Mon cher petit chéri,

Est-ce que tu te rends compte de l’endroit où je me trouve actuellement, là où je dois acheter une belle poupée pour mon Jacquou ! Hier, j’ai passé deux heures à P… : Champs Elysées, Arc de Triomphe, etc… J’ai bu avec le lieutenant Lamy à la terrasse d’un grand café et il me semblait que je rêvais. La bataille est toute proche de nous, nous envoyons chaque jour des renforts, et je crois que mon tour n’est plus qu’une question de jours. Nous sommes tous surchargés de travail, mais le moral est on ne peut plus excellent à cause de l’endroit où l’on se trouve, cinq jours après le départ des boches. C’est à peine croyable, et je suis sûr que tu comprends mon émotion.

Je sais qu’on ne restera pas longtemps ici, mais nous y sommes déjà alors qu’il y a moins d’un mois que nous sommes partis d’Angleterre. C’est tout simplement formidable, et l’on est loin de 1940. J’ai pris depuis hier le commandement de la compagnie automobile : beaucoup de camions, quelques jeeps, des voitures de tourisme fauchées aux boches, etc… Je conserve ma 402 pour aller faire mon tour à Paname une fois ou deux avant notre départ d’ici. Travail des plus intéressants pour moi, mais qui, une fois de plus, me prend tout mon temps, en attendant d’aller me battre moi aussi.

Collet est parti ce matin en renfort, et cela m’a fait de la peine, car c’est un bien chic camarade. Lamy est passé avec moi aux automobiles, et tous nos indigènes ont été expédiés ailleurs pour être remplacés par de tout jeunes Français pleins d’enthousiasme et qui chantent sans arrêt en travaillant. Ce qui nous fait plaisir aussi, c’est que la retraite des boches ayant été si rapide, il n’y a presque pas de dégâts par ici, et vraiment cela nous aurait fait mal au cœur s’il en avait été autrement.

Je comprends que tu puisses m’envier un peu, quoique notre vie soit bien artificielle et souvent pleine de difficultés. Ici, heureusement, j’ai une belle chambre avec eau courante dans un hôtel, et cela me change agréablement du camping. Aujourd’hui, j’ai entendu dire que les nouvelles étaient très bonnes : les Américains à Sedan et près de Metz. Quelle drôle de guerre, alors qu’on se bat encore près de Paris et dans le Sud ! Mais peu à peu, on sent la victoire qui approche avec la libération de la France, et je reste persuadé que très bientôt je retournerai chez moi et que j’aurai enfin le plaisir de vous retrouver toutes et de connaître mon petit Jean François, que déjà j’aime tant. Embrasse-le bien pour moi, ce joli petit bébé qui fait tant de belles risettes.Je suis terriblement gâté en ce moment par toutes tes gentilles lettres qui m’arrivent presque chaque jour, ainsi que celles de mes grandes filles, toutes me faisant tant plaisir. Pour moi, je ne fais que des lettres un peu hâtives, ne m’en veux pas trop, car je suis énervé et j’ai tellement d’occupations que je n’ai plus un moment de libre dans la journée. Vivement que cela se termine. Une bien grosse bise à tous et demain j’écrirai encore
Ge
[dans la marge : J’ai arrêté vite ma lettre : mon commandant me fait appeler tout de suite. Encore une bise]

Mon cher chéri,

Si tu savais comme on trotte depuis quelques jours ! Tu ne m’en voudras pas de ne pas t’écrire longuement aujourd’hui, mais je viens à peine d’arriver dans ma nouvelle cité. Guerre de mouvement, que veux-tu ? Et je crois fort que ce n’est pas fini, et que notre séjour ici ne durera que quelques jours. Remarque bien d’ailleurs que tout cela serait plaisant si on était en temps de paix et en tourisme. Malheureusement, il n’en est rien, et l’on se bat pas loin de chez nous.

Assez parlé d’ailleurs des choses militaires. Il vaut toujours mieux être discret, puisque le contraire est défendu. Ne penses-tu pas ?…
En tout cas, je n’aurai jamais cru être si près de Paname, et si tôt. J’irai d’ailleurs y faire une visite dès que possible, tu peux le croire. Ici, je suis logé à l’hôtel. La population nous a reçus avec un enthousiasme plus que formidable, et vraiment, tu sais, il fallait, il était temps que les Français et les Alliés arrivent ici.

Demain, je t’écrirai plus posément, car je dois faire toute mon installation aujourd’hui. Au revoir, chérie, n’en veux pas.
Une grosse, bien grosse bise à tous de ton petit

Eugène

Mon cher petit chéri,

Après ma courte lettre d’avant-hier pour te dire que j’étais bien arrivé, je vais ce soir t’écrire un peu plus longuement puisque je suis un peu au calme en ce moment. Je suis assis par terre sous ma petite guitoune, le papier à lettre posé sur une caissette, pendant que dehors il fait un bon orage avec des coups de tonnerre comme on en voit en France en cette fin de mois d’août.

