Mon cher petit chéri. Je suis à Oran depuis hier soir 19 h et je t’écris de ma chambre d’hôtel de cette ville que je n’aime pas. Je suis parti de Casa jeudi matin au train de 7 h 25 du matin pour arriver ici vendredi soir à 7 h. Voyage peu agréable avec un train bondé de monde, s’arrêtant et se retardant à toutes les gares. On m’a logé ici heureusement dans un bel hôtel en plein centre de la ville où je peux au moins me reposer. Ce matin je me suis occupé de mon départ car l’essentiel est de traverser la mer. En principe je pars lundi soir à 16 h par bateau et cela ne me fera que peu de temps à passer ici. Je vais essayer cependant ce soir et demain de voir si un avion ou un hydravion ne partirait pas (avec moi) avant mardi et je te le dirai en t’écrivant demain soir. De toute façon, mon départ est assuré pour après-demain et je ne me repens pas d’être venu jusqu’ici car voilà bientôt une semaine que je t’ai quittée et je suis toujours en Afrique du Nord.

Hier j’ai rencontré à mon arrivée un sous-lieutenant de ma division qui m’a appris que celle-ci était au repos à Châteauroux. Tu vois donc que pendant un certain temps je ne risquerai rien et que je pourrai t’écrire à mon aise. Il n’empêche que je suis de plus en plus décidé à demander mon affectation au Maroc et si je réussis, ce qui n’est pas sûr, cela me ferait un immense plaisir de me rapprocher de vous tous. J’ai vu ici aussi le Capitaine Descottes de l’électricité de Safi qui m’a invité à déjeuner à sa popote aujourd’hui et qui a été très chic avec moi. Il m’a dit qu’il pensait aller à Safi dans une dizaine de jours et qu’il irait te dire bonjour de ma part. Lui aussi en a marre et a hâte de revenir à la vie civile : comme je le comprends ! Enfin si tout va bien, je serai en France mercredi prochain et je crois que, en comparaison d’autres militaires, je n’aurai pas trop perdu mon temps.

J’ai appris aussi que notre division se transformait actuellement en corps d’armée et je me demande si je conserverai toujours le même emploi. Je te le dirai dès que je serai fixé. Ici bien entendu je m’ennuie et après t’avoir écrit, j’irai au port voir ce qui s’y passe pour essayer d’avancer mon départ. Comment va mon petit Jean-François ? et Lulu et toi même ? J’ai hâte tout de même d’avoir de vos nouvelles et je me réjouis d’avance à la pensée de trouver tout un tas de lettres de toi à mon arrivée. Crois bien que je n’ai qu’une seule hâte : celle de vous retrouver vite et de vivre enfin et pour toujours à côté de toi et de mes grandes filles et de mon petit Jean-François que j’ai trouvé si mignon. Au revoir petit poulet, demain je t’enverrai encore un mot. Une grosse caresse à Paulette, Lulu, Jackie et « au petit » de leur papa et pour toi les meilleures de ton méchant mari qui t’aime bien beaucoup. 

Ce soir j’ai invité M. Descottes à manger avec moi au Cercle des officiers. Encore une bise 

Georges

Mon cher petit poulet,
Le cinquième dimanche que nous passons dans cet infâme bled, pendant que la plupart de nos camarades sont déjà arrivés à destination. C’est formidable, long et terriblement décevant. Dire que lorsque je râlais comme un voleur pour rejoindre le 2e DB, je craignais qu’elle parte au baroud sans moi ! Dire aussi que je n’ai pas pu avoir le temps, vingt-quatre heures au plus, d’aller te faire mes adieux avant le grand départ. Enfin, c’est militaire et il vaut mieux ne pas insister. J’espère bien et je compte que ce sera en tout cas notre dernier dimanche à passer ici. Pendant que je t’écris, l’aumônier est en train de dire sa messe en plein air devant chez nous. Moi, je suis sous ma tente, assis au bord du lit, et je préfère bavarder un peu avec ma petite femme.

Hier, je ne suis pas allé à la plage, ayant un peu le cafard. J’ai passé une grande partie de l’après-midi à rêver sur mon lit de camp. À 5 h j’ai pris une douche chaude en plein air, et tu peux croire que j’en avais besoin. Puis j’ai reçu, avec quel plaisir, ta lettre de mardi 9 mai N°29. Je suis content que tout soit prêt pour recevoir le fils, et le contraire m’eût étonné de toi. L’oiseau arriverait-il avant le moment prévu ? Sois bien prudente en ce moment, car il vaut mieux que tout se passe bien au moment voulu. Mes fonds ont été heureusement renouvelés, car la popote nous coûte cher, mais sous forme d’avances, car on ne nous a pas payé le mois d’avril. Il ne restera sans doute pas grand-chose, mais ne t’en fais pas, si je dois entretenir une danseuse, tu sais bien laquelle je choisirai… même à distance. C’est aujourd’hui que nous, militaires, nous souhaitons la fête de Jeanne d’Arc dont tu me parles : grand salut aux couleurs, menu amélioré, et permission de l’après-midi à Oran ( je resterai ici). Mais ce n’est pas encore le moment des grands événements, et il ne faut guère les attendre avant un mois ou deux. Je ne regrette rien de mon attitude au sujet de ma mutation tant demandée à la 2e DB, tranquillise-toi. Je me sens devenir un autre homme et si, comme tu le dis, je ne reviens pas couvert de lauriers, car tout le monde ne peut pas être un héros, au moins serai-je fier d’être digne de toi. C’est sur ce plan surtout que je me placerai toujours, et tu peux être tranquille à mon sujet : je mériterai et ta confiance et ton amour et ton estime toujours et en toutes circonstances.

