[en marge : tu penseras à moi dimanche où je serai de service toute la journée. Encore une grosse bise]

Ma chérie. Je viens de dîner au cercle des officiers, tout seul et bien tranquille et avant d’aller à mon boulot je viens bavarder un moment avec ma petite vonvon que je n’aime plus du tout, puisqu’elle m’a laissé dormir tout seul dans mon grand lit… Hier soir, retour sans grand incident sauf un bourricot qui a eu la mauvaise idée de recevoir au passage une bonne gifle du phare droit de l’auto sans grand mal d’ailleurs pour l’un et pour l’autre. Le propriétaire de l’animal nous a versé séance tenante 200 francs et avait l’air bien heureux de s’en tirer à si bon compte : c’est M. Gabanelle qui conduisait.

Arrivée à Marrakech vers 11 heures et au lit à peu près tout de suite avec mon sarouel qui n’a plus qu’une poche mais qui est très bien arrangé : il te restera toujours l’autre poche en réserve pour la prochaine fois… Ce matin je suis allé au travail comme d’habitude et tout s’est bien passé. Je suis donc bien heureux d’avoir pu vous ramener de cette façon et on tâchera de recommencer n’est-ce pas petit poulet ? Toujours rien de neuf pour moi et rien de prévu pour la visite du commandant Delage. Je prendrai donc ma permission de façon à être samedi 13 à Safi : comme convenu et sauf imprévu bien entendu. Comme nous l’avons décidé ensemble je vais recommencer à aller un peu plus souvent au mess et un peu moins chez Maurice et cela vaudra mieux je crois. Mme Gabanelle te remercie bien pour ton chocolat et trouve que tu l’as trop gâtée.

Et toi, as-tu passé une bonne nuit dans ta grande maison ? J’espère que tu seras contente, et les filles aussi, de vos trois jours passés à Marrakech malgré le mauvais temps ( il fait beau maintenant ! ! ! !) et tes petites misères. Je n’ai peut-être pas été très très gentil avec toi le premier jour. C’est parce que j’avais cru comprendre que tu étais allée voir le Docteur Ruelle pour le même motif qu’au printemps dernier. Il ne faut pas m’en vouloir ma petite Yvonne, tu sais bien que tout en voulant te faire plaisir je ne voudrais pas que tu recommences comme en juin. Mais je me suis trompé n’est-ce pas et je suis sûr que d’ici très bientôt tu iras bien mieux et que toi aussi tu auras retrouvé ton vrai joli sourire et que tu iras bien en aimant bien ton méchant petit mari qui ne sait souvent pas comment faire pour rendre heureuse cette petite femme blonde aux si jolis yeux et qu’il aime toujours un tout petit peu… Soigne-toi bien puisque ton Georgeau n’est pas là pour te faire des misères et chaque fois que tu le peux écris-moi bien longuement sans t’occuper du départ ou de la lenteur des courriers. Tes lettres me parviennent et sont bien lues tu peux le croire et c’est là l’essentiel. Raconte-moi bien tous les détails de ta vie quotidienne à Safi, ce que vous faites toutes les quatre, car j’aime bien le savoir pour vous suivre toujours et me sentir un peu avec vous de cette façon. Occupe-toi bien du travail d’école des trois filles et pour Paulette apprends-lui gentiment, comme une maman sait le faire, à être une jeune fille bien gentille qui a confiance en sa maman surtout. – Est ce que tu as installé tes tapis ? Raconte-moi aussi cela, tu me feras plaisir. Je vais m’occuper de la selle de M. Videau et un de ces jours j’irai voir le malade à l’hôpital mais sans aller dire bonjour à Madame Mathieu, de peur que sa grande beauté et sa pétulante jeunesse me tombent et me rendent complètement amoureux… (Pas mal dit hein petite fille ?). As-tu pensé à m’acheter un pot de moutarde ? Le lit de Jackie est toujours installé dans ma petite chambre et j’ai l’impression que ce soir vous serez toutes les deux là. Hélas, j’en connais un qui aura bien le cafard ce soir en venant se coucher…

Au revoir petite chérie, à samedi au téléphone. Je t’écrirai encore pour qu’à chaque départ du car une lettre parte de Marrakech. Toi aussi écris-moi souvent et pense bien à ton petit homme qui t’aime beaucoup et qui veut être bien aimé de sa petite femme chérie.

Une grosse bise bien sage.

Mon cher petit chéri. Voici donc ma première vraie lettre. Je t’écris du bureau du capitaine ou nous sommes cinq à nous partager les quatre chaises qu’il y a. C’est un camion américain aménagé en bureau avec tables, armoires, tiroirs dans tous les coins. Ce n’est pas mal mais nous sommes bien nombreux dedans et on manque plutôt d’aise dans cet engin. J’ai donc passé ma première nuit à la 2e DB mais je n’ai pas couché sous la tente. On m’a installé un lit de camp avec matelas pneumatique dans une automobile genre camionnette, sans draps mais avec trois ou quatre couvertures. J’aurais assez bien dormi si au milieu de la nuit le vent et la pluie ne m’avaient pas fait lever en vitesse. Je me suis arrangé une bâche tant bien que mal, ce qui n’a pas empêché que ce matin j’étais gelé et mouillé. Je me suis à peine rasé et ce soir je m’installerai un peu mieux mais toujours dans mon camion car on est en train de m’installer une grande tente avec l’électricité fournie par une auto et cela ne sera prêt que demain. Je m’y installerai ensuite une petite table et je serai au moins plus à l’aise pour t’écrire la prochaine fois. Pendant deux ou trois jours encore je serai logé à la belle fortune mais je crois que bientôt cela ira mieux et que j’aurai un certain confort dans ma vie de camping. Je n’ai pas de chance en ce début car il pleut sans arrêt et nous n’avons guère d’abris.

