bien rire et bien plaisir au sujet de Lulu répondant à Mme Dubondel pour dire où j’étais. Continue à bien élever tes filles comme tu le fais et tu verras que plus tard tu en seras récompensée. Je sais bien que tu as pour toi seule de bien lourdes responsabilités puisque ton petit homme n’est plus là, mais je compte toujours sur toi pour que tout aille bien car Paulette surtout et Lulu sont à un âge où elles doivent être de plus en plus guidées et conseillées. Qui pourrait mieux le faire que leur gentille maman qu’elles ont ?

Demain je tâcherai d’écrire à Clifford, Lévesque et Jourdain et peut-être Bénais. Que de correspondances en retard ! Je finis par devenir comme le copain Clifford. C’est ma vie de camp qui veut ça avec toutes mes occupations incessantes toute la journée. Aujourd’hui nous avons eu à dîner à la popote un capitaine américain qui est venu voir un peu notre façon de travailler. Il a connu Clifford en Italie mais ne sait pas ce qu’il est devenu, l’ayant perdu de vue depuis longtemps déjà. Il nous met ici un autre sous-officier américain qui s’appelle Blanchard. Je ne l’ai pas même vu mais ce sera marrant.

Je commence déjà à préparer ma valise pour mon prochain voyage à Safi et  je m’arrangerai pour t’apporter quelques petites choses qui te manquent. Ma jeep est remise en état et marche bien. Son nom est écrit dessus : elle s’appelle « Capricieuse » comme son patron et j’espère que la prochaine fois elle ne m’obligera pas à faire des infidélités à ma femme pour elle, comme dimanche dernier, ni à user l’électricité. Méchant mari va !

Embrasse bien tes trois petites filles pour moi et dis à Lulu que j’attends sa lettre avec impatience, qu’elle n’oublie pas le dessin. Jacquie aussi écrira-t-elle à son papa ? Toi aussi mon chéri écris-moi toujours comme tu l’as fait jusqu’à présent car ainsi je suis davantage avec vous toutes que j’aime beaucoup. Attention de bien te reposer comme te l’a dit le toubib et pense souvent à ton mari qui t’aime bien beaucoup.

Grosses caresses… 

Ge

Ta layette est-elle bientôt finie ?

Mon cher petit chéri. Tu vois que je ne tarde pas à t’écrire puisque je t’écris le jour même de mon départ de Safi. D’abord je t’envoie un télégramme reçu de Gabanelle reçu ce jour : tu vois qu’il est toujours marrant et je vais lui envoyer un mandat de 3F pour arroser mon troisième galon. Ce matin, ma bagnole est partie après un quart d’heure d’efforts grâce à l’eau chaude… ( ! ?) mais je ne t’ai pas trop usé de courant va. À 20 km de Safi nous sommes restés en panne et dans la nuit nous avons bataillé plus d’une heure pour y remédier. Enfin après bien des jurons nous y sommes arrivés et je puis dire que mon mécanicien a bien eu besoin de mes conseils. Après nous avons roulé sans arrêt pour éviter le pire jusqu’à Casa où nous sommes arrivés vers 10 h. On s’est payé le luxe de s’arrêter chez Lucien qui m’a donné — je n’en reviens pas et je n’ai pas encore compris pourquoi — une bouteille de marc. J’en ai d’ailleurs fait cadeau à notre popote pour arroser mes galons et je suis débarrassé de cette petite corvée. Lucien nous a fait casser la croûte et nous sommes arrivés ici juste à midi pour se mettre à table, un peu fatigués de cette randonnée que je ne referai qu’avec une jeep au poil ne me causant plus d’ennuis. Dès cet après-midi on l’a d’ailleurs mise à l’atelier. Déjà le radiateur est remplacé par un neuf ainsi que la batterie et je crois que dès demain tout sera moujoud. Son nom sera « capricieuse » et elle l’aura bien mérité.

