Mon cher petit chéri, ce soir je dispose de quelques instants avant de dîner. Il pleut, et je suis venu me réfugier dans ma chambre pour venir bavarder un moment avec toi. J’ai reçu ce matin deux lettres : la 98 du 9, et la 3 du 17 octobre. Mes séries sont ainsi comblées, et je ne crois pas avoir une lettre de toi en retard.

Continue à m’écrire ainsi souvent car cela me fait tant plaisir de lire et relire tes lettres, toutes si gentilles. Je suis content que tu aies été heureuse d’avoir mes photos et je t’en enverrai de temps à autre : ainsi l’image t’aidera-t-elle, avec mes lettres, à me suivre dans ma vie actuelle. Je pense que tu as depuis reçu le compte-rendu de ma visite à la sœur de Mme de Johannis ; sinon, il faudra que je te le raconte à nouveau.

Tu ne peux imaginer combien tout ce que tu me dis au sujet de ma mère a pu me toucher, et je sais que tu m’aimes beaucoup, cela je ne l’oublie pas. Lulu me fait rire en me disant que la grande photo, c’est comme les artistes de cinéma, et Jean-François qui fait une risette devant la photo de son papa !… Je suis heureux aussi que Lucien ait été si gentil avec les grandes filles et tu le remercieras bien pour moi : je préfère au fond cela, et je suis sûr qu’il est revenu à de meilleurs sentiments, je m’en étais d’ailleurs aperçu quand j’étais à Casa.

Aujourd’hui, nous avons fait un grand dîner d’adieu aux autorités de la ville : évêque — dont seul j’ai oublié d’embrasser la bague — préfet, secrétaire général, maire, trois colonels, rien ne manquait de tout le gratin de la ville autour des quatre capitaines et lieutenants de notre unité qui les recevaient. Pas de femmes, bien entendu et on a bien mangé et bien bu pour se donner du cœur au ventre. La glace au chocolat était délicieuse, et je connais bien certaines petites filles et certaine femme qui auraient bien voulu être à ma place pour manger une plus grosse part que la mienne !

Maintenant, on est en plein dans les bagages, les soucis du départ … et la pluie continue, et le froid commence à se faire sentir. Mon genou va mieux, mais je boite encore pas mal : c’est bougrement long à passer cette histoire-là. La prochaine fois, je me ferai porter malade et je prendrai un mois de convalescence pour aller me reposer à Safi (ah si c’était possible).

Au revoir, petit poulet. Je m’en vais à ma popote retrouver mes camarades, et ce soir au lit de bonne heure, car je suis un peu éreinté. Bon courage toujours et fais de grosses bises à mon petit Jean-François, à ma gentille petite Jacquou et à ses grandes sœurs. Je t’embrasse mille fois bien tendrement, comme je t’aime

Georges.

Mon cher petit chéri,

Je t’écris encore de mon lit ce soir avant de m’endormir mais je ne sais pas si j’irai au bout car je suis fatigué. Hier, comme je te l’ai dit, j’ai conduit la voiture de notre grand patron jusqu’à son PC, 250 kilomètres de route sous la pluie, un peu d’arrêt, le temps d’écouter la canonnade et au retour, je me suis arrêté chez Clifford, installé avec ses soldats, son colonel et ses camarades dans une école normale. Il était huit heures du soir quand on est arrivé chez lui avec Gilles et Ivanski. Nous avons dîné avec lui dans la salle à manger des officiers : soupe, riz au cari, maïs, lapin, compote de fruits et nous sommes repartis à dix heures pour arriver ici à deux heures du matin, ce qui ne m’a pas empêché d’être au travail comme d’habitude ce matin. Une fois de plus, nous avons été bien contents de nous retrouver avec l’ami Tim qui ne savait que faire pour nous donner satisfaction.

Aujourd’hui pour moi gros travail car on prépare notre déménagement et ce n’est pas une petite affaire. Ce soir après souper j’ai commencé à préparer mes paquets pour vous. Dans l’un, j’ai mis les trois bracelets — un pour toi, un pour Paulette et un pour Lulu — du chocolat, des chewing-gum, deux savonnettes, une boîte de café américain, quelques crayons. Demain, je ferai souder la boîte au garage et je vous l’enverrai aussitôt. Il me reste encore le paquet de Jackie et de Jean-François, mais la poupée et l’ours sont un peu encombrants et je suis assez ennuyé pour trouver un emballage solide. Je me débrouillerai quand même demain. Je vais essayer aussi de te trouver des bas car on fabrique ici et les joindrai au paquet si possible. Inch’ Allah que le tout vous parvienne en bon état, car cela m’ennuierait surtout à cause des bracelets. J’espère que tout cela vous fera bien plaisir.

Ma jambe va un peu mieux, mais je boite encore et plie difficilement le genou : encore quelques jours, et j’espère que tout ira bien pour mon prochain départ. Pendant que je t’écris, mon petit poste radio donne les nouvelles à côté de moi : tout va bien dans l’ensemble et si cela continue, j’espère bien vous rejoindre au printemps prochain. Je m’arrête ce soir et je continuerai ma lettre demain matin. Bonsoir, petit chéri, dors bien. Une caresse à mes trois filles et à Jean-François. Je t’embrasse bien fort et dans cinq minutes je dors.

Jeudi matin, de mon bureau.

Bonjour à tous. J’ai dormi comme un loir mais je me suis réveillé gelé car il fait un superbe froid de canard, comme s’il allait tomber de la neige. À ce propos, si tu pouvais me procurer une paire de chaussettes de grosse laine pour l’hiver, tu me ferais plaisir, car j’ai peur pour mes mignons petons. Charlot est devant moi et s’escrime pour coudre le tissu autour de la boîte en fer contenant vos bijoux, mesdames et mesdemoiselles. Après on s’occupera de trouver quelque chose pour enfermer la poupée et l’ours acrobate.

Hier soir, avant de dormir, j’ai reçu ta lettre du 13 octobre et celle de Lulu du 15. J’espère que depuis tu as reçu mes lettres en retard et que tu connais tous les détails de mon séjour à Paris. Ce que tu me dis de Videau me fait de la peine pour elle, qui est si gentille. C’est bien de lui et je n’en suis guère étonné. Je suis heureux que ta délégation soit enfin arrivée, mais ni Gabanelle ni le CAT de Marrakech n’y sont pour rien puisque cela venait d’un retard de courrier. Tu as raison, je préfère déjà l’hiver au Maroc qu’en France, mais que dirais-tu de la côte d’Azur ? ? Fais vite vite rentrer du bois pour l’hiver ; si tu m’avais écouté, tu aurais déjà ta cave pleine, petit poulet, alors que je crains que cela t’occasionne pas mal de soucis.