Depuis deux jours, je suis installé à mon nouveau cantonnement, en plein champ, à trois kilomètres d’un petit village horriblement laid, et à vingt kilomètres d’A…, le pays du point de broderie, au nord. La nature est belle, mais tout cela n’est pas très folichon, surtout quand on pense que la 2e DB est dans la capitale en train de se battre alors qu’on végète ici, aux prises avec mille difficultés quotidiennes et sans aucune autre distraction que le boulot, toujours le boulot.

Nos indigènes ont cependant, et heureusement, tous été remplacés par des jeunes Français de dix-huit à vingt-deux ans, tous volontaires et pleins de gaieté et d’enthousiasme. J’en ai maintenant six-cents sous mes ordres et, si cela est pour moi un bien gros travail, c’est tout de même un plaisir que de les commander. Je crois d’ailleurs qu’on va me confier un autre emploi. Mon commandant, voyant que je ne m’étais pas trop mal débrouillé avec la question automobile, va me confier, je crois, le commandement de la Cie auto du Bataillon, avec pas mal de véhicules neufs ou récupérés et un atelier de réparation. Cela me plaira toujours davantage que ce que je fais en attendant que la Division ait besoin d’un capitaine d’infanterie, car je serai le premier à partir dans ce cas, étant le plus ancien et cela me ferait plaisir, car je voudrais bien finir par me battre pour de bon, au lieu de continuer longtemps à faire la roue de secours de la bagnole.

En attendant, les événements vont bien et vite, et je t’imagine pendue aux journaux et à la TSF. Privas doit être libre maintenant et tu dois pouvoir commencer à écrire une longue lettre à ta maman : que de choses tu auras à lui raconter ! Si je peux aller la voir un jour, je le ferai avec plaisir, mais pour l’instant il ne peut en être question. Je conserve aussi les adresses des parents des Bénais et de M. de Johannis pour le jour où il me sera possible d’y aller. Pour l’instant je ne suis guère loin de Saumur mais aucun moyen d’y aller encore. On verra plus tard car les événements vont vite, je le répète et nous ne sommes pas là pour nous amuser ou nous promener car tout sent la guerre autour de nous et nous sommes loin de la vie de caserne ou de celle de Témara.

J’ai reçu hier ta longue et gentille lettre du dimanche 6 août ainsi que celle de ma grande Paulette : toutes deux m’ont fait un bien grand plaisir et je les ai lues et relues déjà plusieurs fois. Les courriers sont maintenant plus difficiles qu’auparavant, car nous sommes à vingt kilomètres de notre poste aux armées et les moyens de liaison sont assez difficiles à réaliser. Ne t’étonne donc pas de certains retards et garde-moi toujours ta même confiance : je t’écrirai souvent, même de courtes lettres comme celle d’avant-hier si je n’ai pas le temps ou la commodité d’écrire plus longuement.

Je suis content qu’Yves soit retourné au Maroc et j’espère qu’il aura poussé une visite jusqu’à Safi et qu’il t’aura raconté beaucoup de choses sur sa vie de soldat en guerre. Je pense que sa blessure ne doit pas être bien grave et qu’il sera rétabli lorsque tu recevras cette lettre : dis-lui de demander être muté avec moi. Notre petit Jean-François est un bien mignon petit bébé d’après ce que tu me dis et je n’en doute pas. Comme il me tarde de le voir et de l’embrasser moi aussi ! Je voudrais bien le voir avec son petit poing quand il envoie des bises à son papa. Tâche de me le faire bien costaud, ce petit garçon. Et mon petit Jacquou ! je suis sûr qu’elle est une grande sœur bien mignonne qui aime bien son petit frère. Bientôt j’espère pouvoir lui acheter sa poupée là où je veux l’acheter et dis-lui que je ne l’oublierai pas. Je ne t’oublierai pas non plus ma petite chérie, car je veux t’acheter un joli souvenir et je fais des économies pour cela, car je fais mon possible pour ne pas trop dépenser. As-tu reçu enfin mes deux mandats d’Angleterre de 5000 et 4000 francs ? Je te redois encore de l’argent, mais je regrette pour l’instant c’est impossible d’envoyer des mandats et il te faudra donc attendre encore un peu. J’ai fait faire ta délégation à 5200 francs à partir de fin juillet et je pense bien que tout sera bientôt régularisé avec un rappel que tu toucheras puisque tu ne l’as pas eu le mois dernier. Si tu ne l’as pas en août, tu me le diras : ce sera à moi à faire la réclamation ici et non au CAT de Marrakech qui ne peut qu’exécuter les ordres que lui donne ma division. Pour l’indemnité de maniement de la DIP j’ai reçu un mot de celle-ci me demandant un certificat comme quoi je ne l’ai pas perçue de l’armée : je vais le faire établir demain et te l’enverrai. Tu le feras parvenir à la DIP en renouvelant ta demande. Ne te fais pas de souci petit poulet tout finira pas arriver mais à cause de notre séparation cela est nécessairement un peu long.

