[en marge : Savais-tu que la tante marraine était morte ?]

Mon cher petit chéri,
Je suis rentré ce soir de mon long voyage chez nous, voyage sans incident de route, réconfortant et pénible à la fois. Réconfortant puisque j’ai vu tout le monde, mais pénible puisque tu n’étais plus là et puisque pas mal de changements que tu connais se sont produits un peu partout, et dont je t’ai parlé dans ma lettre écrite de chez ta maman.

Je te raconte, puisque je sais combien cela t’intéresse, la fin de mon voyage.

Dimanche à midi, j’ai déjeuné chez ta maman avec toute la famille Rodrigues : lapin, pommes de terre, salade, raisins (pas de saucisson, ils n’en ont plus), café, pousse-café, gâteau fait par Mme Rodrigues, et champagne apporté par moi.

Puis à 3 h je suis allé à Vals avec Henri chercher mon père, que j’amenais au retour le lendemain à Châlon. Retour à 18 h, petit verre et adieux chez ta tante Mélie, bien peu en train la pauvre. Elle m’a donné 1000 francs pour toi et je te les enverrai dès que les mandats pour le Maroc nous seront permis.

Puis re-petit verre chez Emma, dîner chez ta maman avec les Rodrigues, café avec toute la famille et grands adieux. Emma m’a montré des draps et linge, et chaises et divan qu’elle te gardait, et venant d’un héritage de Mme Puaux.

Le lendemain matin, départ à 8 h. Casse-croûte avec saucisson à La Voulte, et en route avec mon père. De midi à trois heures, nous avons cherché ensemble Clifford à Lyon, en vain car il en est parti pour une destination inconnue. À 18 h, arrivée à Châlon, Jeanne s’est dérangée tant et plus et m’a fait emporter le lendemain de quoi manger pour au moins huit jours : tu la connais, et je n’ai pas pu lui refuser. Guite et son mari mangeaient avec nous. Ils ont un garçon de un an, costaud et mignon au possible, et attendent un autre bébé. Son mari est assez sympa mais quoique affichant des idées communistes ( ?), peu disposé à aller se faire casser la figure comme tant d’autres. Le lendemain, je suis parti à 6 h du matin pour arriver ce même jour, aujourd’hui, à 14 h à T…

Et voilà mon voyage terminé, qui paraît pour moi un rêve fait dans les conditions actuelles, avec toutes les misères que j’ai vues en route, dues aux effets de la guerre, dont la vallée du Rhône a souffert particulièrement. Je suis néanmoins heureux de l’avoir fait, d’autant plus que je ne sais pas si je pourrai le refaire un jour en attendant celui que j’attends entre tous : celui d’aller te revoir et te gâter comme tu le mérites, avec tes grandes filles et notre fils, qu’il me tarde tant de connaître et d’embrasser. J’espère qu’il ne fera pas comme le « Jacques » de Guite, qui s’est mis à hurler en me voyant…

À mon arrivée ici, j’ai trouvé la gentille lettre de Paulette, datée du 20 septembre, plus encore une vieille lettre de juin où tu me parles de ce fils que tu attends avec impatience. J’ai eu aussi une très gentille lettre d’Yves, à laquelle je répondrai un de ces jours, mais je suis ce soir un peu fatigué.

J’espère que ton petit JF va bien maintenant et que sa digestion est meilleure. Mais comme je sais que cela vient de toi, je te demande de bien faire attention à ta santé et à ton calme, en ayant une grande confiance en moi et en la chance qui me suivra toujours.

Pour l’instant d’ailleurs, pas de changement dans ma situation, malgré que la situation des boches ait l’air de se stabiliser provisoirement, et les discours des uns ou des autres laissant encore supposer que la guerre pourrait durer encore plusieurs mois.

Elvire est-elle restée longtemps avec toi ? Je suis content qu’elle ait été gentille avec toi, et si tu peux aller la voir un jour, vas-y, cela te distraira un peu, même en laissant tes trois grandes filles chez Mme de Johannis.

J’ai pensé à elles hier en voyant les gosses aller à l’école dans la vallée du Rhône : vivement la prochaine rentrée.

J’oubliais de te dire que mon père et moi nous sommes allés dimanche après-midi voir mon cousin Eugène à Aubenas et Alice à Villeneuve. Leur fils Guy (17 ans) et Henri le frère de Marguerite vont venir ici la semaine prochaine pour s’engager avec moi. Le petit Daniel est un gars gonflé à bloc, qui a fait le maquis et descendu pas mal de boches dans l’Ardèche, et je l’ai trouvé très sympa. Tous les gens que j’ai vus m’ont chargé de bien t’embrasser, ainsi que les petites et le fils. Que de bises j’aurai à vous donner à tous lorsque je vous reverrai !

Ici, le froid commence à venir, et ce matin une belle gelée blanche couvrait le sol : je ne vois pas venir l’hiver avec plaisir, car je suis devenu frileux. Vivement la fin, que je revienne avec vous tous et que mon petit poulet ait un peu plus de distractions et de bonheur. Prends patience, petite chérie, ce sera pour bientôt, tu verras. Je te joins à ma lettre quelques photos et t’envoie deux lettres que tes parents m’ont remises.

Je vais me coucher maintenant car je suis un peu fatigué. Bonsoir à tous. Jacquou est-elle bien sage à l’école et est-elle avec Mme Pillot ? Je vous embrasse tous mille fois, bien bien affectueusement.

J’ai laissé un peu de linge à Privas et rapporté un matelas de camping pour mon lit de camp. Demain je pense monter au front voir mon commandant, qui désire seulement me parler d’affaires militaires, et je reviendrai après-demain, mais ce n’est pas sûr que je puisse me déplacer demain, car j’ai un travail fou qui m’attend. Encore une bien grosse bise pour toi.

Mon cher petit chéri. Je t’écris ce soir de « notre » chambre chez ta maman. Il est onze heures du soir et je viens de prendre le café chez ta tante Emma. Que de choses à te raconter, des bonnes et des mauvaises, tellement que je ne sais pas par où commencer et que je serai obligé de continuer demain cette lettre que je ne posterai qu’à mon retour au milieu de mes soldats.

