Mon cher petit chéri, je ne puis te raconter en ce moment ma vie, et il est facile de comprendre pourquoi. En voici quelques aperçus cependant : hier départ à 17 h en camion bien entendu. Arrêt à 9 h du soir en plein bled où …[texte caviardé]… Je ne suis plus qu’un homme parmi des milliers d’autres : sale, mal rasé, ayant dormi tout habillé dans la caisse d’un camion avec deux couvertures. Je t’écris maintenant après avoir mangé un repas froid : sardines, corned beef et dattes, assis sous des filets de camouflage, et ne sachant pas ni où ni comment je mettrai ma lettre pour qu’elle te parvienne. C’est un bien grand mot que de dire ma lettre puisque les détails me sont défendus mais il faut bien te prouver que je pense à toi et à mes filles, et je voudrais tant savoir comment vous allez toutes.

Je suis sûr que tes lettres me suivent, mais je n’ai rien eu depuis la lettre de Paulette faite samedi. Comment va mon Jacquou ? et Paulette ? et toi ? C’est là ma principale préoccupation, en dehors de celle de mon métier provisoire, et crois bien que cela me tient à cœur. Je ne puis qu’espérer et compter que vous allez toutes du mieux possible. Mon adresse ne change pas, et je suis sûr que j’aurai bientôt, mais où ?, de vos nouvelles.

Pour moi, la santé est excellente, malgré un abrutissement bien compréhensible, et un désir fou de me laver et de dormir dans un bon lit. Quant au moral, il n’est ni bon ni mauvais, mais simplement amorphe. Il reviendra certainement lorsque j’aurai de meilleures nouvelles de ma petite famille et lorsque nous serons arrivés sous d’autres cieux, en France, Inch Allah !

Nous sommes en tout cas isolés du reste du monde depuis pas mal de jours : aucun journal, aucune sortie, rien sauf nos lettres, qui, tout de même, comptent de plus en plus. Je suis allé il y a quelques jours à Oran en coup de vent : j’y ai rencontré Pandelé qui, lui, bien entendu, reste. Je crois bien que ce soir nous serons encore dans la même situation d’attente, à moins que le téléphone installé près de moi me donne l’ordre de partir, ce que j’attends d’un moment à l’autre : le mauvais temps qu’il fait n’est pas très encourageant pour voguer !

Au revoir, mon petit chéri, toujours bon courage. Si mes détails ne sont pas très précis, c’est qu’il ne peut en être autrement, mais je n’ai pas besoin d’insister pour te dire que je pense à vous quatre et que j’espère vous savoir en bonne santé et vous revoir bientôt.
Une bien bien grosse bise à toutes,
Georges
Je numérote mes lettres encore à partir de 1, je ne changerai plus.

Ma brave petite Yvonne, je reçois aujourd’hui deux lettres de Safi : celle de toi et celle de ma grande Paulette. Décidément, tu n’as pas de chance, et il faut vraiment être solide pour avoir bon moral. On dirait que chaque fois que je ne suis pas là, la malchance s’abat sur notre petite famille, et plus particulièrement sur toi et le Jacquou. La rougeole maintenant. J’espère que lorsque tu recevras ce mot tout ira mieux à la maison, et qu’une fois de plus, après t’avoir fait bien des misères, ton petit Jacquou reprendra une fois de plus le dessus et tu seras plus contente.

Mais toi-même, mon petit chéri, ma mignonne femme si courageuse, tu en vois une fois de plus des vertes et des pas mûres, et tu ne le mérites pas. Mais c’est parce qu’il y a beaucoup d’ennuis pour toi en ce moment, qu’il te faut être encore plus courageuse, plus calme et plus volontaire que jamais. Tu me dis qu’il en est ainsi, et je n’en doute pas, et je t’en remercie : j’ai moi aussi beaucoup de soucis en ce moment et je compte sur toi.

En t’écrivant ce mot, ce dernier mot d’Afrique du Nord, (me comprends-tu ?) je suis à chaque instant dérangé et je suis sur les dents. Dans quelques heures… sûr cette fois-ci, adieu la valise. Ma prochaine lettre viendra d’autres cieux…

Je n’ai même pas numéroté cette lettre, car vraiment elle ne compte pas. C’est, si tu le veux bien, mon « au revoir », avec mon « bon courage » et « à bientôt ».
Du courage, petit chéri, et pense aussi et surtout à toi.