Je n’ai pas du tout compris ton allusion à une certaine jalousie. Cela m’a travaillé toute la soirée, et je compte sur toi pour me donner plus de précisions dans ta prochaine lettre, car je ne veux aucun malentendu entre mon poulet et moi. J’aurais le cafard tant que je n’aurai pas tes précisions, que je te demande d’urgence et sans faute. Peu importe la censure, tes lettres ne sont d’ailleurs jamais ouvertes, dis-moi nettement de quoi il s’agit car si je suis heureux de te savoir jalouse, je ne voudrais pas que tu puisses avoir quelque ennui à cause de moi. Donc j’attends vite tes précisions.

Quand tu recevras de moi des lettres signées André, c’est que je serai sous d’autres cieux, et tu devras alors essayer de deviner où je me trouve. Compris ?
[en marge : j’ai bien reçu la dernière photo de nos filles et les mots de mon Jacquou me font un immense plaisir ! Au revoir poulet une bise bien grosse à tous les quatre. Donne-moi l’adresse de Clifford.]

Mon cher petit chéri. Bonjour, je suis toujours là, et cela commence à devenir désespérant. Je n’imaginais pas du tout un départ fait de cette façon, mais nous n’y pouvons rien. Ce qui nous ennuie certainement le plus, c’est d’être dans un coin terriblement poussiéreux et sans moyens de locomotion pour en sortir. Heureusement que la plage est très proche et que nous y passons presque toutes les après-midis. Hier encore, nous y sommes allés avec un lieutenant à pied (12 km environ). L’eau y était un peu froide par hasard, mais cela nous délasse.

Au retour, nous avons dîné dans un petit restaurant de village fréquenté évidemment par des militaires de toutes sortes. Peu à peu, le temps s’écoule ainsi, mais cela me met en boule de penser que demain sera notre cinquième dimanche dans ce coin si charmant ?! Dire que certains d’entre nous sont arrivés à destination pendant qu’on fait du sur place : treize à quinze jours de voyage, il faut compter. Tu seras donc prévenue lorsque mes lettres cesseront de t’arriver.

Je t’écris de mon bureau, c’est-à-dire une grande tente américaine, une caisse comme siège et une autre grande caisse comme table. Il y a cependant devant moi une machine à écrire, américaine pour ne pas changer, et devant la porte un superbe planton kabyle qui attend patiemment mes ordres… que je ne lui donne plus car plus rien à faire depuis plusieurs jours. Les quelques soldats qui nous restent s’ennuient aussi terriblement ici malgré la distraction de la plage, et cela se termine souvent par des saouleries, car le pinard est la seule chose qui ne manque pas ici.

Depuis ma visite à Safi, je n’ai pas pris de bains chauds, rien que des douches, et tu peux croire qu’il me tarde de me fourrer dans une baignoire. Hier, je n’ai pas eu de lettre de toi. Que deviens-tu, petite chérie ? J’espère bien avoir de tes nouvelles, et bonnes, ce soir, et je te demande, même si tu ne reçois pas de lettre de moi de quelques jours, de continuer à m’écrire régulièrement car tes lettres me suivront régulièrement par avion, et je serai si content à l’arrivée d’ouvrir le gros courrier de ma petite femme et de mes filles. Hier soir, je relisais la lettre de ma Lulu. Tous les détails qu’elle me donne sur votre vie me font bien plaisir, mais quoiqu’elle dise, je ne veux pas que le bavoir soit pour Françoise, mais pour Jean-François. J’espère que la visite de l’inspecteur s’est bien passée. As-tu vu Monsieur Sicre ? Est-ce vrai qu’Yves doive revenir en Afrique du Nord ? Si oui, comment cela se fait-il ? Est-ce que les amours avec Marianne deviendraient sérieux, puisque Lulu parle de fiançailles ? Et pour Pillot, y a-t-il quelque changement en vue au sujet de sa mobilisation ? Où doit-il rejoindre ? Cela me ferait rager qu’il soit mobilisé à Safi même, mais il faut s’attendre à tout de lui.

As-tu vu Pandelé, et as-tu bavardé un peu avec lui ? Lui seul aurait pu te faire comprendre la méthode de notre départ, dont on ne peut pas parler par lettre, à moins qu’il n’ait même pas cherché à comprendre. Hier pendant toute l’après-midi, de la plage où nous étions, nous avons entendu une forte canonnade lointaine, dont nous ignorions les causes. Il faut bien se rappeler de temps à autre qu’on est en guerre et que nous ne sommes pas là pour enfiler des perles. Comme tu me le disais dans ta dernière lettre, il faudra bien qu’on fiche vite les boches à la porte de chez nous, et je crois bien que notre division va en être pour un bon coup.

Quelle joie lorsqu’on mettra les pieds en France, et lorsque, même en roulant jour et nuit si c’est possible, je pourrai aller faire un tour rapide à Privas et à Vals. Mais quelle joie encore plus grande lorsque je reviendrai en te disant : « je suis civil ». Patientons, petite chérie, ce sera pour bientôt. En attendant, accorde-moi toute ta confiance pour ma fidélité, comme moi je t’accorderai tout le temps la mienne. Je veux que notre façon de vivre séparés l’un de l’autre, sans aucun reproche, nous rapproche, pour ainsi dire, encore davantage.

Au revoir, petit poulet. Fais une grosse caresse à chacune des filles pour leur papa. Dis au Jacquou que je penserai à sa belle poupée, que j’achèterai à Londres, Paris ou Berlin et que j’aime bien quand elle m’écrit. Je t’embrasse toi bien, bien tendrement.

Ma petite chérie. Ma dernière lettre aurait dû porter le n°8, puisque j’ai oublié de la numéroter, c’est donc aujourd’hui la n°9. Le 12 mai déjà, et nous sommes toujours ici.