La lettre de Lulu m’a fort amusé. Je suis heureux que, d’après ses dires, Jean-François lui ressemble de plus en plus. Il me tarde de recevoir les premiers témoignages. Pour Paulette, n’oublie pas ce que je t’ai dit : au moindre signe de défaillance, fais-la passer en quatrième. La troisième est très difficile à suivre, et je ne voudrais pas qu’elle se noie complètement. En attendant qu’elle essaie de suivre avec beaucoup de bonne volonté.

Oui Lulu, j’ai rencontré Raimu et je lui ai dit que j’avais des filles, dont une qui s’appelait Lulu, et un petit diable Jacquou. Mon ami instituteur en Algérie, Gilles né à Salon, a bien sa femme en Algérie, et je crois un gosse, mais je ne sais pas où exactement. Il est en tout cas bien chic et bien marrant. C’est lui notre popotier, et hier soir il nous faisait encore bien rire à table avec ses histoires.

Pas de nouvelles du petit Collet. Bientôt mercredi 1er novembre, je le rejoindrai, et je penserai encore un peu plus à toi si cela est possible et à toutes mes filles et J-F. Embrasse-les bien pour moi, et toi, petite Yvonne chérie, reçois les plus grosses caresses de ton méchant mari qui ne t’aime plus.

Pour Paulette, ce qu’il faudrait surtout c’est qu’elle essaie, sans perdre de temps inutile, de se tenir toujours à jour et, si possible, à l’ avance pour ses devoirs. Encore une bise.

Mon cher chéri,

Je t’écris de mon lit ce soir mais tout va très bien, c’est parce que je n’ai pas eu le temps de la journée. Ce matin, j’ai reçu ta lettre N°99 du 13 octobre, tu vois que cela va vite pour moi, et j’en suis content. Tu me dis avoir reçu ma lettre bien courte t’annonçant mon voyage dans l’Ardèche. J’espère que depuis tu as reçu ma lettre à ce sujet et en particulier celle que je t’avais écrite de chez ta maman.

Ne t’occupe plus pour ta délégation car je suis sûr que maintenant tout va bien aller, la division ayant à nouveau fait le nécessaire. Il se peut très bien que ce retard si long soit dû à une perte de correspondance. Tout à fait de ton avis au sujet de ce que tu penses de Mme Dumont de Violet, mais tout cela n’a guère d’importance : toi et notre petite famille, c’est bien suffisant, n’est-ce pas.

Félicitations à mon Jacquou qui fait bien ses devoirs tous les soirs et apprend bien ses leçons. J’espère que pour Paulette et Lulu tout va très bien aussi. Félicitations aussi à mon petit Jean-François pour les nombreux grammes qu’il prend chaque semaine. Je suis très vexé que tu trouves le lieutenant Lamy très bien, et pourtant au point de vue note de sympathie je ne lui donne que 10 sur 20, alors que Gilles obtient facilement 17 ou 18. As-tu reçu toutes les autres photos que je t’ai envoyées ? Il y a longtemps que je n’en ai pas tiré, et j’attends pour cela d’être au front, dans huit jours…

Hier dimanche, malgré la pluie qui n’a pas cessé, j’ai passé une excellente journée avec le copain Clifford, avec qui on se tutoie maintenant et qui est toujours de plus en plus sympathique. Comme il me l’avait promis, il est arrivé samedi soir à 19 heures. Je lui avais fait préparer un très bon dîner à notre popote avec poulet, champignons, omelette au rhum, pêches au sirop et champagne. Puis au lit à 22 heures, dans une chambre (mieux que la semaine dernière), dans mon hôtel. Le dimanche matin, il est allé à la messe pendant que je préparais le café dans ma chambre.

À 9 heures, départ pour P… avant dans ma Citroën 15CV qu’il a conduite aller-retour (et qu’il a trouvée épatante). Arrivée sans panne ni accident à midi moins le quart. On s’est mis à la recherche de ma sœur Antoinette qu’on a trouvée facilement. Lui chef du personnel et elle serveuse au cercle franco-allié, fréquenté par les Américains, établissement très luxueux où l’on mange à l’américaine, avec un luxe inégalable et fréquenté seulement par des officiers alliés. Je l’ai faite appeler et, ni elle ni moi ne nous sommes reconnus. Seize ans et demi qu’on ne s’était pas vus. Puis pleurs de sa part, un peu d’émotion de la mienne. Lui et elle ont été très gentils avec Clifford et moi. On a mangé au cercle, bien servis bien entendu, et on les a quittés vers deux heures.

Après, on est allé voir la sœur de Mme de Johannis, qui avait reçu une lettre de Michel de France. On est arrivé au moment du dessert et on a mangé avec eux une superbe tarte aux pommes avec un bon vin blanc, la dernière bouteille de la cave. Inutile de te dire qu’on a parlé de Safi, de toi, des petites et de la famille de Monsieur le Maire. J’ai ramené de chez eux des cadeaux achetés à Paris, et je vais vous les envoyer demain en deux ou trois paquets, en faisant des prières pour que tout arrive. Je leur ai laissé, bien entendu, quelques paquets de cigarettes et des conserves, car ils sont extrêmement chics.

Après on est allé visiter, Clifford et moi, la cathédrale de Notre-Dame, et on est retourné à quatre heures en s’arrêtant quelques instants à Fontainebleau pour visiter le château. Retour ici à sept heures, dîner rapide à ma popote, et Clifford est reparti aussitôt. Du coup, ma jambe va mieux, et aujourd’hui je peux marcher et conduire l’auto sans trop de peine.

Demain, je compte aller voir mon général et, au retour, j’irai dire bonjour encore à Clifford qui se trouve sur ma route. Tu imagines sans peine le plaisir qu’on a l’un et l’autre de se rencontrer ici et cela me rappelle tant Safi. Mais tout cela ne me fait pas oublier qu’on prépare activement notre départ et que, lorsque tu recevras cette lettre, j’aurai changé d’air…

Jeudi, Clifford va à Dijon et en profitera pour pousser une pointe jusqu’à Châlon voir Jeanne. Ainsi, sauf Maurice, il connaîtra toute la famille. Là où il est, il loge chez des gens ayant des gosses, où il est très content, paraît-il. Son hôte est luthier et il paraît que Clifford est très gâté par tous : cela ne m’étonne pas car c’est vraiment une perle rare et qui nous aime bien. Il me charge de vous dire à tous qu’il va vous écrire et qu’il ne vous oublie pas.