Fais une grosse bise à chacune de mes filles. Soigne-les bien toutes les trois, écris-moi souvent comme je le ferai moi aussi chaque fois que j’aurai un moment, et ça n’est pas le cas maintenant.

À bientôt, une grosse, bien grosse caresse, et surtout reste bien calme. Je te dis encore que je t’aime beaucoup, tu verras plus tard, je t’embrasse bien tendrement.
Ton …

Mon cher petit chéri. Encore une nuit de passée ici sans qu’il n’y ait rien de nouveau pour nous : l’attente commence à nous rendre impatients, d’autant plus qu’on n’ose pas s’installer pour un long séjour. Heureusement que ce matin il fait un très beau soleil, pas de vent, et je vais en profiter pour mettre un peu d’ordre dans mes affaires, prendre une douche et bricoler dans le camp. Le travail a bien diminué d’intensité et j’ai un peu plus de temps pour écrire à mon petit poulet.

Depuis hier bien sûr, je n’ai guère d’événement à te raconter, mais je vais compléter un peu tout ce que je t’ai déjà dit. Notre installation ici est sur le flanc d’une colline, d’où l’on ne voit ni la mer ni la ville mais seulement des champs de vigne à perte de vue. Notre croûte est toujours peu agréable et ne vaut pas celle de Témara, encore moins celle de Safi. À côté de nous, nous avons un régiment de fusiliers marins qui font partie de la Division. Hier, ils nous ont prêté un coiffeur et j’en ai profité pour me faire tondre assez court, car je ne sais pas quand ce me sera encore possible. Si tu me voyais, tu me tirerais les oreilles : j’en profite puisque tu n’es pas là, non va mais dans la poussière cela m’est bien davantage pratique. On a reçu chacun hier ou avant-hier, deux chemises américaines en toile, deux pantalons d’été et des petits caleçons courts, mais il vaut mieux être en treillis, car on se salit vraiment trop dans le bled. Je regrette de n’avoir pas apporté mes shorts car on ne doit pas en recevoir et bientôt on en aura peut-être besoin.

J’ai reçu pour moi ce qu’on appelle un scout car, c’est-à-dire une grosse voiture blindée avec deux mitrailleurs, un poste de TSF émetteur-récepteur, voiture de commandement immense et servant à notre défense. Et voilà ma vie ici, si on ne bouge pas bientôt, je crois que je n’aurai plus rien à te raconter. Si, va petit poulet, ne t’en fais pas. Et toi et vous toutes, j’attends de tes nouvelles avec impatience. Le vaguemestre vient de partir à la poste militaire et je compte bien avec une longue lettre de toi, car ta dernière date du dimanche de Pâques. Que vas-tu m’annoncer au sujet de ta santé ?

Hier soir encore, dans mon lit, j’avais un grand cafard en pensant à toutes tes misères. Te rappelles-tu ce que je t’ai dit un jour : demande à madame Benalo, ou à une autre femme sérieuse, de venir t’aider tous les jours de 10 à 10 et de 3 h à 7 h le soir. Elle te ferait ton dîner, tes chambres, ton repassage, s’occuperait de tes filles et de toi, et te permettrait de te reposer bien tranquillement en attendant l’arrivée de ton petit phénomène. En admettant que cela durerait deux mois à 1500 ou 2000 F par mois, cela ne ferait pas une somme tellement formidable, et tu serais, et moi aussi pour toi, si tranquille. Sois pour une fois bien raisonnable, et tu me feras tant plaisir.

Au revoir petite Yvonne, je t’embrasse bien bien affectueusement. Fais une grosse bise aux filles pour leur papa qui les aime bien, et demande-leur d’être toujours bien sages, surtout à Paulette et Lulu, car mon Jackou, j’en suis sûr, est bien mignonne Au revoir, chérie.
Georges
Rien au courrier de toi encore aujourd’hui, cela doit être fait exprès !