Faut-il que je te dise mon petit poulet comme je suis content de t’avoir revue un peu ainsi que les petites. Cela m’a fait du bien et si je suis fatigué ce soir, j’ai le cœur content. Mes trois petites filles se sont montrées bien gentilles et tu peux leur dire que je n’oublierai pas mon cadeau dès que j’irai à Rabat, demain ou après-demain, et à toi non plus bien sûr. Toi mon petit chéri, tu es toujours ma petite femme que j’aime bien et je voudrais tant être près de toi pour te permettre de te reposer un peu. Ne te fatigue pas trop et fais toi bien seconder par Paulette et Lulu qui sont de grandes filles et qui aiment bien leur maman.

Je pense à Jackie disant au revoir à son papa à quatre heures du matin…

J’ai reçu aujourd’hui ta dernière lettre N°7 et j’espère que celle-là te parviendra bien vite puisque j’ai ce soir une occasion pour te la faire porter à Rabat. J’ai eu aussi une lettre de la Direction de l’Instruction Publique m’annonçant que ce n’était que par bienveillance que ma situation m’était conservée, que cela ne durerait pas après le 1° octobre et que tout cela était la conséquence de ce que je n’avais rien demandé au dernier mouvement.

Il est d’ailleurs ajouté qu’on étudierait avec bienveillance toute demande que je pourrais formuler. Dès mon prochain voyage à Rabat je vais aller dire ce que je pense à ce sujet et après seulement je t’enverrai et la réponse et la lettre reçue ce matin.

Pas d’autre nouvelle à t’annoncer sinon qu’un gros boulot m’attendait ce matin et que je n’ai pas eu ce soir une minute à moi. Aussi je vais bien dormir cette nuit, surtout avec les draps que tu m’as prêtés et que je te rendrai bientôt.

Je m’arrête car le lieutenant qui me porte ma lettre attend à la porte ( ?) de ma tente. Au revoir petit poulet chéri, je t’aime bien et je suis bien bien content de t’avoir vu un peu

Mille grosses caresses de ton petit mari. 

Excuse-moi pour le réchaud électrique mais j’avais vraiment besoin d’eau chaude. Une caresse aux filles. Je t’écrirai bientôt car je veux te dépasser dans le nombre de lettres. Veux-tu que nous fassions un concours ??

Encore une bise et sois bien calme et repose-toi pour que toi et ton petit Jean-François (avec un trait d’union) alliez bien

Au revoir poulet…

Ge

Mon cher petit chéri. Je t’écris ce matin sous ma tente, profitant de ce que j’ai quelques minutes de libre. Il fait un temps splendide et cela devient agréable de camper. Mais la nuit il fait terriblement froid surtout le matin. Lorsque tu vois le jour apparaître chaque matin à l’ouverture de ta fenêtre, tu peux penser que je suis déjà au boulot après avoir fait ma toilette en plein air. Nous avons installé des douches en plein air avec un superbe appareil de chauffage et je vais profiter de ce beau temps d’aujourd’hui pour en prendre une et me laver bien à fond.

C’est jeudi aujourd’hui et il se pourrait bien que tu me vois arriver avant cette lettre. On est en train de me monter une nouvelle Jeep et je vais essayer de pouvoir aller te dire bonjour samedi pour revenir lundi matin. Sinon je tâcherai de remettre cela à la semaine prochaine. Je vais demander demain l’autorisation et si le patron est d’accord je te télégraphierai aussitôt. J’ai déjà préparé une valise et je bous un peu d’impatience. Il vaut mieux n’est-ce pas que j’en profite une fois ou deux avant notre départ, dont nous ignorons tout encore. Je rapporterai de Safi, avec ta permission bien entendu, une paire de petits draps et mes shorts dont nous aurons certainement besoin bientôt et je rapporterai mes culottes et ma veste de drap que je n’aurai sans doute pas souvent l’occasion de remettre maintenant. Je m’arrêterai en passant chez Lucien pour voir ce qu’ils ont pu me trouver. Rien à faire pour l’instant pour ta crème et cela m’ennuie bien. J’ai pourtant lancé pas mal de types là-dessus. Je fais des projets tu vois comme si cela était sûr mais tu sais bien que lorsque je décide quelque chose il est rare que cela échoue. Quelle prétention ?