Je n’aurais jamais pensé qu’un pareil voyage fût si compliqué, et toi non plus sans doute. Notre moral commence d’ailleurs à baisser, car l’existence que l’on a ici n’offre vraiment aucun agrément, si ce n’est les sorties à la plage que nous faisons à peu près chaque jour et qui délassent un peu. Pour nous, nous n’avons qu’un désir : celui que notre séjour ici se termine au plus tôt et nous verrons bien après. Mon capitaine est sorti de l’hôpital et, avec un lieutenant tchécoslovaque, nous sommes trois à la popote où nous mangeons à peine assez bien pour des prix très élevés. De temps à autre, je fais un bridge avec quelques camarades, mais cela ne vaut pas nos parties de chez Mme Ruelle.

Je n’ai toujours pas vu leur fils, qui a dû me devancer, mais j’ai rencontré hier encore Mlle Colomb à la plage. Elle était avant-hier en ville et a pu téléphoner à Safi avec moins d’une heure d’attente. Si tu avais eu le téléphone à la maison, j’en aurais fait autant, mais je ne veux pas te faire déranger pour rien, d’autant plus que lorsque tu recevras cette lettre, il se pourrait que je ne sois plus là. La plage où nous allons tous les jours est une très jolie petite plage réservée aux officiers américains, à quelques femmes américaines, aux officiers et aux ambulanciers français. C’est un coin vraiment magnifique que je te promets de te faire connaître après la guerre, au bord de l’Afrique, avec du sable fin, de l’eau calme et quelques villas sur la plage même.

Comme les plages se succèdent nombreuses ici, nos soldats se trouvent à une grande plage près de la nôtre, et je m’amuse à aller de l’une à l’autre en nageant. Aujourd’hui, nous n’irons pas car le temps est froid et brouillardeux, mais nous irons prendre à la place des douches chaudes en plein air dans le camp. Quelle barbe d’être encore ici.

Vivement que je t’annonce mon voyage chez la tante de Claudia ! Je n’ai pas encore reçu mes shorts, mais je pense toujours que cela ne tardera pas. En attendant, on ne sait jamais comment s’habiller, nos vêtements étant pour ainsi dire tous partis avant nous et ceux qui nous restent étant salis terriblement en une seule journée. Que te dire de plus sur ma vie actuelle dont les jours se succèdent tous pareils. Quand je sors d’ici, comme l’autre semaine pour quatre ou cinq jours, c’est toujours pour des raisons militaires que je ne puis t’expliquer. Il y a une chose en tout cas absolument certaine, c’est que tous les jours j’attends le vaguemestre avec une grande impatience, car je suis si heureux de recevoir des lettres de toi ou de mes grandes filles. Continue à m’écrire bien, bien souvent, je m’intéresse à toutes vos petites choses de la maison, et rien ne me fait autant plaisir.

Essaie de te mettre un peu à ma place par la pensée, et tu comprendras, comme je le comprends pour toi, combien cette séparation, après tant d’années de bonne vie en commun, peut être pénible pour moi. Comment vas-tu en ce moment, mon petit chéri ? Déjà le 12 mai, dans un mois à peu près, toutes tes souffrances seront terminées. Attention à redoubler de précautions maintenant, et à rester de plus en plus tranquille et calme. Est-ce qu’au fait tu es plus calme qu’avant mon départ ? Sois toujours une maman bien raisonnable, et surtout après l’arrivée du petit garçon, ne te presse pas de te lever si tu veux ne plus souffrir du ventre comme cela t’est arrivé si souvent jusqu’à maintenant.

Si c’est une fille (par hasard !), appelle-la Françoise si tu veux, mais moi voici, par ordre de préférence, les noms que je préférerais : Andrée, Marie-Claude ou Claude. Réfléchis à cela puisque tu as le temps quand tu t’allonges sur le lit ou le divan, et décide toi-même : dis-le-moi dans ta prochaine lettre, c’est accepté d’avance. Pour un garçon, et par ordre de préférence, mon avis serait le suivant : Jean-Pierre ou Jean-François, mais comme entendu déjà, j’accepte Jean-François (avec le trait d’union), puisque c’est celui qui te plaît le plus.

N’as-tu pas des lettres d’Yves, des Bénais ou de Clifford à me faire suivre ? Je me suis amusé avec ton article de journal, et nous en avons tous ri à notre popote. Une bonne nouvelle, c’est l’armée qui va me payer maintenant mes charges de famille. Je vais donc te faire une délégation totale de solde de 5 500 francs, et tu ne toucheras plus rien de la DIP… Cela fera toujours 700 ou 800 francs de plus par mois, mais je ne sais pas si ce sera possible à partir de ce mois-ci.

Au revoir, petit poulet. Embrasse bien tes filles pour leur papa, et surtout mon petit Jacquou qui sait si bien écrire « gros mimi ». Écris-moi vite et bien souvent. Bonne santé. Je t’embrasse bien tendrement comme je t’aime.

La chambre doit être jolie avec le lit complet du petit garçon.