L’église que tu connais si bien sonne ses onze coups, aussi lentement que d’habitude et ce soir, tu t’en doutes, j’ai le cafard. Je suis triste pour beaucoup de choses et surtout parce que tu n’es pas là, chez toi, où tu n’es pas venue depuis six ans et où tout respire pour moi ta présence. Je ne veux pas insister, petite Yvonne chérie, mais tu me comprends et je t’aime trop pour que mes sentiments soient autres que ceux qui traversent ce soir mon esprit.

Des mauvaises nouvelles d’abord : la mort de ma mère le 1er mars et sa tombe, cette maison de Vals dix fois plus triste qu’avant et où mon père, vieilli énormément, m’a reçu en pleurant comme un gosse dans un magasin vide de toute marchandise et où les clients n’existent pas. La mort de ta tante Antoinette il y a quelques mois, tes tantes Emma et Amélie terriblement vieillies. Que de tristesse ici malgré les apparences ! Et tous ces jeunes gens de 16 à 20 ans, mitraillette à l’épaule, qui jouent aux soldats sur les routes sans même l’apparence d’une discipline quelconque. Le père de Marguerite et tant d’autres devenus officiers dans des unités où tout le monde prenait ses galons et où les gradés étaient plus nombreux que les soldats. Pour cela mon voyage ici est triste, triste mais quand même réconfortant.

Car tout de même, voici de bonnes nouvelles.

D’abord le voyage aller : excellent, à travers une France plus belle que jamais, et malgré trois éclatements de peneus (sic !) sans accident (tu connais ton chauffeur). Il est vrai que ma voiture, une V8 cabriolet a été mise en bon état au départ de l’Est et qu’elle, je l’espère au moins, se comportera bien au retour fixé à après-demain à 7 h du matin.

Arrivé à Châlon avant-hier après-midi à 7 h j’ai cherché dans toute la rue de Places, ignorant que c’était le N°37, mon beau-frère et ma sœur. Puis j’ai réussi à les atteindre au moment où Auguste rentrait. Il m’a d’ailleurs pris pour un sale type et m’a reçu plus que froidement ne pensant pas du tout à moi et ne me reconnaissant pas. Juge de sa surprise ensuite. Il était seul avec Simone et m’a appris que Jeanne et son fils se trouvaient à 15 km dans la campagne. On y est allé aussitôt tous les trois. Pleurs de ma sœur, surprise, une brave sœur fanée et vieillie par la mort de sa mère qu’elle aimait tant. Enfin nous avons soupé et couché chez elle, Auguste et moi dans le même lit, pour partir le lendemain à 6 h du matin. Ils m’ont appris, nouvelle sensationnelle, que Clifford était passé à Vals et à Privas et qu’il était à Lyon…

La suite à demain, je suis fatigué, bonsoir poulet…

Dimanche matin. Bonjour petit chéri, je suis dans ta chambre et assis à ta petite table je continue ma lettre commencée hier au soir dans mon lit. Départ de Châlon à 7 h du matin et arrivé à Lyon vers 10 h, j’ai vainement cherché de 10 h à midi le copain Clifford qui, sans doute, a dû quitter cette ville. Lyon a tous ses ponts coupés sauf deux remis en état à la hâte et je te prie de croire que ce n’est pas beau à voir. La traversée du Rhône est d’ailleurs très difficile sauf en un ou deux endroits, en utilisant les rares ponts qui existent. 

Je suis arrivé à La Voulte vers trois heures et demie après-midi. Surprise de tous, joie ensuite. La maison Rodrigues est plus que jamais une véritable usine commerciale et je crois fort que là, les affaires ne doivent pas trop mal marcher. Tous en parfaite santé et Cricri mignonne au possible, sauvage au début mais vite apprivoisée par quelques chewing-gum et bonbons (la veinarde, hein Lulu et Jacquie !). Chez eux je ne me suis guère arrêté et je suis arrivé à Privas à 6 h pour voir ta maman, heureuse et émue comme tu dois le comprendre. Elle était prévenue par téléphone de La Voulte et m’attendait avec Albert dans son magasin. Quelques minutes après mon arrivée je repartais à Vals pour chercher mon père. Il était seul en train de manger une assiettée bien maigre de carottes et son émotion a été immense en me voyant, passons !.. Je l’ai obligé à se changer et l’ai ramené aussitôt à Privas où un bon dîner (lapin, cèpes, etc.) nous attendait chez Elise. Le soir, je couchais avec mon père ici dans notre chambre et le ramenais hier à Vals et passais la journée entière avec lui, sauf une petite échappée en fin de matinée pour aller dire bonjour à Paulet, terriblement vieilli lui aussi. Ils ont deux gosses bien portants, beaucoup de travail et continuent à mener leur vie bien simple d’avant cette guerre.

Aujourd’hui les Rodrigues viennent dîner (déjeuner) chez ta maman. Après-midi je retourne à Vals chercher mon père, car partant demain matin à 7 h je l’amènerai bessif à Châlon où il se changera un peu les idées. Si tu étais là, tu m’approuverais bien, n’est-ce pas ?

Parlons un peu de Clifford : il était ici il y a quinze jours aujourd’hui, en jeep venant de Lyon je crois. Il est allé voir d’abord mon père, l’a embrassé et lui a donné la plupart des photos qu’on lui avait envoyées ainsi qu’une lettre de moi qu’il avait reçue d’Angleterre et où je lui donnais pas mal de nouvelles. Puis il a conduit le papa en jeep à Privas après lui avoir laissé cigarettes, rations etc. tu le connais !.. C’était le soir. À Privas, réception enthousiaste car il était le premier américain à venir ici et puisqu’il était notre ami, tu parles. Ils ont tous soupé à la gare. Il a poussé sa petite chanson en disant que c’était une que nous aimions bien, et a couché chez Emma. Le lendemain il a raccompagné mon père et est reparti. L’impression qu’il a faite est évidemment magnifique et l’animal a réussi à gagner son pari puisqu’il est arrivé avant moi. Comme je voudrais le rencontrer !