Comment va notre petit garçon ? Est-ce qu’il ne fait pas trop de misères à sa maman ? J’espère qu’aujourd’hui j’aurai une longue lettre de mon petit poulet car la dernière porte le N°3. J’ai reçu de Maurice les 3000 francs du vélo et je t’en enverrai ta grosse part (2000 francs) un de ces jours. Je laisserai le reste à mon CC de Rabat au cas où j’aurais un jour l’occasion de te faire un petit cadeau.

J’ai toujours beaucoup d’occupation d’autant plus que je suis chargé de remettre de l’ordre dans la marche de notre unité au point de vue de l’habillement, de l’armement et de la comptabilité. Dans l’ensemble c’est un beau désordre à tous ces points de vue et je m’embrouille souvent moi-même en essayant d’y voir clair.

Le capitaine qui me commande est un chic type de 39 ans (il a eu 39 ans le jour où j’en ai eu 38). Avec nous deux il y a deux sous-lieutenants dont un est à notre détachement de Rabat, et deux aspirants. Presque tous, trois sur quatre, viennent des FFL. Il se crée peu à peu une certaine camaraderie entre nous mais qui est loin encore d’être de l’amitié. Hier j’étais à Rabat pour faire certains travaux auprès du peloton des chars en réparations. J’en ai profité pour me faire tondre mais je suis revenu presque aussitôt. Dommage que nous n’habitions pas Rabat comme le sous-lieutenant qui couche sous ma tente et dont la femme habite Rabat. Il y va au moins trois fois par semaine plus le dimanche.

J’espère que vous êtes toutes les quatre en très bonne santé et que ton petit Jean-François est bien sage. As-tu reçu les meubles de Soarès ? As-tu aussi une réponse au sujet de la voiture ? Si non dis-le-moi vite pour que je cherche à en acheter une à Rabat. Toujours rien de Clifford ? Cela commence à devenir inquiétant. J’ai entendu parler de Philippe qui est par ici mais je ne l’ai jamais vu. Il n’est pas passé capitaine et je crois savoir qu’il n’y a eu que très peu de nominations cette fois-ci et cela me fait plaisir.

Une caresse à mes trois filles dont j’attends la première lettre. Au revoir petite chérie, je suis un peu pressé je vais faire porter ta lettre à la boîte par le vaguemestre car je n’aurai pas d’autres occasions ce matin.

Je t’embrasse bien bien affectueusement et je t’aime toujours bien beaucoup.

Ge

Mon cher petit poulet. Je suis ce soir bien tranquillement installé sous ma tente. Le vent ne souffle plus et une petite pluie fine tombe dehors mais sans trop me gêner. Car j’ai fait confectionner un épais plancher et cela est tout de même plus utile que de la terre mouillée et surtout moins froid. J’ai mis une petite table et un tabouret sous l’ampoule électrique qui fonctionne chaque soir jusqu’à 10 h et sous la main mon joli sous-main vert, étrennes de ma petite femme. Tu vois que je ne suis pas trop mal installé mais malheureusement depuis deux jours un lieutenant couche dans ma tente aussi : j’aurais bien préféré être seul mais cela n’est pas possible. Quand le soleil sera revenu tout à fait, tout ira bien. Aujourd’hui j’ai fait faire ma lessive par mon ordonnance et, si ce n’est pas repassé, je dois reconnaître que ce n’est pas trop mal lavé. Ce matin j’ai reçu ta lettre mise à la poste vendredi matin. Je l’aurais eue hier si cela n’avait pas été dimanche. Tu vois donc que dans le sens Safi-Temara cela va assez vite. Pour le sens inverse, je vais faire demain un essai. Cette lettre sera mise à la poste de Temara en même temps qu’un mot rapide (non numéroté) que j’enverrai par la voie militaire Tu me diras quelle est celle qui aura eu le prix de vitesse. Ensuite j’utiliserai la voie la plus rapide sauf si cela m’est parfois impossible et il ne faudra pas m’en vouloir. 