Mon cher petit chéri,
hier soir j’ai reçu ta bien gentille lettre de mardi. Je n’ai maintenant pas à me plaindre de la fréquence de tes lettres, qui me font tant plaisir, ni du temps qu’elles mettent à me parvenir. Tu vois encore que ma situation semble la même. En effet, c’est maintenant le troisième dimanche, car il paraît que c’est dimanche, que nous passons dans ce « joli » bled, et nous allons finir par en prendre l’habitude. Tu m’as bien fait rire avec l’histoire des asperges de Lulu…

Mais, comme tu le vois, la saison des asperges n’est pas encore venue : elle peut apparaître d’un moment à l’autre, peut-être ce soir, peut-être dans huit jours, mais il faudra bien en tout cas que cela ait une fin, car notre nombre diminue de jour en jour, et je crois que c’est à mon grade de capitaine que je dois d’être encore ici alors que tout étant décidé, je préfère en terminer au plus tôt. Mes bagages sont presque tous partis et il ne me reste guère qu’une chemise pour changer l’autre. Mais quel sale bled, bon sang, du soleil, des tentes chaudes le jour et froides la nuit, de la poussière, et par-dessus nos têtes un pick-up américain qui braille durant les trois quarts de la journée, des airs de swing ou des discours en anglais auxquels, tu le sais bien, je ne comprends pas grand-chose. On arrive cependant à mieux manger à notre popote, où nous ne sommes plus que trois. Mais à quel prix ? Un lapin 200 francs, un poulet 250 francs, un œuf 5 à 6 francs et pour ainsi dire pas de légumes, et en tout cas pas de patates. On a été obligé de nous rendre déjà notre argent français, et on en avait bien besoin.

Tu vois que ce n’est pas encore que ton méchant mari t’aidera à payer les meubles du fils, mais tranquillise-toi, je n’ai ni l’intention de faire des économies pour moi ni d’entretenir des danseuses, et c’est à vous toutes que je penserai avant tout et dès que cela me sera possible. Pourquoi Mme Bichot n’est-elle pas encore venue te voir ? Rappelle-le-lui, avec Paulette ou Lulu, afin de n’avoir aucune surprise le moment venu. Si cela continue de ce train, tu auras le temps de m’annoncer la naissance avant que je puisse manger des asperges…

Est-ce que tes petits meubles étaient peints ? et jolis ? Je vois que tu as bien fait préparer ta maison pour parer à tout imprévu. C’est bien, mais n’es-tu pas trop fatiguée de ce gros travail ? Bien ri des histoires : oreilles Pillot, Binet, et surtout départ sensationnel de Michel. J’espère que tu auras de plus en plus le droit de regarder ces gens-là tête haute. Moi, malgré mes ennuis et souvent mon cafard, je ne regrette rien, et je suis fier d’appartenir à la Division qui sera, j’en suis sûr, la plus belle et la plus glorieuse de France. Je suis content que Madame de Johannis soit toujours si gentille avec toi : remercie-la bien pour moi, car je suis vraiment heureux de la savoir près de toi.

J’ai vu Mlle Colomb au camp ici. Elle aussi, avec ses ambulancières, attendent le grand moment. Le fils Ruelle est devenu invisible depuis deux jours ? ! ? Déduis-en ce qu’il est normal de déduire. Heureusement que nous avons près de chez nous une belle plage d’eau tranquille : nous y allons après-midi, et je préfère cela que de crever de chaud sous la guitoune. Je commence à en avoir marre de faire du camping, mais cela me reprendra sans doute après guerre, lorsqu’il sera agréable d’en faire avec toi pendant nos vacances. Bientôt tu verras poulet chéri.

Jacquou a-t-elle repris la classe ? Quel petit diablou, qui aime en faire à sa tête ! Moi, je l’approuve. Paulette et Lulu sont-elles toujours gentilles avec toi ? J’espère bien que oui, et qu’à l’école comme à la maison, il n’y aura vraiment aucun reproche à leur faire.

Mon papier est moche, mais je n’en trouve pas d’autre ce matin, ne m’en veux pas. Quant à mon stylo, il est en panne, et un militaire est en train de me l’arranger. Je n’ose plus te dire que cette lettre est la dernière : tu le comprendras bien lorsque tu resteras quelques jours sans nouvelles de ton méchant mari. As-tu reçu ma délégation de solde avec rappel du mois dernier ? Sinon dis-le-moi pour que je fasse la réclamation nécessaire.

Au revoir ma petite femme chérie, je vais me laver et me raser en plein air pour ne pas changer. À bientôt une prochaine lettre de toi. Passe un bon dimanche et repose-toi bien. Une bise aux filles de leur papa, et pour toi mes meilleures caresses.

Mes lettres ont-elles été censurées ? les tiennes non.

**********

371 SP le lundi 1° mai.

Mon cher petit chéri,
Encore un dimanche de passé ici, le troisième, qui l’eût dit ? Heureusement qu’on a pu aller passer une très agréable après-midi à la plage, avec l’eau toujours aussi calme, aussi claire et aussi tiède. Partis à deux heures après-midi, nous sommes revenus à huit heures. Je commence à noircir et surtout je m’entraîne sérieusement en cas de m… [texte caviardé]… Sais-tu que notre heure ici n’est pas la même qu’à Safi : nous avançons d’une heure, et cela ne m’empêche pas de me lever très tôt le matin, sans doute bien avant toi (bien fait !).

Hier nous avons eu un petit accident. Pendant qu’on nageait, mon capitaine (pas moi mais Émile !), qui n’aime pas beaucoup étaler sa nudité en public, était à la chasse dans les environs avec un caporal de chez nous. Ce dernier, à un moment donné, séparé de son patron, vit tout à coup quelque chose s’agiter dans un fourré. Croyant à la présence d’un lapin, il tire et… envoie une volée de petits plombs à la figure de son capitaine. Tu te rends compte ! En attendant, celui-ci est à l’hôpital …[texte caviardé]… mais je crois que cela ne sera pas trop grave, car ni les yeux, ni les oreilles, ni le cou ne sont atteints. Sans doute, dans deux ou trois jours, pourra-t-il nous rejoindre et faire avec nous le voyage. Notre popote est donc de plus en plus réduite puisque nous ne sommes plus que deux. Il est vrai que je n’ai plus avec moi que quarante bonshommes au lieu de deux cents, et que le travail ne nous assomme pas en ce moment, puisque après-midi encore nous recommençons la douce corvée de la plage. Je finis d’ailleurs par m’abrutir plus ou moins à cette vie de situation d’attente. Après-midi, j’irai quand même …[texte caviardé]… pour voir mon capitaine à l’hôpital, et demain je te raconterai ma sortie, avec « Capricieuse » qui est plus en forme que jamais.