Tu me fais rire avec les mites dans mes affaires je te vois déballant tout ton linge et l’exposant au soleil sur la terrasse. Ce qui me fait plaisir c’est que tu ne me parles pas d’arranger ton armoire car je sais, puisque tu me l’as dit, que tu te livrais à cette occupation lorsque tu avais un grand cafard. Vends donc toutes nos affaires que tu ne veux pas garder, on verra bien après la guerre. Vends en particulier mes frusques militaires car je n’ai nulle envie de me mettre en uniforme après la guerre et cela sera autant de gagné pour toi. Paulette et Lulu travaillent-elles un peu pendant leurs vacances ? Deux mois d’été de passés déjà et bientôt la rentrée. Je compte qu’elles auront à cœur l’une et l’autre d’être de bonnes élèves.

Il y a aujourd’hui quinze ans qu’on est mariés, mon petit chéri. Je voudrais tant être avec toi en cette occasion. Je pense bien souvent à notre vie commune, au fond bien heureuse, n’est-il pas vrai, et il me tarde de la continuer ensemble, encore plus belle, pour toi qui es une si gentille petite femme. Laisse-moi ce soir t’embrasser bien bien tendrement, sûr que nos pensées se croiseront encore plus ce soir que d’habitude, n’est-ce pas petite chérie ? Claudia est-elle toujours à Safi ? J’espère que sa présence ne t’a pas donné trop de travail car tu n’as pas besoin de cela étant trop occupée par ta petite famille. Je n’oublie pas ma petite Yvonne tous les sacrifices que tu as fait pour avoir cette nombreuse petite famille et crois bien que je t’aime et que je resterai toujours pour toi un mari digne de cette petite femme à qui je pense si souvent et que j’ai toujours près de moi le soir en m’endormant.

Je vais m’arrêter d’écrire car je n’y vois plus et j’ai mal aux yeux. La pluie continue toujours et je vais me coucher. J’espère que tu seras cette fois contente de ma lettre. Ne m’en veux jamais pour celles qui sont plus courtes et mets-moi toujours au début de tes lettres « Mon chéri », car je veux toujours le rester et mérite de l’être. Malheureusement j’ai une vie très occupée et crois bien qu’il ne m’est pas toujours possible de faire ce que je voudrais.

Fais une bien grosse bise à mon Jean-François, à Jacquou et Paulette et Lulu pour leur papa. Je n’oublierai personne quand j’irai à Paris, dis-le leur bien à tous.

Bonne nuit petite chérie, je t’embrasse mille fois bien bien tendrement comme je t’aime.

Mon cher chéri,

Je ne t’écris pas longuement aujourd’hui, car nous sommes prêts à partir d’ici une demi-heure et, avant de dire au revoir à la Normandie, je veux t’envoyer mon petit mot. Nous partons à 14 heures pour le pays de la dentelle, dont j’ai parlé dans ma dernière lettre. Depuis le départ de l’ensemble de notre unité, je viens de passer ici trois jours de véritable repos ou de vacances. Chambre à l’hôtel du Lion d’Or, repas à l’hôtel, cidre ou vin de la Loire au café : trois jours vraiment délicieux et qui changent terriblement de la vie de camp et des conserves américaines.

Je suis resté ici avec le lieutenant Lamy et cinq soldats pour finir de mettre au point les voitures récupérées. Pour cela, j’ai réquisitionné un garage de la ville et me suis transformé durant trois jours en grand garagiste. Résultat : trois camions et quatre autos de tourisme gagnées pour mon unité, qui partent aujourd’hui avec moi rejoindre mon unité.

Par ailleurs, nous avons appris ce matin la prise de Paris et l’entrée de la 2e DB dans cette ville. Et je n’y étais pas ? J’enrage d’être ici à l’arrière des autres, mais comme je sais qu’un jour ou l’autre et sans doute bientôt, j’aurai ma place au premier rang, je prends mon mal en patience et fais mon boulot correctement. Cette avance rapide des Alliés nous fait penser que nous aussi nous allons déménager encore bientôt de là où je vais dans un moment, et que sans doute nous serons sous peu à Paname. J’irai donc voir bientôt la sœur des Johannis et, si je le peux, les parents de M. Bénais. Par ailleurs, le Sud de la France se libère aussi : Toulon, Grenoble, Bordeaux, etc… Quand les communications seront possibles avec l’Ardèche, je ferai l’impossible pour y faire un saut.

Tu peux en tout cas imaginer la joie de tous en France, car ici le boche y est véritablement exécré et, si personne ne sait exactement ce que sont les S.O.L. ou la Légion des Combattants, tout le monde déteste les boches et admire de Gaulle. Quelle différence avec l’Afrique du Nord !

Toi aussi tu dois être suspendue à tous moments à ton poste radio, et les nouvelles doivent aussi t’énerver tant elles font plaisir. La guerre sera finie sous peu et c’est ce que je crois. Vivement mon retour, et vivement le moment où je pourrai vous embrasser tous et connaître enfin ce petit Jean François, qui doit être bien mignon et que j’aime beaucoup. Parle-lui souvent de son papa et soigne-le bien puisqu’il est devenu ton gâté.

Et toi, petite Yvonne, comment vas-tu ? J’espère avoir de tes nouvelles en arrivant ce soir à mon étape, et surtout des bonnes nouvelles. Je m’arrête, car ça va être l’heure de déménager et je suis trop énervé.