Et voilà donc l’essentiel de mon voyage dans l’Ardèche, qui sera terminé demain matin. J’ai apporté ici quinze bouteilles de Champagne réparties un peu partout et trois qui sont gardées par ta maman lorsque tu viendras ici, plus quatre bouteilles de Courvoisier, des cigarettes et deux caisses de ravitaillement américain. C’était beaucoup, mais réparti entre Châlon, La Voulte, Privas et Vals il ne reste plus grand chose à chacun. Le moral de tous est bien meilleur que celui qu’ils avaient en 1942 et Albert lui-même semble un des plus costauds de tous. En t’écrivant de ta chambre hier soir et ce matin, je m’imagine que tu es en bas et que nous passons ici des vacances. Comme il me tarde que tu puisses venir voir un peu ta maman et tous ici. Inch’ Allah l’été prochain, n’est-ce pas ?

Dire qu’on s’est battu aussi dans l’Ardèche c’est presque incroyable, n’est-ce pas vrai ? C’est pourtant réel et ce sont les FFI et maquis qui ont fait ici un gros boulot préparant l’arrivée des troupes françaises venues d’AFN. Peu de dégâts à Privas, le viaduc d’Alissas a sauté, l’asile avait été transformé par les boches en hôpital. Le Pouzin est à moitié démoli mais on est loin, heureusement, de toutes les ruines que j’ai vues en Normandie et ailleurs.

Et voilà. Demain lundi 2 octobre, rentrée des classes, comme je pense à mes grandes filles, à qui je demande encore d’être de très bonnes élèves ! La photo de mon petit J-F a fait fureur ici. Je leur ai lu ta lettre du 8 juillet, le premier jour où tu t’es levée et où tu dis que ton fils est adorable… et ne me ressemble pas (cette lettre m’a tellement déplu que je l’ai encore dans mon portefeuille).

Au revoir, petite femme chérie. Je t’écrirai encore bientôt et t’enverrai des photos. Mille bises à tous et surtout à mon petit poulet.

Mon cher petit poulet. Je suis terriblement énervé car, dans une heure, je pars à Châlon, Privas et Vals. Ce soir je coucherai à Châlon et demain soir à Privas, Inch’ Allah. La voiture que j’ai est une V8 cabriolet, en bon état, et je pense qu’elle fera bien la route, 1200 à 1300 km aller-retour. Gilles part avec moi dans sa 402 et va jusqu’à Salon.
Inutile de te dire que je vais leur en raconter et que je te donnerai des nouvelles précises à mon retour. Mais comme il serait plus agréable d’être avec toi.
À bientôt petit poulet, ce mot seulement pour te prévenir de mon grand voyage avant le baroud.
Une grosse bise à tous.
Ge

Mon cher petit poulet. Je voulais te faire ce soir une longue lettre, mais le vaguemestre m’apprend qu’il part dans une demi-heure porter le courrier à 180 km d’ici et je ne veux pas te faire languir encore sans nouvelles : je t’envoie donc ce petit mot écrit à la hâte et au crayon, car j’ai perdu mon stylo. Ce matin, j’ai eu la grande joie de recevoir sept lettres de vous, dont une de Paulette, une de Lulu et la dernière de toi du 17 septembre, ce qui est un record. J’ai eu aussi, quand même, les autres, ta lettre si sympathique du 3 septembre, jour de la kermesse : j’ai versé une petite larme en la lisant et cela seul doit te prouver combien je t’aime et que je ne t’oublie pas. Aie confiance, ma petite femme chérie, tout sera bientôt fini malgré les derniers sursauts des boches et je compte toujours faire mon réveillon avec toi et mes filles et mon petit J-F. Comme il doit être beau, ce fils que tu adores et qui est si gâté par ses grandes sœurs ! Fais-lui, veux-tu, de bien grosses caresses pour son papa. Tout le monde aura repris la classe lorsque tu recevras cette lettre et tu vas retrouver ta petite vie tranquille, bien occupée d’ailleurs par la présence du grand monsieur. As-tu eu la visite d’Yves et celle d’Elvire annoncées par tes dernières lettres ? Vivement que ce soit la mienne que je t’annonce, et que je ne reparte plus…

Ma vie ici ressemble bien à celle que j’avais à St-Germain, mais avec la différence que j’ai encore plus de travail et de soucis et que nous préparons encore un prochain, très prochain départ vers le N-est, peut-être le pays de Mme Ruelle. Cela n’empêche pas que j’espère partir après-demain dans l’Ardèche pour trois jours avec Gilles qui va à …

[manque un feuillet] 

…par un commandant qui arrive demain ici. La ville dans laquelle nous sommes en ce moment n’est pas très folichonne : petites rues, gens froids, magasins vides, mais elle n’a pas souffert de la guerre et c’est peut-être là la vraie raison. Je n’ai d’ailleurs guère le temps de m’en occuper et on n’y restera pas longtemps.

Dans ta lettre du début septembre tu me dis que tu n’as eu encore que 3000 francs de délégation. Cela m’étonne et je vais rouspéter, car depuis juillet compris on me retient 5200 francs de délégation de solde ; cela te permettra de toucher un rappel… As-tu remboursé à la DIP ce qu’il fallait ? Je t’ai envoyé les feuilles de remboursement et j’espère que tu les as reçues.

Au revoir mon petit chéri, bon courage toujours et écris-moi souvent. Ce soir je t’écrirai encore, ou demain et une longue lettre à l’encre cette fois-ci. Mille bien gros baisers à tous du papa capitaine, et pour toi les meilleures caresses de…

[en marge : Je t’envoie une note de la DIP… Envoie-leur la somme demandée, car l’expédition de mandats n’est toujours pas possible : tu le verses au percepteur et tu gardes le reçu.]

Mon cher petit chéri,
Tu vois que je ne t’oublie pas, puisqu’il n’y a que deux jours que je suis ici et je m’efforce de t’écrire un peu pour te donner de mes nouvelles. Il est vrai qu’il pleut aujourd’hui et j’ai un peu plus de temps. Rarement je n’ai vu un temps pareil : pluie, boue, froid, je suis gelé malgré mon gros blouson et ma canadienne. On voit bien que monsieur est habitué à l’Afrique et non au climat de l’est. Y a-t-il le même temps à Safi ? J’en doute un peu et je le préfère pour vous tous, et surtout pour mon fils.

