Mon cher petit chéri,
hier soir j’ai reçu ta bien gentille lettre de mardi. Je n’ai maintenant pas à me plaindre de la fréquence de tes lettres, qui me font tant plaisir, ni du temps qu’elles mettent à me parvenir. Tu vois encore que ma situation semble la même. En effet, c’est maintenant le troisième dimanche, car il paraît que c’est dimanche, que nous passons dans ce « joli » bled, et nous allons finir par en prendre l’habitude. Tu m’as bien fait rire avec l’histoire des asperges de Lulu…
Mais, comme tu le vois, la saison des asperges n’est pas encore venue : elle peut apparaître d’un moment à l’autre, peut-être ce soir, peut-être dans huit jours, mais il faudra bien en tout cas que cela ait une fin, car notre nombre diminue de jour en jour, et je crois que c’est à mon grade de capitaine que je dois d’être encore ici alors que tout étant décidé, je préfère en terminer au plus tôt. Mes bagages sont presque tous partis et il ne me reste guère qu’une chemise pour changer l’autre. Mais quel sale bled, bon sang, du soleil, des tentes chaudes le jour et froides la nuit, de la poussière, et par-dessus nos têtes un pick-up américain qui braille durant les trois quarts de la journée, des airs de swing ou des discours en anglais auxquels, tu le sais bien, je ne comprends pas grand-chose. On arrive cependant à mieux manger à notre popote, où nous ne sommes plus que trois. Mais à quel prix ? Un lapin 200 francs, un poulet 250 francs, un œuf 5 à 6 francs et pour ainsi dire pas de légumes, et en tout cas pas de patates. On a été obligé de nous rendre déjà notre argent français, et on en avait bien besoin.
Tu vois que ce n’est pas encore que ton méchant mari t’aidera à payer les meubles du fils, mais tranquillise-toi, je n’ai ni l’intention de faire des économies pour moi ni d’entretenir des danseuses, et c’est à vous toutes que je penserai avant tout et dès que cela me sera possible. Pourquoi Mme Bichot n’est-elle pas encore venue te voir ? Rappelle-le-lui, avec Paulette ou Lulu, afin de n’avoir aucune surprise le moment venu. Si cela continue de ce train, tu auras le temps de m’annoncer la naissance avant que je puisse manger des asperges…
Est-ce que tes petits meubles étaient peints ? et jolis ? Je vois que tu as bien fait préparer ta maison pour parer à tout imprévu. C’est bien, mais n’es-tu pas trop fatiguée de ce gros travail ? Bien ri des histoires : oreilles Pillot, Binet, et surtout départ sensationnel de Michel. J’espère que tu auras de plus en plus le droit de regarder ces gens-là tête haute. Moi, malgré mes ennuis et souvent mon cafard, je ne regrette rien, et je suis fier d’appartenir à la Division qui sera, j’en suis sûr, la plus belle et la plus glorieuse de France. Je suis content que Madame de Johannis soit toujours si gentille avec toi : remercie-la bien pour moi, car je suis vraiment heureux de la savoir près de toi.
J’ai vu Mlle Colomb au camp ici. Elle aussi, avec ses ambulancières, attendent le grand moment. Le fils Ruelle est devenu invisible depuis deux jours ? ! ? Déduis-en ce qu’il est normal de déduire. Heureusement que nous avons près de chez nous une belle plage d’eau tranquille : nous y allons après-midi, et je préfère cela que de crever de chaud sous la guitoune. Je commence à en avoir marre de faire du camping, mais cela me reprendra sans doute après guerre, lorsqu’il sera agréable d’en faire avec toi pendant nos vacances. Bientôt tu verras poulet chéri.
Jacquou a-t-elle repris la classe ? Quel petit diablou, qui aime en faire à sa tête ! Moi, je l’approuve. Paulette et Lulu sont-elles toujours gentilles avec toi ? J’espère bien que oui, et qu’à l’école comme à la maison, il n’y aura vraiment aucun reproche à leur faire.