Heureusement que le boulot qui m’est confié me plaît. Je suis dans une compagnie, ou plutôt un escadron de réparations d’autos, de camions et de chars. C’est un véritable garage de plein air et tu rirais de me voir évoluer au milieu de tout cela. Après la guerre, je monterai un garage… Si Safi n’était pas si loin, seulement à Casa je pourrais aller te voir de temps à autre car je suis assez libre et j’ai une jeep à ma disposition avec laquelle je suis sorti déjà plusieurs fois et inutile de te dire avec quelle joie. Du point de vue militaire je suis très heureux d’être venu dans cette division, et je ne le regrette pas bien au contraire. Le boulot dont je suis chargé est à peu près le suivant : je dirige une section générale (secrétaires, cuisiniers, garde, hommes de corvée, etc…) et une section de transport comprenant des camions, des pick-up et quatre jeeps dont une évidemment à ma disposition.

Cela me change bien du travail que je faisais avant tu t’en doutes mais me plaît et s’il faisait beau tout irait bien. Au moment où je t’écris je sens des gouttes qui me tombent tout autour de moi et je ne sais ni où me mettre ni où me chauffer. Vivement le soleil… L’esprit que je trouve ici est absolument épatant, et me change terriblement et heureusement de celui qui existait à mon État-Major de Marrakech. Je n’ai pas encore vu mon général mais je compte aller me présenter à lui demain, si le temps le permet, car tout est disséminé sur plus de 50 km et ne ressemble en rien à une caserne. Je ne puis t’en dire davantage à cause de la censure qui ne doit pas toujours être indulgente.

Assez parlé de moi pour aujourd’hui. Et toi mon petit chéri que deviens tu ? Dis-moi bien comment va ton ventre et tout car je pense toujours bien à mon petit poulet que j’ai quittée dans son lit lundi matin. Ce n’était qu’avant hier et pourtant il me semble qu’il y a déjà fort longtemps que je suis parti  de Safi. Les filles n’auront pas eu de chance avec ce temps pour leurs vacances de mardi gras. Avez-vous mangé des crêpes ? Si tu reçois des nouvelles de Clifford, envoie-les-moi, tu me feras plaisir. J’ai commandé à Casa et grâce à Lucien, car il paraît qu’il n’y a plus de papier, deux agrandissements de ma photo et Elvire doit te les envoyer jeudi. Elle doit aussi essayer de me procurer du savon.

Les tapis Chichaoua valent 1200 francs le mètre carré mais le prix n’est paraît-il pas très fixe. As-tu eu une réponse pour ta voiture du petit Jean François sans trait d’union ?

Écris-moi vite vite et bien longuement petit poulet. Je m’arrête, je suis gelé et je serais fort étonné de ne pas attraper un bon rhume.

Mille grosses caresses de ton grand mari qui t’aime bien beaucoup
Ge

Lieutenant Blanchard
ER
SP 82.046
B.P.M. 6

Mon petit chéri. Un mot bien en vitesse comme promis. Je suis arrivé ici à 2 h 1/2, pire qu’un gazogène. Après être allé voir Lucien, où j’ai trouvé Yvette qui attend son mari ce soir je suis allé au P.C. du 6e R.T.S. où on m’a remis un superbe papier  daté d’aujourd’hui, pour me faire partir demain à 8 h (CTM) à Temara 2e D.B. Là seulement je te donnerai ma nouvelle adresse. Mon Colonel d’ici m’a reçu avec un grand sourire en me disant que j’aurais dû rester 8 jours de plus à Safi. Si j’avais su, moi qui avais peur d’être aux arrêts.
Demain matin je serai en tout cas fixé sur mon sort. Il est 6 h 1/2 on va dîner ne m’en veux pas de ce petit mot trop court  je ne suis pas à mon aise pour t’écrire…
Demain soir sans doute cela me sera plus facile

Au revoir petite Yvonne, bon courage en tout.

Grosse bise

Ma chère petite chérie. Je n’ai rien eu de toi ce matin mais suis sûr que demain je serai gâté par une gentille lettre de toi que j’attends avec certitude. Je ne sais pas si demain je vais pouvoir te téléphoner car j’attends la visite du Cdt Delaye dans la matinée et j’ignore si je pourrai être libre. Il ne faudra pas m’en vouloir et je le ferai si je puis être libre un moment.

Samedi matin nous partons faire notre randonnée en montagne. Nous serons samedi soir au Tizi n’Test, dimanche soir à Ouarzazate et lundi soir à Marrakech. Mardi matin je partirai avec la camionnette du poisson pour Safi où j’attendrai le commandant Delaye qui passe là-bas mercredi. Lévesque viendra me rejoindre mercredi matin à safi et nous partirons tous ensemble à Mogador, Agadir et Taroudant.