Ne te fatigue pas trop en faisant la queue au marché et envoie comme tu le dis ta fatma assez tôt pour que tu ne sois pas non servie par défaut de viande. Je suis content que tu puisses avoir 1L de lait tous les jours par l’arabe de Mme de Johannis. Moi je compte t’apporter un peu de riz pour te dépanner (déformation professionnelle, ce mot dépanner ! !) et aussi un peu de savon (1 kg ou 1 kg½ ). Je viendrai peut-être samedi prochain ou le suivant mais il ne m’est guère possible de le savoir avant le jeudi ou le vendredi. J’espère que Paulette ne souffre plus du ventre. Fais la voir au docteur au besoin et toi aussi mon petit chéri je souhaite que ton petit Jean (sans -) François ou Jean (avec -) François comme tu voudras ne te fait pas trop de misères. Je pense à Maurice la bringue qu’il a dû faire d’avoir une fille. Félicite ma Lulu d’avoir été la 1ère au catéchisme. Et les mentions ? Je compte avec plaisir sur une lettre d’elles chaque semaine et chacune à leur tour cela vaudra mieux. Puisque Jackie mange bien et qu’elle aime bien son « papa chéri » dis-lui que je lui apporterai un joli plumier quand j’irai à Safi. Je l’ai acheté après-midi à Rabat en allant voir mon peloton qui est installé là bas. On m’a enlevé ma Jeep pour la donner à une autre unité et maintenant je me sers de celle de mon capitaine, ce qui est moins intéressant. 

Au fait, je suis capitaine aussi, j’ai eu ce jour ma nomination officielle et je me suis fait mettre mon troisième galon un peu partout, même sur mon képi. Cela va me rapporter 750 francs de plus par mois et je vais en profiter pour porter ma délégation de solde de 2400 à 3000 francs Quant aux charges de famille elles continuent à être payées par l’Instruction publique, hélas ! Aujourd’hui ma promotion m’a également valu une invitation à déjeuner à la popote du chef d’État-Major et j’en étais très fier. Il doit me présenter au général Leclerc demain sans doute. Il y a eu très peu de nominations paraît-il mais j’ai cependant appris que Botheron avait été nommé Commandant ce qui m’a mis un peu en rogne. Maintenant, nous sommes deux capitaines dans l’escadron et cela a augmenté un peu mon autorité et ma liberté de manœuvre ce dont je ne me plains pas. Mais je crains qu’il y en ait un de trop et qu’un jour on me change. Enfin mektoub ! 

Quand je te dis que j’ai parfois le cafard, c’est sans doute de penser qu’un jour viendra obligatoirement, et peut-être bientôt, que je serai encore plus séparé de toi. En somme, je suis parfois pris entre ce double sentiment de vouloir te faire honneur, sinon plaisir, de te montrer que moi aussi je suis un homme, et celui de penser que j’aurais pu rester si tranquille près de vous tous. Mais j’en déduis toujours, et malgré ce que je vois autour de moi (à Marrakech surtout ou à Safi mais pas ici) qu’il vaut mieux céder au premier. Ce qui n’empêche pas de me demander aussi avec un peu d’angoisse ce que va durer cette séparation ! Enfin mon chéri, que vous soyez toutes en bonne santé et que tu m’aimes toujours bien beaucoup et cela sera toujours pour moi mon unique consolation et me fera attendre plus patiemment le retour à une vie plus normale pour tous. 

Je pense que depuis jeudi tu as eu des lettres de moi et que tu ne penses plus à me reprocher de ne pas t’écrire souvent. Je t’écris en moyenne tous les deux ou trois jours, plutôt trois que deux et quand je ne le fais pas, crois bien que c’est mon boulot qui m’en empêche. Le soir en général je n’ai que le désir de dormir dès 9 heures car on se lève tôt chaque jour et on bûche assez pour être las le soir. Mais pas de souci je t’aime toujours un peu plus et ça il faut que tu le mettes bien dans ta petite tête. Mon camp est installé à environ 200 m de la mer sur la route qui va de la plage à la route Casa-Rabat embranchement à Temara. Quand il fera soleil ce sera commode pour me baigner. 