Encore une fois, nous ne sommes pas mal installés à l’école normale, au séminaire et dans des écoles primaires, et je suis logé à l’hôtel, mais cela ne vaut pas notre dernier cantonnement. Seulement, et ce qui nous console, c’est que nous ne sommes que pour très peu de jours ici et que, sans doute, à la fin du mois on ira encore plus à l’est.

Bien entendu, j’ai réquisitionné le plus grand garage du patelin pour nos voitures et camions, et je suis loin d’être en chômage. La ville où nous sommes est moche, petites rues, gens froids comme le temps, tout cela ne vaut ni Paris ni la Normandie. Mon commandant est muté à la division et m’a promis de me faire venir dans quelques jours. J’en suis heureux, car j’en ai marre d’être embusqué quoique mon travail soit des plus utiles. En attendant, je bûche dur et ai conscience de mon utilité, ce qui est déjà quelque chose et me console un peu, d’autant plus que les pertes ont, paraît-il, été nombreuses sur le front.

Hier, j’ai reçu beaucoup de courrier de Safi : trois lettres à la traîne des 20, 22 et 24 juin, une vieille de Paulette, une de Lulu du 30 août, et deux de toi de fin août, dont celle où était jointe la photo de mon petit gros bonhomme. Il est marrant, dis donc, ce petit Jean François dans sa voiture, avec ses yeux étonnés, son poing fermé et sa grosse bouille. Comme je comprends que tu aies envie souvent de l’embrasser et de le gâter ! Il me tarde moi aussi de le faire et j’espère que cela arrivera bientôt. J’ai reçu aussi un télégramme de toi du mois de juin, ce qui prouve que cela ne va pas plus vite que les lettres mais enfin, tout arrive, et je pense que pour toi cela doit être la même chose. As-tu reçu mes photos que je t’ai envoyées il y a quelques jours ?

Si tout va bien, je compte aller dans l’Ardèche jeudi ou vendredi de cette semaine. On m’a promis quatre jours pour cela, et il me restera bien deux jours à passer entre Privas et Vals. Je te dirai si j’y vais dans ma prochaine lettre. Je suis un peu énervé à cette idée, mais j’aime autant en profiter avant que d’être au front, ce qui ne saurait tarder, car on s’en rapproche de plus en plus.

Embrasse bien mes trois grandes filles et F.-François pour leur papa et pour toi, petite chérie, une grosse caresse de ton petit mari qui t’aime.

Eugène

Il est deux heures et demie et à trois heures j’irai à une cérémonie religieuse pour les fusillés par les boches dans ce patelin, et il y en a… Encore une caresse à tous.

Mon cher petit chéri,
Je suis bien seul ce soir dans mon hôtel et je viens de dîner seul dans ma chambre : biscuits, fromage américain, pomme et citronnade. En effet, depuis ce matin, il ne reste presque plus personne ici et moi qui pars le dernier, je démarre demain matin à 8 heures vers l’est, ou plutôt le sud-est à 180 km d’ici, en attendant le prochain bond. Je t’écrirai d’ailleurs bientôt pour te dire un peu ce que je fais dans mon nouveau pays.

Je suis bien ennuyé de n’avoir pu aller dire au revoir à la sœur de madame de Johannis, mais j’espère qu’ils comprendront que lorsqu’on est militaire on ne fait pas toujours ce que l’on veut, même étant capitaine. Ils ont été en tout cas bien gentils pour moi lorsque j’y suis allé et tu diras à Mme de Johannis de les remercier pour moi dans ses lettres, en attendant que je leur écrive moi-même un petit peu. Lorsqu’on pourra envoyer des paquets au Maroc, je leur demanderai de te faire parvenir celui que j’ai laissé en dépôt chez eux et qui, je l’espère, vous fera grand plaisir à tous.

Aujourd’hui je t’envoie, dans deux enveloppes (car il y en a trop), quelques photos prises par ici. Elles ne sont pas formidables, mais ce sera toujours quelques souvenirs. Au total 11 photos au cas où il en manquerait. J’ai encore quelques rouleaux de pellicules et je tâcherai d’en tirer quand l’occasion s’en présentera.

Comme d’habitude, je t’écris ce soir à la lumière de ma lampe électrique, car le courant est rare et, comme par hasard, on ne l’a pas lorsqu’on en a besoin. À Paris, la vie reprend quand même son allure habituelle, et même le métro s’est remis à fonctionner. Certains coins de banlieue, en particulier les gares et les usines, ont été sérieusement touchés, et il va en falloir du boulot pour remettre tout cela en état de fonctionner. Vivement que tout cela soit fini, tiens !

Hier soir, pour terminer convenablement notre séjour ici, nous sommes allés faire, les six officiers de ma compagnie automobile, un sympathique petit dîner au restaurant de la Croix de Noailles, entre St-Germain et Achères, en plein air sous une tonnelle où il ne faisait d’ailleurs guère chaud. On a bien mangé : jambon, beurre, etc. poulet, frites et tarte aux fruits, avec du vin d’Alsace, mais cela nous est revenu à près de 200 francs chacun. Il est vrai qu’on ne quitte pas Paris tous les jours et quand y reviendrons-nous ? À ce train-là, on n’irait d’ailleurs pas loin et depuis qu’on est en France, on trouve tous que les fins de mois sont bien longues à venir…

Je n’ai pas eu de nouvelles de toi ces jours derniers, mais j’espère bien en avoir une bonne provision quand j’arriverai à T… demain après-midi. Reçois-tu maintenant régulièrement les miennes ? Je t’ai envoyé hier un télégramme qui, sans doute, te parviendra bientôt.

Les vacances sont maintenant finies et vous avez dû reprendre tous les cinq votre petite vie tranquille à la maison. Je suis sûr que Paulette et Lulu, tout en aidant bien leur maman, feront toujours très bien leurs devoirs et étudieront parfaitement leurs leçons. Jacquou n’a pas besoin que je le lui dise car je sais que c’est une bonne élève, et bientôt elle pourra aider Jean François à apprendre à lire. Ce sera marrant, mais j’espère bien quand même être revenu avant, qu’en penses-tu ?