Il se pourrait toutefois que je ne puisse venir mardi mais seulement mercredi. Cela m’ennuierait d’ailleurs car on doit repartir mercredi soir pour Mogador mais je compte bien m’arranger pour être à Safi mardi matin ou plutôt comme l’autre jour dans l’après midi vers 5 heures. A cause de tous mes déplacements je ne pourrai sans doute pas te prévenir par téléphone. Mais attends toi à me voir venir mardi après midi ou au plus tard mercredi matin. Cela me fera toujours passer 8 jours de sortie et j’aime autant cela tu n’en doutes pas toi qui sais que j’aime bien avoir la bougeotte. Delaye voulait même nous emmener demain à l’Oukaïmeden mais je ne crois pas que cela soit possible à cause de notre départ de samedi matin, et je dois d’ailleurs lui téléphoner ce soir à ce sujet.

Pour moi toujours rien de nouveau sauf la lettre que je te joins et qui prouve que ma mutation est en cours sans rien de plus. Et toi que racontes tu mon petit poulet ? Est ce que ton ventre ou tes démangeaisons ne t’embêtent pas trop en ce moment il n’y a que quelques jours que j’étais à Safi et pourtant il me semble qu’il y a un siècle que je ne t’ai vue. Je n’oublierai pas de t’apporter ma crème pour la peau et le petit salé que je t’ai acheté et qui sèche chez les Gabanelle. Je viens d’être de service deux jours et 2 nuits de suite sans heureusement être trop dérangé. Hier soir on est allé au ciné voir jouer « la femme que j’ai tant aimée » avec Arletty, Noël Noël J. Tissier Barroux etc… c’était bien marrant  et si on le joue à Safi n’oublie pas d’aller le voir car cela vaut vraiment la peine. Lévesque m’avait remplacé à l’État-Major de 8h à 11h du soir car c’était le dernier jour où l’on jouait ce film.

Aujourd’hui j’aurai un gros travail à faire d’autant plus que je veux être libre de tous soucis « professionnels » d’ici demain à cause de nos randonnées. Je préfèrerais faire cette grande balade tout de même avec mon petit poulet, seuls dans notre auto. Espérons quand même que ce temps là reviendra bientôt et qu’on pourra vivre dans de meilleures conditions que maintenant, sans jamais plus se séparer, même pas pour huit jours comme on faisait avant la guerre…

Je viens d’avoir Delaye au téléphone il n’arrive que demain vers midi. Je pourrais par conséquent  te téléphoner et j’en suis content car j’ai hâte d’avoir des nouvelles de vous tous et surtout de mon petit poulet.

As tu revu madame Videau depuis son départ et avez vous dîné chez elle? A t elle eu des nouvelles de son mari ? Si non je crois qu’elle peut se faire une certitude qu’il est parti en Italie avec les autres.

Dis moi aussi si les filles ont bien travaillé cette semaine et pour une fois je te demande de ne plus m’écrire d’ici quelques jours puis je serai absent jusqu’au 12 et sans doute de service le dimanche 13 février hélas ce qui m’empêchera d’aller te voir une fois de plus.

Au revoir petite Yvonne embrasse bien les filles pour leur papa et pour toi ma meilleure caresse ton Georges qui t’aime bien beaucoup.

A demain au téléphone

Ma petite chérie. Tu as dû trouver ta maison vide bien après le départ de madame Videau et le mien. Profites-en pour te reposer malgré ton travail et être bien calme malgré tes soucis? J’ai été un peu ennuyé d’apprendre que tu avais eu un peu de fièvre hier matin. Si ton ventre t’ennuie trop va vite voir le docteur Méténier. D’ailleurs il y a bien à peu près un mois de passé depuis que tu l’avais vu et tu ferais bien d’y retourner le plus tôt possible. Dis moi ce qu’il t’a dit dans ta prochaine lettre et fais bien tout ce qu’il te conseille car une gentille petite femme comme toi ne devrait plus avoir de misères.

Hier au car j’ai eu une très bonne place à côté du chauffeur et le voyage s’est passé très rapidement jusqu’à Marrakech puisqu’on était ici à 5h. Le car rempli d’Arabes j’étais le seul français. Bien entendu mon absence lundi a passé inaperçue et Lévesque a su me remplacer au moment où l’on avait besoin de moi et où l’on me cherchait. J’ai soupé hier chez Gabanelle et aujourd’hui à midi encore. Ils m’ont demandé de tes nouvelles et sont toujours très chics.

Pendant mon absence Delaye a téléphoné au capitaine Bothero pour lui dire que ma mutation avait été signée à Rabat et envoyée à Alger pour approbation. D’après lui elle ne saurait guère tarder maintenant et en tout cas, elle est absolument sûre. Je te préviendrai dès que je saurais qq chose.

Vendredi Delaye vient ici pour monter à l’Oukaïmeden. Il m’emmènera certainement avec lui en montagne et je prendrai ma capote américaine, mes culottes et mes bottes pour ne pas avoir froid. Le retour se fera le lendemain soir. Si je ne te téléphone pas vendredi matin, c’est que je serai déjà parti et je te téléphonerai lundi prochain à la place, à moins qu’il y ait qq chose de nouveau d’ici là.

Je suis de service souvent cette semaine : aujourd’hui demain mercredi et dimanche toute la journée. Je ne pourrai donc pas aller te voir samedi et il ne faudra pas m’en vouloir car moi je n’ai qu’une envie, celle de te voir le plus souvent possible car il n’y a que chez moi auprès de ma petite femme, que je me trouve bien.

