Mon cher chéri,
Ce matin, deux lettres de toi. Une bien longue, comme d’habitude, du 20 décembre, et une bien courte du 22, par laquelle tu me demandes avec anxiété de mes nouvelles. Aussi, ce soir, je te réponds bien vite, surtout pour te dire de ne pas te faire du souci pour moi. Je t’écris toujours au moins trois fois par semaine, et quand tu ne reçois pas mes lettres, ce n’est pas ma faute mais celle de la poste militaire, qui retarde parfois volontairement nos courriers.
S’il m’arrive quelque chose, Henri est prévenu et t’enverra un mot mais je suis sûr que cela ne se produira jamais. Fais-moi une grosse bise et n’en parlons plus. Je t’envoie un avis de crédit reçu ce matin de la DIP pour la prime de naissance de Jean-François. Les mille francs ont été versés au Crédit Lyonnais, à Safi, où tu pourras les réclamer. À propos, on me demande un certificat de vie des quatre gosses. Fais-le faire à la mairie et envoie-le-moi dès que possible, merci d’avance.
En ce moment, il fait très froid ici, mais un froid très vif et très sec, pas trop désagréable. Tes chaussettes me rendent bien service, et, en étant bien habillé, on supporte ce froid plus facilement que le froid humide de début décembre.
Pour l’instant d’ailleurs, mon installation est parfaite ici et j’ai du plaisir à me retrouver dans une chambre bien chauffée. On mange aussi très bien, et depuis deux jours qu’on est là, on a déjà mangé du faisan, du poulet et du lièvre. Le pays regorge de gibier, et on chasse parfois en faisant attention aux mines.
Aujourd’hui, j’ai couru avec une jeep après des biches aux lisières d’un bois, j’en ai blessé une, mais je n’ai pas pu l’avoir. Le seul résultat de cette sortie à travers champs, c’est que ma jeep, à force de passer sur la glace des ruisseaux, a fini par briser celle-ci à un endroit et s’est arrêtée brusquement. Le lieutenant de Bodard est allé piquer une tête contre le pare-brise et a eu le bas du nez amoché. Quant à la jeep, il a fallu venir la rechercher avec un camion car elle ne pouvait pas sortir toute seule, et cela nous a obligés à faire cinq kilomètres à pied. Voilà les seuls événements de la journée, bien calme par ailleurs au point de vue guerre.
Et vous tous, comment passez-vous ces vacances de Noël ? Mon petit Jean-François grossit-il toujours bien ? Avec ses 6 kilos 700, ce doit être un vrai petit bonhomme que j’aimerais bien enfin connaître. Mais n’aie crainte, dès que je le pourrai, j’arriverai au galop, et ce n’est pas moi qui retarderai le moment de ma permission pour aller te voir, ou de ma démobilisation pour oublier cette guerre et toutes ses misères.
Tu me fais plaisir de t’entendre dire tout ce que tu penses au sujet des bals et tu as parfaitement raison. Pour ceux d’ici, il y a trois choses qui comptent, le danger, le froid et surtout l’éloignement de ceux que l’on aime et à qui l’on ne peut pas demander autre chose que de penser à nous en oubliant un peu bals et toutes manifestations plus ou moins ridicules en ce moment. Le sacrifice de certains d’entre nous, et ils sont hélas nombreux vaut bien tout de même un peu de retenue à l’arrière.
Mais moi je suis tranquille à ce sujet, et je t’en remercie petit chéri, en t’aimant encore davantage. Félicitations à mon Jacquou pour son brillant classement : troisième sur quarante-et-un, c’est formidable, et je suis très, très content. Je vous embrasse tous les cinq mille fois, bien bien affectueusement.
Encore une bise pour toi petit poulet.
Ge



