Tu devrais envoyer un tout petit mot à Jeanne, 7 rue des Places, à Châlon/Saône, car je suis sûr que tu leur feras ainsi bien plaisir. Je pense tout à coup que je crois avoir ma sœur à Paris et que je ne l’ai jamais vue, n’y ayant jamais pensé et n’ayant d’ailleurs pas son adresse.

Est-ce que tu ne commences pas à avoir trop froid dans ton grand lit toute seule, sans ton mauvais calorifère ? Pense à vite commander beaucoup de bois pour ne pas être ennuyée cet hiver car rappelle-toi les difficultés que tu avais l’an dernier. Le sieur Pillot t’a-t-il donné un peu de bois avant de partir ? Cela m’étonnerait et tu fais bien de rester chez toi.

D’ailleurs, on ne restera pas à Safi, tu le sais bien et on tâchera de trouver ensemble un coin ou une ville qui nous plaise, et qui te plaise surtout à toi. J’espère bien que la DIP ne me jouera pas un sale tour. As-tu eu la visite d’Yves et de ses parents ? Est-ce que ses fiançailles avec la petite Baudouin dont tu me parles souvent, sont sérieuses ? Malgré l’ennui de sa main esquintée, il a tout de même eu de la chance de s’en tirer à si bon compte. Je pense en effet au brave sous-officier qui a eu les deux pieds coupés en Normandie, par une bombe, juste à côté de moi. Question de chance… Il vaut mieux ne pas penser à tout cela.

Autour de moi, mes bagages sont faits ce soir : ma tente que j’espère ne pas utiliser souvent, mon bedding roll (matériel de couchage) et mes deux sacs marins qui voisinent avec mon casque, ma carabine, mon pistolet et mes musettes. C’est assez amusant et j’en avais perdu l’habitude depuis que je suis ici.

Et pendant ce temps, car il est au moins dix heures, mon petit homme de J-F doit dormir avec ses poings fermés, et peut-être en dormant a-t-il les lèvres qui s’entrouvrent pour sourire en pensant à sa maman, à son bain et au tété, qui sont certainement les plus grandes joies de sa vie. Tu dois avoir du travail avec ce petit monstre !

Bonsoir, mon petit chéri, fais de grosses bises à tout ton petit monde pour leur papa et passe aussi une bonne nuit. Attention de ne pas trop te fatiguer avec tout ton travail et prends bien patience car je suis sûr de revenir bientôt. Je t’embrasse bien tendrement mille fois.
Ge…
Je ne numérote pas l’enveloppe dans laquelle il y a d’autres photos. Je suis obligé de couper un peu la grande qui ne rentre pas dans l’enveloppe. (Non je me trompe elle va bien mais je suis plus moche que sur l’autre)

Mon cher petit chéri,
J’ai reçu ce matin ta gentille lettre du 27 août, anniversaire de notre mariage, une lettre de Paulette du 23, et ton télégramme du 3 septembre où tu me demandes de mes nouvelles, n’ayant rien reçu depuis ma lettre du 27 ou 28 juillet.

Je comprends bien ton inquiétude, mon petit chéri, mais je n’y peux rien et je te demande de t’armer de patience lorsque les courriers ont du retard. J’en connais les raisons, d’ailleurs fort valables, car la division fait un gros travail quelque part en France, et il vaut peut-être mieux prendre des mesures générales pour tous, même pour ceux qui, comme moi en ce moment, ne risquent rien. Car c’est un fait, petite Yvonne, ton Georges, parti pourtant avec d’autres intentions, n’a pas pris part du tout à des exploits extraordinaires, si ce n’est quelques petites patrouilles du début et si ce n’était la possibilité pour moi d’être appelé en renfort si le manque de capitaines se fait sentir, je risque fort de finir ma guerre à la tête de mes automobiles et camions.

J’en suis désespéré, je n’ai pas besoin de te le dire mais je n’y peux absolument rien et deux choses me consolent d’ailleurs : c’est que le travail que je fais, loin d’être inutile, est du plus grand intérêt pour la division, puisqu’il me permet, en plus de certains transports indispensables, de fournir et de préparer des chauffeurs et des dépanneurs pour remplacer ceux qui malheureusement sont mis hors de combat. La deuxième est que le sachant, tu te feras moins de souci à mon sujet, et j’en serai plus content. Tu auras bien le temps de t’en faire lorsque je serai moi aussi au front, mais la guerre sera finie avant sans doute et c’est au fond bien là l’essentiel, n’es-tu pas de mon avis ?

Il y a eu en effet de beaux défilés américains, anglais et français (2e DB) à Paris, mais je ne les ai connus qu’après et n’ai même pas eu l’occasion d’y assister. Il faut bien savoir d’ailleurs qu’une armée comprend toujours deux sortes de gens : ceux qui se battent vraiment et ceux qui servent et aident ceux qui se battent. Les derniers sont aussi nombreux que les premiers et aussi nécessaires, quoique moins glorieux. J’ai la déveine d’en faire partie pour le moment, et crois bien que ce n’est pas de ma faute. J’en appartiens pas moins à cette fameuse division et j’en suis fier, comme tu as raison d’en être fière toi-même. Rappelle-toi toutes les difficultés que j’ai eues pour y entrer, c’est encore plus difficile d’aller dans les unités qui se battent, et malgré beaucoup de démarches je n’ai pas pu y arriver. J’ai fini par me résigner et en prendre mon parti : j’attends qu’on m’appelle, et en attendant j’écrase un gros travail chaque jour, sûr que je fais de cette façon mon devoir et que je sers dignement cette division à laquelle je tiens beaucoup.