Pense à Jackie si elle a été mignonne avec son papa : fais-lui une grosse bise pour moi et rappelle lui qu’elle m’a promis de bien manger sa soupe. Hier soir j’ai acheté un cadeau pour Jean-Pierre. J’ai trouvé une montre bracelet américaine pour 950F achetée à un arabe après de nombreux marchandages. Je lui ai fait choisir entre celle là et la mienne et c’est la mienne qu’il a préférée parce qu’elle était plus petite. Comme moi je préférais l’autre tout allait pour le mieux j’en ai fait un grand heureux. Ses parents du contre-coup ont été ravis et ne savaient comment me remercier. Quant à moi je suis doublement heureux de cela car cela m’a permis d’avoir une montre neuve et de rendre un peu les gentillesses qu’ils nous font, surtout à moi, depuis le mois de novembre. Ai-je bien fait, petit poulet? je crois d’ailleurs que je lui ai encore plus fait plaisir qu’avec un stylo, et je saurai toujours en trouver un s’il le faut et si mon séjour dure encore quelque temps ici.

Mme Gabanelle va te chercher du petit salé demain et le salera pour le conserver avant que je puisse te l’apporter. J’ai trouvé pas mal de travail à faire et cela me plaît car je suis sûr au moins d’être occupé cette semaine. Ton réchaud marche-t-il toujours ? Fais boucher le trou près du garage dès que possible car s’il pleut cela n’arrangera pas les choses. Pense aussi à me faire laver mes 2 caleçons. Pense bien à ton petit homme qui t’aime beaucoup et écris moi souvent si tu veux me faire plaisir. Dès que je le pourrai je viendrai faire un tour à Safi mais je te préciserai par un coup de téléphone. Essaie de remplir un peu ton poulailler à cause de la fermeture des boucheries : tu as dans une valise une vieille culotte en toile de moi, celle qui venait de ton frère je crois, que tu pourrais utiliser.

Au revoir mon petit poulet. Embrasse bien les trois filles bien mignonnes et donne moi vite de tes nouvelles. Je t’embrasse bien bien affectueusement et bien gentiment, comme je t’aime.

Ma petite chérie. 

Ce matin, j’ai reçu ta bien petite lettre que j’attendais avec impatience. Tu me dis que lorsque tu es seule, tu peux écrire plus facilement et je ne t’en veux pas trop de la brièveté de ta lettre mais si tu savais comme j’attends tes lettres avec impatience et comme je suis malheureux sans toi. Il n’y a que tes lettres qui me rattachent à mon poulet et à ma petite famille, qui sont tout pour moi. Aussi vois-tu pour me faire plaisir, à moi qui t’aime tant, écris-moi souvent et le plus longuement possible. Et surtout ne m’en veux pas de te dire cela ; si tu n’étais pas pour moi mon petit poulet je ne t’écrirais pas ainsi. Entendu et fais-moi une bise et un sourire pour me pardonner. 

Tu recevras cette lettre lundi matin, sans doute quand je serai sur le retour de ma randonnée. Et au sujet de cette sortie, il faut que je te dise que ce n’est pas moi qui ai eu le loisir de choisir la date car tu peux bien croire que j’aurais préféré aller à Safi après demain samedi. Mais cette virée est organisée par le capitaine chef du 3e Bureau de la Division et il n’y a pas eu possibilité de modifier la date. J’aurais aimé davantage que cette sortie se fasse en semaine afin de pouvoir disposer de mon dimanche et malheureusement cela m’a été impossible. Remarque que je suis heureux de faire cette tournée car cela me permettra d’aller dans des coins que je ne connais pas, en particulier Ouarzazate et le Tichka. Comprends-moi et ne m’en veux pas trop. 

Mais à la place samedi prochain je partirai à Safi avec le car pour revenir le lundi après-midi et tu peux croire que mon impatience est grande d’aller te voir surtout pour te montrer que ton Georges est toujours bien gentil avec sa vonvon. Si c’est possible même je demanderai une petite permission, ne comptant pas pour la permission de détente de façon à passer du jeudi au lundi à Safi. Je te dirai ça mardi au téléphone puisque demain je ne t’appellerai pas à cause des huiles qui pourraient être dans le bureau de Pillot. 

Tu as bien fait d’aller au cinéma hier soir et cela me fait sincèrement plaisir. Je te demande seulement d’y aller toujours avec des gens sympas comme les Dupré et de rester avec eux et dans ces conditions tu devrais leur demander d’y aller très souvent avec eux, tous les mercredis si tu veux car je t’aime trop pour que tu sois privée d’un plaisir que tu aimes bien. Ce soir moi aussi je vais au cinéma mais sans grande envie puisque tu n’es pas avec moi. Seulement c’est moi qui l’offre aux Gabanelle pour essayer de leur rendre un tout petit peu de leurs gentillesses pour moi. On va voir jouer La fille que j’ai aimée avec Arletty c’est d’ailleurs cela qui nous a décidés car on n’est pas très amateurs de ciné ensemble. 

