Mon cher chéri,

Ce matin, deux lettres de toi. Une bien longue, comme d’habitude, du 20 décembre, et une bien courte du 22, par laquelle tu me demandes avec anxiété de mes nouvelles. Aussi, ce soir, je te réponds bien vite, surtout pour te dire de ne pas te faire du souci pour moi. Je t’écris toujours au moins trois fois par semaine, et quand tu ne reçois pas mes lettres, ce n’est pas ma faute mais celle de la poste militaire, qui retarde parfois volontairement nos courriers.

S’il m’arrive quelque chose, Henri est prévenu et t’enverra un mot mais je suis sûr que cela ne se produira jamais. Fais-moi une grosse bise et n’en parlons plus. Je t’envoie un avis de crédit reçu ce matin de la DIP pour la prime de naissance de Jean-François. Les mille francs ont été versés au Crédit Lyonnais, à Safi, où tu pourras les réclamer. À propos, on me demande un certificat de vie des quatre gosses. Fais-le faire à la mairie et envoie-le-moi dès que possible, merci d’avance.

En ce moment, il fait très froid ici, mais un froid très vif et très sec, pas trop désagréable. Tes chaussettes me rendent bien service, et, en étant bien habillé, on supporte ce froid plus facilement que le froid humide de début décembre.

Pour l’instant d’ailleurs, mon installation est parfaite ici et j’ai du plaisir à me retrouver dans une chambre bien chauffée. On mange aussi très bien, et depuis deux jours qu’on est là, on a déjà mangé du faisan, du poulet et du lièvre. Le pays regorge de gibier, et on chasse parfois en faisant attention aux mines.

Aujourd’hui, j’ai couru avec une jeep après des biches aux lisières d’un bois, j’en ai blessé une, mais je n’ai pas pu l’avoir. Le seul résultat de cette sortie à travers champs, c’est que ma jeep, à force de passer sur la glace des ruisseaux, a fini par briser celle-ci à un endroit et s’est arrêtée brusquement. Le lieutenant de Bodard est allé piquer une tête contre le pare-brise et a eu le bas du nez amoché. Quant à la jeep, il a fallu venir la rechercher avec un camion car elle ne pouvait pas sortir toute seule, et cela nous a obligés à faire cinq kilomètres à pied. Voilà les seuls événements de la journée, bien calme par ailleurs au point de vue guerre.

Et vous tous, comment passez-vous ces vacances de Noël ? Mon petit Jean-François grossit-il toujours bien ? Avec ses 6 kilos 700, ce doit être un vrai petit bonhomme que j’aimerais bien enfin connaître. Mais n’aie crainte, dès que je le pourrai, j’arriverai au galop, et ce n’est pas moi qui retarderai le moment de ma permission pour aller te voir, ou de ma démobilisation pour oublier cette guerre et toutes ses misères.

Tu me fais plaisir de t’entendre dire tout ce que tu penses au sujet des bals et tu as parfaitement raison. Pour ceux d’ici, il y a trois choses qui comptent, le danger, le froid et surtout l’éloignement de ceux que l’on aime et à qui l’on ne peut pas demander autre chose que de penser à nous en oubliant un peu bals et toutes manifestations plus ou moins ridicules en ce moment. Le sacrifice de certains d’entre nous, et ils sont hélas nombreux vaut bien tout de même un peu de retenue à l’arrière.

Mais moi je suis tranquille à ce sujet, et je t’en remercie petit chéri, en t’aimant encore davantage. Félicitations à mon Jacquou pour son brillant classement : troisième sur quarante-et-un, c’est formidable, et je suis très, très content. Je vous embrasse tous les cinq mille fois, bien bien affectueusement.
Encore une bise pour toi petit poulet.

Ge

Mon cher petit chéri, 24 décembre aujourd’hui. Que faites-vous tous les cinq ? Ne soyez pas trop ennuyés pour ce Noël de guerre, et n’oublie pas de faire un bon gâteau à tes grandes filles, et une grosse bise supplémentaire à Jean-François de la part de son papa.

Pour nous, Noël de guerre et de France encore. Il fait beau mais un froid de canard (moins 15 cette nuit, et hier le thermomètre n’est pas monté au-dessus de – 5°). Je n’arrive pas à me réchauffer ce matin. Depuis hier j’ai encore déménagé et je suis tout près du Rhin, mais finie la bonne installation chez des gens sympa comme ces derniers jours. J’ai une petite chambre sans moyen de chauffage, ni eau, ni électricité, pas très propre par-dessus le marché.

J’ai abandonné mes fonctions auprès du général et ai retrouvé ma compagnie et mes camarades. Je pense que j’aurai moins de travail et que je pourrai t’écrire plus longuement et plus facilement. Pour ce matin, rien à faire, je suis trop gelé, et un peu énervé à cause de ce 24 décembre.