Au revoir à tous. Une grosse bise bien bien affectueuse.

Ge

Mon cher chéri,

Ah, comme j’ai été content ce matin ! Le vaguemestre m’a remis quatre lettres de toi, dont une très, très longue du 27 juillet, et ta petite où tu me grondes bien sévèrement au sujet de ce que j’ai pu te dire des femmes anglaises dans certaines de mes lettres. Et quoi alors, on n’a plus confiance en son grand Georges ? Ne songerais déjà tu plus à ce que je t’ai dit si souvent : comme je pense à toi, comme je t’aime et à ce que je me suis promis d’être pendant la durée de la guerre !

Comme tu es gentille cependant de me dire franchement et toujours ce que tu penses. Je ne me suis pas fâché de ta lettre et peut-être ai-je été, au contraire, un petit peu heureux de me permettre de constater, une fois de plus, que tu aimais bien ton méchant mari quand même. On n’a pas, comme tu me le disais un jour, quinze ans de mariage (noces de quoi ?) pour rien, n’est-ce pas chérie, et je souhaite que beaucoup de ménages soient comme le nôtre. Ne crois-tu pas qu’une fois de plus, j’ai raison, petite chérie ?…

Et voilà ce que je voulais te dire, au début de cette lettre. Donc pas de souci inutile : j’ai une trop gentille petite femme, qui mérite tout de même autre chose que d’être oublié de son mari. Je sais bien que quelquefois mes lettres sont plus brèves que d’habitude, mais il faut comprendre que la vie mouvementée que je mène, avec des occupations de toutes sortes, ne me permet pas toujours de faire ce que je veux et souvent, lorsque je t’écris, je suis obligé de m’y prendre à plusieurs fois tellement je suis dérangé. Toi continue à m’écrire régulièrement, petite chérie, et moi je ferai toujours mon possible pour t’écrire bien souvent. Je ne veux pas, comme tu me le dis, que le ressort se casse, et il faut toujours avoir une confiance pleine et entière en son Georges.

En ce moment, grand branle-bas chez nous : on quitte ce soir ce pays où nous sommes depuis quinze jours pour le pays de la dentelle, où nous ne devons rester aussi que quelques jours. On se rapproche de Paris, et j’espère qu’à ce train-là nous serons bientôt en Allemagne. Tous mes soldats partent au début de la soirée. Moi seul, le lieutenant Lamy et cinq hommes restons ici pour liquider certaines affaires, en particulier la question de réparation de nos voitures. Car nous avons déjà resquillé du matériel abandonné par les boches : quatre autos, deux camions que nous avons remis en état. Pour moi, j’ai hérité aussi d’une H02 (*), mais je ne sais pas si je ne les changerai pas contre une autre genre Renault comme celle des Bénais avant-guerre : on est capitaine ou on ne l’est pas, et cela vaut mieux que d’aller en jeep, et surtout à pied.

En attendant mon départ, fixé en principe à jeudi, on va profiter de ce qu’on est seuls pour abandonner un peu la tente et essayer d’avoir une chambre à l’hôtel de la ville voisine, ou plutôt du bourg voisin, un des rares qui n’ont pas souffert et où l’on aura l’illusion d’être moins militaires. Mais est-ce que je vais savoir dormir dans un lit ? Je te raconterai cela dans ma prochaine lettre. Et jeudi sans doute, nous rejoindrons nos camarades.

Je t’envoie une demande de la DIP pour rembourser 5545,80 francs pour janvier, février, mars. Fais-le à la Caisse du percepteur et garde bien le reçu qu’on te délivrera. Je voudrais bien, à l’occasion de l’anniversaire de notre mariage, te faire un cadeau et te le rembourser moi-même, malheureusement je suis presque à sec et l’on ne peut pas envoyer de mandats d’ici pour l’instant du moins. Je vais quand même tâcher de t’envoyer 1000 ou 2000 francs d’ici la fin du mois : je te le dirai bientôt.

Dis à Lulu que je la remercie bien de sa lettre du 3 août et de celle du 27 juillet, reçues en même temps. Je vois que le Club Nautique est toujours très fréquenté par ces demoiselles, et j’en suis bien heureux. Vas-y toi aussi tant que tu en as envie, petite chérie, et prends toujours bien patience : je reviendrai bientôt. Je pense que Claudia n’est pas restée chez toi et que tu lui as fait comprendre qu’il valait mieux ne pas vivre tous ensemble, car je crains toujours que tu sois trop gentille !

Et mon fils, qu’est-ce qu’il devient ? Continue à me parler bien de lui et fais-lui de grosses bises pour son papa. À Jacquou aussi qui est ma petite gâtée des filles, Jean François mon gâté des garçons ! Embrasse bien tout ce petit monde pour le papa et pour toi mon petit chéri, reçois les meilleures caresses de ton méchant mari, qui ne t’oublie pas et mérite, sois en certaine, toujours ta confiance.