Si je reste encore quelque temps ici, tu viendras me voir avec Jackie un de ces dimanches et on ira ensemble. Ce matin j’ai reçu un coup de téléphone de Rabat : on me demande de prendre patience en me disant que ma mutation ne tardera pas et je fais comme tu me le demandes : j’attends. Malheureusement je n’ai presque plus rien à faire, Lévesque faisant tout le boulot, et je m’ennuie davantage d’être séparé de toi. A partir du 1er février la subdivision est supprimée et je dépendrai directement de la Division, peut-être cela me permettra-t-il d’être encore plus libre. M. Dime a dû t’apporter mon petit paquet et ma lettre. Lui as-tu donné une petite lettre pour ton Georges malheureux sans sa femme ? Si oui je la retrouverai lundi soir au retour de notre sortie. 

Mardi à mercredi je serai de permanence à l’État Major, tu penseras à moi. Et puis je préparerai vite ma visite à Safi qui me tient plus à cœur que n’importe quoi. Ne te l’ai-je pas suffisamment prouvé pour que tu n’en doutes plus, petite chérie? Dans ta lettre, tu me dis que madame Videau doit rentrer chez elle ces jours-ci. J’aurais préféré que vous restiez ensemble mais vous seules comprenez mieux que nous ce que vous avez à faire et je sais bien que tout ce que tu fais est bien fait pour ton petit homme — 

Quelle a été la mention de Paulette cette semaine ? Je ne parle pas de Lulu qui a l’air de bien vouloir marcher et du Jackou qui j’en suis sûr est une bonne petite élève. Fais-leur à chacune une bien grosse bise de leur papa qui les aime bien et qui les veut bien sages. 

Yves ne me donne pas souvent, ni à toi, de ses nouvelles. Je sais cependant qu’ils quittent Mogador le 10 février et je ne crois pas qu’on leur fasse choisir les régiments où ils voudraient servir. Claudia est toujours au lit. Madame Gabanelle vient de leur trouver une fatma, mais sauront-ils la garder ? Au point de vue travail, il ne fait que des petits pâtés pour un charcutier et cela lui permet de gagner tout de même quelques sous. Heureusement qu’ils ne sont pas dans la misère comme il y a quelques années. 

Au revoir mon petit chéri, sois toujours bien raisonnable malgré tes misères et surtout n’oublie pas que ton mari, malgré ses défauts, t’aime beaucoup. Ne lui en veux pas trop pour les misères qu’il te fait. Je t’embrasse mille fois bien bien affectueusement et même un peu plus si tu me le permets, je t’aime et je pense à toi toujours. 

Ma petite chérie. 

Avant hier j’étais heureux de pouvoir te faire porter un mot par Pandelé qui allait à Safi hier avec la camionnette du poisson. Mais celle-ci n’ayant pu partir, Pandelé m’a rendu ce matin ma lettre et je te l’envoie quand même. 

Grande joie ce matin pour moi : j’ai reçu ta bien gentille lettre de mercredi dernier et ton petit mot de samedi avec la lettre du cousin (!) comme tu dis… Si tu savais comme ta petite lettre m’a fait plaisir. Je suis si content de savoir que tu veux être raisonnable. Et tu verras si je ne saurais pas te rendre ta gentillesse car je t’aime trop pour te voir avec de la peine. Oh je sais bien que ce ne sera pas toujours rose pour toi car il est évident que le moment n’est pas très bien choisi, mais peut-on faire autrement ? Comme tu le dis aussi, tu verras que je saurais te redonner du courage et de la patience. D’abord je ne prends plus de permission avant l’été prochain et je suis sûr que quoi qu’il arrive je m’arrangerai pour être à Safi en permission au moment où tu auras besoin de ton petit mari. Il le faut bien puisque tu veux être « bichonnée » par un petit mari qui ne t’aime plus… 

J’ai confiance en ma bonne étoile et en somme je suis sûr d’avance que tu ne regretteras rien et que même tu seras contente d’avoir fait plaisir à ce méchant Georges, qui est si exigeant envers son petit poulet. Et puisque je suis quand même bien gâté par ma vonvon j’ai un petit cadeau à te demander. Tu sais que j’ai bien envie d’un stylo. Or je viens d’en trouver un à acheter. C’est un stylo américain au poil et il ne coûte que… 600F. Mais tu sais il est bien joli et sa plume en or me permettra d’écrire tout un tas de jolies choses à celle que j’aime bien. Me donnes-tu la permission, ce sera mon cadeau d’anniversaire ?… 

Je suis tellement sûr que tu me diras « oui » que je… l’ai déjà acheté et que c’est de lui dont je me sers en ce moment. Qu’est-ce que je vais prendre ??! 

Je suis content qu’on t’ait apporté un peu de bois car au moins tu ne te gèleras plus. Mais il ne faut pas trop l’économiser pour cela et dans ce but vite commandes-en encore. Il fait à nouveau froid ici mais je me suis acclimaté et n’ai pas besoin d’emprunter une couverture aux Gabanelle. Mes démangeaisons m’ont repris et mon bras gauche en particulier m’énerve beaucoup mais il faudra bien que cela passe. 

Hier dimanche j’ai passé la journée évidemment avec les Gabanelle. On n’a pas bougé de chez eux et on a joué, M Gabanelle et moi, au ballon dans la rue. On avait l’air intelligent et bien entendu mon Colonel m’a vu et m’a dit ce matin que j’avais raison de rester jeune… Aujourd’hui ils m’ont fait manger un coq au riz. On a mal aux bras tous les deux. En ce moment je n’ai rien à faire et je t’écris de mon bureau pendant que mon ami Both.. raconte des histoires aux dactylos. Après j’irai au coiffeur et je relirai encore une fois (ce sera la 3è) ta lettre dans ma chambre. Écris-moi bien souvent tu me feras plaisir. 