Mon cher petit poulet, la situation d’attente continue, je ne puis t’en dire plus long. Te rappelles-tu, en 39, les départs des membres de l’enseignement en France ? Les uns, parce qu’ils avaient retenu leur place à l’avance, partaient le 1er juillet, d’autres le 2, et d’autres les jours suivants. Je suis cette fois-ci dans les derniers, et malgré un léger retard, le voyage va se continuer quand même. En attendant, notre vie mouvementée se poursuit ici. Il fait aujourd’hui un sale temps : pluie et vent, qui me rappellent mon arrivée à Témara. Par dessus le marché je tiens un bon rhume, le premier depuis bien longtemps, et je suis un peu mal foutu. L’interdiction de bouger d’ici existe toujours, et nous sommes assez ennuyés, car les distractions, à l’intérieur d’un bivouac, sont plutôt rares. Notre installation, parce qu’elle est provisoire, est loin d’être parfaite, et je suis loin du confort de ma maison de Safi. Tant que je suis ici, je ne puis guère te donner de détails sur ma vie militaire, et je sais que tu me comprends et que tu ne m’en veux pas.

Je suis ennuyé cependant de n’avoir pas eu de tes nouvelles ni hier ni aujourd’hui, et je me demande si tu as reçu mes lettres t’annonçant mon petit voyage. Tu as dû être bien déçue de ne pas recevoir ton permissionnaire que tu attendais, et qui attendait lui aussi avec impatience et joie le moment de passer quelques jours à Safi. Hélas, comme en 1940, il a fallu déchanter.

Je crains vois-tu que mon départ brutal t’ait trop affectée, à cause de ta santé, et c’est pour cela que je suis impatient d’avoir de tes nouvelles, venant après l’annonce de mon départ. Je me force en ce moment à ne pas trop penser, et cela vaut mieux pour moi. Hier soir j’ai voulu penser un peu trop à ma situation présente. Résultat : une partie de la nuit d’insomnie et d’énervement. Vivement que tout finisse, que je retrouve ma petite femme, mes grandes filles et mon petit Jean-François ! Cela sera pour bientôt, tu verras.

Je relisais hier soir, la dernière lettre de Paulette, Lulu et toi. Comme vous êtes gentilles de ne pas oublier votre capitaine qui vit en ce moment une drôle d’existence. Je commence même à m’intéresser à la veste et au jeu de Lulu, à la veste de Paulette et au tricot de mon Jackou. J’espère que vous ne m’avez pas attendu pour finir les chocolats de Lucien. Comment va le rhume de Paulette ? Guéris-la moi vite, tu me feras plaisir, et dis-moi bien franchement où en est ton état de santé.

Si tu as des lettres d’Yves, des Bénais ou de Clifford, envoie-les-moi, tu me feras plaisir, en espérant que maintenant tes lettres ne tarderont pas trop à venir. Au revoir mon petit poulet, si je suis encore là demain, je t’écrirai un peu mais attendant un ordre d’une heure à l’autre, on ne peut jurer de rien. Une grosse caresse à chacune de mes filles, et pour la petite chérie, les meilleures du méchant mari.

Ma chère petite chérie. J’ai encore un petit moment ce matin et j’en profite pour t’écrire encore un peu, car je ne sais si cela me sera toujours possible dans les jours à venir. J’ai eu ce matin ta lettre, ou plutôt vos lettres de dimanche dernier. J’ai été heureux comme un petit fou de lire les lettres de mes grandes filles et de mon petit poulet. Le dessin de Lulu m’a bien fait rire, et celui de Paulette était bien réussi.

Et oui petite chérie, un drôle de dimanche de Pâques que nous aurons passé l’un et l’autre : toi avec ta fatigue habituelle, et moi en plein travail et d’énervement, et puis séparés l’un de l’autre, alors que je m’étais bien promis de le passer bessif à Safi. Et combien de temps cela va-t-il durer ? Je compte bien que cela finira bientôt et que je pourrai enfin reprendre ma place auprès de ceux que j’aime bien.