Et toi mon chéri, comment as-tu passé encore ce dimanche, le dernier du mois d’avril, puisqu’aujourd’hui nous sommes le 1er mai (pas de muguet ici, hélas !). Je suis certain que tu es restée bien sagement à ta maison, au soleil peut-être puisqu’il faisait beau, avec ton coquin de Jacquou, pendant que Paulette et Lulu étaient aux Éclaireuses. As-tu encore souvent la visite de madame Videau ? A-t-elle de bonnes nouvelles de son amateur de portraits des Maréchaux ? Tu ne m’as pas dit qui devait remplacer Pillot à la direction de l’école après sa mobilisation. Est-ce Mme Dub… [texte caviardé]… son remplaçant à l’internat ? Au fond, tu t’en moques, et je te comprends, mais moi j’ai quand même envie de savoir ce qui se passe à mon ancienne école.

Au revoir, mon petit chéri. Le vaguemestre vient à l’instant et je n’ai rien. Une grosse bise du petit poulet. Une grosse bise de ton capitaine de mari.

[en marge : La boîte que je t’avais envoyée il y a longtemps de Témara avec l’inscription « foot powder » est du talc excellent d’après le toubib, garde-le pour ton petit garçon. Une grosse bise.]

Mon cher petit chéri,
hier soir j’ai reçu ta bien gentille lettre de mardi. Je n’ai maintenant pas à me plaindre de la fréquence de tes lettres, qui me font tant plaisir, ni du temps qu’elles mettent à me parvenir. Tu vois encore que ma situation semble la même. En effet, c’est maintenant le troisième dimanche, car il paraît que c’est dimanche, que nous passons dans ce « joli » bled, et nous allons finir par en prendre l’habitude. Tu m’as bien fait rire avec l’histoire des asperges de Lulu…

Mais, comme tu le vois, la saison des asperges n’est pas encore venue : elle peut apparaître d’un moment à l’autre, peut-être ce soir, peut-être dans huit jours, mais il faudra bien en tout cas que cela ait une fin, car notre nombre diminue de jour en jour, et je crois que c’est à mon grade de capitaine que je dois d’être encore ici alors que tout étant décidé, je préfère en terminer au plus tôt. Mes bagages sont presque tous partis et il ne me reste guère qu’une chemise pour changer l’autre. Mais quel sale bled, bon sang, du soleil, des tentes chaudes le jour et froides la nuit, de la poussière, et par-dessus nos têtes un pick-up américain qui braille durant les trois quarts de la journée, des airs de swing ou des discours en anglais auxquels, tu le sais bien, je ne comprends pas grand-chose. On arrive cependant à mieux manger à notre popote, où nous ne sommes plus que trois. Mais à quel prix ? Un lapin 200 francs, un poulet 250 francs, un œuf 5 à 6 francs et pour ainsi dire pas de légumes, et en tout cas pas de patates. On a été obligé de nous rendre déjà notre argent français, et on en avait bien besoin.

Tu vois que ce n’est pas encore que ton méchant mari t’aidera à payer les meubles du fils, mais tranquillise-toi, je n’ai ni l’intention de faire des économies pour moi ni d’entretenir des danseuses, et c’est à vous toutes que je penserai avant tout et dès que cela me sera possible. Pourquoi Mme Bichot n’est-elle pas encore venue te voir ? Rappelle-le-lui, avec Paulette ou Lulu, afin de n’avoir aucune surprise le moment venu. Si cela continue de ce train, tu auras le temps de m’annoncer la naissance avant que je puisse manger des asperges…

Est-ce que tes petits meubles étaient peints ? et jolis ? Je vois que tu as bien fait préparer ta maison pour parer à tout imprévu. C’est bien, mais n’es-tu pas trop fatiguée de ce gros travail ? Bien ri des histoires : oreilles Pillot, Binet, et surtout départ sensationnel de Michel. J’espère que tu auras de plus en plus le droit de regarder ces gens-là tête haute. Moi, malgré mes ennuis et souvent mon cafard, je ne regrette rien, et je suis fier d’appartenir à la Division qui sera, j’en suis sûr, la plus belle et la plus glorieuse de France. Je suis content que Madame de Johannis soit toujours si gentille avec toi : remercie-la bien pour moi, car je suis vraiment heureux de la savoir près de toi.

J’ai vu Mlle Colomb au camp ici. Elle aussi, avec ses ambulancières, attendent le grand moment. Le fils Ruelle est devenu invisible depuis deux jours ? ! ? Déduis-en ce qu’il est normal de déduire. Heureusement que nous avons près de chez nous une belle plage d’eau tranquille : nous y allons après-midi, et je préfère cela que de crever de chaud sous la guitoune. Je commence à en avoir marre de faire du camping, mais cela me reprendra sans doute après guerre, lorsqu’il sera agréable d’en faire avec toi pendant nos vacances. Bientôt tu verras poulet chéri.

Jacquou a-t-elle repris la classe ? Quel petit diablou, qui aime en faire à sa tête ! Moi, je l’approuve. Paulette et Lulu sont-elles toujours gentilles avec toi ? J’espère bien que oui, et qu’à l’école comme à la maison, il n’y aura vraiment aucun reproche à leur faire.

Mon papier est moche, mais je n’en trouve pas d’autre ce matin, ne m’en veux pas. Quant à mon stylo, il est en panne, et un militaire est en train de me l’arranger. Je n’ose plus te dire que cette lettre est la dernière : tu le comprendras bien lorsque tu resteras quelques jours sans nouvelles de ton méchant mari. As-tu reçu ma délégation de solde avec rappel du mois dernier ? Sinon dis-le-moi pour que je fasse la réclamation nécessaire.