Il est près de 11 heures et je vais m’arrêter en vous souhaitant une bonne nuit. Demain matin, j’ai pas mal de travail sur la planche, et à 1 heure je partirai au volant de la voiture du général (une Mercury) que j’ai réparée au poil ici, et que je me fais un point d’honneur de lui rapporter moi-même, pour revenir dans la nuit avec un lieutenant Ivanski, car cette semaine va être terriblement chargée pour nous.Bonne nuit, petite Yvonne et n’aie pas froid dans ton grand lit, moi, je vais éteindre en pensant une fois de plus à vous tous que j’aime et qu’il me tarde de revoir. Je vous embrasse tous les cinq mille fois, bien bien affectueusement, et pour toi une caresse supplémentaire de ton méchant mari, qui n’a oublié aucune lettre dans la forêt de St Germain ou à la croix de Noailles…
Ge

Mon cher petit chéri, je ne suis pas très gai aujourd’hui, et je t’en demande pardon, mais à qui me confier sinon à toi, mon petit chéri. Hier, j’ai voulu me lever. Rien à faire ma jambe ne tient pas le coup, et j’en ai marre de garder le lit, d’autant plus que le toubib est assez indécis et ne me fait pour ainsi dire rien. D’autre part, le 31, je dois changer de secteur postal pour prendre la place d’un capitaine tué au front, tu sais ce que cela veut dire et je crains de ne pas être d’aplomb d’ici là. Enfin, à la grâce de Dieu et t’écrire cela me fera du bien, j’en suis sûr d’avance.

Ce matin, j’ai eu la grande joie d’avoir trois lettres de Safi dont une du 1er octobre, une de Lulu écrite à son retour de Casa, et une de toi du 8 octobre, avec celle de Clifford, que je te renvoie, et celles de ta maman et de ta tante Élise. Comme je les ai lues avec attention et plaisir, toutes ces lettres de ceux que j’aime tant et à qui je pense si souvent !

Oh oui, j’ai pensé à vous tous le 1er octobre, et il me tarde d’être au premier octobre prochain pour faire moi aussi ma rentrée scolaire, n’importe où d’ailleurs, pourvu que je sois avec toi et avec mes gosses que j’aime. Je ne suis quand même pas abattu, et tu sais bien que mon moral reste bon : ne te l’ai-je pas promis, petite femme chérie ?

J’ai reçu un mot aussi de Collet, de l’hôpital de Lyon, où il est en traitement. Il a été blessé d’un éclat d’obus, mais compte rejoindre son régiment bientôt, ce n’est donc pas trop grave. C’est à son régiment que je dois aller le rejoindre à la fin du mois, et cela me fera plaisir de le retrouver, car je l’aime beaucoup et c’est vraiment un très chic petit camarade.

En attendant, je suis dans cette triste chambre d’hôtel, alors qu’il pleut dehors, et je passe mon temps à lire, dérangé de temps à autre par Charlot ou Lamy, qui viennent me voir ou me parler du boulot, dont je m’occupe quand même. Ce qui m’ennuie, c’est que Clifford doit revenir me voir demain et que, si je dois encore rester au lit, je n’aurai pas un très agréable dimanche à lui proposer.

Nous parlerons de toi et des petites sois en sûre. Hier Henri et Guy sont venus passer une partie de l’après-midi avec moi. Ils sont heureux quoi qu’on leur en fasse baver car ils connaissent déjà une grande partie de l’armement américain et ont pris plusieurs fois la garde dans leur nouveau costume. Je leur ai donné quelques paquets de cigarettes à chacun, et dimanche je les envoie pour quarante-huit heures en mission sur le front, à leur grande joie d’ailleurs, tu n’en doutes pas. J’attends maintenant la visite du docteur et je continuerai ma lettre après son passage. Au revoir, petit poulet, fais une grosse caresse à Jean-François et à ses grandes sœurs.

Je t’embrasse mille fois bien bien affectueusement. À tout à l’heure.
Georges

Même jour, 18 h.

Rebonjour, ma petite femme. Bien sûr, mon toubib n’est pas venu, peut-être demain matin. C’est idiot de ne pas souffrir, de ne pas se sentir malade, mais au contraire bien portant, et être obligé de garder bêtement le lit, où je m’ennuie terriblement.

Enfin, mektoub, ce que je désire au fond, c’est que cela ne traîne pas éternellement, car tu sais ce que c’est que ces bobos au genou qui n’en finissent pas. Demain, le général de Gaulle vient faire un tour ici, tant pis, je ne le verrai pas, mais le soir je prendrai mon courage à deux mains pour aller souper à ma popote, où nous attendons, comme il nous l’a promis, le copain Tim.

Ce soir, je vais moi aussi, comme toi, m’amuser à lire et relire tes lettres que j’ai toutes gardées jusqu’à maintenant, et dont le tas commence à devenir si grand qu’il faudra que je me décide à en brûler pas mal (ne m’en veux pas !) avant de monter là-haut.

J’ai envoyé ces jours-ci la photo de notre petit diable à ta maman, celle que tu avais donnée à Clifford pour envoyer à Privas. J’espère qu’elle la recevra bientôt. Maintenant d’ailleurs, vous pouvez correspondre comme avant, et même par avion.

Sais-tu que je préfèrerais de beaucoup vous savoir à Privas plutôt qu’au Maroc ? Partout ici la vie paraît plus facile qu’en Afrique du Nord, où je sais qu’on ne trouve rien, et au moins on serait tellement plus près. Ce n’est hélas pas encore possible, mais sois sans crainte, petite Yvonne, dès mon retour, nous quitterons ce patelin de Safi que tu n’aimes pas — et je te comprends — pour vivre ensemble où tu voudras, heureuse, j’en suis sûr d’avance. Si même je trouvais, et je parle sérieusement, une grosse affaire à diriger, garage surtout, au Maroc ou sur la côte d’Azur, ou aux environs de Paris, je le prendrai, car je deviens ambitieux de plus en plus et j’ai envie de gagner beaucoup d’argent après la guerre. Mais aurai-je cette occasion, et à l’avance, qu’en penses-tu ?

Continue à m’écrire bien souvent et soigne toujours bien mon petit bonhomme, qu’il me tarde tant de connaître !

Bien entendu, je compte toujours sur le très bon travail en classe de Paulette, Lulu et Jacquie. Dès que je pourrai aller à Paris, j’ai décidé de reprendre les colis laissés chez la sœur de Mme de Johannis et de vous envoyer le tout en un ou deux paquets bien fermés à la grâce de Dieu car vous risqueriez d’attendre trop longtemps, n’est-ce pas, petite Jacquie ?