Mon papier est moche, mais je n’en trouve pas d’autre ce matin, ne m’en veux pas. Quant à mon stylo, il est en panne, et un militaire est en train de me l’arranger. Je n’ose plus te dire que cette lettre est la dernière : tu le comprendras bien lorsque tu resteras quelques jours sans nouvelles de ton méchant mari. As-tu reçu ma délégation de solde avec rappel du mois dernier ? Sinon dis-le-moi pour que je fasse la réclamation nécessaire.
Au revoir ma petite femme chérie, je vais me laver et me raser en plein air pour ne pas changer. À bientôt une prochaine lettre de toi. Passe un bon dimanche et repose-toi bien. Une bise aux filles de leur papa, et pour toi mes meilleures caresses.
Mes lettres ont-elles été censurées ? les tiennes non.
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371 SP le lundi 1° mai.
Mon cher petit chéri,
Encore un dimanche de passé ici, le troisième, qui l’eût dit ? Heureusement qu’on a pu aller passer une très agréable après-midi à la plage, avec l’eau toujours aussi calme, aussi claire et aussi tiède. Partis à deux heures après-midi, nous sommes revenus à huit heures. Je commence à noircir et surtout je m’entraîne sérieusement en cas de m… [texte caviardé]… Sais-tu que notre heure ici n’est pas la même qu’à Safi : nous avançons d’une heure, et cela ne m’empêche pas de me lever très tôt le matin, sans doute bien avant toi (bien fait !).
Hier nous avons eu un petit accident. Pendant qu’on nageait, mon capitaine (pas moi mais Émile !), qui n’aime pas beaucoup étaler sa nudité en public, était à la chasse dans les environs avec un caporal de chez nous. Ce dernier, à un moment donné, séparé de son patron, vit tout à coup quelque chose s’agiter dans un fourré. Croyant à la présence d’un lapin, il tire et… envoie une volée de petits plombs à la figure de son capitaine. Tu te rends compte ! En attendant, celui-ci est à l’hôpital …[texte caviardé]… mais je crois que cela ne sera pas trop grave, car ni les yeux, ni les oreilles, ni le cou ne sont atteints. Sans doute, dans deux ou trois jours, pourra-t-il nous rejoindre et faire avec nous le voyage. Notre popote est donc de plus en plus réduite puisque nous ne sommes plus que deux. Il est vrai que je n’ai plus avec moi que quarante bonshommes au lieu de deux cents, et que le travail ne nous assomme pas en ce moment, puisque après-midi encore nous recommençons la douce corvée de la plage. Je finis d’ailleurs par m’abrutir plus ou moins à cette vie de situation d’attente. Après-midi, j’irai quand même …[texte caviardé]… pour voir mon capitaine à l’hôpital, et demain je te raconterai ma sortie, avec « Capricieuse » qui est plus en forme que jamais.
Et toi mon chéri, comment as-tu passé encore ce dimanche, le dernier du mois d’avril, puisqu’aujourd’hui nous sommes le 1er mai (pas de muguet ici, hélas !). Je suis certain que tu es restée bien sagement à ta maison, au soleil peut-être puisqu’il faisait beau, avec ton coquin de Jacquou, pendant que Paulette et Lulu étaient aux Éclaireuses. As-tu encore souvent la visite de madame Videau ? A-t-elle de bonnes nouvelles de son amateur de portraits des Maréchaux ? Tu ne m’as pas dit qui devait remplacer Pillot à la direction de l’école après sa mobilisation. Est-ce Mme Dub… [texte caviardé]… son remplaçant à l’internat ? Au fond, tu t’en moques, et je te comprends, mais moi j’ai quand même envie de savoir ce qui se passe à mon ancienne école.
Au revoir, mon petit chéri. Le vaguemestre vient à l’instant et je n’ai rien. Une grosse bise du petit poulet. Une grosse bise de ton capitaine de mari.
[en marge : La boîte que je t’avais envoyée il y a longtemps de Témara avec l’inscription « foot powder » est du talc excellent d’après le toubib, garde-le pour ton petit garçon. Une grosse bise.]