Aujourd’hui, j’ai reçu mon cadeau de Noël : la ville de Strasbourg et Paris ont offert à tous les militaires de l’armée Leclerc, leurs libérateurs, un colis de Noël. Aussi ce matin, grande distribution de cadeaux : chaque soldat, chaque officier, est parti avec son paquet. Le mien contenait des pommes, des petits fours, un cake et une petite bouteille de Schnaps, comme on dit ici, c’est-à-dire de Kirsch. Nous en avons reçu un également de la Croix Rouge contenant la même chose pour tous : un paquet de cigarettes, un pain d’épices, un paquet de bonbons et des petits gâteaux. Et voilà le Noël des soldats de la division Leclerc.

Ce soir, je dîne avec mes soldats du bureau, une dizaine en tout, y compris Guy et Henri. Cela ne vaudra pas un petit dîner en famille, mais on aura marqué le coup pour Noël. Je leur offrirai quelques bonnes bouteilles et on mangera du poulet et un bon petit dîner. Demain à midi, je vais avec Guy là où j’étais avant, où nous sommes invités à déjeuner pour Noël. Et après on attendra la permission, si toutefois elles sont établies un jour ou l’autre. Ce serait tout de même chic, qu’en penses-tu ?

J’oubliais mon troisième cadeau de Noël : ton paquet de chaussettes, reçu en très bon état ce matin, et dont je te remercie encore. Elles sont les bienvenues, tu peux le croire.

J’ai fait quelques mots pour le Nouvel An aux uns ou aux autres, mais comme toi je n’aime guère cela. En dehors de tes lettres, il n’y en a guère que je fais avec plaisir. Je vais bien penser à vous tous aujourd’hui et demain, et sans doute que vos oreilles vont pas mal siffler. Je souhaite de bonnes vacances à mes grandes filles et j’ai hâte de connaître leur classement. Embrasse-les bien pour leur papa.

Comment vont les dents de notre petit monsieur, et qu’as-tu décidé au sujet de sa poussette ? Je ne t’envoie pas d’argent pour te l’acheter car je suis fauché et j’ai hâte de voir arriver la paye. J’enverrai d’ailleurs à la fin du mois 1000 francs à mon père, car le pauvre, tout seul, mène une drôle de vie à Vals.

Écris-lui de temps en temps un mot, tu me feras plaisir.

Au revoir, petit poulet chéri, ma lettre n’est pas longue, mais je voudrais que tu puisses y lire combien je t’aime, comme je pense à toi et comme j’ai hâte de te revoir.

Je t’embrasse bien bien tendrement,

Ge

Mon cher petit chéri,

Je t’envoie encore quelques photos prises ces jours derniers et que j’ai pu faire développer à S… Je t’écris ce soir de chez les gens, ils s’appellent Klotz chez qui nous logeons le soir. Mais chez eux c’est la dernière soirée, car je ne remplis plus mes fonctions d’officier de liaison et je retourne dès demain matin à ma compagnie de commandement du régiment du Tchad. Ce sera certes moins intéressant, mais en tout cas plus calme.

En ce moment d’ailleurs j’ai deux soucis principaux : l’offensive boche en Belgique et ma permission. Pour la première, j’espère bien que tout se calmera bientôt. Quant à la seconde, je ne sais rien encore de précis mais j’espère bien qu’en février on souhaitera mon anniversaire ensemble… J’ai eu ce matin la lettre de Paulette du 10 décembre, la tienne du même jour et ton paquet de cigarettes, arrivé en parfait état. Merci de tout. Lorsque j’ai montré mes cigarettes autour de moi, il y a eu des explosions de joie et plusieurs paquets y sont rapidement passés, faisant des heureux d’ailleurs, parmi ceux qui ont vécu un peu au Maroc et que nous trouvons si loin maintenant.

As-tu reçu maintenant la poupée de mon Jacquou ? J’ai envoyé hier le paquet de madame de Johannis, reçu de sa sœur, et j’espère qu’il lui arrivera en bon état. Ma lettre vous parviendra entre Noël et Jour de l’An. Aussi je vous envoie à tous les cinq mes vœux pour 1945. Je ne veux pas faire de sentiment, mais j’espère bien que l’an prochain, à cette date, je n’aurai pas besoin de t’écrire pour cela.

Tu me dis que tu as un peu le cafard par moments, moi aussi petit chéri cela m’arrive plus souvent que je ne le dis mais il faut patienter quand même et avoir confiance : fais comme moi et garde ton bon moral au milieu de tes grandes filles et de ton petit Jean-François. Je suis tout bête ce soir, car je n’aurais jamais pensé qu’un jour je t’écrirai pour te souhaiter la bonne année. Ne m’en veux pas, et pense que je suis toujours tel que tu me connais : je n’ai qu’un désir maintenant, celui de te revoir bientôt et de vivre avec toi heureux comme je l’ai toujours été.