Au revoir ma petite femme chérie, je vais me laver et me raser en plein air pour ne pas changer. À bientôt une prochaine lettre de toi. Passe un bon dimanche et repose-toi bien. Une bise aux filles de leur papa, et pour toi mes meilleures caresses.

Mes lettres ont-elles été censurées ? les tiennes non.

Mon cher petit poulet,
je n’ai pas de lettre de toi aujourd’hui, mais j’espère bien que demain le vaguemestre ne m’oubliera pas, car j’ai hâte de lire tes lettres, toujours si gentilles et pleines ….[texte caviardé]… bonne nouvelle de la guérison de Jackie annoncée par Lulu dans sa gentille lettre, …[texte caviardé]… n’est pas démentie et que tu es enfin débarrassée de ce gros souci.

Et toi, comment vas-tu ? Es-tu encore obligée de faire parfois appel au docteur, et peux-tu suivre convenablement ses conseils ? Plus que le mois de mai à passer, et tu verras que tu seras plus tranquille bientôt, malgré le travail que donnera encore ton petit garçon… ou ta petite fille (attention à ne pas me jouer ce tour-là !). Pense à ce que je t’ai demandé un jour, te faire aider par Madame Benalo. Cela t’enlèverait bien des gros soucis et tu serais peut-être mieux secondée que par madame Videau, qui est vraiment bien gentille, mais peut-être peu affolée : elle ne vaut pas Madame Fabre ! Demande-lui donc de venir dès maintenant à la maison, ne serait-ce qu’une demi-journée par jour, et tu verras bien le temps que tu devras la garder ensuite. J’ai réussi, par une série de tours de force, à te faire expédier pour Lulu une boîte de bonbons américains, achetée à un négro d’ici. Malheureusement je n’ai rien trouvé d’autre à y mettre dedans et tu sais bien que si j’avais pu, je t’aurais envoyé un gros paquet, mais je ne fais plus ce que je veux ici. 

Ma situation est toujours la même, et tous les jours notre nombre diminue. Serai-je le dernier à partir ? Je ne le crois pas et on est toujours mil…[texte caviardé par la censure]…, je ne parle pas du reste ! Je commence par en prendre mon parti quoique ici cela est loin de valoir notre stationnement au Maroc. De plus, j’ai chopé ici un drôle de rhume et je suis assez mal foutu. Je vais me remettre au régime du vin chaud que m’apportera mon Pondichérien au lit. Vivement que tout soit terminé quand même, car nous sommes énervés de cette situation qui dure un peu trop.

J’ai aperçu il y a quelques jours le fils Ruelle qui attend son tour comme moi, gonflé comme il se doit. As-tu d’autres nouvelles d’Yves ? Si oui envoie moi ses lettres tu me feras plaisir. Et notre ami Pillot, que dit-il de sa prochaine mobilisation ? Où va-t-il aller ? Lui aussi est dans le coup, puisqu’il est de la classe 23 avec ses gosses, et le plus amusant, c’est qu’il quitte la marine pour l’infanterie. Enfin, vivement la vie civile et le plaisir de pouvoir revivre avec toi.
Bonne santé à tous et bon courage toujours. Une grosse bise à chaque fille, et pour toi les plus grosses caresses de ton grand Georges qui t’aime toujours et pense bien à toi.

Mon cher petit chéri, toujours rien de changé, et notre « internement » commence à être un peu long, mais que faire…? Attendre patiemment, et c’est ce que je finis par faire. Aujourd’hui il fait aussi beau qu’hier, et il n’est que 9 heures, et pourtant il fait déjà chaud. Aussi notre emploi du temps est-il tout trouvé pour cet après-midi : plage et bain, si on le permet, ou si rien de sensationnel ne nous parvient. Je crains de finir par te faire envie sérieusement, mais tu verras que ton tour arrivera bientôt de me dire que tu vas à la plage, pendant que moi je serai occupé à des choses moins agréables.

Car je te connais bien, petite Yvonne, et je suis bien persuadé que tu vas vite et souvent passer de bonnes journées au club nautique avec tes filles et … ton fils. Tu auras bien raison, et il faudra en profiter beaucoup et souvent, mais sans trop parler aux garçons, hein…

Comment va ton petit Jacquou ? Son papa chéri pense beaucoup à elle et est bien content que ce soit une grande fille sage qui se laisse bien soigner par sa maman. À ma première permission, je lui apporterai une belle, belle poupée que j’achèterai en France, dans le plus beau magasin de Paris. Paulette et Lulu seront aussi bien gâtées si elles sont bien sage et aussi si le travail à l’école est meilleur, car je ne veux pas, même si maman est fatiguée, même si des maîtresses ont remplacé des hommes, que mes grandes filles ne soient pas studieuses et ne réussissent pas à leurs examens pour devenir au moins institutrices. N’est-ce pas, ma grande Paulette ? N’est-ce pas aussi, petite Lulu, qui est si gentille à ta maison ? C’est une chose qui fera le plus grand plaisir à votre papa, qui sait bien, lui, qu’on ne réussit jamais dans la vie sans travailler beaucoup quand on a de 10 à 18 ans. Je fais confiance en mes deux grandes filles pour cela, et je suis sûr que votre maman, qui va avoir beaucoup d’occupations et de soucis avec notre petit Jean François, sera plus heureuse de savoir qu’elle peut compter sur vous.