Au revoir, mon petit poulet, je vais écouter un peu la BBC et lire un peu. Embrasse bien affectueusement mes grandes grandes filles et J.-F. pour leur papa, qui voudrait tant vous revoir bientôt. Reçois-tu maintenant plus régulièrement mes lettres ? Moi, je reçois les tiennes assez vite (huit à quinze jours), et je voudrais bien qu’il en soit de même pour celles que je t’envoie.Je t’embrasse mille fois comme je t’aime.
Ge

Mon cher petit chéri,

J’ai tout l’air d’un grand blessé dans mon lit. Un bandeau autour de ma tête pour soigner mon oreille, ma jambe gauche allongée, depuis deux jours je garde le lit, et j’ai eu hier et avant-hier un peu de fièvre. Aujourd’hui cela va mieux, et ma jambe me fait moins souffrir. Dire que c’est à la visite du copain Clifford que je dois cela ! « Souvenir », comme il dit, le moral reste bon, et dans deux ou trois jours j’espère que tout ira bien. Demain matin je me lèverai un peu pour aller à mon boulot, mais il faudra me faire conduire car ma jambe reste un peu raide.

Ce matin, j’ai aussi reçu ici une grande et bien gentille lettre de Paulette, écrite le 30 octobre de Casa. Merci beaucoup, ma grande fille et je suis content que Lulu et toi vous ayez passé quelques agréables journées à Casablanca. À quand le tour de votre brave petite maman, de Jacquie et de Jean-François. J’ai cru que c’était toi, petite Yvonne, qui écrivais tellement l’écriture de Paulette ressemblait à la tienne.

J’espère qu’après ces quelques jours de si agréables vacances, toutes deux, comme mon gentil petit Jacquou, auront repris avec courage leur travail scolaire, surtout dans les grandes classes où elles se trouvent maintenant. J’attends d’ailleurs avec impatience le résultat des premières mentions.

De toi, je n’ai pas de nouvelles depuis que tu m’apprends que notre petit Jean-François est fatigué. J’en suis un peu contrarié, mais j’espère quand même que ce petit bonhomme a repris du poil de la bête et qu’il est redevenu un grand costaud. Fais-lui donc une caresse supplémentaire de la part de son papa. Et mon Jacquou a-t-elle été une bien grande fille bien sage pendant l’absence de ses sœurs ? Je suis sûr que oui, et je n’en attends pas moins d’elle.

Il est tard ce soir, 21 h 30, et je suis mal installé dans mon lit pour t’écrire. Ne m’en veux donc pas pour cette vilaine écriture. De huit heures à maintenant, j’ai eu la visite de Lamy, Gilles et de Bodard, qui sont très chics pour moi et qui sont de véritables camarades de travail.

Notre déplacement se précise, et nous rejoignons tous la Division à la fin du mois, mais sans que je puisse savoir encore où je vais être affecté. Brrr… qu’il va faire froid en hiver par là-bas. Déjà ici les arbres ont perdu leurs feuilles et l’automne de France, s’il nous donne le plaisir de voir de belles couleurs, n’est pas très agréable surtout pour nous qui ne l’avons pas vu depuis longtemps. Qu’est-ce que ce sera en hiver ! Là-bas je retrouverai Clifford qui, sans être sur le front même, n’en est pas loin, et sera peu derrière nous.

Dimanche, ou plutôt samedi soir, il doit venir me faire une seconde visite, et j’espère être un peu plus alerte pour pouvoir sortir avec lui, et cette fois-ci sans accident.

Nous irons peut-être voir ma sœur Antoinette, dont mon père m’a donné l’adresse et qui, d’après Jeanne, a été très chic lors de la mort de ma pauvre maman, et puis les parents des de Johannis. Mais ce n’est pas encore bien sûr, car cela n’est pas commode de se déplacer en ce moment.

En t’écrivant, je fume ma Camel bien parfumée. As-tu repris goût un peu à fumer une cigarette de temps à autre ? Dis-le moi si tu veux que je t’envoie un paquet ou deux de Camel dans un prochain paquet. Mon petit poste de TSF joue à côté de moi Le beau Danube bleu, et tu dois être en train de l’écouter aussi. Est-ce que ces longues soirées d’automne ne te paraissent pas trop longues ? As-tu de quoi lire le soir ?

Prends bien patience, mon petit chéri, tu verras que je te reviendrai bientôt, et avec un moral si bon que tu auras vite oublié toutes tes misères, avec toutes les responsabilités que je t’ai laissées en te quittant. Tant pis pour leur désir, je préfère que les de Johannis n’aient pas encore leur changement pour Rabat, car cela m’ennuierait terriblement pour toi s’ils partaient avant mon retour. Dis-le leur, et dis à M. de Johannis qu’il peut bien attendre encore un peu…

As-tu reçu toutes les photos que je t’ai envoyées ? Dis-le moi, car je garde les pellicules pour les faire retirer au cas où tu ne les aurais pas eues. Je suis un peu fatigué de rester assis et je continuerai ma lettre demain matin. Bonsoir petite chérie. Dors bien et fais une grosse bise à tous pour moi. Je t’embrasse bien tendrement. À demain.

Jeudi matin

Bonjour, petite chérie. C’est de mon bureau que je t’écris ce matin, ma jambe allongée, et tout de même plus heureux que dans mon lit. Pour changer, il pleut et il fait froid, et on commence déjà à faire du feu dans les pièces que nous occupons.

Henri (Rodrigues) et Guy (Durif) sont en ce moment à l’infanterie avec le capitaine Lebec qui les dresse d’une façon impeccable au point de vue militaire. Je les emmènerai sans doute à la fin du mois avec moi, mais je ne sais pas encore où je serai affecté. Ils sont bien braves et bien gonflés tous les deux, et cela fait plaisir d’avoir un peu l’air de la famille.

J’espère bien avoir aujourd’hui de tes nouvelles et de celles de mon grand fils. N’oublie pas de bien le photographier lorsque tu recevras mes pellicules. Je te ferai un autre colis un de ces jours, mais il faut que ma patte aille mieux pour faire un peu les magasins.

En attendant, soyez tous bien sages et écrivez-moi souvent, car je suis moi aussi si heureux quand je reçois de vos nouvelles. Au revoir, petite Yvonne chérie. Une grosse bise à toute la maisonnée, et deux à Jackie et à Jean-François, qui sont mes deux petits gâtés.

Je t’embrasse mille fois, bien affectueusement.

Georges

Mon cher petit chéri,

Que de choses à te raconter aujourd’hui ! Hier, dimanche, il pleuvait comme des cordes (aujourd’hui aussi d’ailleurs), et je n’avais pas grand-chose à faire, ce qui me changeait pour une fois. Je revenais à pied vers onze heures de l’hôtel à mon bureau quand une jeep s’arrête à côté de moi… et Clifford en descend. Surprise, embrassade, que de choses on avait à se dire !

Étant retourné à Vals et à Privas après mon passage, il avait appris que j’étais par ici et venait à ma recherche depuis deux jours, étant maintenant dans la même armée américaine que moi, à deux cents kilomètres d’ici, et toujours au génie. Quel brave type ce Tim et toujours le même. Il m’a apporté ta lettre du 3 octobre (elles vont plus vite que pour moi !) et m’a remis la photo de Jean-François pour envoyer à ta maman.

