Mon cher chéri. Cette lettre est peut-être la dernière que je t’envoie du Maroc. Tiens-toi bien et sois bien calme. Depuis vingt-quatre heures, nous sommes en effervescence, car une partie de la Division s’embarque dans quelques heures, l’autre partie suivra dans quelques jours ou dans quelques semaines. Je ne saurai qu’au dernier moment si je fais partie de la première ou de la deuxième.

De toute façon, ne te fais pas de souci pour ton mari, qui ne partira pas sans une grosse émotion, mais j’ai confiance et bientôt je te reverrai, sois-en sûre. En attendant, nous sommes tous consignés et les perms, bien entendu, selon ma veine habituelle, sont supprimées.

Je te fais passer ce mot par M. Royan, que j’ai vu et qui m’a dit qu’il allait à Safi samedi de Pâques. Je te demande de ne rien dire à personne d’au moins huit jours, car il s’agit là de quelque chose de très, très secret et important. Ne laisse rien paraître ni à nos petites filles ni à tes amies, car nous avons reçu des ordres très sévères à ce sujet. En m’écrivant, n’aie pas l’air de connaître ce départ d’une façon très nette fais-moi comprendre seulement : dans quelques jours, tu pourras m’écrire ce que tu voudras.

Je connais le port d’embarquement, mais il m’est difficile de le dire : c’est là où habite Elvire. Le jour sera veille de la fête, ou plutôt de l’anniversaire de Lucien, vingt et un jours après la fête de mon père, la destination inconnue, mais sans doute, ce qui était prévu.

Voilà, petit poulet. Je me suis couché cette nuit à deux heures et sans avoir pu fermer l’œil d’énervement. Je me lève pour préparer une journée qui s’annonce rude, de Gaulle venant ce matin dire au revoir à ceux qui partent.

Si je ne pars pas au premier convoi, je t’enverrai une lettre par la poste, et le cachet te fera comprendre que je suis toujours là. Si non tu risques de rester sans nouvelles pendant quelques jours, ne t’en alarme pas, et écris-moi quand même. Ce qui me fera le plus de peine, ce sera de partir sans t’avoir embrassée et sans avoir embrassé mes petites filles. Mais je sais que tu me laisseras partir avec le plus de courage et de calme possible. Pense à notre petit Jean-François que tu as accepté pour moi.

Embrasse bien affectueusement les filles pour leur papa. Moi, je t’en supplie, ne dis encore rien à personne. Écris-moi souvent.

Je te prends dans mes bras et je t’embrasse bien tendrement comme je t’aime. J’ai les larmes aux yeux en écrivant, mais mon travail me calmera, et pour toi, pour mes filles, je serai fort et je reviendrai bientôt. Si c’est une fausse alerte encore, en ce qui me concerne, je le regretterai presque, car je suis déjà trop dans le bain du départ, dans lequel j’ai sept chances sur dix de compter.

Au revoir, à bientôt ma chérie, une grosse bise.

Si je peux te faire porter cette lettre, je te donnerai aussi une croix de Lorraine pour toi. Mieux encore, si je reste je t’envoie un télégramme quelconque mardi prochain.

Mon cher petit chéri,

Un mot bien en vitesse, mais indispensable. Ce que nous attendons ici depuis longtemps est sur le point de se produire. Peut-être est-ce une question d’heures ou de jours. Je ne puis t’en dire plus long et surtout te donner davantage de précisions. Mais cela ne me permettra pas de venir te voir dimanche, et quant à la permission, je suis roulé comme en 1940 : toutes sont supprimées depuis cette nuit. Donc situation d’attente un peu anxieuse.

Je n’ai pas le temps de t’écrire, ce mot est seulement pour te tranquilliser, au cas où tu n’aurais pas de nouvelles de ton petit mari. Quant à ma visite, je préfère ne pas dire la peine que j’ai de ne pouvoir la faire.

Rien encore de précis. Considère ce mot comme une simple alerte au sujet de mon départ, et comme toute alerte, elle peut être réalisée ou non.

Surtout pas le cafard. Si je pars ce serait pour moi l’occasion de montrer que je suis un homme et d’être digne de toi et de mes gosses. Mais partirai-je ? Je ne sais que peu de choses encore.

Au revoir chérie, une grosse caresse

Te rappelles-tu de nos conventions ? Je te préviendrai lorsque ce sera le moment.

Ma petite chérie. Je sors de table et, avant de me coucher, je viens t’écrire un peu plus longuement qu’hier, comme je te l’avais promis. Comme toujours, nous mangeons assez bien à notre popote, plutôt trop quelquefois, mais c’est le meilleur moment de la journée pour nous qui vivons sous la tente, et il faut le comprendre. C’est un véritable moment de détente et l’on ne se presse jamais de sortir de table.

Voici le menu de ce soir : apéritif, soupe de poireaux, pommes de terre sautées, bifteck, salade, fromage, oranges, vin, « jus » de café et liqueur. Comment peux-tu ensuite t’étonner que notre repas nous revienne à 25 à 30 francs ? Cela ne fait rien, je préférerais manger chez moi, auprès de vous toutes que j’aime bien et qu’il me tarde de plus en plus de revoir.

J’ai souvent le cafard, le soir tu sais, d’être séparé de toi et de mes filles depuis si longtemps déjà. Où il est bon dieu le temps où je ne t’aurais pas quittée pour un empire ! Le plus triste de l’histoire, c’est que je me demande encore quand je vais pouvoir aller à Safi. Mon capitaine n’est toujours pas rentré, notre déménagement, s’il est prévu n’est pas encore fixé, et il se pourrait toujours qu’il ait lieu lundi prochain, et tu peux croire que ce n’est pas une petite affaire. En somme, tout un tas de raisons qui risquent fort de m’empêcher de passer le dimanche de Pâques avec vous.