Et toi mon petit chéri, fais-toi bien aider et soigner par tes grandes filles. Que Lulu continue à t’apporter ton café au lit tous les matins, puis le café au lait, qu’elles t’aident bien à faire le ménage, le dîner même. Comme je voudrais pouvoir, ne serait-ce qu’un soir, aller manger votre bonne soupe avec vous quatre dans la cuisine ! Qu’il fait bon dieu que les hommes soient bêtes pour se faire si souvent et si longuement la guerre.

Tu me dis avoir reçu des nouvelles de Clifford pour Lulu. Si c’est une lettre, ou si tu en as une de lui ou d’Yves, envoie-les-moi et je te les renverrai aussitôt. Est-ce qu’en ce moment tu reçois mes lettres ? Les tiennes n’ont jamais mis si peu de temps, et je ne m’en reviens pas. Aussi, profites-en pour m’écrire bien souvent. Dans ma lettre d’hier, je t’ai demandé de m’envoyer par poste recommandé : mon short neuf, quelques paires de chaussettes. Ajoutes-y, tu seras bien gentille, un tube de dentifrice et deux paquets ou trois de lames de rasoir que tu trouveras dans ta valise de voyage qui est dans la penderie en haut : fais-la prendre par Paulette, car c’est trop haut pour toi en ce moment. Excuse-moi de te demander tout cela, mais je sais que j’en aurai besoin, car l’été s’approche… [passage caviardé par la censure]… tu sais que j’aime bien être en short, qu’on ne nous donnera jamais. Quant à mes chaussettes, elles commencent à être criblées de trous, et il n’est nullement question de les remplacer, car nous n’avons plus rien comme habillement neuf en réserve, sauf des couvertures dont on ne sait plus que faire, mais qui nous serviront peut-être bientôt, sait-on jamais !

Hier soir, comme je te l’ai écrit, nous avons eu à notre popote un Commandant de bateau américain et le toubib du bord. Menu : soupe, fonds d’artichaut en sauce blanche, lapin en civet (non réussi malgré son prix d’achat de 250 francs), salade et confiture. Conversation peu intéressante, nos deux invités ne parlant pas un mot de français et mes connaissances en anglais étant très limitées. Heureusement que Émile parle l’anglais aussi bien que le français ce qui nous a permis aux trois lieutenants et à moi de lui coller les deux américains et de bavarder tranquillement dans un coin, de quoi d’ailleurs sinon de nos femmes et de nos gosses. Parmi nous il y a un lieutenant dont la femme est en France avec quatre gosses et qu’il n’a pas revu depuis le mois de juin 1940. Tu penses bien qu’avec des types comme ça les conversations ne sont pas toujours très légères …[passage caviardé par la censure]… ingénieur de l’École Centrale habite Rabat, jeune marié dont la femme attend un bébé. On s’est tout de même couché vers minuit. Je compte bien avoir une longue lettre de mon poulet aujourd’hui et surtout des bonnes nouvelles. Embrasse bien nos trois grandes filles pour leur papa et reçois les plus affectueuses baisers de ton capitaine mari qui t’aime bien beaucoup. Une grosse bise

Ton Georges

Mon cher petit chéri, j’ai passé aujourd’hui une excellente journée et je souhaite que tu puisses en passer la pareille le plus tôt possible, et tu verras que cela viendra bientôt. Voyant que notre situation se prolonge sur place contre tout pronostic, j’ai demandé ce matin et obtenu l’autorisation d’aller passer l’après-midi à la plage avec une partie de mes soldats. On est donc partis à une heure après déjeuner, à 15 km d’ici, et en short dans ma jeep par un beau soleil, on a fait une excellente promenade, avec deux lieutenants de mon escadron, suivis de trois camions chargés de soldats.

La plage si petite mais située dans une petite baie, l’eau y est limpide et aussi calme que celle que nous avions à Cavalaire. J’ai pris moi-même un long bain au poil et j’ai maintenant les muscles en marmelade. Mais nous avons la veine, ce n’est pas comme à Safi, d’aller et revenir en auto. J’ai bien pensé à toi et j’aurais tant voulu que tu sois avec moi.

Mon capitaine est allé en ville aujourd’hui exceptionnellement pour faire des provisions pour la popote, et ce soir il a invité les commandants de deux bateaux américains à manger avec nous : ce sont des relations qu’il est bon d’avoir… En attendant, nous commençons à prendre racine ici et l’impatience commence à nous gagner, mais enfin notre certitude n’est pas diminuée, et peu à peu tout se passe comme il était prévu.

Je n’ai pas eu de nouvelles de toi, ni hier ni aujourd’hui, mais je suis sûr que cela ne tardera pas, et je compte bien que tu m’annonceras de meilleures nouvelles pour mon Jacquou. Et toi, mon petit poulet, tu dois être fatiguée de tous ces soucis, dis-moi vite comment vas-tu toi-même. Hier soir, j’ai passé une heure dans mon lit à relire tes sept ou huit dernières lettres et celles de mes grandes filles. Comme je comprends les soucis que tu dois avoir et ta fatigue, et comme je suis content et ému de savoir que tu restes une femme forte quand il le faut.

Je suis bien tranquille avec une petite femme comme toi : mes filles seront bien soignées, bien élevées aussi, et ma confiance est immense en toi. Je sais que tu m’aimeras toujours, et tu verras comme je saurai te remercier plus tard, le plus tôt possible, n’est-ce pas, et te redonner une vie plus douce et plus gentille encore que celle que tu as pu avoir avant mon départ. Donne-moi aussi vite notre petit garçon bien beau et bien blond comme toi, et reste en toutes circonstances le gentil poulet que j’aime tant.

Moi aussi je t’annonce que tu peux compter sur ton grand Georges en toutes circonstances. Je saurai faire mon devoir pour rester digne de toi et rester toujours le mari sérieux que tu mérites d’avoir. Pourrais-tu me faire un petit paquet avec mon short neuf, deux ou trois paires de chaussettes (les miennes sont déchirées). La poste te le prendra et je sais qu’il me parviendra (recommandé). Merci d’avance.

