Mon cher petit chéri, j’ai enfin un petit moment de libre avant le départ du 3e jour de voyage et j’en profite pour t’écrire un petit peu car je m’imagine et ton impatience et ton chagrin de ne pas avoir des nouvelles de ton méchant mari. À partir de maintenant, puisqu’en somme une nouvelle vie commence pour moi, je numérote à nouveau mes lettres.
D’abord comment vas tu ? Ce qui m’ennuie beaucoup en ce moment, c’est de ne pas avoir de tes nouvelles en cours de route. Mais je suis sûr qu’en arrivant j’en aurai beaucoup. N’es-tu pas trop ennuyée de n’avoir pu me dire au revoir avant mon départ ? C’est bien au fond ce qui me chagrine le plus. Et dire que cela a été moins une que je parte te voir le dimanche 3 avril, quitte à faire l’aller retour dans la journée. Pour une fois depuis longtemps, j’ai été bien mal inspiré. Et les pommes de terre que je voulais t’apporter, et la grosse bise à mon petit Jacquou ! Les petits dîners et les gentillesses du poulet, quand pourrai-je revoir tout cela ? Ce que je te demande surtout c’est de bien organiser calmement et sans énervement aucun l’arrivée de notre petit Jean-François ! Puisque je ne serai pas là, il faudra que Paulette et Lulu, qui sont grandes et qui vont sûrement être de plus en plus gentilles pour leur maman, te secondent bien. D’ailleurs, les vacances d’été leur donneront du temps pour s’occuper du petit frère.
Je t’écris ce matin dans un camion « Automotiv », c’est-à-dire dans un camion fermé, avec des fenêtres grillagées, des étaux et tout ce qui en fait un véritable atelier. Il est chargé de matériel, mais j’ai réussi à trouver un petit coin de libre pour t’écrire. Il y a très longtemps que j’attendais ce moment de tranquillité. Avant-hier, 10 km après chez les Bertin, j’ai dormi à la belle étoile, deux couvertures dessous, trois dessus, résultat, j’ai encore mal aux reins ce matin.
Hier soir, arrivé à 7 h l’après-midi, mon ordonnance m’a installé une petite tente et j’ai dormi sur mon lit de camp. Hier, horaire : 5 h du matin à 7 h du soir pour aller du pays de Bertin à celui de Vidal (le joueur de tennis à Ifrane), et tout cela parce que le nombre de voitures est tel qu’on ne peut dépasser le 35 km à l’heure, quand on peut l’atteindre.
Aujourd’hui nous partons à 9 h et serons arrivés à 15 km à l’est du port où nous nous étions embarqués lors de notre premier voyage en France.
C’est avec un gros serrement de cœur que j’ai dit au revoir ce matin au Maroc, car c’est là que je te laisse, toi et nos petites filles. J’ai les larmes aux yeux en t’écrivant cela, mais je suis la destinée que je me suis tracée et j’irai jusqu’au bout.
La seule chose qui m’encouragera et me consolera de bien des peines sera de savoir que j’ai une petite femme qui restera toujours calme et raisonnable et qui jamais n’oubliera que son mari, peut-être un peu méchant, l’aime beaucoup. Et puis zut, je sais que je reviendrai bientôt, et à nous la belle petite vie avec sa femme et ses gosses qu’on aime bien. Tu verras comme je saurai te gâter alors ! En attendant, je vis cette vie assez trépidante, en jeep neuve à la tête de mon escadron, dont la longueur est de 3 km 500, le capitaine Emes dans sa jeep en queue.
À Rabat et à Meknès, on nous a fêté au passage, des V avec les doigts, des fleurs et des paquets de cigarettes : c’est tout de même un autre départ que celui de 39 ! Comme nourriture en route : matin café noir à peu près froid, à midi pain avec une tranche de singe, et une demi-boîte de sardines. C’est peu, mais on ne s’arrête guère et on ne pense pas à bouffer en route. Le soir, on mange un repas chaud. Où sont les petits menus de Safi ?
Enfin, ce soir on sera au terminus de notre première étape et sans doute, dans 48 heures, au revoir à l’Afrique du Nord pour le pays où Claudia se flatte d’avoir passé une partie de sa jeunesse. Mais est-on bien sûr de sa destination lorsqu’on part en temps de guerre ?
J’ai vu au cours de l’étape d’hier Grangean d’Azrou, qui est instituteur dans un petit patelin, m’a offert un verre de pinard et m’a fait tout un tas de démonstrations d’amitiés. Je crois bien que maintenant je ne risque pas de rencontrer des connaissances.
As-tu des nouvelles de Clifford, Bénais ? Si oui, envoie moi leurs lettres, cela me fera plaisir. Continue à m’écrire à la même adresse, 84275, et dis-moi si tu as reçu la lettre et la valise expédiées par l’intermédiaire de Lucien.
J’ai demandé des explications au sujet de ma délégation de solde : tu dois toucher depuis fin février compris 3000 francs par mois, et tu devras donc avoir le rappel fin mars. Vis correctement sans penser aux économies, car cela n’a aucune importance en ce moment. Quand je serai trop riche, je t’enverrai un petit mandat…
Je ne sais pas où je vais pouvoir mettre cette lettre, car il nous est interdit de s’arrêter dans aucun patelin, mais je tâcherai de la confier à quelque civil.
Au revoir donc mon chéri, prends pour l’instant ton parti des lettres qui auraient du retard par la faute des courriers et non pas par la mienne, car il serait bien étonnant que je ne puisse pas t’écrire deux ou trois fois par semaine. Tu as confiance en moi à ce sujet, et si tu ne reçois rien de quelque temps, ne t’alarme pas.
Au revoir, mon petit chéri. Fais une grosse caresse à nos petites filles pour leur papa. Je t’embrasse bien bien tendrement.
[Encore une grosse bise !]