Je suis rentré ce soir de Normandie : Avranches, Ducey, St-James où j’ai couru à droite et à gauche pour arriver à faire ce que j’avais en train : recherche de camions réparés ou abandonnés. Voyage éreintant à cause des routes souvent abîmées, des innombrables convois de toutes sortes qui arrivent sans cesse et des détours que nous fait faire la MP pour éviter les embouteillages. J’ai partout été bien reçu, et si je n’ai pas mangé de camembert, j’ai goûté à la bonne cuisine au beurre dans les petits restaurants de village que je préfère à tous autres : champignons, omelettes et bons biftecks ont été nos principaux plats avec comme il se doit le cidre qu’il y a là-bas en abondance, avec de grosses poires, pêches ou pommes qui montrent bien que ces régions sont riches et où l’on ne souffre pas de la faim. Peu à peu la vie reprend normale là-bas, et j’ai trouvé beaucoup de changements depuis notre séjour, et cela se comprend au fur et à mesure que le front se déplace.

Notre départ vers l’est se fait peu à peu chaque jour, mais moi partant le dernier, je ne quitterai cette ville que vendredi matin et non pas mercredi comme je le pensais. Et voilà toutes mes nouvelles pour aujourd’hui. Mes photos ne seront prêtes que demain, et je te les enverrai aussitôt, même si je n’ai pas le temps de t’écrire.

Merci à ma grande Paulette pour sa gentille lettre et son beau dessin. Vous avez bien fait d’écrire à Vals, Privas et La Voulte, et je pense que ta maman va être contente de ta longue lettre. Lui as-tu dit que j’espérais bien aller la voir dès que cela sera possible ? Pour nous, impossible d’écrire encore tant que la liaison avec le sud n’est pas faite. Je leur donnerai directement de mes nouvelles lorsque cela sera possible.

Alors ce petit monsieur ne veut rien savoir avec le lait de sa maman ! Je suis bien sûr en effet que c’est un être adorable, mais comment fais-tu pour avoir deux gâtés à la fois : Jacquie et le petit bonhomme ? Il ne doit pas rester beaucoup de place pour le méchant Georges (ne fronce pas ton sourcil en lisant cela !). Embrasse bien tout ce petit monde pour moi et dis bien à Lulu et à Paulette que je compte absolument sur elles pour qu’elles soient maintenant de très bonnes élèves et que plus les matières sont difficiles et plus il faut s’y appliquer si elles veulent réussir aux examens et apprendre sérieusement.

Bonsoir, petit poulet chéri. Je t’embrasse mille fois bien tendrement et te souhaite une bonne nuit. Je t’enverrai quand même demain un télégramme, en espérant qu’il arrivera plus vite que ma lettre et te tranquillisera un peu. Encore une bise avant d’aller au lit.

Secteur postal 8114

Mon petit chéri,

Je suis dans ma chambre et, à la lueur de ma lampe électrique car il n’y a toujours pas d’électricité par ici, je viens t’écrire un peu et bavarder avec mon petit poulet que je n’oublie pas, malgré mon existence de plus en plus active. Note d’abord mon changement de numéro de secteur postal : 84114 au lieu de 84112 (le reste sans changement). Ma situation reste la même, à la tête du service auto, mais le numéro seul a changé.

Je suis toujours avec mes motos, mes bagnoles et mes camions, dont plusieurs sont de vrais mastodontes, mes garages, et tout ce qui fait de moi un vrai mécanicien ou grand directeur d’affaires de transports. Bien entendu, je ne suis pas le plus mal chaussé, et je me prépare à remplacer ma 402 pourtant pas mal contre une Amilcar de sport carrossée par Hotchkiss pas mal du tout : dommage qu’elle ne soit pas à moi après la guerre !

Par exemple, mon travail est énorme et, si je sors très souvent, je n’ai que rarement l’occasion de boire un pot ou de flâner quelques minutes à la grande ville, sans avoir le temps de jamais rien visiter ni encore de faire ces fameux achats pour vous tous. Lundi ou mardi, je m’arrangerai pour les faire, car notre changement de secteur est toujours en suspens et je ne voudrais pas être roulé, et vous non plus bien sûr !

Notre popote est installée dans notre garage, près de mon bureau, et nous avons délaissé la cuisine américaine pour manger à la française, ce qui est tout de même meilleur car on se fatigue vite de l’autre à la longue. Les produits sont difficiles à trouver, mais on se débrouille, surtout que nos rations américaines servent souvent de monnaie d’échange.

Nous sommes en tout six officiers : Lamy, Ivanski, de Bodard, Bidet, Gilles et moi, et nous entendons très bien. Je vais presque chaque jour à P… et je commence à en connaître les principales rues : cela me servira toujours lorsque je t’y amènerai avec nos filles bien sûr, si elles continuent à être bien gentilles avec leur maman.

Les boches nous laissent en paix maintenant ici, et on comprend qu’ils aient fort à faire du côté de chez eux, car ils ne doivent pas en mener trop large. Malheureusement, ce mois de septembre sent la France et il pleut presque chaque jour, ce qui me fait regretter encore davantage Safi et son beau soleil.

Le petit Collet est parti au front, je crois te l’avoir dit, quant à moi, c’est possible d’un moment à l’autre, mais pour l’instant pas question et tout en râlant un peu j’attends sans rien faire comme demandes spéciales. Je n’ai guère envie de refaire du camping avec le temps qu’il fait, je suis trop bien dans ma petite chambre d’hôtel, quoique je sois bien seul sans mon petit poulet.

Pour l’instant, j’ai surtout hâte que tout soit terminé et que je retourne vite auprès de vous tous, qu’il me semble avoir quittés depuis un siècle. J’ai devant moi ta photo, prise avec ta robe à pois dans le jardin, et celles de mes grandes filles. J’ai acheté deux petits cadres dans ce but, et il me semble que vous êtes avec moi quand je rentre dans ma chambre. Il ne me manque plus que mon petit Jean François. Dire qu’ici on trouve des pellicules tant qu’on en veut et que je ne puis pas vous en envoyer !

Je n’ai pas eu de vos nouvelles depuis ta lettre du 22 août et j’ai hâte de lire tes gentilles lettres. J’espère que, toi par contre, tu reçois plus régulièrement mes lettres maintenant et que tu n’as plus autant le cafard que ce dont tu me parlais dans cette lettre, un peu triste, que j’ai déjà relue bien souvent. Ne m’en veux pas du tout si mes lettres sont parfois un peu hâtives : je n’ai jamais eu de ma vie tant d’occupations et voulant à tout prix donner satisfaction à mon commandant qui est très chic avec moi, je travaille dur et il m’arrive souvent de rester au boulot jusqu’à huit heures du soir.