Tu vas me faire le plaisir de dire à Lulu de t’apporter ton café au lit tous les matins, pour remplacer un peu papa. J’espère que ma grande fille Paulette va mieux maintenant, et que toi tu te reposes toujours comme il faut ; attention de ne faire aucune imprudence, tu verras que cela finira bientôt.

Et tes petits meubles, tu ne m’en parles pas : envoie donc un petit mot au bonhomme par Ahmed, et insiste pour qu’il te fasse le tout immédiatement et en lui rappelant la promesse qu’il m’avait faite. Je ne me rappelle plus son nom mais je te l’ai écrit une fois ou deux.

N’oublie pas de demander à Madame Videau de bien te seconder. Je crois même qu’elle ferait bien de s’installer le plus tôt possible chez toi, au cas où il t’arriverait quelque chose. Pour moi, rien de changé depuis ma lettre d’hier, mais le changement n’est certainement plus qu’une question d’heures, puisqu’il a déjà commencé pour d’autres de chez nous. Il se pourrait bien que ma prochaine lettre — que tu recevras quand ! -soit faite sous d’autres cieux. Je ne te parle pas de la peine que j’ai souvent à cette occasion, en pensant à toi et à mes grandes filles. Tu me connais assez pour la deviner, et je préfère, en ce moment essayer de faire disparaître le cafard en forçant mes sentiments et en m’évitant de penser.

Je suis persuadé que de très grands événements se préparent et que nous aurons un grand rôle à jouer, et notre rôle sera couronné de succès, j’en suis sûr. Nos voisins, les marins, sont très chics avec nous et nous nous amusons à nous rendre de mutuels services. À midi, trois officiers de chez eux viennent déjeuner avec nous et on se partagera nos sardines, nos pois cassés et notre singe. Où sont-ils les bons gâteaux de Safi ? As-tu pu te procurer des pommes de terre ? Dis à monsieur le maire que le capitaine compte sur lui pour que le ravitaillement de sa famille soit assuré. Je n’ai pas vu passer les cloches à Temara, dis-le à mon Jacquou, mais elles sont passées à 2 km de notre camp et on les voyait à peine, à peine… Une grosse bise à chacune de mes filles.

Pour toi mon cher petit chéri, je t’envoie mes plus affectueux et tendres baisers. Sois bien calme et pense bien beaucoup à ton petit mari qui t’aime et qui pensera toujours à sa petite vonvon.

Mon cher petit poulet. Période d’attente où il fait bien chaud sous le soleil méditerranéen, à 18 km de la ville. Nous travaillons toujours ferme. Notre arrivée a eu lieu avant-hier à dix heures du soir, après un voyage éreintant. En arrivant, il a fallu s’installer de nuit, faire notre cuisine et monter les tentes. Hier, notre journée a été occupée par l’installation. Nous sommes sur un terrain très tourmenté, sur une pente de colline ensoleillée, et hélas à l’abri du vent, et je regrette bien de ne pas avoir mes shorts. Cette nuit, à 3 h, nous sommes allés à l’épouillage (je n’en avais pas !) et à la douche chaude, ce qui prouve bien qu’on ne restera pas longtemps ici. En attendant, défense de sortir d’ici, et à plus forte raison d’aller en ville, même pour les officiers.

Nous couchons dans de très grandes tentes américaines qui sont ici à demeure, et je dors très bien dans un lit de camp américain et un « belding »* que j’ai reçus au départ. Un « belding » c’est une grande toile genre bâche, avec de nombreuses courroies pour mettre sous les couvertures et, en cas de départ, envelopper toute la literie.

Nous nous sommes tout de même un peu calmés dans notre boulot : si ça pouvait durer ! Malheureusement, je crois bien qu’on ne me fera pas long feu ici. Nous avons hérité à la division d’un régiment de fusiliers marins : cette fois il ne nous manque plus rien. Je t’annonce encore que notre nourriture n’est plus aussi bonne qu’avant, puisque nous devons prendre les vins à l’intendance et que les menus ne varient guère de ceux des soldats.