Ton Eugène

Mon cher petit chéri. Assis sous mon pommier, une planche sur les genoux, je viens bavarder un peu avec toi pendant que mes jeunes soldats se préparent à aller à l’exercice. Nous sommes toujours, et contrairement à ce que je pensais, dans le même coin, mais nous pensons quand même partir un de ces jours. En attendant, nous travaillons assez dur : patrouilles de nuit, pour ce qu’on appelle en termes militaires « nettoyage du terrain conquis », engagement des jeunes soldats, récupération de matériel, etc. Les bombardements du début ont cessé ici, ce qui prouve que tout va bien et j’ai abandonné mon trou la nuit pour dormir sur mon lit de camp sous la guitoune, ce qui est tout de même préférable.

Nous avons commencé aussi à sortir un peu le soir, de 18 à 22 heures, pour visiter les environs. Hier soir en particulier, j’ai visité le Mont-Saint-Michel, qui n’a pas du tout souffert de la guerre et qui est une véritable merveille. Partout, nous sommes accueillis à bras ouverts, et j’ai déjà eu l’occasion de goûter du champagne et du vin fin que certaines braves gens étaient trop heureux de sortir de derrière les fagots pour offrir aux premiers Français qu’ils voyaient parmi les nombreuses troupes qui défilent sans arrêt par ici.

Avant-hier, je suis allé dans une petite ville des environs avec le lieutenant Lamy, dans la petite Simca récupérée aux boches. Là aussi on nous a magnifiquement reçus et des gens m’ont invité à dîner demain, à prendre un bain chez eux et à me repasser mon linge. J’ai accepté avec plaisir, et si rien ne m’en empêche, j’irai. Ce sont des gens qui tiennent un petit café-épicerie avec leurs deux filles, grandes comme Paulette et Lulu, et qui me rappellent nos grandes filles. Et puis j’espère que cela me changera des conserves américaines, dont on commence terriblement à se lasser.

En attendant, le temps passe, plus de quatre mois qu’on est parti de Témara et presque cinq mois que je ne vous ai pas vus ! Mais les événements vont vite, et cela fait tout de même plaisir. On s’est battu dur dans notre région (pas moi hélas !) mais maintenant tout se calme, et je compte bien que bientôt Paris sera à nouveau français. Le débarquement sur la Provence, appris ce matin, m’a fait un immense plaisir, et je suis sûr qu’en septembre, début octobre au plus tard, tout sera fini. Pourquoi, après tout, ne passerions-nous pas la Noël ensemble ? Espérons-le, pas petite chérie ?

Comment allez-vous tous ? Bien, j’espère, et mon petit Jean-François doit se faire peu à peu un bien beau garçon. Comme je voudrais le voir sourire d’un petit coin ! Lui donnes-tu maintenant le biberon entièrement ou fais-tu une nourriture mixte ? Je suis sûr que mon Jacquou est une grande sœur bien gentille pour son petit frère et qu’elle lui apprendra bientôt à faire des marionnettes. Je pense toujours à sa poupée mais lorsque je serai à Paris pour en avoir de plus jolies. Je n’oublierai pas non plus mes grandes filles bien gentilles que sont Paulette et Lulu, et aussi leur maman, qui est si gentille pour toutes.

Dans une de tes dernières lettres, que je relis souvent sous ma guitoune le soir, tu me demandes des nouvelles de la photo prise en Angleterre. Hélas, je n’en ai aucun exemplaire, car le photographe anglais a fait faux bond après avoir pris le cliché. J’ai été photographié plusieurs fois par un camarade de mon ancienne unité, le Lieutenant Chautar, mais il est impossible pour l’instant d’avoir des épreuves. C’est une chose que je regretterai terriblement, d’ailleurs, de ne pas avoir de photos de ma randonnée, mais tant pis.

Passez tous les cinq de bonnes vacances et écrivez-moi toujours bien souvent. As-tu commencé à nager cette année mon petit chéri ? Ne te fatigue surtout pas trop et soigne-toi bien pour me présenter un petit poulet impeccable quand je reviendrai. Au revoir, je retourne au boulot. Je vous embrasse tous les cinq mille fois bien bien affectueusement.

GeJe vous ai envoyé une carte postale de ma sortie d’hier 15 août.
Tu me diras quand tu la recevras. Encore une grosse bise.

Mon cher chéri. Dimanche en plein air, je commence à en avoir plus qu’assez de la vie de camping. Depuis plusieurs jours, heureusement, les boches nous foutent relativement la paix pendant la nuit et nous n’avons guère qu’à prendre garde contre les isolés restés dans les champs après leur retraite. Cela ne nous empêche pas de dormir dans nos trous et de vivre dans un coin un peu trop perdu.

Nous sommes toujours au même endroit, la division ayant fait route ailleurs pour se battre, pendant qu’ici on organise, habille et instruit des centaines et des centaines de jeunes gens qui viennent s’engager parmi nous. Voilà mon travail pour l’instant, il n’a rien de très glorieux, mais me prend tout mon temps, et je dors chaque nuit d’un sommeil de brute. En attendant, les boches reculent, et tu dois être heureuse de suivre les nouvelles de ces jours-ci, qui nous permettent d’espérer que la guerre sera très bientôt finie et que je vous reverrai bientôt, ce qui compte le plus en ce moment pour moi. Sur la route à côté de nous passent sans arrêt et jour et nuit, des camions américains, des chars et un matériel inimaginable alors qu’il y a quelques jours, les boches, en partant d’ici, ont dû emprunter des charrettes et des gazogènes pour pouvoir filer. J’ai hérité d’ailleurs de deux bagnoles volées par les boches et abandonnées par eux : une petite Simca et une 11Cv Citroën traction avant, que je vais essayer de mettre en état pour remplacer la jeep que je n’ai pas.