Au revoir petite vonvon chérie je vais me coucher en relisant comme d’habitude tes lettres et m’endormir en pensant à toi. Une bise à chaque fille et pour toi mes plus affectueux baisers. Bonsoir poulet baisers, à tous 4½ du capitaine 

[en post scriptum : Pense à m’envoyer l’adresse de Clifford]

Ma petite chérie. J’ai été heureux hier de pouvoir te téléphoner un peu de Casablanca. Il me semblait m’être bien rapproché de toi et cela m’a fait plaisir. Je suis ennuyé cependant que tu souffres toujours un peu du ventre et si cela doit continuer il vaudrait mieux que tu ailles voir le docteur Méténier qui te soignera peut-être mieux que le docteur Ruelle. Si je puis venir à Safi un de ces dimanches je te préviendrai à temps, mais j’ai tellement de boulot que je ne sais si ce sera pour aussitôt que ce que je pensais. Il me tarde pourtant de te revoir et de vous embrasser toutes les quatre, car je commence à trouver que je suis bien seul et éloigné de vous et il m’arrive souvent d’avoir le cafard, de regretter même d’avoir tout fait pour partir. Mais comme moi tu sais ce qui m’avait fait décider de prendre cette voie et je ne puis trop le regretter. D’ailleurs n’est-ce pas te montrer que moi aussi j’ai voulu être un vrai homme que je suis là ?!

Hier je ne me suis guère arrêté à Casa. Parti le matin en jeep à 8 h ½, je suis arrivé vers 10 h et reparti vers 2 h après avoir dîné chez Lucien. De 10 h à midi j’ai couru de partout pour avoir du ravitaillement et grâce à Lucien je me suis assez bien débrouillé puisque j’ai pu commander 200 kg de lentilles, 20 kg de pâtes, 100 litres de pinard etc… Si je redescends à Casa un de ces jours je te téléphonerai encore. Je n’ai pas eu le temps de voir un seul magasin.

Ici j’ai un travail fou, m’occupant un peu de tout et étant dérangé toute la journée par les uns ou par les autres de cette unité compliquée, dans laquelle je suis. Quelquefois on travaille jusqu’à minuit ou 1 h du matin pour que les véhicules soient prêts le lendemain, et il paraît qu’en campagne il arrive souvent à ce genre d’unité de voyager le jour et de travailler la nuit.À ce compte je crois que le temps passera un peu plus vite et cela vaudra mieux.

Le plus malheureux c’est qu’aujourd’hui encore il pleut et les abris n’existent pour ainsi dire pas ici. Je suis en tenue de travail depuis aujourd’hui : souliers, leggings américains, combinaison et képi. Et je n’oublie pas ni le tricot ni les caleçons.

Je commence à m’habituer aussi à dormir dans mon petit lit de camp avec des couvertures en guise de draps et je me demande même si j’arriverais à bien dormir dans des draps… ou à pouvoir me réveiller quand j’irai voir mon petit poulet.

Le vaguemestre arrive et m’apporte deux lettres de toi. Je ne les lirai qu’après avoir envoyé ce mot car j’ai une occasion qui attend pour le porter à la poste de Temara. Celle du 1er mars que je vois sur le cachet de la poste de Safi n’a mis que deux jours pour me parvenir et je pense que pour l’autre sens cela devrait aller mieux.

Ce soir dans mon petit lit je vais me régaler avec les deux lettres de mon petit poulet car la première surtout est bien longue. Écris-moi toi aussi bien souvent tu me feras plaisir.

Je ne me souviens plus du numéro de ma dernière lettre et c’est pourquoi je mets 3.