Quelle chance, le facteur m’apporte à l’instant ta dernière lettre, ou plutôt la première que je reçois ici de toi. La poste marque le 7 avril, je vais la lire et continuerai ensuite… Merci chérie de ta bonne lettre, mais cela m’ennuie terriblement de penser que tu sois ainsi fatiguée. Comment diable cela se fait-il ? Fais-toi toujours bien voir, non seulement par Ruelle mais aussi par Méténier. Que t’a dit la sage-femme après la visite qu’elle devait te faire ? Tâche de t’arranger pour que Méténier assiste aussi à ton accouchement. En attendant, ma petite chérie, soigne-toi bien sérieusement et reste la plus calme possible.

Et ma grande Paulette, que diable couve-t-elle ? Soigne-la aussi correctement et n’hésite pas à demander l’avis du toubib et à suivre ses conseils. Il n’y a donc que Lulu et moi que nous portons bien… Cette vie de camping ne me fera d’ailleurs pas de mal. En attendant, j’ai la figure brûlée par le soleil et à peine un léger rhume de cerveau. Pour la Saint-Georges, je ne verrai pas les danses de mes filles, hélas !

Attention que tout le remue-ménage de tes filles ne te fatigue pas trop. Demande à M. Biton ou à un menuisier de M. de Johannis de venir arranger ton roule-doux. Oh ! que je regrette de ne pas avoir profité de ma permission avant mon départ ! Manque de pot, dirait Yves ! As-tu de ses nouvelles ou de ses parents ?

Au revoir mon chéri, embrasse bien tes filles pour leur papa, soigne-toi toujours très bien et pense souvent à ton grand Georges qui t’aime bien beaucoup et qui n’oubliera jamais sa petite femme si gentille, une bise de moi.

Mon cher petit chéri, j’ai enfin un petit moment de libre avant le départ du 3e jour de voyage et j’en profite pour t’écrire un petit peu car je m’imagine et ton impatience et ton chagrin de ne pas avoir des nouvelles de ton méchant mari. À partir de maintenant, puisqu’en somme une nouvelle vie commence pour moi, je numérote à nouveau mes lettres.

D’abord comment vas tu ? Ce qui m’ennuie beaucoup en ce moment, c’est de ne pas avoir de tes nouvelles en cours de route. Mais je suis sûr qu’en arrivant j’en aurai beaucoup. N’es-tu pas trop ennuyée de n’avoir pu me dire au revoir avant mon départ ? C’est bien au fond ce qui me chagrine le plus. Et dire que cela a été moins une que je parte te voir le dimanche 3 avril, quitte à faire l’aller retour dans la journée. Pour une fois depuis longtemps, j’ai été bien mal inspiré. Et les pommes de terre que je voulais t’apporter, et la grosse bise à mon petit Jacquou ! Les petits dîners et les gentillesses du poulet, quand pourrai-je revoir tout cela ? Ce que je te demande surtout c’est de bien organiser calmement et sans énervement aucun l’arrivée de notre petit Jean-François ! Puisque je ne serai pas là, il faudra que Paulette et Lulu, qui sont grandes et qui vont sûrement être de plus en plus gentilles pour leur maman, te secondent bien. D’ailleurs, les vacances d’été leur donneront du temps pour s’occuper du petit frère.

Je t’écris ce matin dans un camion « Automotiv », c’est-à-dire dans un camion fermé, avec des fenêtres grillagées, des étaux et tout ce qui en fait un véritable atelier. Il est chargé de matériel, mais j’ai réussi à trouver un petit coin de libre pour t’écrire. Il y a très longtemps que j’attendais ce moment de tranquillité. Avant-hier, 10 km après chez les Bertin, j’ai dormi à la belle étoile, deux couvertures dessous, trois dessus, résultat, j’ai encore mal aux reins ce matin.

Hier soir, arrivé à 7 h l’après-midi, mon ordonnance m’a installé une petite tente et j’ai dormi sur mon lit de camp. Hier, horaire : 5 h du matin à 7 h du soir pour aller du pays de Bertin à celui de Vidal (le joueur de tennis à Ifrane), et tout cela parce que le nombre de voitures est tel qu’on ne peut dépasser le 35 km à l’heure, quand on peut l’atteindre.