Je te ferai savoir quand je changerai de secteur. J’espère bien ne pas finir la guerre où je suis, et j’ai le numéro un pour les renforts d’officiers à fournir au RMT. Chaque jour aussi, nous sommes survolés par des centaines et des centaines d’avions alliés, qui nous prouvent une fois de plus que la guerre sera bientôt gagnée. Mon cadre d’officiers s’est terriblement augmenté, et nous sommes 17 maintenant, dont deux capitaines, que je commande également.

Tout cela ne m’empêche pas de bien penser à vous toutes et à mon petit Jean-François, que j’ai hâte de connaître et d’entendre. Je me force à avoir un bon moral pour te faire plaisir surtout, mais c’est quelquefois dur tu sais, d’être séparé de vous tous, et de rester plusieurs jours sans nouvelles, car notre courrier n’est pas une chose qui fonctionne très bien, tant s’en faut, avec la dispersion des uns et des autres. Mais comme je sais que tu m’écris souvent, ainsi que Paulette, Lulu et mon Jacquou, j’attends le vaguemestre avec impatience.

Nous avons la chance d’avoir un temps absolument idéal en ce moment, et c’est déjà pas mal. Bien entendu, j’ai perdu de vue Mlle Colomb et le fils Ruelle et le lieutenant Léris. Seul le petit Collet reste avec moi, fidèle et toujours aussi sympathique. D’une hauteur voisine de mon camp, on voit le Mont-Saint-Michel, et un de ces jours je tâcherai d’aller y faire un tour avec ma Citroën.

Je n’ai encore fait aucune connaissance ici, car nous sommes à peu près isolés dans la nature et presque tout mon temps ainsi que mes soirées se passent au camp, camouflé comme il se doit. Je regrette de ne pouvoir vous envoyer des colis, car nous sommes bien gâtés en produits NAAFI de toutes sortes. De temps à autre, nous buvons du cidre ou du vin blanc dans un petit bistrot de village voisin, mais ce n’est pas très folichon. Où est mon château d’Angleterre, mon camp de Willerby à côté de Hull, et surtout ma maison de Safi ? Bientôt, n’est-ce pas, je la reverrai ?

Comment allez-vous tous ? Allez-vous souvent au Club maintenant et as-tu commencé à prendre des bains ? Profitez bien de l’été et de vos vacances. Les prochaines nous les passerons ensemble et dans les meilleures conditions possibles je te le promets. Car je me promets bien de te gâter tant et plus après cette guerre, ainsi que nos gentilles petites filles qui, je l’espère, sont toujours bien gentilles et t’aident beaucoup. Claudia est-elle venue à Safi ? Et Madame Bénais ?

Attention à ne pas trop te fatiguer ou t’énerver pour les autres, car tu as assez de travail et d’occupations avec ta petite famille. Et surtout, continue à m’écrire bien souvent, car rien ne me fait en ce moment plus plaisir que d’avoir de vos nouvelles. Excuse-moi si ma lettre n’est pas très gaie aujourd’hui : cela est dû au fait qu’il fait un très beau dimanche et que je suis là en plein champs. Mais ne t’en fais pas, le moral reste bon et mon espoir à mon prompt retour entier.Embrasse mille fois mon petit Jean François — ai-je besoin de te le dire — et mes grandes filles et Jacquou pour leur papa, et pour toi une bien affectueuse caresse de ton petit mari qui t’aime beaucoup, beaucoup,
Ge

Mon cher petit chéri. Trois jours sans t’écrire alors que j’ai reçu sept lettres de toi ou des petites, la dernière étant le N°66 du 27/7, quel méchant mari ! Non ce n’est pas vrai, petit poulet, car depuis trois jours je n’ai qu’un petit moment pour t’écrire ce matin, assis sous mon pommier habituel. Que te raconter de ma vie militaire sans effrayer la censure ? Je vais essayer de te dire ce que je fais en restant suffisamment discret.

Emplacement actuel le même que celui de ma dernière lettre à 10 km au sud d’une ville évêché située à l’est du Mont où « les sables mouvants où s’efface la vie »…. Secteur actuellement très dangereux, tout près des boches qui nous bombardent chaque nuit et qui ont déjà, hélas, fait des victimes parmi mes hommes. Je l’ai donc eu, mon baptême du feu, et je rage de recevoir sans rendre des coups, mais nous comptons que cela sera possible bientôt.

En attendant depuis quatre ou cinq jours, nous couchons dans des trous creusés dans la terre, notre toile de tente par dessus, nous veillons chaque nuit, dormons tout habillés et organisons sans arrêt des patrouilles de jour ou de nuit. J’ai déjà moi aussi (tu le diras à Yves) mon prisonnier mais un boche habillé en civil.

