Mon cher petit chéri,
Est-ce que tu te rends compte de l’endroit où je me trouve actuellement, là où je dois acheter une belle poupée pour mon Jacquou ! Hier, j’ai passé deux heures à P… : Champs Elysées, Arc de Triomphe, etc… J’ai bu avec le lieutenant Lamy à la terrasse d’un grand café et il me semblait que je rêvais. La bataille est toute proche de nous, nous envoyons chaque jour des renforts, et je crois que mon tour n’est plus qu’une question de jours. Nous sommes tous surchargés de travail, mais le moral est on ne peut plus excellent à cause de l’endroit où l’on se trouve, cinq jours après le départ des boches. C’est à peine croyable, et je suis sûr que tu comprends mon émotion.
Je sais qu’on ne restera pas longtemps ici, mais nous y sommes déjà alors qu’il y a moins d’un mois que nous sommes partis d’Angleterre. C’est tout simplement formidable, et l’on est loin de 1940. J’ai pris depuis hier le commandement de la compagnie automobile : beaucoup de camions, quelques jeeps, des voitures de tourisme fauchées aux boches, etc… Je conserve ma 402 pour aller faire mon tour à Paname une fois ou deux avant notre départ d’ici. Travail des plus intéressants pour moi, mais qui, une fois de plus, me prend tout mon temps, en attendant d’aller me battre moi aussi.
Collet est parti ce matin en renfort, et cela m’a fait de la peine, car c’est un bien chic camarade. Lamy est passé avec moi aux automobiles, et tous nos indigènes ont été expédiés ailleurs pour être remplacés par de tout jeunes Français pleins d’enthousiasme et qui chantent sans arrêt en travaillant. Ce qui nous fait plaisir aussi, c’est que la retraite des boches ayant été si rapide, il n’y a presque pas de dégâts par ici, et vraiment cela nous aurait fait mal au cœur s’il en avait été autrement.
Je comprends que tu puisses m’envier un peu, quoique notre vie soit bien artificielle et souvent pleine de difficultés. Ici, heureusement, j’ai une belle chambre avec eau courante dans un hôtel, et cela me change agréablement du camping. Aujourd’hui, j’ai entendu dire que les nouvelles étaient très bonnes : les Américains à Sedan et près de Metz. Quelle drôle de guerre, alors qu’on se bat encore près de Paris et dans le Sud ! Mais peu à peu, on sent la victoire qui approche avec la libération de la France, et je reste persuadé que très bientôt je retournerai chez moi et que j’aurai enfin le plaisir de vous retrouver toutes et de connaître mon petit Jean François, que déjà j’aime tant. Embrasse-le bien pour moi, ce joli petit bébé qui fait tant de belles risettes.Je suis terriblement gâté en ce moment par toutes tes gentilles lettres qui m’arrivent presque chaque jour, ainsi que celles de mes grandes filles, toutes me faisant tant plaisir. Pour moi, je ne fais que des lettres un peu hâtives, ne m’en veux pas trop, car je suis énervé et j’ai tellement d’occupations que je n’ai plus un moment de libre dans la journée. Vivement que cela se termine. Une bien grosse bise à tous et demain j’écrirai encore
Ge
[dans la marge : J’ai arrêté vite ma lettre : mon commandant me fait appeler tout de suite. Encore une bise]



