Aujourd’hui nous partons à 9 h et serons arrivés à 15 km à l’est du port où nous nous étions embarqués lors de notre premier voyage en France.

C’est avec un gros serrement de cœur que j’ai dit au revoir ce matin au Maroc, car c’est là que je te laisse, toi et nos petites filles. J’ai les larmes aux yeux en t’écrivant cela, mais je suis la destinée que je me suis tracée et j’irai jusqu’au bout.

La seule chose qui m’encouragera et me consolera de bien des peines sera de savoir que j’ai une petite femme qui restera toujours calme et raisonnable et qui jamais n’oubliera que son mari, peut-être un peu méchant, l’aime beaucoup. Et puis zut, je sais que je reviendrai bientôt, et à nous la belle petite vie avec sa femme et ses gosses qu’on aime bien. Tu verras comme je saurai te gâter alors ! En attendant, je vis cette vie assez trépidante, en jeep neuve à la tête de mon escadron, dont la longueur est de 3 km 500, le capitaine Emes dans sa jeep en queue.

À Rabat et à Meknès, on nous a fêté au passage, des V avec les doigts, des fleurs et des paquets de cigarettes : c’est tout de même un autre départ que celui de 39 ! Comme nourriture en route : matin café noir à peu près froid, à midi pain avec une tranche de singe, et une demi-boîte de sardines. C’est peu, mais on ne s’arrête guère et on ne pense pas à bouffer en route. Le soir, on mange un repas chaud. Où sont les petits menus de Safi ?

Enfin, ce soir on sera au terminus de notre première étape et sans doute, dans 48 heures, au revoir à l’Afrique du Nord pour le pays où Claudia se flatte d’avoir passé une partie de sa jeunesse. Mais est-on bien sûr de sa destination lorsqu’on part en temps de guerre ?

J’ai vu au cours de l’étape d’hier Grangean d’Azrou, qui est instituteur dans un petit patelin, m’a offert un verre de pinard et m’a fait tout un tas de démonstrations d’amitiés. Je crois bien que maintenant je ne risque pas de rencontrer des connaissances.

As-tu des nouvelles de Clifford, Bénais ? Si oui, envoie moi leurs lettres, cela me fera plaisir. Continue à m’écrire à la même adresse, 84275, et dis-moi si tu as reçu la lettre et la valise expédiées par l’intermédiaire de Lucien.

J’ai demandé des explications au sujet de ma délégation de solde : tu dois toucher depuis fin février compris 3000 francs par mois, et tu devras donc avoir le rappel fin mars. Vis correctement sans penser aux économies, car cela n’a aucune importance en ce moment. Quand je serai trop riche, je t’enverrai un petit mandat…

Je ne sais pas où je vais pouvoir mettre cette lettre, car il nous est interdit de s’arrêter dans aucun patelin, mais je tâcherai de la confier à quelque civil.

Au revoir donc mon chéri, prends pour l’instant ton parti des lettres qui auraient du retard par la faute des courriers et non pas par la mienne, car il serait bien étonnant que je ne puisse pas t’écrire deux ou trois fois par semaine. Tu as confiance en moi à ce sujet, et si tu ne reçois rien de quelque temps, ne t’alarme pas.

Au revoir, mon petit chéri. Fais une grosse caresse à nos petites filles pour leur papa. Je t’embrasse bien bien tendrement.

[Encore une grosse bise !]

Mon cher chéri. Je pars en voyage demain matin à 9 heures et de tout le long de la route je n’aurai guère le temps de t’écrire. Il ne faudra pas m’en vouloir car je penserai quand même à toi, tu le sais bien.

Demain soir j’irai dire bonjour aux Bertin et dans trois jours je serai plus loin que le dépôt de mon ancien régiment de 39. Ce soir je t’écris à la lueur de ma bougie pour te dire simplement de ne pas avoir de soucis pour ton petit mari. Reste bien calme et pense avant tout à toi et à ton petit Jean-François.

Dès que je le pourrai je t’enverrai de mes nouvelles. Continue à m’écrire : mon adresse reste la même. Je suis à plat ce soir, il est minuit et je vais vite me coucher pour me reposer un peu. Je t’embrasse mon petit poulet chéri le plus tendrement que je le puis. Une caresse aux filles de leur papa.