Que nous réserve l’avenir immédiat, je n’en sais rien encore mais je compte bien que les boches seront rapidement repoussés de ce coin, comme ils le sont en Bretagne et ailleurs. En attendant, le canon tonne tout près de nous et nous sommes sur nos gardes. En attendant aussi je reçois chaque jour des engagés français de dix-sept, dix-huit ans et plus. J’ai même eu hier le plaisir de recevoir un père et ses trois enfants de seize, dix-huit et vingt ans, tous peu instruits au point de vue militaire, mais plus gonflés les uns que les autres et qui valent bien les Marocains d’Afrique du Nord.

C’est pour toutes ces raisons que j’ai un boulot fou et que je t’ai un peu oubliée ces jours derniers. Me pardonnes-tu ? Mlle Colomb, M. Ruelle sont plus au sud que moi dans le pays où l’on fabrique ce vin si souvent bu avec les Bénais. Nous, nous sommes en plein champ, à deux kilomètres d’un tout petit village où je ne suis encore pas allé. De temps à autre, des réfugiés passent pour remonter vers chez eux, des Français viennent nous voir et nous offrent du cidre (J’en ai jamais tant bu !), des pommes de terre et des légumes. Mais tous les paysans n’ont pas cet esprit ici et beaucoup nous donnent l’impression d’être un peu gênés avec nous, peut-être parce que leur enrichissement est arrêté et qu’ils reçoivent des pruneaux à cause de nous, mais qu’y faire, n’est-ce pas ?

Nous sommes 99 fois sur 100 accueillis avec un enthousiasme délirant. Les engagements que l’on reçoit sont un réconfort formidable : comme nous sommes loin d’Afrique du Nord et de Safi. Ma santé reste bonne malgré tous nos soucis, il fait un temps épatant et notre camping serait idéal si nous n’étions pas en guerre.

Le petit Collet ne me quitte pas et me seconde plus que jamais. Ma famille d’officiers s’augmente d’ailleurs aussi à cause des engagements, et nous sommes maintenant deux capitaines, quatre lieutenants, deux sous-lieutenants, six aspirants, et je suis toujours le chef, bien entendu. J’ai reçu une lettre de Clifford que je t’envoie sous une autre enveloppe pour ne pas faire trop épais.

Merci petit chéri, de toutes tes gentilles lettres que je lis et relis avec tant de plaisir. Merci à Paulette et Lulu aussi qui m’écrivent souvent et t’aident bien. J’aurais bien voulu goûter la cuisine faite par Paulette. Merci aussi à mon Jacquou pour les nombreuses petites lettres envoyées à son papa, et qui me font bien plaisir. Merci enfin à mon petit Jean-François pour les nombreuses risettes qu’il fait et dont certaines doivent être destinées au papa chéri.

Je lis avec un plaisir immense tout ce que tu me racontes au sujet de Jean-François ou des filles : leçons de langage au bébé, cuisine faite par Paulette, etc. Est-ce que tu vas toujours bien, toi, depuis que tu donnes peu à peu le biberon au monsieur ? Je suis heureux que vous ayez reçu mes colis en bon état, et je regrette qu’il ne nous soit pas possible d’en envoyer d’autres, car nous sommes gâtés en chewing-gum, bonbon, chocolat, etc… que nous sommes quittes pour distribuer à tous les gens que nous rencontrons, car nous ne pouvons rien garder avec nous à cause des déplacements toujours possibles.

Je suis heureux d’apprendre qu’Yves a l’air d’en mettre un coup en Italie et je regrette bien qu’il ne soit pas avec moi. Tu as raison de râler contre les Lantenois et Cie mais cela ne changera rien et il faudrait qu’on puisse le présenter à quelques Français d’ici pour qu’il comprenne. Tu as bien fait de demander une photo à l’américain et j’espère qu’il ne l’oubliera pas mais c’est tout, pas poulet, car tu connais ton petit homme qui est toujours le même et n’aime pas beaucoup certains de ces messieurs qu’il connaît trop. Mais tu as eu raison et s’il t’envoie une épreuve, envoie-la moi vite et je te la retournerai si tu n’en as qu’une. Ne te fatigue toujours pas trop petite chérie, reste aussi toujours bien calme et continue à me donner bien souvent de mes nouvelles. J’en ferai toujours de même, sois-en sûre, car je pense bien souvent à vous tous, et peut-être plus encore maintenant qu’il ne s’agit plus de rigoler.

Hier soir, on nous a donné un camembert — le premier mangé ici — et une andouille. Tu parles d’une joie pour nous tous, et d’un changement à nos boîtes de conserve ! À midi, nous allons manger des frites et de la salade qu’on a réussi à avoir à la ferme ; c’est Collet le popotier, et il réussit à se débrouiller pas trop mal.