Samedi je m’en vais en montagne comme je te l’ai dit et on ne rentrera que lundi soir. J’en suis heureux car je m’ennuie ici et heureusement pourtant que les Gabanelle, sont si gentils pour moi. Je vais aussi écrire au cousin (!) et répondre à la demande de l’Echo du Maroc. Félicite Lulu de sa mention Bien et dis à Paulette que je serais bien content si elle aussi avait une mention semblable un peu plus souvent. Amitiés à Mme Videau et une grosse caresse à mon petit Jackou. Qu’avez vous fait tous hier dimanche? 

A demain matin au téléphone. Toujours rien de nouveau pour moi et je commence à en prendre mon parti. Au revoir petit poulet. J’espère que tu auras ma lettre jeudi matin. Je t’écrirai encore mercredi sans doute. Sois bien raisonnable toujours et pense bien à moi qui t’aime beaucoup. Je t’embrasse bien bien affectueusement.

[en marge : il me tarde d’aller te voir je te promets à l’avance d’être bien gentil. Une grosse bise] 

[je ne retrouve plus la lettre que j’avais donnée à Pandelé. J’ai dû la laisser dans ma chambre. Je te l’enverrai ce soir dans une autre enveloppe. Bises.]

Mon cher petit chéri. 

Je suis un peu déçu ce soir. Après t’avoir parlé au téléphone ce matin j’attendais une lettre de ma petite femme et contrairement à ce qui se passait d’habitude je ne l’ai pas eue ce matin, ni ce soir. Cela doit encore être un coup de dame censure et j’espère bien que demain matin j’aurai le grand plaisir de lire ta lettre.

Ecris-moi souvent petit poulet car vrai, je languis ici et d’autant plus que je suis toujours dans une attente bête, n’ayant guère de goût à mon boulot en ce moment, et que veux-tu qui me tienne mieux compagnie qu’une lettre de la petite femme que j’aime bien, surtout si elle me permet de la suivre, ainsi que les petites, dans les détails de sa vie bien calme à Safi. 

Je voudrais aussi vite savoir si ton moral est meilleur et si malgré les soucis que je comprends très bien, tu prends ton état en patience, puisqu’il ne peut pas y avoir moyen de faire autrement et puisque ton mari qui t’aime bien veut te voir calme et sans gros ennuis. Ne le feras-tu pas pour me faire plaisir? Si pas vrai mon joli petit chéri ? Dis-le moi vite dans une lettre et prouve-le moi lorsque je viendrais te voir. Je n’ai toujours rien reçu concernant ma mutation et je commence à me demander si elle finira par venir. Mais comme je te l’ai dit, et pour toi seule, je ne ferai rien de plus pour la hâter. Si elle ne vient pas tant pis j’aurai au moins le plaisir, et toi aussi, de rester plus près de toi et de pouvoir plus facilement te rejoindre lorsque ce sera nécessaire. Et si je pars je te chercherai moi-même une femme européenne, tant pis pour la dépense, qui t’aidera le mieux possible et te sera d’un bien grand secours pour toi et pour les gosses si le besoin s’en fait sentir. 

Ne te souviens-tu pas, petit poulet, lorsque tu étais à l’hôpital à Méknes pendant 21 jours et moi à Ifrane avec les deux filles si petites ? Grâce à Madame Souquet on avait pu s’arranger cependant et on pourra bien faire de même cette année si vraiment il en est besoin. Donc un peu de courage petite Vonvon…. J’ai cherché aujourd’hui l’amie de Mme Videau, Madame Maltere. Elle est absolument inconnue à l’État-Major et je ne sais guère où la trouver. Comment va Madame Videau maintenant, et le Pierre Videau devient-il déjà un grand garçon? Je pense que les filles sont allées le voir et qu’elles ont dû être heureuses.

Tâchez de vous arranger pour le baptiser un jour que son père et moi aussi si c’est possible serons là. Je ne suis pas le parrain mais en tant que « mari de la marraine » j’en serais bien heureux. Dans la lettre que je t’ai envoyée mercredi, je te disais que nous devions aller en montagne ces jours-ci, mais pour certaines raisons que je ne puis dire par lettre cette sortie est en principe remise à samedi prochain 29 janvier. Je ne pourrai donc pas aller te voir dimanche prochain comme je l’espérais bien malgré les difficultés dues au manque de bagnole mais il sera sûr pour le samedi suivant, c’est-à-dire le premier samedi de février, à moins que je puisse avoir une occasion plus tôt. D’ici là écris-moi souvent tu me feras bien bien plaisir et surtout n’oublie pas de me raconter même tes peines car je t’aime trop pour qu’il en soit autrement. 

Ce soir je suis invité à dîner chez Lévesque. Les Gabanelle sont toujours très chics avec moi. Ils ont mis de côté du café et un peu de savon pour toi que je t’apporterai à la première occasion. As-tu besoin d’autre chose? Claudia m’a rendu aussi la ceinture que tu m’as demandée. Claudia ne va pas très fort en ce moment. Le docteur lui a formellement interdit de quitter le lit à cause des risques pour son cœur et Maurice s’occupe des gosses et de la cuisine car bien entendu ils n’ont pas de fatma au moment où il leur en faudrait tant une. Mais inutile d’ajouter que Madame Gabanelle est très chic avec eux et a bien entendu en oubliant qu’il n’en a pas toujours été de même de l’autre côté. 