On est vite allé boire au café une bouteille de champagne ensemble et là on y a rencontré le commandant du bataillon, qui nous a invités à déjeuner à sa popote. Déjeuner assez bon et assez sympathique, Clifford et moi l’un à côté de l’autre, parlant de tant de souvenirs et de vous tous. Au dessert, mon commandant lui a remis — suprême honneur qui ne se fait que rarement — sur ma demande bien entendu, l’insigne de l’armée Leclerc, avec un petit discours à la clef.

À 14 h 30, j’allais près de Paris dépanner une voiture de chez nous, et bien entendu, j’emmenais Clifford. Lui, puis moi, puis lui, puis moi, avons conduit à tour de rôle la V8. Tout près de Paris, et malgré la pluie, comme il était tard, on est allé jusqu’à Paris pour y dîner.

Hélas, mille fois hélas, un accident stupide nous est arrivé Bd St-Germain sur les pavés de bois rendus glissants par la pluie. Ma voiture a dérapé et a fait plusieurs têtes-à-queue pour aboutir contre un camion venant en sens inverse. Résultat : voiture amochée et abandonnée provisoirement à la police en attendant qu’elle soit dépannée, Clifford la moitié d’une dent en moins, c’est tout («  souvenir de Paris », dit-il !) et moi légèrement blessé à l’oreille, à la tête et au genou gauche. J’ai été sur le point de tourner de l’œil, mais Clifford m’a fait prendre un petit verre et cela m’a retapé. Une ambulance de la police m’a conduit au Val-de-Grâce, où j’ai eu l’oreille et le genou pansés.

Après, il était sept heures du soir, il faisait nuit et il pleuvait toujours, on a voulu faire de l’auto-stop, en vain. Je t’assure qu’on avait l’allure, Tim et moi, l’un et l’autre sans manteau, ne connaissant pas Paris. Enfin, une voiture nous a amenés à Saint-Germain, où j’étais sûr de pouvoir coucher, car j’y ai quelques camarades qui ne nous ont pas suivis et qui y sont restés. On a eu une chambre à deux lits, sans draps, mais nous avons tout de même bien ri de nos aventures. On n’a presque pas dormi de la nuit, mangés par les moustiques et Cie, et à cinq heures et demie on était debout l’un et l’autre ce matin. Partis à nouveau sur la route et sous la pluie, on a fait de l’auto-stop jusqu’à Paris où nous étions à sept heures. Puis on nous a dit d’aller porte de Vincennes pour la route qui nous intéresse.

On a donc pris l’un et l’autre le métro (gratuit pour nous) et on a trouvé moyen de se tromper deux fois. À Vincennes, nous empruntons une voiture qui passait. Au bout de dix kilomètres, le chauffeur nous dit que ce n’est pas notre route et nous laisse tomber. Obligation de revenir en arrière. On reprend le métro pour aboutir enfin à la porte de Charenton, où nous trouvons un gazogène mal en point et soufflant, qui nous ramène jusqu’ici où nous étions à deux heures.

Mais quel voyage, pluie, vent, poussière dans le camion, lutte avec la bâche que le vent voulait absolument emporter : on s’en rappellera, je te prie de le croire. Et Clifford toujours avec le sourire, quoiqu’il était attendu ce matin à neuf heures pour payer ses hommes. On a déjeuné rapidement à notre popote, et Clifford est reparti en vitesse, me promettant de revenir me voir samedi prochain pour passer le dimanche ensemble. S’il fait beau et si tout va bien, on ira voir la sœur de Mme de Johannis à Asnières.

Et voilà notre histoire qui se serait entièrement amusante si maintenant je n’étais pas au plumard avec un léger épanchement de synovie. Le docteur d’ici m’a revu ce soir et m’affirme que ce ne sera rien, mais c’est ennuyeux si je dois rester au lit quelques jours. Quant à ma tête c’est passé aujourd’hui, seule mon oreille gauche est un peu déchirée, mais ce n’est rien.

Quant au premier voyage à Paris de Clifford avec moi, il n’a absolument rien vu, puisqu’il pleuvait, on a passé à l’hôpital le reste du jour et aussi bien hier que ce matin on a traversé Paris de nuit ou dans le métro. Il m’a annoncé que sa sœur avait un petit garçon appelé aussi Jean-François. Je lui ai fait voir quelques-unes de vos lettres, surtout celles de Jacquie, Lulu et Paulette, et il m’a dit de ne pas oublier de vous dire bien des choses en écrivant, c’est ce que je fais.

Pendant ce temps, son chauffeur est resté ici avec mes soldats et, ne sachant pas où on était, il se faisait une bile terrible. Inutile d’ajouter la joie que nous avons eue l’un et l’autre de nous revoir.

Hier sont arrivés Guy Durif et Henri qui sont engagés chez moi à partir d’aujourd’hui. Demain, si je suis obligé de garder la chambre, je vous écrirai encore. Il y a longtemps que je n’ai pas eu de vos nouvelles… peut-être demain matin. Je vous embrasse tous mille fois, bien affectueusement.

Georges

Je vous envoie encore une série de petites photos, dix en tout. Encore une grosse bise.

Mon cher petit chéri,

Je savais bien que j’aurais de vos nouvelles aujourd’hui. D’abord une en retard du 14 septembre. Puis celle 92 du 27, celle de Lulu du 28 et celle 94 du 29 septembre. J’ai été gâté et j’aurai bien à lire dans un moment quand je serai couché. Merci beaucoup de ne pas oublier votre papa et le méchant mari.

Mais je suis ennuyé de savoir mon petit Jean-François malade avec de la fièvre. Comme nous sommes le 11, j’espère qu’il va bien maintenant, mais j’ai hâte d’avoir ta prochaine lettre pour avoir de meilleures nouvelles.

Je vois bien une fois de plus, mon petit chéri, quels soucis tu peux avoir toute seule, mais je te demande encore d’être bien courageuse et calme, et de bien patienter, car ce cauchemar sera vite fini pour tous, tu verras. Tu vois que tes lettres me parviennent vite, et je serais si content qu’il en soit de même des miennes, mais je n’y peux rien et là aussi il faut patienter.

Tu as parfaitement bien fait, — tout ce que tu fais est bien, tu le sais — d’envoyer tes grandes filles à Casa, et la lettre de Lulu dit assez sa joie pour qu’il me vienne à l’idée de faire le moindre reproche. Tu as dû trouver ta maison vide, quoique Jacquou a dû faire sa grande fille. Oui, va mon petit, je reviendrai vite, sois-en sûre, et je te reviendrai plus gentil que je ne l’ai jamais été.