Comme c’est jeudi demain, et qu’il y a de fortes chances que ma lettre ne te parvienne pas avant lundi, je t’enverrai de toute façon un télégramme vendredi soir. Ceci est pour une visite rapide à Pâques. Quant à ma permission, mon commandant est d’accord pour me la donner bientôt, mais me demande d’attendre encore une semaine au moins toujours à cause du gros travail qu’on a actuellement. Donc patiente encore quelques jours, et l’essentiel sera si je ne loupe pas cette perm avant le grand départ. Est-ce bien clair tout cela, petit poulet ?

Ma vie ici continue toujours pareille. Mon escadron marche, sans fausse modestie, très correctement maintenant, et je regrette presque de n’en pas rester le grand patron, puisque le capitaine Emile doit normalement reprendre sa place à son retour de permission. C’est dommage, car j’ai la conviction d’être aimé de tous et de faire mon boulot bien correctement, alors qu’après mon rôle sera plus amoindri, mais intéressant quand même, car je deviens prétentieux depuis que j’ai mon 3e galon…

Ma tente s’est aménagée et ressemble maintenant à une chambre correcte. Nous sommes bien deux dedans, mais le lieutenant qui est mon voisin couche tous les soirs chez sa femme à Rabat, et en fait je l’occupe seul. Je me suis fait fabriquer, style caisse, une penderie et une petite armoire, grande à peu près comme une armoire à pharmacie, et qui me sont bien pratiques pour mettre mes vêtements et mes objets de toilette. On m’a fait aussi un superbe lit de camp en tube métallique, et cela a libéré le nôtre, que je te rapporterai, et qui est bien arrangé maintenant. Il ne me manque qu’un matelas à acheter (si je pouvais trouver un matelas pneumatique ! ) car je vais être obligé de rendre celui que m’a prêté mon patron dès qu’on déménagera. Tu vois qu’au point de vue installation, je ne suis pas trop mal, mais tu sais bien ce qui me manque encore…

Aujourd’hui, j’ai vu Bernardet qui, avec ses cheveux blancs, est caporal-chef près de chez moi, toujours à la 2e DB. Il est divorcé d’avec sa femme et c’est lui qui a la charge de ses deux gosses. Comme cela change de ce que tu me dis dans ta dernière lettre si gentille : que seule la famille compte avant tout !

Oui, mon petit chéri, mets-toi bien cela dans la tête car je suis sûr que c’est là la seule formule de la vie heureuse, et moi, me sachant aimé de ma petite femme qui par ailleurs aime son chez elle et le préfère à tout, je pourrais plus facilement supporter la séparation qu’on ne peut encore prédire et qui durera combien de temps ? Et n’est-ce pas une belle chose que d’être séparés l’un de l’autre et de vivre quand même l’un pour l’autre, comme nous le faisons et comme nous le ferons toujours, n’est-ce pas, chérie ? Ce sont là les vrais bonheurs de la vie en commun, et je suis bien sûr que cet idéal dépasse de beaucoup les faux plaisirs des sorties, des bals, ou de cette vie frivole qu’il m’arrive trop souvent de constater autour de moi !

Comme je suis sérieux ce soir, petit poulet ! Ne m’en veux pas, tu sais bien maintenant, toi aussi, qu’on a des moments où il faut penser sérieusement pour lutter contre le cafard et supporter raisonnablement une séparation.

Et comment vas-tu en ce moment ? Je n’ai pas eu de tes nouvelles aujourd’hui et il me tarde d’être à demain pour recevoir ma longue lettre de toi. J’espère qu’avec ce beau temps mes trois filles passent de bonnes vacances et qu’elles sont toujours bien gentilles avec leur maman. Je compte sur toi et sur elles pour qu’elles profitent de ce long répit pour se mettre à jour de tous leurs travaux d’école. Mon Jacquou fait-elle des progrès en lecture ? Où en est-elle ? J’espère avoir une lettre bientôt pour « mon papa chéri ». Je suis sûr que Lulu est bien gentille maintenant et qu’elle a pris de bonnes résolutions pour la rentrée, et je serais même heureux qu’elle me l’écrive.

Et notre petit Jean-François, fait-il toujours des misères à sa maman ? Dis donc, je trouve que tu écris bien souvent à M. Clifford… méchant mari va, mais ne t’en fais pas, c’est pour rire.

Demain matin, je vais à Rabat et tâcherai de voir le fils Ruelle pour l’emmener avec moi si je venais passer 24 heures à Pâques, ce qui me paraît bien étonnant.

Cette fois-ci, je t’ai fait une longue lettre, quoique pas très gaie ; elle te fera certainement plaisir. Ce que je regrette, c’est d’écrire si mal et de si mal exprimer ce que je pense quand il s’agit de cette petite Yvonne que j’aime plus que tout au monde. Fais une bise à mes filles pour leur papa qui les aime bien. Je t’embrasse bien tendrement.

Bonsoir chérie, je vais me coucher en pensant encore à toi.

Mon cher petit chéri. Je viens de déjeuner à l’auberge de Témara et sur ce papier bien petit je vais te raconter un peu ce que je deviens. Hier après-midi lundi j’ai vu mon colonel de la Coloniale qui a été charmant avec moi me reprochant presque de ne pas être resté un jour de plus à Safi. Le soir Lucien nous a payé à dîner à la Comédie où on a bien mangé car il est un peu le patron de cette boîte qui lui rapporte à peu près et net pour lui seul 1000 francs par jour.

Le mari d’Yvette n’est pas venu et elle seule était avec nous. Elle est toujours aussi marrante et couche avec ses gosses dans la chambre de chez Lucien (dans mon immeuble). Vers 9 h ½ je suis allé coucher à la caserne Hend où nous étions 20 dans une chambre.  J’ai assez mal dormi de peur de m’oublier ce matin et j’ai tout de même pris le car à 8 à Casa, avec tous mes bagages qui m’encombraient un peu.