Je m’arrête de vous écrire car je vais voir mon Commandant à 2 km d’ici. Au revoir à tous cinq. De bien grosses caresses à mon petit Jean-François et à mon Jacquou, mes deux gâtés. Une bise bien affectueuse à Paulette et à Lulu, et pour toi bien sûr les meilleures de ton grand…

Dis à Paulette et à Lulu de ne pas m’en vouloir si je ne réponds pas à leurs lettres, mais je n’ai pas le temps en ce moment. Je leur demande de continuer à m’écrire, et surtout d’être bien gentilles, sérieuses et dévouées pour leur maman. Encore une bise à tous…

Mon chéri, je suis en France depuis hier et je vais vite t’écrire une lettre bien décousue, car je suis fatigué et ne peux à peine penser. Nous sommes arrivés avant-hier mais n’avons pu débarquer qu’hier après-midi, et quel débarquement ! Une gymnastique formidable pour descendre dans le petit bateau qui nous amenait sur une plage où nous avons mis pied à terre, de l’eau jusqu’à la poitrine.

Après trois heures de marche à pied, sac et tout le bazar au dos, au milieu de milliers et de milliers de camions et de toutes sortes de matériel qui débarquent sans arrêt, près de prisonniers allemands jeunes et abrutis, nous sommes arrivés dans un coin où des camions nous ont pris pour nous conduire là où nous sommes aujourd’hui, et d’où nous devons descendre encore dans quelques heures.

Notre arrivée s’est faite à une heure du matin et, nos grands sacs marins et tentes étant restés en arrière — pourvu qu’on les retrouve ! — nous avons couché à la belle étoile sous les pommiers et nous nous sommes littéralement gelés. Ce matin, je suis à plat complètement, trois nuits sans se déshabiller, dont une à la belle étoile sans couverture, cela se comprend, n’est-ce pas ? Mais je suis en France, et ici nous sommes reçus avec un enthousiasme formidable.

Tous les gens, les femmes, les enfants nous serrent la main au passage et se mettent en quatre pour nous rendre service. Jusqu’au beau temps que nous retrouvons ici ! Mais que de dégâts par ici, la guerre est passée par là et j’ai eu hier plusieurs fois les larmes aux yeux ! D’abord, le premier Français que j’ai vu en débarquant : un gamin de treize ou quatorze ans, tremblant et l’air un peu hagard à la suite du bruit et du danger des débarquements du 6 juin.

Les villages des tas de ruines, dans les champs, des trous formidables faits par les bombes. Ici, nous sommes à la sortie d’une ville d’environ 1200 habitants. L’église est démolie, une maison sur cinquante a ses murs debout mais non intacts. Par hasard, une maison n’a pas trop souffert et sert d’abri à de nombreux civils, qui vivent quand même dans leurs ruines.

J’espère que l’avance rapide des Alliés permettra d’épargner un peu les villes et les villages, sans quoi notre pauvre France ne serait vite qu’un amas de ruines. Dans les champs, des mines partout, des cadavres ça et là que l’on n’ose toucher à cause de la possibilité de mines : les boches sont si diaboliquement malins !

Mais enfin, nous sommes en France et nous buvons du cidre que les gens nous offrent à pleins seaux, car les caves sous les maisons n’ont pas trop souffert. Ce soir, nous faisons route vers le Sud, et je voudrais tant me reposer une nuit ! Je m’arrête pour aujourd’hui puisque je roule toujours, et je vous envoie à tous une bien grosse bise. Ecrivez-moi bien souvent.

Fais une grosse caresse au petit Jean-François et à Jacquou, mes deux gâtés, pour leur papa. 

Encore une bise pour toi

Mon cher chéri, toujours toujours un mot rapide de ton mari : quel méchant Georges ! Il est sept heures du matin, six heures au Maroc, nous avons déjeuné et nous nous préparons à descendre de notre bateau, où nous sommes depuis avant hier. Voyage sans histoire mais un peu long, à cause du mauvais temps. On entend ici le canon mais, je n’ai pas encore eu le baptême du feu : cela viendra assez tôt, n’est-ce pas. Sur le bateau, beaucoup plus petit que celui du mois de mai, mais paquebot quand même, il n’y a guère que mes soldats comme Français, les autres Américains beaucoup plus sympas qu’en Afrique du Nord.

Il y a aussi huit femmes artistes américaines, qui vont jouer pour les troupes et qui nous ont donné deux soirées pour les soldats : chants, danses claquettes et clowneries car il y a des hommes dans leur troupe. J’ai eu une belle petite cabine à deux couchettes avec Lieutenant Lamy, mais ni draps ni couvertures, obligation de coucher d’ailleurs tout habillé, et il me tarde de me doucher et de changer de linge. Je ne sais exactement où l’on va se diriger. Pour l’instant nous mangeons du bon beurre, on verra aujourd’hui sans doute.

Nous sommes arrêtés en mer depuis hier après-midi, au milieu de centaines et de centaines de bateaux de toutes sortes qui montrent la force de nos alliés et aussi un peu de nous, car nous avons eu le plaisir d’être escortés, au cours de ce voyage, par des bateaux français.Nous allons prendre des bateaux plus petits pour débarquer sur la plage. En arrivant, je te mettrai ce mot à la poste si possible. Je suppose que vous allez tous bien. De bien gros baisers à tous de votre papa qui vous aime bien et pense toujours à vous.
Pour toi une grosse bise de plus de ton…