Continue à prendre quand même et contre tout temps patience, je pense bien à toi toujours, et je ne puis oublier et la gentille petite femme que tu es, et mes grandes filles que j’aime tant. Reste toujours ce que tu es pour moi, écris-moi toi aussi souvent quand tu es au calme toute seule, et continue à bien me faire connaître et tes joies et tes peines. Et puis je te promets beaucoup de bonheur et de repos pour après la guerre, ce qui finira bien par arriver, et bientôt, j’en suis sûr.

Les permissions annoncées ne sont valables que pour la France, mais moi j’attendrai qu’elles soient valables pour l’Afrique du Nord comme cela je serai le premier, ou un des premiers, à partir. Pour l’instant il n’y faut pas encore songer, mais cela finira bien par arriver, tu verras.

Aujourd’hui, ton Georges a été fort occupé : il a fait des achats en ville et vous a expédié son premier paquet de France. Dans une boîte métallique soudée par un ouvrier du garage, j’ai mis : quelques journaux de l’Ardèche, qui je pense t’intéressent, un flacon de parfum (Sauzé je crois) pour ma petite femme (attention en l’ouvrant de ne pas tomber le flacon), une trousse pour écolier pour Jacquie (celle où il n’y a pas le grand compas ni une boîte de mines), une pour Lulu avec crayons de couleur, une pour Paulette sans crayons de couleur, la même que Jacquie mais avec un beau compas, une boîte de talc et trois savonnettes pour Jean-François, deux petits paquets de bonbons, une brosse à dents. C’est tout, je crois. Je vous en enverrai d’autres de temps à autre tant que je le pourrai.

Malheureusement, on est bien moins gâté ici qu’en Angleterre comme friandises, et je n’ai pas pu mettre un chewing-gum ou un chocolat. Dans le prochain, je mettrai des crayons de couleur pour Paulette et pour Jacquie et si les deux premiers arrivent en bon état, je ferai prendre et je vous enverrai de même les cadeaux laissés à Paris chez la sœur de madame de Johannis.

Dis-moi aussi les petites choses — les colis ne doivent être ni gros ni lourds — que tu ne trouves pas au Maroc et que je pourrais acheter ici tel que rouge à lèvres, poudre, etc. mais pas de lingerie, car tout est à la carte et je n’ai aucune relation ici, et quand je serai au front ce sera encore beaucoup plus difficile. Mais vous savez bien que je ferai mon possible pour vous faire plaisir, même si je dois être un peu fauché.

Je suis content que Mme Collet t’ait répondu, mais il est au front maintenant et je ne l’ai pas vu depuis longtemps et là-bas cela ne doit pas être toujours bien commode d’écrire. Oui, ta lettre adressée au CAT est non seulement venue ici, mais elle m’a même été transmise par la voie hiérarchique, avec certains passages soulignés au crayon rouge. Ne leur écris plus, ce n’est pas la peine, car j’ai fait refaire la demande et j’espère bien que cette fois-ci, fin octobre ou novembre au plus tard, tu seras payée correctement et avec rappel depuis le 1er juillet.

Sacré petit poulet, qui t’étais si bien mise en colère dans cette lettre : tu ne feras jamais une bonne diplomate, et cela ne m’étonne pas que je sois si malheureux avec toi ! ! ! Méchant Georges, va, dis-le mais en attendant, je te quitte et je t’embrasse quand même cinquante mille fois, bien affectueusement, ainsi que mes trois grandes filles et mon petit loupiot.

Georges

J’ai oublié : dans le paquet, j’ai mis deux rouleaux de pellicules pour que tu puisses prendre, et m’envoyer, beaucoup de photos, surtout de monsieur J-F. Je t’envoie quelques photos que m’a données un de mes soldats, et qu’il avait prises quand on était en Normandie, sans que je m’en doute. Tu ne diras pas que ce n’est pas pris sur le vif : cinq en tout.

Encore une bise à tous, et bonne nuit.

Mon cher petit chéri,

Je suis un peu plus au calme aujourd’hui et j’en profite pour venir t’écrire avant de dîner, de ma chambre d’hôtel, où je suis sûr au moins de ne pas être dérangé. Le vaguemestre est parti hier à la division et j’espère que demain il m’apportera des nouvelles de mon petit poulet et de la petite bande de loupiots.

En t’écrivant, j’allume une cigarette avec un beau briquet, celui que m’avait donné mon père la semaine dernière et dont il était si fier, te souviens-tu ? J’attends demain ou après-demain la venue d’Henri et du petit Guy Durif, qui viennent s’engager chez moi en faisant de l’auto-stop depuis l’Ardèche jusqu’ici.

Pour nous, toujours cette moche ville où il pleut sans cesse et qui sent l’hiver dans une petite ville de province. Encore rien de nouveau pour notre chargement, qui sera fait de toute façon avant la fin du mois pour nous tous, et moi le numéro un, bien entendu. Rien de nouveau non plus pour les permissions.

Aujourd’hui j’ai fait refaire ma délégation de solde à 5200 francs, au cas où celle du mois de juin se serait perdue, et j’espère qu’ainsi tu ne tarderas pas à recevoir ce qui t’est dû et qu’on me retient d’ailleurs depuis le mois de juillet. Quel rappel tu vas recevoir ! !

En même temps que ma dernière lettre, je t’ai envoyé un mandat de 2000 francs, tu me diras quand tu l’auras reçu. Le premier colis à t’envoyer de France n’est pas encore prêt, car les magasins sont tous fermés ici le lundi. Mais j’ai déjà deux petits rouleaux de bonbons et quelques savonnettes qui n’attendent que le moment de partir pour le Maroc. Demain je m’en occuperai, car je sais trop combien cela vous fera plaisir à tous.

Je t’envoie dans cette lettre un souvenir de notre vie de camping en Normandie, un jour de soleil. J’en aurai d’autres d’ici quelques jours, car je n’ai pour l’instant que les pellicules et il faut que j’en fasse tirer moi-même. As-tu reçu celles que je t’ai déjà envoyées ?

Et vous tous, que devenez-vous ? Le froid ne doit pas être bien loin non plus à Safi, et je te conseille encore d’acheter le plus possible de bois avant l’hiver pour que tu n’aies pas d’ennuis. J’espère que mes trois grandes filles, surtout Paulette et Lulu, se sont bien réhabituées à l’école et qu’elles travaillent beaucoup, beaucoup, pour faire grand plaisir à leur papa et à leur maman. Annoncez-moi, comme l’an dernier, toutes les mentions obtenues chaque semaine et le classement de mon Jacquou à la fin du mois.