Maurice a reçu ces jours-ci une carte de Taza, de Lucien, qui d’après ce que tu m’as dit au téléphone ce matin avait dû aller voir son cousin le mari d’Yvette. Est-ce que je t’ai dit que j’avais envoyé une longue lettre à Clifford? Garde-moi les lettres que tu reçois mais à part les miennes tu ne dois pas en avoir beaucoup surtout si les Bénais t’oublient aussi un peu. Hier soir, on a fait un bridge chez les Gabanelle. Lui a gagné 0F75 et bien entendu il en était très fier et m’a prié de te dire qu’il était devenu un as, hum ! hum ! 

Au revoir petit poulet, comme je préférerais être près de toi ! Je pense bien souvent à toi va et je te répète encore que je t’aime beaucoup et toujours peut-être un peu plus. Embrasse bien les filles pour moi, surveille bien le travail de ta grande Paulette. 

Mille caresses bien affectueuses de ton petit mari

Mon cher petit poulet. 

Je suis de permanence aujourd’hui et puisque je suis un peu au calme, j’en profite pour venir bavarder avec toi. Tu as dû recevoir la lettre que je t’ai fait porter par Madame Tixier : ne faut-il pas profiter de toutes les occasions pour giberner avec sa petite femme qu’on aime bien un tout petit peu. Moi aussi j’espère recevoir bientôt de tes nouvelles, mais attention les jours de départ des cars ont paraît-il été changés et tu ferais bien de te renseigner à ce sujet car je n’ai pu avoir le renseignement ici aujourd’hui. Et n’oublie pas que je dois te téléphoner vendredi matin… 

Je viens d’envoyer une grande lettre à l’ami Clifford où je lui parle de nous tous, de sa blessure et de la joie que nous avons eue en recevant la lettre et les cartes de nouvel an d’Amérique. Pense toi aussi à faire une longue lettre à sa cousine et dis-lui qu’après la guerre et dès qu’on le pourra, on ira les voir à Worcester, Inch Allah ! Je t’ai acheté un petit agenda pour tes comptes puisque tu préfères garder l’autre comme papier à lettre, et aussi un dictionnaire English-French et Français-anglais pour Paulette qui je l’espère travaillera de mieux en mieux à l’école pour faire plaisir à son papa et à sa maman qui l’aiment bien Toujours rien de nouveau pour moi ici : je prends mon mal en patience et je fais le mort. 

Cette semaine j’ai heureusement un peu de travail et je préfère qu’il en soit ainsi. Nous venons de projeter avec un capitaine du 3e Bureau, le lieutenant Lévesque et moi une grande tournée de trois jours pour rechercher des emplacements pour camps d’IPM. Nous partirons sans doute dimanche matin pour revenir mardi soir et nous irons à Aliouine, Tizi N’ Test, Taroudant, Ouarzazate et Taliouine. Cela nous fera une agréable sortie et je crois que c’est inutile de dire que c’est moi qui ai poussé à la roue pour que cette sortie se fasse le plus tôt possible, afin que j’en profite avant mon départ. Que cela surtout ne t’empêche pas de m’écrire car mon plus grand bonheur sera de trouver des lettres de ma petite Vonvon à mon retour.

Depuis lundi j’ai toujours mangé chez les Gabanelle et je crois bien que cela va continuer. M. Gabanelle te remercie bien de la cuillère à café mais me prie de te dire qu’il lui manque encore une fourchette et une grande cuillère, ce qui est une blague bien entendu. Les Maurice toujours les mêmes mais les apparences sont sauves… Pense, tu seras gentille, à me nettoyer et à coudre ma veste de drap, au cas où mon passage à Safi serait trop rapide. Merci d’avance et excuse-moi de te donner toujours du travail : je suis un méchant mari. 

As-tu reçu du bois ? Ici il n’y en a plus du tout et il faut la carte maintenant pour en acheter. Si tu ne l’as pas encore, secoue un peu ta bonne femme et au besoin parles-en à M. de Johannis pour que tu ne sois pas trop en panne dans ta grande maison surtout avec tes trois filles et la petite frileuse que tu es. Comment va Mme Videau ? Et le Pierre Videau ? Tâche de la garder quelque temps encore avec toi. Cela ne pourra que lui faire plaisir et te distraira en même temps. Donne-moi aussi exactement de tes nouvelles sans me dire que tu vas parfaitement bien si ce n’est pas vrai. Soigne ton rhume par de bons vins chauds si tu tousses encore et fais bien tout ce que t’a dit le médecin pour toi. Et surtout n’oublie pas ce que je t’ai dit hier dans ma lettre : je veux que ton moral soit le meilleur possible et tu es une petite femme trop gentille pour ne pas vouloir faire plaisir à ton Georges.