J’ai demandé à un sous-officier de chez moi qui a des relations avec des Américains de me trouver un pot de crème pour toi et un thermomètre médical. J’espère aboutir mais il ne faut jurer de rien. Je t’écris aujourd’hui de mon bureau installé dans mon camion où je suis par hasard à peu près seul. N’as-tu pas encore de nouvelles de Clifford ? Moi je vais profiter du dimanche pour faire un mot à Maurice, aux Gabanelle et aux Bénais, et bien sûr à ma vonvon que je n’aime plus. Dis-moi si tes filles sont bien sages et travaillent bien en classe et embrasse-les bien pour leur papa. Au revoir petit poulet, dimanche je t’écrirai encore et en attendant je t’embrasse mille fois bien bien affectueusement. Maintenant je donne la lettre à porter et je vais lire les tiennes. Écris bien bien souvent, amitiés à Madame Videau, aux de Johannis et aux Ruelle. Encore une grosse caresse de ton,

Georges

Mon cher petit chéri. Mon bloc de papier est tout humide avec le temps mauvais qu’il fait depuis huit jours et il en est de même pour tout ce qui est sous ma tente, même moi. Décidément ça commence à devenir la barbe de faire du camping et vite le soleil. La nuit je me réveille dix fois et ma lampe électrique à la main, car on nous coupe la lumière à 10 h je cherche à consolider mes mâts qui penchent sous le vent ou à tendre mes ficelles. Mais dans mon lit je m’y suis assez habitué et je n’ai pas froid.

Ce matin on n’a pas eu de jus, car le vent de la nuit avait emporté la cuisine, et il a fallu jusqu’à 10 h pour la faire remettre d’aplomb. J’ai pas mal et toujours beaucoup de boulot ici car il faut que je m’occupe constamment de nos 200 bonshommes : nourriture, travail, propreté, gardes, marche, comptabilité etc… Cela me plaît dans l’ensemble mais ne ressemble en rien à ce que j’ai fait jusqu’à présent dans la vie militaire. Vivement la fin.

J’ai appris que Philippe était Lieutenant au Régiment du Tchad mais je ne l’ai pas vu. Chacun vit ici avec son unité et si tu penses que la Division s’étend sur plus de 50 km avec des intervalles entre tous parfois assez grands, tu comprendras bien qu’on puisse ne pas se rencontrer. Nous-mêmes on va se séparer en deux morceaux, dont un ira à Rabat peut-être, mais moi je reste avec le gros de notre troupe, c’est-à-dire ici.

Hier j’ai eu des visites. Après une heure de recherches et de demandes de renseignements de partout, Lucien, le mari d’Yvette et un type qui les conduisait sont venus me voir vers midi. J’ai pris aussitôt une jeep et on est allé manger à Rabat. Si tu avais vu la figure de Lucien au courant d’air dans la jeep, lui qui aime bien ses aises ! C’était marrant. Je suis rentré à 14 h au boulot.

Le mari d’Yvette est sympathique mais n’a qu’un désir : celui de reprendre une unité du genre de la mienne, car lui qui sort de St-Cyr et qui a 29 ans est avec des infirmiers…

Demain je vais le matin à Casa pour essayer d’obtenir des possibilités pour ravitailler un peu mieux nos soldats, car ici il est difficile de trouver tout ce qu’il faut. Je reviendrai sans doute au début de l’après-midi. Je me ferai d’ailleurs aider par Lucien pour obtenir un peu ce que je voudrais acheter. Demande toi aussi à Safi à M. Le Maire s’il ne pourrait pas débloquer en faveur de la 2e D.B. 50 ou 75 kilos de pâtes alimentaires et une caisse de sardines. Cela me donnerait l’occasion d’aller les chercher…

Enfin tu vois que je suis pas mal occupé. Mon rhume va peut-être un peu mieux mais j’aurais quand même besoin d’un petit vin chaud le soir et aussi de « ma bouillotte » dans mon lit.

À toi maintenant de vite me donner de tes nouvelles car je n’ai encore rien de toi et je commence à languir. Écris-moi vite : peut-être demain j’aurai quelque chose à mon retour de Casa. J’espère cependant que ton petit ventre ne te fait pas trop de misères et que ton moral reste bon. Il le faut bien mon petit chéri, et si séparé de toi, il me faut bien être sûr que la maison de Safi fonctionne normalement avec une petite Yvonne bien calme et bien sage, pour que je puisse supporter toutes mes petites misères, et j’en ai crois le bien.

Je m’arrête. Fais une grosse bise aux filles et dis-leur d’être bien sages et de bien travailler à l’école. Au revoir petite chérie, mille caresses de ton petit mari qui t’aime bien beaucoup et qui voudrait vite te revoir et t’embrasser.