Fait-il toujours assez bon à Safi pour vous permettre d’aller souvent à la plage ou au club ? Comme la voiture de Jean François doit être dure à pousser à la montée ! Allez-y bien souvent, et toi aussi, petite chérie, cela te distrait et te fait du bien. Comment va-t-il ce petit bout d’homme qui te donne tant d’occupations ? J’espère que monsieur continue à grossir et fait de plus en plus de risettes à sa gentille maman et à ses grandes sœurs. Attention qu’il ne prenne pas froid maintenant que l’été commence à finir.

À ce propos, tu ferais bien d’acheter du bois avant l’hiver, avant que tout le monde bondisse chez l’unique marchand de Safi. Je suis content que tu me dises que Jacquie, Paulette et Lulu sont bien gentilles, mais je le serais encore davantage si tu me disais qu’elles ne se disputent plus. Veux-tu leur demander, pour faire plaisir à leur papa, d’essayer d’y arriver ?

Je n’ai pas encore vu de belles poupées pour mon Jacquou, mais j’y pense et dis-lui bien que cela ne tardera pas. Claudia est-elle toujours à Safi ? Embrasse-la bien pour moi. Maurice est-il content de son nouveau métier ? Et Lucien, où est-il mobilisé, s’il l’est ?

Passe une bonne nuit, petite chérie, et n’aie plus le cafard si mes lettres tardent trop à t’arriver : je t’aime toujours beaucoup, beaucoup, et je reste le petit mari bien sage que tu désires, j’en suis sûr. Embrasse bien mes trois grandes filles et mon petit bout de chou pour leur papa et pour toi les meilleures caresses les plus affectueuses de ton Georges

J’ai mal aux yeux d’avoir si peu de lumière mais je suis heureux d’avoir pu te faire une lettre plus longue que d’habitude. Bonne nuit ma petite femme chérie. Encore une grosse bise.

Mon petit chéri,

Aujourd’hui, j’ai reçu deux lettres de toi, dont celle du 22 août et une plus ancienne. Elles ne se suivent pas toutes régulièrement, mais cela me fait plaisir de les réunir, de les classer et de les relire par ordre. Toutes les nouvelles que tu me donnes m’intéressent beaucoup, et je reconnais bien mon petit poulet de ta façon de m’écrire. Continue de même, tu me feras tant plaisir, car c’est la seule chose qui, avec la pensée, nous réunit l’un à l’autre en ce moment et dieu sait si j’ai hâte que tout soit fini pour te rejoindre, revoir mes grandes filles que j’aime tant et connaître enfin ce fils dont tu me parles avec tant d’éloges certainement mérités.

Ma vie est pourtant bien remplie en ce moment et j’en arrive à ne pas réaliser qu’on est déjà au cinq septembre tellement j’ai du travail. Mais c’est un travail des plus intéressants, et j’en suis heureux. J’ai monté ici moi-même ma compagnie automobile, et nous avons déjà plus de soixante-dix voitures ou camions. À cause de cela, je sors maintenant davantage, car je suis en relation avec des industriels de Paris et de la banlieue, et je commence enfin à connaître cette capitale où je n’avais passé que quelques heures dans ma vie et qu’il faudra bien que je te fasse connaître un jour.

Je mentirais si je te disais que j’ai du temps de reste pour admirer les vitrines et faire beaucoup d’achats, mais depuis deux jours j’y suis allé au moins quatre fois, et ce soir à six heures j’ai rendez-vous dans un café des Champs-Élysées avec un colonel des Forces françaises de l’Intérieur pour une histoire de camions à réquisitionner.

Ce qu’il me faudrait maintenant et me comblerait de joie, ce serait une journée entière de liberté pour faire des achats, « vos » achats, et voir de plus près certaines choses intéressantes. Je tâcherai d’arriver à obtenir cela cette semaine, à moins que nous nous déplacions encore vers l’est bientôt, ce qui semble probable, car les événements nous poussent vite, et il se pourrait fort que ma vie n’offre pas autant de tranquillité qu’en ce moment, malgré mon boulot.

Je suis dans les papiers de mon commandant et cela me vaut d’être bien considéré mais aussi il s’appuie trop sur moi pour se balader lui et je tombe sur mon lit chaque soir, écrasé de sommeil, pour être au travail chaque matin à 7 h 30 ou 8 heures moins le quart. Je ne me plains pas, au contraire, car je sais qu’ainsi le moment de vous revoir tous arrivera plus vite, et cela seul compte pour moi.

Dans le Sud, les nouvelles annoncent que les Alliés sont à Saint-Étienne. L’Ardèche est donc libérée, et il faudra que, dès que le passage sera possible, je demande 48 h de perm pour aller passer quelques heures à Privas et à Vals. Je suis peut-être un peu fou, mais tu parles d’une joie pour tous quand j’arriverai… Cela m’énerve à l’avance d’y penser, et je te le dirai vite lorsque cela sera possible.

Profite bien, avec Jean François et les grandes filles, du Club avant qu’il ne fasse trop froid. Tu me fais rire en m’annonçant que Paulette est aussi grande que toi mais dis-lui de s’arrêter, car une femme n’est pas belle si elle est trop grande, pas vrai Lulu ? Fais donc une grosse bise à tout ce petit monde. Je vous écris au milieu des bruits de mon atelier.

Ne te fais aucun souci pour moi, jusqu’à maintenant, je ne suis pas dans la bagarre, sauf les bombardements du début, et tout sera bientôt fini.Je t’embrasse mille fois, bien bien affectueusement comme je t’aime.
Ge

Mon cher chéri,

Je suis dans ma chambre, assis à une petite table près de la fenêtre, pour profiter du restant de jour, car l’électricité est coupée ici, et je viens bavarder un peu avec toi avant de me coucher. Hier, ma lettre a été interrompue par un planton venu me chercher pour aller chez mon commandant : rien de grave, bien sûr, mais le résultat a été que j’ai eu doublement de travail dans l’après-midi. Je suis en ce moment fourré en plein dans les bagnoles, camions, jeeps, etc., et cela me rappelle mes anciennes fonctions à la division, et ne me déplaît pas.