En arrivant ici à 10 h, je suis allé à L’État-Major qui se trouve sur la plage ou presque de Témara. J’ai poiroté plus d’une heure pour être reçu par le chef du 1er Bureau celui qui s’occupe des mutations d’officiers.

Enfin, il m’a vu vers 11 h ½ et m’a dit qu’il m’avait affecté au service du matériel pour y faire de la comptabilité mais comme il est hésitant encore à mon sujet, il m’a dit de revenir après-midi à 4 heures pour me présenter au Colonel chef d’État Major et peut-être au Général. Il doit me donner sans doute une autre affectation, et parlait de me faire désigner pour seconder un capitaine commandant une Compagnie.

C’est dire que mon mouvement n’est pas encore fixé et que je ne puis te donner aujourd’hui mon adresse. Écris-moi quand même pour me donner longuement de vos nouvelles et attends mon adresse pour mettre ta lettre sous enveloppe.

Ce qu’il y a de certain c’est que tout ici est réparti en plein bled et que je coucherai à partir de ce soir sous la tente. Moi qui aimais tant le camping ! Je t’écrirai d’ailleurs plus longuement demain. Je me suis fait presque engueulé parce que je n’ai pas de spécialités militaires et j’ai l’impression qu’on ne sait pas trop que faire de moi.

En attendant, et malgré tous mes bains, je me sens sale car je ne me suis pas débarbouillé ce matin et il me tarde d’être installé pour faire un peu de toilette et aussi savoir ce que je deviens.

Tout est ici quand même sympathique et les véhicules à Croix de Lorraine sont terriblement nombreux. Les soldats sont jeunes pour la plupart mais quelques vieux birbes se montrent parfois, même de grands barbus et je crois que le milieu me plaira.

Comment vont ton rhume et ton moral ? Soigne-toi bien et donne-moi vite de tes nouvelles. As-tu pensé au vermifuge de Jacquou, à la piqûre des filles et au rhume de Paulette. Soigne bien aussi ton petit monde car tu as maintenant pour toi toute seule de bien grosses responsabilités.

Au revoir petit chéri. Bon courage. Demain, je t’écrirai plus posément, je l’espère.

Une grosse caresse aux filles de leur papa et pour toi les plus gentilles et bien affectueuses.

Ton petit mari

Mon cher petit chéri. Je suis tellement ennuyé aujourd’hui en pensant que Safi est si loin. J’avais toujours décidé de passer ce dimanche avec toi et mes petites filles, et le fait de l’absence de mon patron, au lieu de me rendre plus libre, me gêne un peu. C’est ainsi que je ne puis guère quitter mon camp avant le samedi soir et rentrer le lundi avant 8 heures. Ce matin j’avais décidé, et cela malgré mon télégramme, de partir ce soir à 6 h pour rentrer dans la nuit de dimanche à lundi. Et puis une réunion des grands chefs, dont je suis (!), a eu lieu à 2 h et j’ai compris qu’il valait mieux que je ne fasse pas de gaffe en ce moment.

Ma valise était prête et cela va me faire mal au cœur de la défaire dans un moment. Mais ce n’est que partie remise, et dès que mon patron rentre, je demande ma perm et je pense ainsi l’avoir bientôt pour aller te voir. Il me reste 10 jours à prendre et je les prendrai tous car on ne peut pas partager les 15 jours en plus de deux fois, et d’autre part où serais-je au mois de juin ?

Par contre je ne puis pas encore te fixer la date exacte car d’abord il me faut attendre le retour de mon capitaine qui sera là, je pense, avant la fin de la semaine, et d’autre part nous déménageons le 10 et peut-être qu’on va exiger ma présence à ce moment-là, ce qui serait un peu naturel car j’ai pas mal de responsabilités ici. Crois bien que je ferai ce qui sera possible et je te préviendrai à temps. J’attends le retour du patron pour voir cela avec lui. Nous changeons donc de quartier et nous abandonnons hélas le bord de la mer, pour aller dans la forêt de Mamora, route de Meknès, où je crois qu’il fera certainement plus chaud qu’ici.

Ce soir à 6 h ½ je partirai à Casa avec le camion des permissionnaires et coucherai chez Lucien car sa chambre est vide, Yvette ayant quitté Casa pour Taza. Je reviendrai demain soir et je tâcherai de bavarder un peu avec toi au téléphone chez madame de Johannis. Ce qui m’ennuie surtout dans cette promenade loupée à Safi, c’est que je pense que tu m’attendais à peu près sûr et que tu as dû être bien déçue de mon télégramme. Ne m’en veux pas trop et surtout sois bien raisonnable pour chasser ton cafard, que je comprends très bien, et qu’il ne faut pas avoir, n’est-ce pas petit poulet ?

As-tu reçu ma grosse caisse envoyée par CTM ? J’ai été obligé de couper en deux le pain américain, faute de place et j’espère que Paulette n’aura pas eu l’idée de porter le colis toute seule. As-tu reçu aussi mon mandat de 2000 francs et non plus de 1000 comme je t’avais annoncé ? Tu vois que ton méchant mari pense quand même à sa petite femme, et comment pourrait-il faire autrement ?

Merci, petit poulet, de toutes tes nombreuses et si gentilles lettres. Continue à le faire aussi souvent, car tu sais que tu me fais bien plaisir. J’espère bien que Lulu est plus sage au catéchisme et qu’après les vacances de Pâques ce sera une gentille et bonne élève en tout, ainsi que Paulette d’ailleurs.

Aujourd’hui il fait terriblement chaud et je crois bien qu’on ne va pas tarder à se mettre en short. Aussi tu peux t’attendre à ce que je t’apporte ma tenue française d’hiver qui ne me sert plus à rien puisque je ne la mets pas. Il m’a été impossible de te trouver de la pommade boratée.