Il me tarde tout de même un peu de les revoir, ces trois filles que j’aime bien, et le temps me paraît à moi aussi un peu long d’être si loin de vous. Quant à ce petit diable que doit être mon Jean-François, j’espère qu’il est toujours aussi mignon et que sa maman le gâte toujours bien. Comme je voudrais le voir d’un tout petit coin, ce petit monsieur. Est-ce qu’il grossit toujours régulièrement ?

Et toi, ma petite chérie, je me rends bien compte de tous tes soucis et de ton travail, toute seule, et crois bien que tout cela je ne l’oublierai jamais. Tu verras, tiens, si après la guerre ton méchant mari ne te gâtera pas…

Écris-moi toujours bien régulièrement, car il n’y a que tes lettres qui me rattachent si bien à vous tous, et je suis si content de les lire et de les relire souvent. J’écris, pour ne pas changer, sur ton sous-main donné il y a bientôt un an et que j’ai déjà pas mal usé. Ce sous-main, ta photo sur ma cheminée devant moi, avec celles de mes filles et de mon fils, tout cela me rappelle tant de choses.

C’est bien, tu sais, quand on est loin l’un de l’autre, qu’on s’aperçoit vraiment que quinze ans d’existence commune, quand on s’aime bien, rendent encore plus pénibles les séparations imposées. Malgré tout, mon moral reste bon et je reste persuadé que, malgré le mauvais temps actuel qui gêne les opérations, la guerre sera bientôt terminée et que je vous embrasserai tous bientôt. Quel bonheur ce jour-là et tu n’oublieras pas de me préparer un de ces bons gâteaux que nous mangeons avec tant de plaisir.

Hier, je n’ai pas eu la visite du capitaine Trégusa que j’attendais. Cela ne nous a pas empêché de manger notre poulet américain avec appétit. Aujourd’hui, j’ai déjeuné chez le commandant d’ici, avec un colonel de passage. Un bon petit repas, bien entendu arrosé de bon vin et terminé par du champagne barboté aux boches.

Cette région n’a presque pas souffert de la guerre, et aucune comparaison n’est à faire avec la Normandie où tout est dévasté. On sent que les boches étaient pressés de ficher le camp. Mais que de travail pour l’après-guerre : on n’est pas prêt de revoir la vie facile que nous avons tous connue avant 1939. Si encore les Français s’entendaient bien ! Ce qui console tout de même, c’est de penser qu’on est tout de même plus heureux qu’en 1940 ou 1941 et qu’on sent tout de même la fin de la guerre qui arrive peu à peu.

Pillot est-il toujours à Marrakech dans son emploi si important pour la défense nationale ? As-tu revu le Lieutenant Lévesque ? Pourquoi Claude est-elle allée en pension à Casa ? Je crains bien qu’elle ne s’y fasse guère, car elle était bien gâtée par son papa et sa maman. Tu devrais mettre tes trois filles et Jean-François en pension aussi et me rejoindre par avion dans les environs où je serai… qu’en penses-tu ? Et qu’en pense la maisonnée ?

J’ai assez bavardé ce soir, je m’en vais aller dîner — au volant de ma 15CV 6 cylindres Citroën bien entendu — et ce soir je me coucherai de bonne heure, car je suis toujours un peu mal fichu à cause de mon rhume. Passez tous une bonne soirée et faites de grosses bises à Jean-François pour son papa.

Je vous embrasse tous mille fois, bien bien affectueusement.

Georges

[en PS : Mes soldats m’ont fait cadeau d’un poste de TSF sous accus pour mettre sur ma voiture ou dans ma tente. C’est gentil, et cela me fera plaisir quand je serai avec les autres au front. Après la guerre, on la mettra sur la 7CV Citroën ? Encore une bise à tous.]

Mon cher petit chéri,

C’est de mon bureau que je t’écris aujourd’hui, mon petit poulet. Avant-hier, le lendemain de ma visite au front, je suis retourné encore là-haut voir le génie qui me demandait pour des questions de service, et je suis rentré hier soir un peu fatigué, car c’est à 250 km d’ici et terriblement enrhumé.

Charlot m’a apporté un grog bouillant au lit, et encore un ce soir, pour que je sois en forme demain. Il est vrai qu’il fait aussi froid en ce moment ici, et dans les Vosges, qu’en plein hiver à Safi, et il me faudra bien quelques jours pour m’acclimater.

Mon départ au front se fera d’ici quelques jours, et en tout cas avant la fin du mois, car notre bataillon est dissous et nous devons tous rejoindre pour remplacer ceux qui ont été mis hors de combat, et il y en a hélas quelques-uns. Je te le dirai lorsque le moment sera venu.

En attendant, une bonne nouvelle : à partir d’aujourd’hui on peut envoyer des colis à nos familles, et je vais vite vous en faire un dès demain. Je n’ai pas autant de choses ici qu’en Angleterre, mais je me débrouillerai bien pour vous gâter quand même. Je ne vous enverrai pas les cadeaux achetés à Paris, car on ne peut expédier des recommandés et il faudrait que tu ailles les chercher à Paris, mais ce sera possible peut-être très bientôt.

Par ailleurs, je t’envoie aujourd’hui un mandat de 2000 francs, soit 1000 de ta tante Amélie et 1000 de moi pour mon petit poulet. Tu vois que je m’arrange pour ne pas trop me ruiner.

À propos d’argent, j’ai reçu ce matin ta lettre du 17 envoyée au CAT de Marrakech et que l’on a fait suivre à la division. Sacrée petit poulet, comme je reconnais bien ta façon de parler quand tu n’es pas contente ! Mais pour une fois, tu as fait fausse route, car le CAT de Marrakech n’y est pour rien. Cela ne peut provenir ou que d’une perte de courrier, ou que d’une erreur d’ici. Quoi qu’il en soit, je remets cette question sur le tapis ici et je compte que tu auras bientôt satisfaction.

De toute façon, tu toucheras un rappel depuis la fin juillet et cela te permettra de puiser à la Caisse d’Epargne, tout ce dont tu peux avoir besoin en attendant que cela arrive. Donc ne te fais plus de souci à ce sujet et écris-moi pour me dire si tu as vu cette question se régulariser à la fin septembre. Et surtout, petite chérie, n’envoie plus de lettre au CAT dans le style de ta dernière…

J’ai reçu aussi deux lettres de mes grandes filles : celle de Lulu du 22 et celle de Paulette du 25 septembre. Je souhaite en passant que les miennes aillent aussi vite dans le sens inverse pour que tu sois plus contente. Je suis content de savoir que vous avez passé de bons moments avec Elvire qui, comme tu le dis, n’est pas comme Claudia. Il faudra lui dire de revenir te voir et, si tu le peux, un jour, va passer quelques jours avec elle à Casa, avec ton petit Jean-François bien entendu.