Passez quand même des fêtes pas trop tristes ; je penserai tellement à vous le 25 décembre et le 1er janvier, et je suis sûr que nos pensées se croiseront.

Pour Noël, je suis invité à déjeuner ici à midi, car le soir couvre-feu à 17 h 30 pour tout le monde, et j’y viendrai certainement. Cette famille avec deux enfants est très sympathique et c’est encore là que je serai bien, faute de mieux… Clifford est venu me voir hier ici, mais je ne l’ai pas vu. Il a dit aux Klotz que je ne le verrai pas de sitôt, car il partait à Haguenau. Je crains fort que nos routes diffèrent maintenant.

Au revoir, petit chéri. Que mes photos compensent un peu le manque de gaieté de ma lettre, et surtout ne me le reproche pas, car il y a des moments où l’on éprouve le besoin de dire à celle que l’on aime tant ce qu’on pense.

Meilleurs vœux encore à tous, je vous embrasse bien bien affectueusement.

Ge

Mon cher petit chéri,

Regarde le joli papier sur lequel je t’écris : c’est celui qui porte l’insigne de notre division et que j’utilise ce matin dans un bureau près du général, en attendant un commandant qui doit me donner des ordres pour la journée.

Le temps est brouillardeux dehors, mais pas trop froid : la plaine du Rhin n’est pas agréable en hiver, et j’ai grande envie de rentrer au Maroc. Blague mise à part, j’ai parfois l’idée de faire une demande officielle pour rejoindre la coloniale à Casa ou à Marrakech, mais rien encore de précis dans mon esprit. Je me déciderai le jour où il me prendra fantaisie de suivre mon caprice, sans d’ailleurs être certain du succès. En attendant, la question des permissions en Afrique du Nord commence à être sur le tapis, on en parle même pour le mois prochain.

Il serait question d’en accorder un petit nombre, mais je pense bien qu’on commencerait par les pères de familles nombreuses. Juge de notre joie à tous deux et aux filles si je pouvais un jour prochain venir vous voir pendant quelques jours et faire enfin la connaissance de mon petit Jean-François ! Ne faisons quand même pas trop de grands projets mais je crois fort qu’il y a de grandes chances que tu ne sois obligée de venir me chercher à la poste car hélas je ne viendrai pas en jeep.

En attendant, et comme de bien entendu, la guerre continue pour moi comme pour les autres. Messieurs les boches s’accrochent dans ce restant de l’Alsace en partie inondée, mais ne font que reculer de quelques jours le moment où l’Alsace sera complètement libérée.

Guy est toujours avec moi comme chauffeur, et nous roulons tout le jour ensemble sur à peu près toutes les parties de notre front. De 11 h à midi cependant, je passe généralement une heure à l’unité que je commande quand même. C’est le lieutenant de Bodard qui fait à peu près tout le travail mais j’y vais pour signer des papiers ou pour régler certaines questions.

Je vois ainsi tous les jours Henri qui est très gentil, très dévoué, et que j’apprécie au fur et à mesure que je le connais : toujours de bonne humeur et plein de bonne volonté, même pour les tâches les plus ennuyeuses.

Bientôt les vacances de Noël : quelle chance, Lulu, Paulette, Jacquie. Passez avec votre maman de bonnes vacances et donnez-moi vite votre classement du trimestre. Cela me fait penser que je dois envoyer quelques mots pour le jour de l’an à droite ou à gauche : quelle barbe ! Je vais tâcher de m’y mettre ce soir si possible.

Toi aussi, fais-en quelques-uns mais ne te casse pas trop la tête pour cela. Qu’as-tu décidé pour la poussette de monsieur ?

Au revoir mon petit chéri, je vais commencer une autre journée de travail. Excuse encore une fois de plus la brièveté de mes lettres, en ce moment il m’est bien difficile de faire autrement.

Dans mon dernier paquet, je t’ai mis un autre rouleau de pellicules, et je t’en enverrai encore si tu veux. Tires-en de temps à autre et n’oublie pas d’en envoyer à ton capitaine. Que dis-tu de celle que je t’envoie ? Si elle te plaît ainsi, remplace-la vite par une autre, sinon, renvoie-la-moi par retour de courrier car j’y tiens beaucoup. Une très grosse bise à tous, surtout à toi.