Je regarderai demain à la pharmacie de service à Casa s’il y en a. Quant à la crème américaine, il vaut mieux ne pas en parler.

Si je vois qu’il m’est impossible de prendre une perm, je ferai tout pour venir samedi prochain jusqu’à mardi matin en amenant le fils Ruelle que j’irai voir un de ces jours, mais il vaut mieux ne pas trop y compter car si je ne viens pas cela te fait — et à moi donc ! — une grosse peine.

Au revoir petite chérie, je vais faire mon travail, me changer un peu et je mettrai ma lettre à la poste ce soir à Casa. Tu as bien fait de donner les pellicules à Mme Videau et pensez à moi pour les épreuves. Ici, il y a un lieutenant qui m’a promis de me photographier devant ma tente avec le dernier rouleau qui lui reste.

Je t’embrasse mille fois bien bien affectueusement. Au revoir,

Ton grand Ge…

Une caresse aux filles et deux au Jacquou !

Mon cher petit chéri. Ce soir après dîner, je viens bavarder un peu avec toi. J’ai reçu aujourd’hui ta lettre de samedi matin en même temps que celle de Paulette. Je sens de plus en plus ma petite vonvon que tu as le cafard sans moi et dans ton état et cela vois-tu il ne le faut pas. Quand on réfléchit à notre situation actuelle, qui durera on ne sait combien de temps, on se laisse aller à des rêveries un peu tristes car nous ne sommes pas, nous qui nous aimons bien, habitués à cette vie-là. Eh bien mon petit, ne pense pas à toutes ces choses. Dans moins de trois mois ta grosse misère sera terminée et tu verras, j’en suis absolument sûr, que tout se passera bien. Après tu seras plus leste et donc plus contente. Quant à notre séparation je suis certain aussi qu’elle ne durera pas trop et s’il en était autrement il faudra l’un et l’autre en prendre son parti en s’écrivant souvent et vivant quand même ensemble par notre pensée, car rien maintenant ne pourra nous séparer pour de bon, n’est-ce pas ma petite chérie ? Moi aussi il m’arrive parfois, trop souvent même, d’avoir le cafard car contrairement à ce que tu crois ma vie actuelle n’est ni gaie ni belle. Active oui et heureusement, mais crois-tu que quelque chose puisse remplacer pour moi ma maison, mes filles et bientôt mon fils, et surtout cette petite femme que j’ai tant aimée et que j’aime toujours de plus en plus ? Gai, je le suis parfois ici, il le faut bien car pourquoi ne pas faire comme tout le monde alors qu’autour de moi je vois tant de gens plus malheureux que moi et qui pourtant boivent, rient et chantent pour tuer justement le cafard qui les prend. Crois-tu que je puisse quitter le Maroc où tu es, un jour prochain, en n’ayant pas le cœur serré. J’aime mon pays, tu le sais bien, mais j’aime aussi ma famille et ma gentille femme, et c’est pour essayer de voir clair en mes deux devoirs que je me force souvent à être en apparence gai ici, que je sors parfois et que j’accepte les plaisanteries d’une popote d’hommes. Mais tout cela est artifice et a au moins le gros avantage de nous permettre de mater le cafard.

Ce soir, tiens petit poulet, je suis seul dans ma tente, le vent souffle et il  pleut : comme je préférerais être dans un fauteuil de notre salon, avec toi près de moi, même sans parler, mais vivant de cette vie si tranquille que je préfère par-dessus tout. Toi aussi, sois forte petit poulet, pour toi, pour nos gosses et pour moi. Lorsque ton fils sera né je suis sûr que cela te sera plus facile et je te demanderai même de bien te distraire en étant toujours la petite femme bien gentille que tu as toujours été pour moi, et que tu resteras toujours même si notre séparation devait durer.

En attendant je te remercie beaucoup de tes nombreuses et gentilles lettres que j’attends toujours avec beaucoup d’impatience et que je relis toujours avant de m’endormir. Tu as bien fait de punir Lulu dimanche. J’espère bien que ma grande Lulu, toujours si sage et décidée à faire plaisir à sa maman, se remettra maintenant sérieusement au travail de l’école et à son catéchisme et que tu me l’annonceras bientôt. Je suis sûr d’ailleurs que Paulette et Lulu se montrent toujours mes grandes filles bien sages car moi je veux être heureux et fier de toutes les deux.

Samedi prochain je ne viendrai pas à Safi car j’ai en ce moment trop de soucis et de responsabilités et Safi est trop loin. Mais à la place, et comme tu me le demandes, je prendrai 10 jours de permission dès que mon capitaine sera de retour, c’est-à-dire que si tout va bien je pourrai être à Safi la veille ou quelques jours après Pâques. Je t’en reparlerai bientôt par lettre, à moins que je puisse me décider samedi de venir à Safi, car je voudrais bien sagement te revoir un peu. En attendant je t’ai ramassé pas mal de petites choses dont je vais faire demain une caisse que je t’expédierai par CTM et que tu pourras prendre sans doute samedi soir à la CTM, sinon lundi soir. Voici tout ce que j’ai pu réussir à t’acheter et que je t’envoie : du savon et des savonnettes, deux thermomètres médicaux dont un américain, cinq boîtes de confiture d’abricot, une bouteille de muscat, trois kg de biscuits, un gros pain blanc américain, de la lessive, du Lucémail, de l’antimite, de la farine. Je profite de chaque sortie pour essayer de te trouver quelque chose et je vais tout t’envoyer au cas où je ne pourrais te l’apporter moi-même. Tu vois que je pense à toi dès que je sors. Je suis allé au coiffeur ce soir à 6 h à Rabat car dans la journée je n’ai plus de temps à moi, même pas pour t’écrire, et le soir je tombe de sommeil. On a reçu d’autres officiers à mon escadron et maintenant nous sommes nombreux : deux capitaines dont moi, deux lieutenants, deux sous-lieutenants et un aspirant. Cela ne diminue d’ailleurs pas mon boulot que je conserve le même.