Ce soir dans la chambre de l’officier de service, si je ne suis pas trop dérangé par des télégrammes, j’écouterai un peu Radio Toulouse pour entendre les mêmes airs que tu écouteras certainement. Inutile d’ajouter que je penserai bien à toi. Dans un moment je vais quitter ma permanence pour aller souper chez les Gabanelle mais tu peux être sûre que je préférerais de beaucoup manger avec toi et les trois petites la bonne cuisine que tu nous fais… même dans la cuisine… et même si elle est trop salée… 

Quel homme je deviens en fréquentant le mari épouvantable qu’est M. Gabanelle, n’est-ce pas petite Yvonne? N’oublie pas si on joue un film qui te plaise d’aller le voir mais fai- toi accompagner tu seras bien mignonne. Et surtout ne languis pas trop. Tu verras que notre séparation sera malgré tout de courte durée et qu’après je te donnerai tout le bonheur qu’il me sera possible de te donner, sans jamais te faire la moindre misère, car tu es bien trop gentille et je n’aime pas te voir triste ou pleurer. 

Au revoir mon petit chéri je t’aime toujours bien beaucoup et je crois bien que ce n’est pas encore que je me déciderai à divorcer. Je t’embrasse bien bien affectueusement. 

Une caresse aux filles et deux au Jacquou. 

ill… on illon maillon !.. ill… a illa maille…

Mon petit chéri. 

J’ai vu ce matin madame Tixier qui s’en va à Safi demain et ce soir je dois lui remettre un mot pour toi. Tu vois que je profite de toutes les occasions. Comment vas-tu depuis hier ? 

Tu sais petite Yvonne que je veux que tu sois, malgré tes soucis que je comprends et qui me peinent au fond aussi, contente quand même. Je sais les mauvais moments que tu auras à passer, et je comprends très bien que tu ne sois pas heureuse à certains moments. Et pourtant vois-tu il est des choses contre lesquelles on ne peut rien et qu’il vaut mieux encore les prendre comme elles sont. Je ne parle pas du plaisir que je pourrais avoir et je sais que tu m’aimes assez pour le comprendre, mais il s’agit de toi en l’espèce et de toi seule qui m’occupe plus que tout au monde et je ne veux pas que tu sois malheureuse. Peut-être qu’après tout, il vaut mieux qu’il en soit ainsi et tu verras que quelques mois seront vite passés. Quant aux difficultés à venir, je suis sûr que tout marchera bien quand même et je voudrais tant que tu partages un peu mon optimisme à ce sujet. 

En ce moment et par suite de la guerre qui nous sépare nous ne pouvons profiter l’un et l’autre, de la vie en commun. Ne vaut-il pas mieux en profiter, ne serait-ce que parce qu’il en est ainsi, de cette séparation pour me donner ce fils que j’ai toujours souhaité et que tu ne peux plus me refuser. Transforme donc ta peine en une confiance sereine et oublie tes soucis pour ne penser qu’à toi et à nos petites que l’un et l’autre nous aimons tant. Tu verras qu’après la guerre — et ce sera bientôt — nous pourrons l’un et l’autre et ensemble, repartir pour une agréable vie qui, excluant sans doute les fougues de la jeunesse, sera tout de même des plus agréables. Quant à moi je te promets bien d’être et de devenir s’il le faut un bon petit mari dont le seul souci sera de rendre heureuse sa petite femme que j’ai toujours bien aimée. 

Du courage petit poulet et surtout plus de gros soucis comme celui que tu m’as montré dimanche et que je ne veux plus revoir, malgré toute la joie que j’ai eue de t’avoir longuement sur mes genoux. Un homme est certes un personnage bien compliqué mais il est bien difficile de se faire autrement que ce que l’on est et je te demande de me pardonner de tout ton petit cœur des peines que j’ai pu involontairement te causer. Dis-moi donc dans ta lettre de jeudi que tu me pardonnes et je serais heureux. Dis-moi aussi que tu deviens raisonnable au sujet de ce qui t’arrive et je serais si heureux, et je suis sûr que toi aussi tu seras plus heureuse car malgré tout il faut que tu le sois. 

J’ai fait hier un bon retour et bien entendu mon absence a été complètement inaperçue. Je recommencerai à l’occasion. Ce matin j’ai téléphoné à Delage : ma demande est enfin arrivée à Rabat et on n’attend plus que l’avis du Général Leclerc. Cela ne tardera plus sans doute, mais, pour toi petite vonvon, je ne ferai rien maintenant pour changer mon sort persuadé que je serais consolé si je peux rester au Maroc avec la possibilité de te voir le plus souvent possible sans jamais te faire des misères, je te, je te le promets bien mon petit chéri. 

Les Gabanelle m’ont reçu aussi gentiment que d’habitude. À midi j’ai mangé chez eux des coquilles de poisson et des pigeons. Je leur ai offert de payer mes repas, mais qu’est-ce que j’ai pris !! M. Gabanelle me prie de te dire qu’il joue mieux que toi au bridge puisqu’il n’a jamais perdu 13F50 en une partie comme toi chez les Ruelle… Ils ont l’intention si tout va bien chez toi, de prendre ensemble huit jours de perm à Safi au mois d’août et je leur ai dit que j’en serais très heureux. Ils vont s’occuper de t’avoir, pour mon prochain départ à Safi, un peu de café, un peu de lard, des allumettes et peut-être du savon. Tu vois comme ils sont gentils ! Écris-moi une gentille lettre mercredi et dis-moi tout ce que tu as sur le cœur pour que j’essaie de te consoler et de t’encourager car je ne veux plus que tes jolis yeux pleurent comme dimanche. 

Au revoir mon petit chéri, à vendredi au téléphone, écris-moi vite et sois bien raisonnable. Une grosse bise aux filles et pour toi une bien affectueuse caresse de ton petit mari.