Ge

Mon cher petit chéri,

Bien courte lettre ce soir de ton méchant mari. Tant pis mais il est six heures et demi et je dois dîner à sept heures chez les gens chez qui je loge et repartir dans la nature vers huit heures et demie. Donc pardonne-moi. Hier soir, j’ai mangé des morilles ici et j’ai pensé à celles d’Ifrane. Je t’envoie quelques photos avec au dos les légendes ad hoc.

Aujourd’hui, grande surprise : à midi et demi, j’étais en train de manger avec le lieutenant de Bodard et Guy dans une ferme, quand… Clifford arrive. Il me cherchait dans tous les villages de la région et a fini par me dénicher. Il est aussi en Alsace, entre Saverne et Sarrebourg et toujours aussi chic. Il m’a apporté une cartouche de cigarettes et m’a dit qu’il avait pu vous envoyer lui-même le colis. Malheureusement, j’ai oublié de lui demander ce qu’il y avait dedans : toujours aussi ballot, ton mari. Après, je l’ai raccompagné en jeep jusqu’à St…rg mais sans m’arrêter, car j’étais pressé. Il doit venir me voir encore dans trois jours, si je suis encore ici, bien entendu. Il est vraiment au poil et s’arrange toujours pour me retrouver.

Il m’a fait lire la lettre de Lulu, qui écrit très bien l’anglais, et m’a montré la photo de Jacquie et Jean-François. Moi, je lui ai montré les miennes, et nous étions tous heureux de parler encore de vous.

On a déjeuné ensemble : lapin de garenne tué hier par Guy, jambon et pâté, nouilles, fromage en salade et gâteaux. J’ai fait acheter à cette occasion deux bouteilles de vin vieux d’Alsace, et si on n’a passé que deux heures ensemble, on a été bien bien contents de se revoir.

Aujourd’hui, je vous ai envoyé le petit colis annoncé. J’y ai mis quelques cigognes d’Alsace porte-bonheur et je pense qu’il vous parviendra bientôt. Tu dois donc en attendre trois de moi : la poupée de Jacquie, celui de Nancy et celui d’aujourd’hui, plus celui de Clifford. Moi, je n’ai pas encore les tiens.

Ce matin, j’ai eu deux lettres de toi, 5 et 7 décembre. Je suis enchanté que les bracelets vous aient fait plaisir, et tu sais bien, mon petit chéri, que je ferai tout pour vous faire plaisir à tous, car je vous aime trop pour qu’il en soit autrement.

Ne t’en fais pas pour mes fréquentations avec Videau. D’abord, je ne l’ai pas encore vu, et puis je n’ai nullement l’intention d’en faire un vrai ami. Je resterai toujours ton petit mari, digne de son méchant poulet. Envoie-moi la traduction de la lettre de la cousine de Clifford.

Si tu as envie d’aller à Casa à Noël, vas-y, et sois toujours bien sage, mais tu ferais peut-être bien d’y aller plutôt à Pâques pour avoir moins froid. Fais en tout cas ce qui te fera plaisir : c’est bien volontiers que je te donne ma permission.

Pour moi, pas encore question de perm : peut-être je ferai ce que tu me dis et j’irai à Paris un jour, si c’est possible, mais je préfère, tu n’en doutes pas, aller au Maroc, si c’est possible un jour car pour nous, il n’en est nullement question encore, et je ne sais même pas si ce sera possible pour ceux de de Lattre, avec qui on n’a d’ailleurs rien à faire.

Je n’ai pas pu aller voir les gens de Benfeld ayant reçu ta lettre trop tard, mais je suis rentré un des premiers dans cette ville, comme à Strasbourg d’ailleurs. Ici la guerre continue malgré des contre-attaques boches, et peu à peu l’Alsace se libère. Vivement la fin de tout.

Fais de grosses bises à tes filles et à mon beau Jean-François pour leur papa, et reçois mes plus affectueuses caresses.

Ge

Encore une bise dans ce petit coin !

Cher petit chéri,

Bientôt Noël ! Hélas, malgré ce que j’espérais cet été, c’est loin l’un de l’autre que nous le passerons. N’aie quand même pas trop le cafard ce jour-là, faites un bon dîner avec tes gentilles grandes filles et pensez une fois de plus à moi, qui ne détache pas souvent mes pensées de vous.

En attendant, nous sommes toujours en opération et j’aspire maintenant au repos. Il est près de dix heures du soir et je rentre seulement, harassé comme presque tous les jours, pour repartir demain à huit heures (c’est un des rares jours où je pars si tard).

Finies pour moi les journées, en somme agréables, de Normandie, de Paris et de Troyes. Je ne regrette rien quand même, et si je fais volontiers un travail si dur, c’est parce que mon idéal reste le même et que j’ai conscience que si tous les Français agissaient de même, cela ne pourrait que hâter la fin de la guerre.