Lucien m’a téléphoné aujourd’hui pour me dire de venir car Maurice était pour un jour à Casa. Je n’ai pas pu y aller et j’irai peut-être y faire un tour dimanche si je peux. Pourquoi Safi est-il si loin ! J’ai vu Mlle Colomb aujourd’hui à Rabat avec qui j’ai bavardé cinq minutes. Un de ces jours je tâcherai d’aller dire bonjour au fils Ruelle, et même le plus tôt possible.

Au revoir mon petit poulet, sois plus contente et bien calme et pense toujours bien à ton mari, le méchant mari, qui t’aime tous les jours un peu plus. Une caresse à nos filles et deux au Jacquou de son papa chéri.

Je t’embrasse bien bien affectueusement, ton

Ge…

J’ai touché ma solde aujourd’hui, moins 3000 francs que tu as dû recevoir. Demain je t’enverrai 1000 francs encore par mandat-carte.

Mon cher petit poulet. J’ai un peu le cafard ce soir car je crains de ne pouvoir venir à Safi samedi prochain, car pas mal de travail est en train ici, et pas mal de petites histoires de service qui peut-être m’empêcheront de partir samedi. Mais j’ai trop hâte de te revoir un peu pour ne pas faire l’impossible et vendredi je t’enverrai un télégramme sans faute, que ce soit oui ou non. Quitte à venir samedi soir pour repartir le dimanche soir, je ferai l’impossible, crois-le bien, pour aller voir mon petit poulet car je sens que notre départ s’approche et je sais que toi aussi tu languis un peu.

J’ai reçu ce soir ta gentille lettre de jeudi matin et je sens bien que tu voudrais que je vienne passer quelques jours avec toi. Et bien oui, petit poulet, dès que mon capitaine sera revenu, je poserai moi aussi une permission de 10 jours et ce sera sans doute pour la deuxième semaine des vacances de Pâques, à moins qu’on me la refuse, ce qui m’étonnerait.

Hier  voyage à Ifrane, en voici les détails. Je suis parti samedi à 2 h après-midi en jeep avec deux sous-officiers pour préparer l’arrivée des autres. Voyage sans histoire et sans arrêt aucun. Près d’Ifrane nous avons eu la chance de dépanner, après½ heure de boulot,  l’auto de Madame Maria  (du Ranch Maria) qui a invité mes 54 bonshommes à un méchoui le lendemain, ce qui était d’autant plus agréable que pas un restaurant d’Ifrane ne pouvait nous donner à manger.

Le soir j’ai été invité à dîner par Madame Noble, toujours très gentille, et qui t’envoie ses amitiés. J’ai trouvé une chambre chez Bel. Le lendemain j’ai été voir un peu toutes nos connaissances en attendant l’arrivée de mes gars qui sont venus à 10 h. Puis on est allé au Michlifen faire un peu de ski sur quelques taches de neige, avec des skis gracieusement prêtés par M. Favon. À 2 h on est allé manger le méchoui à la Zaouïa. Puis on est allé visiter Azrou où l’on a soupé à 19 h. Retour à 20 h 30 et arrivée ici à minuit et demie sans aucun arrêt et toujours le Georges au volant n’ayant confiance qu’en lui seul.

Voilà donc résumé brièvement mon voyage à Ifrane, et je te raconterai cela avec plus de détails quand je viendrai à Safi. Beaucoup de fatigue, mais du plaisir à revoir notre ancien patelin et à faire plaisir à mes militaires qui sont revenus absolument enchantés de ce voyage en des endroits qui leur ont rappelé quelques coins de France.

Maintenant voici des nouvelles d’Ifrane. Hôtel Balima fermé alors que tant de gens cherchent à se loger au Maroc. Hôtel Bel, chambres seulement, mazets réquisitionnés pour des gosses de militaires. Colonies des Phosphates pour les marins, Bouillon pour des familles de Dakar. L’annexe Bel a été achetée par une administration qui l’aménage en bâtiments vraiment superbes. Seuls Telia et Lachenal ouverts avec peu de clients, surtout des militaires de passage. Delalande est mort. Toujours les mêmes figures sauf Mordier qui a quitté l’Électricité pour aller faire du commerce je ne sais trop où, et réformé.

Mes visites maintenant : Félix, très chic avec moi, les Gascon de même, madame Faure m’a embrassé (sur les joues et devant son mari) et je n’en revenais pas. Mathivet un peu vieilli mais gentil, Mlle Roué à peine entrevue mais qui ne jure que par moi, Serre et Ruiz on ne peut plus heureux de me revoir et tout l’accueil m’a vraiment touché. Landraud à peine entrevu. Gustave Bel aussi mielleux et peu intéressant, et c’est tout, ou plutôt je te garde pour la fin le plus beau morceau : les Chaignard ! J’oubliais Henri qui a été très très très chic avec Josette et Mimi, qui vous embrassent bien toutes et qui m’ont parlé longuement de nous tous.

Arrivons aux Chaignard. Pendant que je bavardais avec Henri, Chaignard est passé et je ne l’ai pas vu. Henri m’a dit qu’il était là et qu’il lui avait dit un jour que j’étais un traître, que j’étais chef de Légion à Safi (tu te rends compte !) que je devais ma mutation à Safi à un Général de mes amis ( ? ? ! ? ?)… et qu’il tenait tous ces renseignements de madame Lavergne. Je bondis chez Chaignard pour leur dire bonjour et expliquer cette regrettable méprise. Je frappe, on ne répond pas : j’étais pourtant sûr qu’ils étaient dedans et qu’ils m’avaient vu. Je suis reparti. Une heure après, j’y retourne et frappe à nouveau. Non prévenu, Chaignand ouvre et… il m’a fichu à la porte en me disant que j’étais « de l’autre bord », etc… Je n’ai pas pu ni placer un mot, ni avancer d’un pas et je suis parti les larmes aux yeux. Tu te rends compte ! Je suis sûr que tu vas bondir en apprenant cela, mais ne t’en rends pas malade, cela n’en vaut pas la peine.