Ge…

Petite chérie 

Encore une occasion qui m’est offerte de faire porter un mot et j’en profite. Pandelé s’en va demain matin à Safi pour revenir dans la nuit de dimanche à lundi. J’avais presque envie de faire comme lui mais je me suis fait violence pour être raisonnable et je reste. 

Je t’ai envoyé deux lettres par la poste que tu auras sans doute lundi et mardi. Mais moi je n’ai toujours rien de toi. C’est à n’y rien comprendre. Heureusement que le car arrive ce soir et que sans doute demain matin je trouverai une gentille lettre de mon petit poulet. C’est aujourd’hui moi qui ai le cafard. Je ne sais guère pourquoi mais je crois bien qu’il y a comme raisons le manque de nouvelles de ma petite femme, l’incertitude d’une mutation qui n’arrive pas et le désœuvrement dans lequel je me trouve depuis deux jours. 

Au début de cette semaine j’avais pas mal de travail et cela pouvait aller mais depuis deux jours je n’ai rien à faire et je m’ennuie énormément. Mais je sais que mes soucis ne sont rien à côté de ceux de mon petit chéri et je vais essayer d’être raisonnable quoique cela soit dur lorsque je suis si seul. Nous devions partir demain pour trois jours dans l’Atlas mais à cause des Arabes qui bougent et qui nous embêtent, cette sortie est remise à samedi prochain. Je t’en parle d’ailleurs dans une de mes lettres. 

Je n’irai donc pas te voir à la fin de cette semaine et il faudra attendre quelques jours de plus, ne m’en veux pas trop et toi, sois bien raisonnable pour faire plaisir à ton petit homme qui t’aime beaucoup. Tu serais une mignonne petite fille si tu pouvais remettre dimanche soir à Pandelé la petite valise bleue avec dedans un linge à toilette, une chemise militaire française et une paire de chaussettes. Cela me permettra d’attendre un peu avant d’aller à Safi. Merci d’avance petite Yvonne.

Comme tu me disais dimanche dernier, lave-moi aussi mes deux caleçons en toile car je prendrai l’habitude de les mettre au lieu de mes slips. Tu vois que je suis un mari obéissant ! Hier soir, j’ai mangé chez Lévesque des pigeons aux petits pois et aujourd’hui chez Mme Gabanelle du grondin à la mayonnaise. J’ai pris véritablement pension chez eux et je ne sais que faire pour leur rendre toutes leurs gentillesses : un de ces jours je leur paierai le cinéma si tu le veux bien.
Paulette travaille-t-elle mieux en classe? Je ne parle pas de Lulu qui est une petite fille bien raisonnable mais je serai tellement heureux que toutes les deux, malgré l’absence du papa, soient véritablement de bonnes élèves. Dis-moi quelle a été leur mention et veille bin qu’elles fassent correctement et à l’avance leurs devoirs à la maison. As-tu reçu du bois ? Si non, demande encore une fois à Pillot de couper quelques branches pour toi au moins s’il n’en a pas besoin. Il peut bien faire cela pour toi !

N’oublie pas que mardi je dois téléphoner et écris-moi bien souvent tu me feras plaisir. Moi je te ferai encore une lettre lundi matin pour te raconter mon dimanche. Il fait très lourd aujourd’hui et je crois bien qu’il va pleuvoir demain et que cela va empêcher mon petit chéri de prendre un peu le soleil avec ses filles. Donne-moi des nouvelles de madame Videau et de son Pierre. Le Jacquou a dû être heureuse de voir ce petit bébé ! Dis à mon petit coquin de Jackie de vite apprendre à lire et à écrire pour envoyer une lettre à son papa.

Un an aujourd’hui que je suis mobilisé ! Dans combien de temps pourra-t-on revivre normalement et si tranquillement ensemble ?

Au revoir ma petite Yvonne je t’embrasse bien bien affectueusement mais je préfèrerai t’avoir là au lieu de t’écrire.
Encore une bise. Ge

[dans la marge : Voilà la lettre retrouvée]