Je vois maintenant le Commandant Faure tous les jours, et j’espère rencontrer un jour prochain le copain Videau, qui vient en sens inverse, dans des conditions d’ailleurs aussi dures que les nôtres. Ce n’est plus de la promenade, maintenant, nous « travaillons » dans une plaine inondée de toutes parts, avec des routes ou des chemins boueux et les légères avancées coûtent parfois assez cher. Mais le but final sera atteint quand même.

Je vois mon général chaque jour, et son sourire et sa tranquillité d’esprit, que nous aimons tous, a vite fait de remonter le moral des plus hésitants, si toutefois il y en a.

Je couche toujours chez les mêmes personnes avec Guy, mais nous mangeons un peu partout, au hasard de nos randonnées. Ce soir, j’ai dîné avec le capitaine Torregroza, toujours très sympathique, qui me prie une fois de plus le rappeler à ton souvenir.

Pas de lettres de toi ni hier ni aujourd’hui. Ce matin, j’ai eu une lettre de la sœur de Mme de Johannis, me disant qu’elle m’envoie un paquet pour que je l’expédie moi-même à Safi, à sa soeur : je ne l’ai d’ailleurs pas encore reçu, et j’espère qu’il ne sera pas trop gros pour que je puisse l’expédier, si toutefois je le reçois-moi-même.

Pas encore reçu tes deux colis, je te le dirai. Dix heures sonnent à l’église tout près d’ici et cela me rappelle Privas et sa pendule qui nous empêchait de dormir les premiers jours de nos vacances. Quand y retournerons-nous ensemble ? Les petites ont dû être contentes des cadeaux reçus d’Amérique. Pour moi, toujours aucune nouvelle de Clifford. Je lui ai envoyé hier un mot pour savoir ce qu’il devenait.

Bientôt le classement pour Paulette et Lulu : j’espère que j’en serai content. Quant à mon Jacquou, je suis sûr qu’elle aura encore avancé d’une place, ce sera les étrennes de son papa. Jean-François mérite sans doute une meilleure note de conduite donnée par Lulu, et je voudrais bien le voir, ne serait-ce qu’à travers la fenêtre de votre nouvelle salle à manger.

Pour toi, mon petit chéri, je te recommande de ne pas trop t’impatienter, de m’écrire toujours bien souvent et de toujours m’aimer comme je sais que tu le fais. Pour moi, je ne puis m’empêcher de penser souvent à vous tous, et j’ai hâte moi aussi de vous revoir et de vous embrasser pour de bon.

Au revoir, petit poulet, fais une grosse bise à tous pour le papa, et reçois les meilleures caresses de ton méchant mari, qui t’aime bien beaucoup.
Bonne nuit, je me couche.

Ge

Mon cher petit chéri,

Aimes-tu le faisan ? Eh bien, nous on vient d’en manger un délicieux ce soir, tué par moi ce matin, avec ma carabine, et je me suis régalé ; c’était la première fois que j’en mangeais, d’ailleurs. Je suis toujours hébergé avec Guy chez mes brasseurs d’une sous-préfecture d’Alsace (Erstein). On y dîne tous les soirs et on y couche quand je ne suis pas dérangé la nuit. Ce sont des gens très sympas, à qui j’ai promis d’aller les voir après la guerre avec toi.

Hier soir, c’était l’anniversaire du monsieur : grand dîner, tous les vins d’Alsace. Le repas a duré de huit heures à onze heures du soir, et je me demande si vraiment il y a pu avoir des restrictions dans cette région. Sais-tu qu’ici la ration de sucre est de 900 g par personne. Cela fait tout de même plaisir d’être ainsi reçu et si on n’était pas en plein milieu de la guerre, je te ferai venir avec moi… 

Hélas les opérations continuent et se révèlent assez dures d’ailleurs, à cause du mauvais temps, des inondations dans cette plaine, et aussi de l’entêtement des boches, qui n’ont pas du tout envie de se laisser faire. J’espère quand même que bientôt il n’en restera plus en France et peut-être qu’on sera bientôt aussi en Allemagne.

J’ai mangé hier avec le commandant Faure, le Capitaine Torregroza, le Lieutenant de Bodard, Guy et moi dans un petit hôtel des Vosges, à 40 km d’ici. Il tombait de la neige et pour quelques heures nous avons oublié la guerre et parlé pas mal du Maroc. La guerre a au moins cela de bon, qu’on s’y crée de réelles amitiés et qu’on oublie vite certaines petites choses de la vie ordinaire, car lorsqu’on voit le peu de prix de la vie humaine, je crois qu’on est plus facilement apte à comprendre beaucoup de choses et peut-être à s’aimer davantage. Mais tout cela est bien sérieux n’est-ce pas ?