Quand je serai en perm à Safi peut-être leur écrirai-je, car j’ai bien mal au cœur de l’opinion qu’ils ont de moi. Je n’ai vu ni les Biagot ni personne d’autre. Et voilà ! Enfin tu me connais, toi, et cela me suffit pour l’instant. Au revoir petit chéri de moi. Repose-toi toujours bien. Moi je vais vite me coucher car je suis crevé ce soir et je tombe de sommeil. Écris-moi vite encore, même si tu penses que je dois venir, et crois bien que je ferai l’impossible pour cela. Dis à Lulu d’être plus gentille au catéchisme pour faire plaisir à son papa et à sa maman. Je compte sur elle pour me montrer qu’elle est une grande fille bien raisonnable.

Au revoir poulet, bonsoir et aime moi toujours bien. Je t’embrasse bien tendrement.

Mon cher petit poulet. Une fois de plus je m’arrache à mes papiers et à mes moteurs pour venir t’écrire un peu, car hier et aujourd’hui j’ai eu 3 lettres de Safi : celle de samedi matin, celle de ma Lulu avec celle de Clifford, et celle de lundi qui est allée bien vite. J’ai été bien gâté comme tu le vois et tu ne peux pas me faire plus plaisir. Comme toi j’ai été heureux d’avoir des bonnes nouvelles de Clifford et la lettre de ma petite Lulu, si bien écrite et avec un beau dessin, m’a fait un grand plaisir.

Il ne faut pas, mon petit chéri, t’énerver au sujet de la demande de madame Bénais ou de l’attitude de Pillot. Je comprends très bien qu’une gentille femme aussi droite que toi, soit vexée de certaines choses, mais essaye de prendre les gens comme ils sont, sans plus, car j’imagine ton énervement à travers tes mots et tu dois penser à toi avant tout : le moindre énervement te fatigue, tu le sais bien, et cela me fait beaucoup de peine de te voir ainsi.

Je suis sûr d’ailleurs que ton mal au ventre de dimanche vient de là. Sois donc un peu plus égoïste : vis pour toi, et pour nos petites filles, et n’accorde pas tant d’importance aux petites choses des autres, Bénais ou Pillot, ou d’autres. Moi je veux avant tout ta santé, et c’est pour cela que je me permets de te dire d’éviter absolument toutes occasions de t’énerver.

Pense à toi d’abord, à moi aussi, à tes filles qui t’aiment beaucoup et à ton petit Jean-François (avec un trait d’union pour te faire plaisir) et passe sur tout ce qui peut te contrarier. Continue surtout à me dire toutes tes petites misères. Que t’importe également l’opinion que peuvent avoir de toi certaines personnes de la poste ou d’ailleurs ! Tu verras que, quand je reviendrai, je serai là pour t’enlever la plupart de tes soucis et je te promets la meilleure vie possible, que tu auras bien méritée après tous tes sacrifices et tes gentillesses pour ton petit homme qui t’aime bien.

Je pense que mes lettres maintenant t’arrivent plus régulièrement et que tu me traiteras plus de méchant mari parce que je ne t’écris pas. Quand la mer sera entre nous, je te promets toujours d’avance des nouvelles aussi nombreuses, même si je dois te crayonner quelques mots au crayon, car tu sais je ne fais pas toujours tout ce que je veux et j’ai mon temps bien occupé.

En attendant je te promets de venir samedi à Safi, 2 avril, à peu près tout ce qu’il y a de plus sûr, car mon capitaine partant demain en permission je serai mon maître jusqu’au 8 ou 10 avril. Et après nous parlerons ensemble d’une permission car je crois que tu as raison, je ferai comme tu voudras, mais il vaudrait mieux que je tienne sûrement quelques jours de repos avec toi à Safi au lieu de se séparer pour un temps bien indéterminé et peut-être assez long. De toute façon, il faudra que j’attende le retour de mon patron avant de prendre une décision quelconque. Je te joins à ma lettre une photo pour Paulette. As-tu reçu mon colis par CTM ?

Je vais t’acheter une croix de Lorraine en argent sans V et tu me rendras l’autre quand je viendrai ou tu les garderas toutes les deux, comme cela tu seras bien gâtée une fois de plus. Et ce baptême s’est-il bien passé ? J’espère, mon petit chéri, que tes misères de dimanche n’ont pas trop duré et que dès lundi tu allais mieux. Soigne-toi le mieux possible, surtout en te reposant bien, et tu verras que tout passera vite. J’espère que ta prochaine lettre me dira que tu vas mieux et que ce petit Jean-Pierre devient plus sage avec sa gentille maman.

En proposant encore à Clifford d’être parrain j’ai complètement oublié M. de Johannis. Ne m’en veux pas trop et tâche…  d’avoir 2 jumeaux… pour arranger l’affaire ! Attention que tes filles n’attrapent pas la rougeole avec Claude : il ne manquerait plus que cela dans la maison.

Tu me fais envie en me parlant de saucisses américaines fumées, petite gourmande. Quand je viendrai je t’apporterai beaucoup de petites choses et aussi de la farine pour que tu puisses souvent faire de tes bons gâteaux. Et les rillettes sont-elles bonnes ?

Pour moi, ma vie commence à devenir un peu monotone sous une tente, et il nous tarde à tous de partir d’ici. J’ai toujours mon même travail mais attention mon adresse est maintenant changée. Le secteur postal devient SP 84275 BPM6 au lieu de l’autre. N’oublie pas d’y penser dans tes prochaines lettres. Il m’arrive souvent d’avoir un peu le cafard loin de toi surtout, et heureusement que j’ai tes gentilles lettres et celles de mes filles pour vivre un peu plus par la pensée avec vous toutes.