Au revoir petit poulet, bon courage toujours et vite de tes nouvelles. Je t’embrasse bien affectueusement, ainsi que mes grandes filles.
Ton mari qui t’aime beaucoup.

[en marge : je t’écrirai encore demain s’il n’y a rien de nouveau]

Mon cher chéri, je reviens d’embarquer mes taxis, le personnel doit suivre et je suis claqué. Mais à mon arrivée j’ai eu la chance d’avoir deux lettres de toi, dont celle d’avant-hier matin. C’est formidable comme vitesse, mais je sais qu’elles prennent bessif l’avion. Je vais faire l’impossible pour t’envoyer ce mot par des voies plus directes, ce sera difficile, mais j’y arriverai, car il le faut absolument et je sais que toutes nos lettres sont arrêtées jusqu’à notre départ. Lorsque tous les colis seront embarqués, ainsi que les trottinettes, les élèves suivront aussitôt. Je connais déjà le numéro de mon bateau, et notre départ est prévu pour trois jours après ma fête. C’est long, mais cela représente beaucoup de soucis, et on ne déplace pas un organisme comme le nôtre aussi facilement qu’on le croirait.

En attendant, je suis toujours sous une tente, crevant de chaud le jour et de froid la nuit. La nourriture ici est bien médiocre, et nous sommes littéralement enfermés quelque part en Afrique, sans autorisation de sortir ou de communiquer avec des civils. C’est cela qui t’expliquera mon manque de lettres, et tu attendras patiemment que les autres puissent te parvenir. Quand je serai sur la rivière, j’aurai beaucoup plus de loisirs que maintenant et je pourrai plus facilement bavarder avec mon petit poulet.

À titre d’exemple, je rentre aujourd’hui d’un court voyage avec des véhicules à embarquer. Résultat : deux nuits sur un camion avec une seule couverture, des dîners de ce genre : sardines, corned beef et pain, deux jours sans enlever mes godasses ni me laver, je suis claqué… et je recommence demain.

Comme tu as dû en voir avec ton petit Jacquou malade. Je suis content quand même que tu m’annonces que vendredi matin cela va mieux, et j’espère qu’au moment où je t’écris elle a dû reprendre son petit train-train et t’a enlevé tout souci. Dis-lui que je lui apporterai une bien belle poupée lorsque je viendrai, c’est promis… mais quand ? Bientôt, n’est-ce pas, chérie ?

Tous tes soucis et fatigues ne doivent pas t’arranger beaucoup, toi non plus, et je pense bien à vous tous avec beaucoup de peine. Tu m’as fait pleurer tout à l’heure lorsque, bien fatiguée, tu as dit à tes filles que tu voudrais t’endormir jusqu’à mon retour. Comme c’est gentil de toi, mon petit poulet, et comme je t’aime !…

Si ton Jacquou va mieux, repose-toi bien mon petit, et fais-toi bien aider pour passer sans encombre les quelques semaines qu’il reste avant l’arrivée de notre petit Jean-François ! Paulette et Lulu ont-elles aussi la rougeole ? Je suis sûr du contraire car elles sont solides, mes grandes filles, et si je sais qu’elles sont bien sages avec leur maman, je voudrais bien aussi qu’elles travaillent encore plus sérieusement en classe, car au fond ce n’est pas toujours la faute des maîtresses, et si maman peut quelquefois dire cela, les élèves n’en ont jamais le droit.

Paulette, d’abord et sans hésitation : elle redoublera sa 4e et en profitera, je l’espère, pour être la 1re de sa classe. Mais attention qu’à cause de cela elle n’en profite pas pour ne rien faire d’ici juin. Cela lui permettra aussi d’aider davantage sa gentille maman, et même de manquer la classe lorsque Jean François sera arrivé, ou s’il est près d’arriver. Au fait, si c’est une fille, comment l’appellerons-nous ?

Tant mieux que Pillot soit mobilisée bientôt. Tu peux lui dire qu’il y a encore pas mal de places à l’unité où je suis….

Félicitations aux grandes filles pour le tennis, mais je crois que cela ne presse pas trop encore, et je préfère qu’elles fassent avant beaucoup de progrès en natation… et à l’école. Mais maman décide, elle, si elles peuvent jouer ou non, et non pas ce vilain papa qui est si loin et qui veut encore s’éloigner. Dans la valise que je t’ai envoyée il y avait, je crois, une bouteille de marc. Est-elle arrivée en bon état ? En ce moment, je ne risque pas de t’envoyer ni argent ni rien, car d’abord je ne bouge pas de ma guitoune, et ensuite on nous a ramassé tout notre flouz personnel, qu’on nous redonnera à l’arrivée, sauf 1000 francs dont on a besoin pour payer la nourriture sur le bateau.

Pauvre de moi, je suis maintenant un homme parmi des milliers d’autres, habillé comme eux avec mes guêtres, mon casque, ma mitraillette, mon paquet de pansements, mon masque à gaz, ma gamelle, mon quart, ma musette et mon bidon. Il faudrait, je crois, me chercher un moment avant de me reconnaître parmi d’autres. Mais je ne laisse pousser ni barbe ni moustache, et je me rase en vitesse chaque fois que je le peux. Je prends de jour en jour un peu plus de cheveux blancs, et mon moral reste le même, et serait meilleur si j’avais de bonnes nouvelles de mon petit poulet et de ses petites filles.

[en marge : Écris-moi encore bien souvent tu me feras le plus grand plaisir car je suis si heureux d’avoir de vos nouvelles au milieu de mes soucis et surtout dis-moi vite que tout va bien. Mille caresses bien affectueuses à toutes de Georges]