J’ai sous les yeux ta lettre du 3 décembre reçue ce matin. Ma lettre du 24 n’était pas de Molsheim mais de Saverne, le reste est exact. N’aie pas peur au sujet de ma prudence : je fais attention à tout, et en touchant du bois, je ne crois pas être surpris ni par une mine ni par une bombe car je connais pas mal de ficelles de messieurs les boches à ce sujet. Les filles doivent être heureuses des cadeaux reçus d’Amérique. J’ignore ce qu’il y a dans le paquet de Clifford et je voudrais bien le revoir vite pour le savoir et vous l’envoyer au plus tôt. Mais je ne crois pas qu’il m’ait suivi, d’autant plus qu’on a quitté son armée. Mais parions encore qu’il se débrouillera lui-même pour me retrouver !

Je n’ai ni revu le fils Ruelle ni Mlle Colomb et j’ignore où ils sont. Collet non plus n’est pas visible : il est vrai que notre division est grande et tient de la place. Ne crois pas surtout à une fin trop proche de la guerre, cela viendra bientôt certes mais l’hiver est là et il faudra attendre encore. Henri et Guy sont 2e classe l’un et l’autre et très gentils et dévoués tous les deux.

Félicite Jacquou d’avoir avancé d’une place ce mois-ci. Demain je vous envoie un autre petit colis : des friandises, des boîtes d’allumettes, une éponge pour mon petit Jean-François et un autre rouleau de pellicules pour faire encore de belles photos comme les dernières. Embrasse bien encore tout ton petit monde pour leur papa, et continue toi aussi à m’écrire bien souvent, car je guette chaque jour le vaguemestre avec impatience. J’ai mes lèvres gercées par le froid et de bonnes engelures au pied mais je tiens le coup quand même. Pas question de permission pour le moment et cela se conçoit, car nous ne sommes pas au repos. Ne trouves-tu pas que j’écris de plus en plus mal ? 

Au revoir mon petit chéri, prends toujours bien patience et songe que je t’aime beaucoup et qu’il me tarde aussi énormément de vous revoir. Je t’embrasse mille fois bien bien affectueusement comme je t’aime, ton…
Ge

[en marge du premier feuillet : mon travail actuel est très intéressant et très utile mais je commence à en avoir assez de rouler sur les routes, surtout la nuit et parfois bien seul, quoiqu’avec Guy… [la suite étant rognée]. L’Alsace comprend deux départements, le Bas-Rhin et le Haut-Rhin. Encore une bise]

Mon cher petit chéri,

Je t’écris ce soir d’une mignonne petite chambre, chez un fabricant de bière d’une petite ville d’Alsace, qui a bien voulu m’héberger avec Guy et qui est on ne peut plus chic avec moi. Près de moi, un réchaud électrique chauffe la pièce, et en pantoufles, une cigarette aux lèvres, j’ai tout l’impression momentanée du temps de paix.

Mon papier sur lequel j’écris est un peu mouillé. Cela provient de ce que, après-midi, ma jeep est restée en carafe dans près de quatre-vingts centimètres d’eau, en traversant un marécage. Guy et moi avions l’air intelligents, au milieu de cette flotte glacée, attendant le passage problématique d’un camion qui, plus haut et par conséquent plus chanceux que nous, pourrait nous dépanner. Ce qui s’est produit d’ailleurs au bout d’une demi-heure, mais il était temps, car il commençait à faire nuit.

Ce matin, mes randonnées m’ont conduit en montagne, où il y avait dix centimètres de neige, avec des forêts, des rivières comme on n’en voit qu’en France. Demain à midi, je retourne dans cette région, à cinquante kilomètres d’ici, et je dois y déjeuner avec le commandant Faure, car nous aurons pendant quelques jours l’occasion de travailler ensemble. Mais si on fait à peu près du sur-place à cause du mauvais temps et des inondations, la guerre n’en continue pas moins, et il me tarde qu’on aille pour de bon, et pour quelques semaines, au repos que, cette fois-ci, je crois avoir bien gagné.

Les gens chez qui nous couchons nous font manger tous les soirs avec eux, et c’est chaque fois de nouvelles spécialités d’Alsace, des vins de marque différente. Si cela continue je battrai les records de Jean-François, et je grossirai plus que lui chaque semaine. Dans la journée, en attendant, on se gèle dans la jeep découverte, et cela fait du bien de retrouver le soir une maison bien chaude et accueillante. Je préférerais retrouver la mienne quand même, et cela, tu n’en doutes pas.