Dimanche prochain nous allons à Ifrane. Nous serons environ 50 à 60. Départ 5 h du matin en camions américains, retour dans la nuit. Je te raconterai cette promenade qui me plaît dans ma lettre de lundi prochain. Ce sera encore un dimanche de passé et qui me rappellera de bien bons souvenirs.

Demain j’écrirai à Paulette, Lulu et à toi sans doute une fois avant lundi, tu le sais bien petit poulet chéri. Fais une grosse caresse à tes filles pour leur papa.

Au revoir petite vonvon, reste bien calme pour faire plaisir à ton Georges qui t’aime bien et écris-moi souvent en me racontant bien tes joies et tes peines.

Je t’embrasse bien tendrement et je te dis encore une fois que je t’aime bien et que je serai toujours pour toi le plus gentil mari.

Ton Georges.

Ma petite femme chérie. Je m’absente un moment du boulot pour venir dans ma tente et t’écrire un peu. Hier j’ai reçu ta lettre de jeudi dernier, censurée une fois de plus, avec celles de mon petit Jacquou. Dis-lui que c’est une grande fille et que son papa a été bien content de lire ses gentilles petites lettres. Tu me parles de soleil à Safi et tu as de la chance car depuis quelques jours, c’est surtout du brouillard que l’on voit ici toute la journée et s’il ne fait pas froid, ce n’est tout de même pas très agréable. Tu me dis que Yves est déjà en Italie. Je suis sûr qu’il en est content et il sera allé plus vite que moi car nous n’avons toujours rien de décidé pour un départ dont tout le monde parle mais dont il n’est jamais officiellement question.

Je t’en préviendrai à temps. Mais tu oublies de me parler de la santé et tu sais que cela m’occupe beaucoup. Je t’ai dit je crois que samedi j’avais vu madame Lacroix qui n’a pas la méthode de piano 3ème année mais qui m’a promis de remuer tout Rabat pour t’en trouver une et même l’envoyer directement à Safi lorsqu’elle l’aurait. Samedi après-midi j’irai dire petit bonjour au commandant Jourdan qui doit venir passer le dimanche à Rabat. As-tu reçu une caisse envoyée par la CTM ? J’espère qu’elle te sera arrivée en bon état et qu’il ne manquera rien. Par ailleurs je t’ai cherché un peu de tout ce que tu m’as demandé mais je n’ai trouvé pour l’instant que du Lucimail. Je chercherai encore et ferai mon possible, tu le sais bien, pour t’envoyer ou t’apporter tout ce que tu me demandes, et même davantage. Ne te fais donc pas trop de souci à ce sujet. Après-demain mon capitaine part en permission à Alger pour quinze jours. Je vais donc être un grand patron pendant cette période et donc beaucoup plus libre. J’en profiterai pour pousser une pointe jusqu’à Safi le premier dimanche d’avril et au retour de mon patron on reparlera de ma permission, si tu préfères que je la prenne à ce moment plutôt que de risquer de l’avoir ou de la perdre en juin ou en juillet. Je te préviendrai bientôt de mon arrivée dès que j’en serai sûr et je m’arrangerai pour ne pas repartir si tôt le lundi matin, et en espérant qu’on pourra aller ensemble au cinéma le samedi soir. Dimanche après-midi j’ai profité d’un camion qui descendait pour aller à Casablanca où je suis arrivé vers 17 h. Je suis allé à pied de la place de France chez Lucien où il y avait encore Yvette et son mari, toujours par ici. Le soir Lucien nous a encore invités à dîner à la Comédie où je crois qu’il a l’habitude d’aller souvent. Il y avait Elvire, Lucien, Yvette et son  mari, et un jeune homme voisin de Lucien ouvrier à l’Aviation et moi. On a assez bien mangé et je suis revenu ici en partant toujours en camion militaire vers 10 h pour arriver vers minuit. J’étais un peu fatigué mais content d’avoir ainsi passé mon dimanche. À l’aller je m’étais arrêté chez les Picard qui une fois de plus étaient à Casa et je leur ai laissé un petit mot. J’y retournerai un de ces jours. Dimanche prochain nous allons en camion avec mes soldats passer la journée à Ifrane. Je dirai bonjour à toutes nos connaissances et je te raconterai notre balade lundi. Un autre dimanche nous irons sans doute à Marrakech, dans deux ou trois semaines. C’est moi qui ai fait ces propositions à mon grand chef, et elles ont été acceptées d’emblée. Cela fera plaisir à tous nos militaires qui s’ennuient le dimanche ou qui passent leur temps à boire ou à faire des bêtises, et à moi aussi bien entendu car le dimanche ici est certainement le plus sale jour de la semaine car la vie de camping lorsqu’elle se prolonge peut devenir un peu monotone.

Depuis que j’ai tes draps, je dors bien mieux ici et mon ordonnance me tient bien mes affaires propres. Il les fait repasser par le tailleur de l’escadron et je ne puis laisser traîner quelque chose sans que ce soit immédiatement lavé et repassé. Après la guerre nous le prendrons comme fatma…  Tu as bien fait de donner à celle-ci mes 50 francs et je les ajoute à ta note. As-tu reçu les 1000 balles que je t’ai envoyées la semaine dernière ?

Ne t’ennuie pas trop sans ton méchant mari, petit poulet et occupe-toi toujours bien du travail et de la conduite de tes grandes filles. Après la guerre je te récompenserai de toutes tes misères en étant un mari modèle que tu aimeras de plus en plus et qui te gâtera bien et à tous points de vue. Je n’oublie pas que ton fils t’occasionne bien des petites misères et tu verras que tu ne le regretteras pas. Je ne sais pas toujours te dire ou t’écrire ce que je pense de toi mais je voudrais que tu saches bien et de plus en plus que tu es pour moi la plus gentille femme que j’aurais pu trouver et que toujours, même loin, je vivrai en pensant à toi et en t’aimant toujours beaucoup. Caresse bien les trois filles pour moi et reçois de ton grand Georges ses plus affectueuses bises, écris-moi encore souvent.