Bonsoir chérie.

As-tu reçu la lettre et ma valise envoyée par l’intermédiaire de mon frère ?

Mon cher chéri je descends en vitesse à Casa porter ma valise et ces bouts de lettre chez Lucien pour qu’il te les fasse passer par son chauffeur de la CTM. Je reviendrai vite car on est sur le qui vive. Un premier départ a lieu demain et notre escadron ne tardera pas.

J’ai reçu ce matin la gentille lettre de Paulette, avant hier celle de Lulu :  je suis bien gâté par mes filles comme par leur maman. J’espère mon chéri que tu n’es pas plus mal et je suis bien ennuyé de te savoir encore fatiguée. Sois bien calme, soigne toi bien sérieusement pour qu’il ne t’arrive rien en mon absence. Si tu as été obligée de faire venir le docteur comme le dit Paulette c’est que vraiment  tu dois être fatiguée. Donne-moi vite de tes nouvelles avec précision et surtout, je t’en supplie, ne te fais aucun souci à cause de moi. Mon pauvre chéri je suis navré de partir sans passer quelques jours avec toi et te gâter un peu.

Je compte sur le docteur pour qu’il te soigne bien sérieusement et pour que tu lui obéisses bien. Tu verras que ce sera bientôt passé et que tout ira bien à condition que tu gardes un bon moral. Du courage petite chérie, j’ai aussi confiance entière en Paulette et Lulu pour qu’elles soient bien gentilles avec toi.

Je pars tout de suite et je t’embrasse bien bien fort,  au revoir chérie. 

Je te ferai passer par Lucien et le chauffeur de la CTM mes bouts de lettre ainsi que la croix de Lorraine et la clé d’une valise de vêtements. Je dirai à Lucien de mettre cette valise à la CTM avec un lit pliant, je garde nos petits draps, ne m’en veux pas trop mais ils me rendent trop service.

Encore une grosse bise.

Je ne puis te fixer le jour du départ car on doit nous le dire seulement deux heures à l’avance et on n’aura même pas le droit de sortir du port à Casa.

Sois bien bien courageuse et calme

Ma chère petite chérie. Nous sommes en pleine effervescence. Cette nuit, je ne me suis couché qu’à une heure et debout à six, et un travail fou m’attend encore. Je t’écris donc un peu en vitesse. Heureusement que mon capitaine rentre aujourd’hui. Hier, je n’ai pas pu aller à Rabat pour te faire passer ma précédente lettre. Je vais essayer de trouver un moyen.

Les ordres et les contre-ordres se suivent : le départ n’est pas connu, mais c’est pour un de ces jours, et certainement avant le 15 avril. Tout le monde part, et cela n’est pas une petite chose, crois-le bien. Embarquement à Casa, sans sortir du port bien entendu, et direction Angleterre je crois, et France bientôt.

Hier, de Gaulle nous a passés en revue. J’avais vraiment fière allure avec mon casque et mon équipement américain et je me sentais un peu l’âme d’un guerrier. Aujourd’hui, on nous distribue tout ce qui nous manque, et je crains fort que le départ ne saurait tarder.

Si je peux, je t’enverrai une valise avec des affaires que je n’emporte pas et la clé, par la même occasion que ma lettre. Je crois que par Lucien, si je peux lui envoyer quelqu’un, cela sera possible.

Tu dois être du coup plusieurs jours sans nouvelles de moi. Ne m’en veux pas trop car je n’ai pas eu le temps depuis trois jours de me raser. J’espère que cela va se calmer et que je pourrai t’écrire plus calmement mais sans te parler du départ, puisque cela est très sévère. Je pense que toi tu continues à m’écrire et qu’aujourd’hui je recevrai un mot de mon petit poulet. Dire que demain c’est Pâques et que j’avais fait de si jolis projets ! Enfin !

Au revoir, petite chérie. Je t’embrasse bien bien tendrement, moi je t’aime ainsi que les filles.

As-tu les meubles commandés pour notre petit Jean-François ? Si non téléphone à M. Soarès ou envoie-lui un mot.