J’ai eu ce matin tes lettres du 28 et 30 novembre et je suis content que vous ayiez reçu le paquet de Jean-François et j’espère que les autres ne vont pas tarder et arriveront en bon état aussi. J’ai reçu surtout, avec un énorme plaisir, toutes vos photos. Toutes sont superbes et j’en suis littéralement ravi. Tu me fais rire quand tu me dis que tu vieillis : tu es mignonne au possible, et si j’osais je te ferais une déclaration d’amour rien que d’après la photo où tu portes ce petit phénomène superbe avec son petit chapeau et ses jambes nues.

Paulette me paraît avoir bien grandi ainsi que Lulu. Jacquie paraît avoir maigri, mais je regrette qu’elle ait fermé les yeux sur la photo où elle porte son petit frère. Félicitations, en tout cas, tout est superbe et ces photos ne sont pas prêtes de me quitter. Il me semblait, en les regardant, vous revoir un peu tous.

Ne fais pas trop de réparations toi-même à tes réchauds, : porte-les à monsieur Florès car tu vas avoir beaucoup de difficultés, je le pense du moins. Pour la prise de la salle à manger, il vaut mieux je crois ne pas l’utiliser. Achète quelques mètres de fil électrique en supplément et prends le courant à la cuisine pour ton réchaud électrique, je crois que cela vaudra mieux.

Je vais essayer de t’envoyer des allumettes pour échanger contre des pommes de terre. En attendant je vais au plumard, car je pars demain matin à 6 h, à la nuit et au froid br br… 

Fais de bien grosses caresses à mon petit bonhomme et embrasse bien Paulette, Lulu et Jacquie pour leur papa. Une grosse bise bien affectueuse pour toi de ton
Ge

Écris-moi souvent. Encore une caresse.

Mon cher petit chéri,

Je t’écris du bureau du Capitaine Torregroza, dans une charmante petite ville d’Alsace où je suis provisoirement installé depuis deux jours. J’ai changé de métier en effet. Tout en conservant le commandement de ma compagnie de commandement, je suis maintenant officier de liaison.

À ce titre, je roule en jeep jour et nuit, surtout sur des routes souvent impossibles, pour porter au colonel X… les ordres que me donne périodiquement le général Leclerc. C’est un poste de confiance que l’on m’a donné, très important, fatigant, et qui comporte ses risques, mais dont je suis très satisfait.

Ce travail ne se conçoit d’ailleurs qu’en opérations, c’est le cas maintenant, et après, je reprends ma place avec le lieutenant de Bodard qui me remplace en ce moment. J’ai gardé Guy comme chauffeur pour quelques jours, et nous n’avons, pour ainsi dire, pas de domicile fixe. Mais partout nous sommes très bien reçus.

À midi, j’ai mangé dans un village des alouettes sans tête, des crêpes, du jambon fumé. Hier soir, j’ai dîné ici chez un patron de brasserie où je couche d’ailleurs : il nous a fait boire les meilleurs vins de France et j’ai même pris un bain chez eux. Il y a là monsieur, madame et deux garçons de douze et quinze ans, gens riches et fort sympathiques.

La place que j’occupe me permet de voir énormément de monde, de tout connaître des opérations et tu conçois que cela puisse me plaire.

Ce matin, j’ai vu chez le général le Cdt Faure, ex chef du service de la Jeunesse et des Sports au Maroc qui va participer à nos opérations avec son régiment. Nous étions heureux de nous rencontrer. C’est un type vraiment sympathique, gonflé à bloc, et qui sait bien ce que signifient les mots faire son devoir.

Un jour prochain, j’espère qu’on rencontrera Videau, et l’ami de Lattre. Quant à Clifford, pas de nouvelles, je vais lui envoyer un mot pour savoir ce qu’il devient et essayer de lui faire comprendre où je suis. Je n’oublie pas qu’il doit me donner un paquet pour vous envoyer, car lui ne peut pas le faire.

J’ai reçu hier la gentille lettre de ma grande Lulu, du 26 novembre. J’espère qu’elle et Paulette auront été heureuses de voir « la Libération de Paris ». Elle me fait rire en m’annonçant la manifestation que voulaient organiser les ménagères de Safi : on est en République, coquin de sort !

Comment vont vos rhumes ? Et les dents de mon petit Jean-François ? Fais-lui de bien grosses bises pour moi, à ce petit monsieur, ainsi qu’à ses grandes sœurs. Et attention à l’hiver, de ne pas attraper froid, car votre maison n’est pas très pratique en hiver. Ici il fait toujours froid et il pleut encore. On voit la neige sur les Vosges et de l’autre côté du Rhin, et je supporte en jeep la peau de mouton qu’on nous a distribuée à tous pour l’hiver.

Je n’ai pas encore reçu tes deux colis, et toi as-tu reçu les miens ? N’oublie pas que j’ai envoyé aussi pour vos étrennes un mandat de 5000 francs. Tu me diras quand tu l’auras reçu. Donne le bonjour à Pillot de ma part et à tes amis. Écris-moi souvent et ne m’en veux pas trop de mes lettres courtes qui seront ainsi tant que durera la campagne d’Alsace.