Mon cher petit chéri. Un beau dimanche aujourd’hui qui ne vaut pas le dernier puisque j’étais avec toi à Safi. Mais enfin tu dois être heureuse toi aussi de voir ton grand ami le soleil. Du coup ce matin, et quoique dimanche, je me suis levé à 8 h, lavé et rasé dehors au soleil, changé impeccablement quoique n’ayant pas mis de cravate, et tout cela avec l’idée bien arrêtée de passer mon dimanche ici. Rabat est plein de militaires et les cafés comme les cinémas à peu près inabordables. Quant à Casa, c’est tout de même trop loin pour y aller sans motif valable. Nous avons bien un camion de permissionnaires, mais il part d’ici le samedi soir et rentre le lundi matin, ce qui m’obligerait à coucher deux nuits, et impossible bien sûr. Donc ce matin je reste ici et après-midi, j’irai peut-être faire un petit tour en jeep ou à pied, mais pas trop loin parce qu’on devient très sévère pour cela maintenant.

Hier matin j’ai eu ta gentille lettre censurée de mardi dernier, partie de Safi le 15 et arrivée ici le 19. Tu ne peux t’imaginer comme tes lettres me font plaisir. Comme tu me le dis, cela nous permet de nous voir vivre et nous donne un peu l’illusion que nous sommes ensemble.

Pour moi, je relis toujours tes lettres au moins deux fois, et mon plus grand plaisir est de les relire une dernière fois le soir juste avant d’éteindre l’électricité. Hier soir même j’ai lu ta dernière à la lampe électrique de poche, notre groupe électrogène étant en panne. Marrant d’entendre ma Jacquou trouver que son papa a de la veine d’avoir une jeep ! Fais-lui une bien grosse bise pour son papa et dis-lui d’être bien sage à la maison et à l’école, de bien apprendre ses leçons et de bien faire ses devoirs pour faire un grand plaisir à son papa chéri. J’espère aller vous voir à Pâques pour deux jours, si je ne viens pas en auto je te télégraphierai pour me faire retenir une place retour à la CTM, mais comme la dernière fois je ne le saurai guère qu’au dernier moment.

Je te joins à ma lettre celle de la DIP et ma récente réponse. Tu vois que je n’ai guère l’intention de me laisser faire quoique il faudra certainement céder sur une attribution fictive de poste. Conserve-moi très précieusement ces deux lettres car elles pourraient avoir plus tard une grande importance. Je te joins aussi un avis de crédit pour la Banque, que Rabat aurait dû t’envoyer au lieu d’être à moi. Fais-en ce que tu veux. Alors que je leur ai envoyé mes changements d’adresse, ils en sont toujours à la Cie Régionale. Maintenant quelques petites nouvelles intéressantes. D’abord, vendredi à midi j’ai eu la visite inopinée du mari d’Yvette qui venait me chercher — miracle, car il paraît assez radin — pour déjeuner avec lui au restaurant à Salé où il est en pension. Enfin j’y suis allé entre midi et 2 h en treillis assez sale d’ailleurs. Là j’ai eu l’occasion de rencontrer une pléiade d’Ardéchois, les Théron d’abord que tu connais, partis à Rabat mais habitant Salé dans une villa qu’ils ont fait construire, mangeant au restaurant à midi. Lui a fait de la résidence forcée à Midelt et n’a qu’un désir : celui de se faire mobiliser et de préférence à la 2e DB, mais je crois que son administration lui met quelques bâtons dans les roues.

Ensuite j’ai vu à ce même restaurant un jeune Privadois, évadé de Privas il y a quatre mois et engagé aux parachutistes. Il s’appelle Bacconnier et habitait l’Ouvèze. Il ne connaît malheureusement pas tes parents. Il paraît que « messieurs les boches » occupent la caserne et font l’exercice sur la place, orgueilleux au possible dans les rues. Le ravitaillement est à peu près le même que lorsque j’y suis allé, c’est-à-dire pas brillant. Il a pu s’échapper de France avec deux autres Privadois : Bourgeat habitant près du Royal-cinéma et Serverol dans la maison au-dessus de chez Dorne. Je n’ai pas vu ces derniers, tous trois ont à peu près 19 à 22 ans au plus.

Par ailleurs, hier à Rabat j’ai enfin trouvé Mme Lacroix. Je lui ai fait une visite de cinq minutes et voilà les nouvelles apprises. Le commandant Jourdan est à Meknès comme commandant du CAT. Ce n’est pas très brillant ni glorieux et il doit regretter sa Légion étrangère, mais il n’est plus jeune. Il vient tous les 15 jours à Rabat et je compte le voir samedi prochain dans l’après-midi. Quant à Lacroix, encore plus excité qu’avant, il vient d’être muté d’office pour politique, de Rabat à Khouribga, et évidemment cela ne lui plaît pas.

Pourtant si ça s’arrête là ce n’est pas très méchant puisqu’ils ont là-bas un superbe logement qu’ils n’occupent d’ailleurs pas encore. La prochaine fois que j’irai chez eux je bavarderai plus longuement car j’y suis resté à peine dix minutes. Leurs gosses sont superbes. Il paraît que les Fabre ne se plaignent pas trop, ayant toujours leur traitement et leur logement.

Tu vois mon petit chéri que ma lettre du dimanche a été bien longue. Passe une bonne journée et repose-toi toujours bien. J’espère que Lulu m’a envoyé hier une gentille lettre. Embrasse-les toutes trois pour leur papa. Et pour toi, bien sûr, mes meilleures caresses de ton mari qui t’aime.

Vite une lettre encore.