Par ailleurs, mon travail m’appelle souvent à l’extérieur. J’ai en effet pas mal à faire avec les F.F.I. pour des voitures qu’ils ont prises aux Allemands, ou aux autorités et même aux usines des environs. Ce matin, par exemple, je suis allé à Paris, Versailles, Rueil, sans avoir bien le temps de m’arrêter hélas mais cela m’a fait plaisir, tu t’en doutes. À Paris, j’ai vu… Raimu se baladant à pied, un parapluie au bras. Je me suis arrêté pour lui demander si c’était bien lui et je ne m’étais pas trompé. Ne trouves-tu pas que c’est amusant et j’aurais bien voulu que les petites soient à ma place, n’est-ce pas, Lulu ?

Je n’ai pas eu le temps de faire les magasins pour vous tous, mais cela ne tardera pas, je vous le promets, et si je ne peux vous faire un colis, je vous dirai au moins ce que j’ai pu acheter. Car je t’en dois des cadeaux à toi mon petit poulet : naissance de Jean François, anniversaire, fête, quinze ans de mariage, sans compter tous ceux de mes filles. Je vais me ruiner, mais j’ai plus de 6000 francs à dépenser et ce sera tout pour vous.

Nous mangeons maintenant en petite popote, cinq officiers seulement : le lieutenant de Bodard, qui était en Angleterre avec moi, le lieutenant Lamy, un lieutenant russe dont j’ignore le nom car il est arrivé d’aujourd’hui (ou polonais, je ne sais trop), l’aspirant Gilles instituteur en Algérie, et moi. J’ai retrouvé aussi mon ancien chauffeur Charlot, de Marseille, qui s’est fait mettre à la porte de là où il était pour une bonne cuite, et que j’ai réussi à repêcher au passage.

Et ma vie continue ainsi, en attendant un prochain changement, car les départs sont nombreux et mon tour ne tardera guère. Que te dire de tout ce que je vois ici, tu l’imagines sans doute. Dans l’ensemble, peu de dégâts dus aux bombardements, à part le Grand Palais brûlé. Seules les voies ferrées ont souffert du fait des bombardements alliés, ce qui prouve que les Anglais et les Américains savaient ce qu’ils faisaient.

La vie est difficile, beaucoup, ici au point de vue du ravitaillement, et mes cigarettes, mes chocolats et mes bonbons sont appréciés, tu peux le croire, je n’en mange plus pour tous les donner. Si en Normandie on ne manquait de rien, la vie devait être bien dure ici, et il faut souhaiter que le ravitaillement ira vite en s’améliorant. Les magasins ne semblent pas trop vides, mais je ne les ai pas encore vus de près. Je voudrais bien pourtant le faire pendant une après-midi entière au moins, et si j’étais avec un certain petit poulet il me faudrait bien au moins huit jours, n’est-ce pas ?

De partout, des drapeaux français, anglais ou américains, partout des airs de fête qui montrent la joie de tous ces Français. Beaucoup de soldats de chez nous sont campés au bois de Boulogne, sur les avenues et même sur les places. Partout, la foule des Parisiens autour qui les fêtent en s’intéressant à notre beau matériel. Pendant ce temps, le gros de la 2e DB fait du boulot ailleurs, et je pense que je ne tarderai pas à y aller.

Aujourd’hui, j’ai eu ta petite lettre du 17 août où tu es ennuyée de ne pas avoir de mes nouvelles. Cela doit correspondre à mon départ d’Angleterre, mais j’espère que tu as reçu mes lettres depuis. J’ai eu aussi la gentille lettre de Paulette du 20 août — cela ne met pas longtemps au fond -, avec un si beau dessin de son livre anglais. Merci toujours de ne pas oublier votre capitaine qui vous aime bien et pense toujours à vous.

Mais il ne faut pas, petite femme chérie, te faire trop de souci lorsque tu restes sans nouvelles de moi. La question du courrier en est une très difficile quand on se déplace, et ce n’est pas si mal du tout qu’on puisse s’écrire quand même. De mon côté, je te promets encore de t’écrire souvent, même par lettres brèves si je n’en ai pas le temps.

Je suis heureux de savoir mon petit Jean François si beau bébé et je voudrais tant le voir de près pour de bon. Et mon petit Jacquou ? Ce doit être une bien grande fille maintenant, fais-lui deux bien grosses bises de son papa chéri, qui la remercie beaucoup pour sa lettre si mignonne. Quant à Paulette et Lulu, je suis sûr que le Club Nautique les aura prises souvent, mais j’espère qu’elles n’auront pas pour cela oublié de travailler un peu, car les vacances sont bientôt finies, hélas, et je veux qu’elles soient de bien bonnes élèves.

Je t’envoie un papier que tu vas adresser à la DIP en demandant le paiement de la prime de naissance de Jean François. Ne l’oublie pas. As-tu reçu ma nouvelle délégation de solde ? Donne bien le bonjour aux De Johannis, à Mme Videau et aux Ruelle. Videau doit certainement être dans le Midi de la France, et tu verras que Clifford sera capable d’aller à Privas avant moi, comme ce sera amusant.

Bonsoir, petit poulet. Je n’y vois plus et je vais me coucher en pensant à toi, à mes grandes filles et à notre petit Jean François. Une bien grosse caresse à tous, et pour toi les meilleures de ton méchant mari qui ne t’aime plus.

Ge

[en PS : Pense à écrire à Privas car je suis sûr que cela sera bientôt possible, une grosse bise.]

[Dimanche matin, 8 h : je me lève et, avant d’aller au travail, je viens te dire bonjour. A 11 h grande cérémonie à l’hôtel de ville à l’occasion de l’anniversaire du 3 septembre 39. Mais le reste du temps au boulot. Bon dimanche petite Yvonne et une grosse bise à tous.]