Au revoir, mon petit chéri, soigne-toi bien et soigne bien tes filles et ton petit mignon de J.-F. Je t’embrasse mille fois bien affectueusement, comme je t’aime.

GeLes vitres tremblent pendant que je t’écris : c’est notre artillerie qui pilonne ces messieurs.
Encore une bise à tous ; cela vaut mieux que ce que je vois.

Mon cher petit chéri. Je suis terriblement gâté aujourd’hui puisque j’ai eu de toi trois lettres, la dernière étant du 27 novembre et celle, magnifique et bien longue, de mon petit Jacquou qui n’oublie pas son papa chéri. J’ai été bien content de lire tout cela et je vous remercie bien. Merci aussi beaucoup à Jacquie qui écrit très bien malgré un orthographe très pittoresque et qui est une bien mignonne petite fille. Je suis content que vous ayiez reçu mon premier paquet et qu’il vous ait fait bien plaisir. J’espère que les autres aussi arriveront tous en bon état (encore quatre après celui que vous avez reçu). 

Envoie moi vite des photos de mon petit Jean-François et de vous tous si tu en as pris d’autres. Pour les photos, aucune difficulté à avoir. À l’extérieur toujours instantané. S’il fait sombre au 1/25 avec ouverture 6.9, s’il fait moyennement clair ou clair sans soleil 1/50 avec ouverture au milieu et s’il fait soleil ou au bord de la mer 1/100 avec ouverture à 16. La distance exacte mais plutôt un mètre de plus que de moins. Compris ?

Je suis content que tu aies ton bois coupé mais ton réchaud cassé doit bien te gêner : porte-le chez Gloriès qui le réparera si c’est possible en lui rappelant mon bon souvenir. À la messe du 11/11 j’étais à Magnières dans le sud du département de Meurthe et Moselle, après nous avons fait escale à Blâmont, puis près de Strasbourg, puis à Saverne et enfin la prise de Strasbourg. Depuis nous continuons les opérations au sud de cette ville mais très lentement à cause du mauvais temps, du mauvais terrain et de la résistance des boches coriaces de plus en plus et qui n’ont pas l’air de vouloir abandonner la partie. Ce soir je suis dans un petit village, couché dans une chambre de ferme avec le Lieutenant de Bodard et je t’écris à la lueur d’une bougie. Il y a un moment que je suis revenu en jeep avec Guy d’une liaison en première ligne, sous une pluie battante, sans phares bien sûr et n’y voyant absolument rien. Je suis fatigué d’ailleurs et cela me fait du bien de me retrouver dans une chambre. D’ici on n’entend que l’artillerie mais les avions viennent nous embêter quelquefois ainsi que des obus que ces messieurs nous envoient. Mais je ne crois pas exagérer en disant qu’ils en reçoivent au moins dix pour un d’envoyé. Après-midi ma jeep s’est embourbée et elle était enfoncée à la hauteur des roues : il a fallu que huit ou dix américains viennent m’aider à sortir de là. Je suis quand même un peu las du métier et il me tarde que tout soit fini, bientôt Inch’ Allah mais ce ne sera pas aussi facile que certains se permettent de le croire. Entendu pour le mouton à tuer lorsque j’arriverai, achète le tout petit maintenant et dis à la fatma de l’engraisser, il en aura le temps encore.

De Clifford pas de nouvelles, je ne sais s’il nous a suivi et ne compte guère le revoir ces jours-ci, c’est ennuyeux à cause du paquet qu’il devait me remettre, n’est-ce pas Lulu ? Je vous ai envoyé 5000 francs pour vos étrennes ce matin : je n’ai presque plus d’économies mais j’ai quand même assez d’argent car Paris ne m’avait pas complètement ruiné… Merci pour les cigarettes et le cache-nez, remercie Pillot et M. de Johannis de ma part et j’espère que tu auras pu m’envoyer le tout.

Attention à ne plus attraper froid maintenant petit poulet et continue à bien soigner tout mon petit monde. Je compte sur Paulette et Lulu et Jackie pour continuer à bien travailler à l’école. Sois gentille avec Pillot, cela vaut mieux pour qu’il s’occupe des filles et donne le bonjour à tous tes amis pour moi (Mme Videau, de Johannis, Petiteau et Ruelle).Bonsoir petit chéri je vais me coucher maintenant pour reprendre mes courses demain matin à 7 h, emmitouflé dans ma peau de mouton qui ne m’empêche pas de me geler en jeep découverte. Une grosse caresse aux filles et à JF de leur papa et pour toi les meilleures de ton,
Georges