J’aurais moi aussi bien aimé goûter à tous vos gâteaux et je suis sûr qu’ils étaient délicieux. Mais que de bruit il devait y avoir dans ta maison avec tout ce petit monde. Tâche de savoir où est Videau en France. Il doit être dans la région de Belfort, plus au sud que nous. Dis-moi quand même son adresse militaire, on ne sait jamais. J’attends maintenant avec impatience ta lettre que tu devrais m’écrire le jour du départ d’Elvire car il me semble qu’il y a longtemps que je n’en ai pas reçu de toi seule.

Demain lundi je ferai un peu les magasins de T… pour voir ce que je pourrais mettre dans mon colis et je te le dirai dans ma prochaine lettre. Aujourd’hui dimanche, pour ne pas changer, je travaille à mes autos et camions et on en met même un grand coup à cause de notre prochain départ.

À midi j’attends à déjeuner le capitaine Torregrosa (que tu connais pour l’avoir vu à Marrakech) qui vient de la division et qui, allant à Paris pour 24 h, est de passage ici. Il m’a annoncé hier son passage et je suis bien sûr enchanté de l’inviter à déjeuner à ma popote. Notre popote est installée dans une classe de l’école où nous sommes, ainsi que nos bureaux et les dortoirs de nos soldats. Tu peux dire à Jacquie qu’ici les enfants ont de la chance car à cause de notre présence la rentrée des classes est fixée au 1° novembre…

Hier soir j’étais invité à un dîner chez les officiers FFI mais fatigué de mon voyage je me suis fait représenter — comme un grand chef que je suis — par le Lieutenant Lamy. Sur une note de la division, j’ai vu que Philippe avait eu une citation au cours des combats de Normandie, ainsi qu’un de mes anciens élèves de l’IPM de Marrakech. Quant à moi je ne suis pas encore un héros puisque je ne me suis encore jamais battu. Mais je crois hélas que cela aura le temps d’arriver. 

Autre bonne nouvelle : il est question de donner des permissions aux militaires de la 2e DB et peut-être pour l’Afrique du Nord. Si oui tu peux être certaine que je me ferais inscrire dans les premiers et que ma joie serait immense d’aller passer quelques jours avec vous cinq à Safi. Ne crois-tu pas que ce serait vraiment beau ? Je te le dirai quand ce sera décidé. En attendant je demande à mes trois grandes filles d’être bien bien sages et studieuses en classe car je veux et je tiens absolument à ce qu’elles soient de très bonnes élèves. Quant au petit Jean-François, Paulette me fait rire en m’apprenant qu’il s’est aperçu qu’il avait une main. Comme je voudrais le connaître ce petit garçon !Au revoir petite Yvonne chérie. Je t’embrasse mille fois bien bien affectueusement comme je t’aime et cela tu le sais bien n’est-ce pas ? Une grosse bise à Paulette Lulu Jacquou et Jean-François.
Ge

Mon cher chéri, je reviens du front : formidable, mais vrai selon la formule. Parti hier après-midi, j’étais ce matin à 8 h à deux kilomètres des boches, au milieu des canonnades et des rafales de mitrailleuses, et me voilà revenu dans cette calme ville de T…, d’où je m’empresse de t’envoyer ce petit mot, sachant avec quelle impatience tu attends toujours de mes nouvelles.

J’ai fait ma randonnée, 500 km aller-retour, avec une 15CV Citroën à deux carburateurs, une vraie merveille, et bien m’en a pris car les routes sont souvent boueuses, pleines d’ornières à cause du passage des chars, et souvent abîmées par les bombardements.

Les ponts sont remplacés par du matériel de génie, assez difficile à franchir, mais cela m’a permis cependant de passer la Marne, la Meuse et la Moselle.

J’ai traversé au retour Domrémy, Vittel, Contrexéville, et tout cela sous une pluie battante, de la boue et un froid de canard.

J’ai vu et nos soldats au front et mon commandant installé tout près des boches. Les premiers, malgré le froid, la boue, la pluie et l’installation sous les tentes ou dans des granges, sont évidemment admirables, car ils ne seraient pas dans l’armée Leclerc sans cela.

Mon commandant voulant me voir pour des questions de service, ce qui est fait, je ne puis ici t’en donner le détail. Un fait est certain, je ne moisirai pas, ni mes camarades du BRI longtemps ici et il me faudra très bientôt affronter et la pluie, et la boue, et le froid, et les boches, comme tant d’autres. C’est d’ailleurs une mesure générale, qui ne s’adresse pas à moi tout seul, et c’est ce que j’attendais depuis toujours.

En attendant, j’ai quelques jours devant moi et je vais continuer mon gros boulot comme par le passé. J’ai eu l’occasion de rencontrer un de mes petits gars de l’IPM de Marrakech, déjà cité à l’ordre de la division, qui conducteur d’un char, m’a appris que sur quatre de mes anciens élèves de Marrakech, deux sont déjà hors de combat, hélas. Gonflé toujours, ce jeune m’a fait plaisir et il était tout heureux de me revoir.

Les villages de Vosges ne sont pas beaux, si le paysage est joli. Tout y est sale, jusqu’au gros tas de fumier devant la porte, et les gens sont à peine aimables. Il est vrai qu’ils ont tant vu de va-et-vient de soldats, amis ou ennemis !

Enfin, je reprends ce soir ma vie habituelle et, avant les froids, que je redoute un peu, je vais profiter comme il se doit de ma chambre à l’hôtel, de mes bagnoles et de ma tranquillité relative.

Sur ma carte de France, je marque au crayon bleu les routes que j’ai parcourues : elles sont déjà nombreuses, trop nombreuses, et j’aspire au bonheur de me retrouver chez moi, plus que jamais et le plus vite possible.

Et pendant ce temps, mes grandes filles ont dû reprendre leur classe. Paulette en 3e fera je l’espère ce qu’elle peut, mais je crains qu’elle y soit trop jeune et j’aurais préféré, je crois, qu’elle redouble la 4e. Parle-en à Mme Dubondel et vois ce qu’il y a de mieux à faire. Il vaut mieux, selon mon principe, être la première dans une classe en retard que la dernière dans celle au-dessus, surtout lorsqu’on est si jeune. Vrai de vrai — ne le dis pas à Paulette — je préférerais qu’elle redouble sa 4e, mais je te fais confiance, surtout si tu en parles longuement à Mme Dubondel, que j’apprécie beaucoup.

Lulu en 5e ira certainement très bien et je compte sur elle pour qu’elle soit une très bonne élève, dans toutes les matières. Quant à mon Jacquou, je suis sûr que chez madame Pillot elle donnera l’exemple et qu’à la fin octobre, j’apprendrai qu’elle est très bien classée.

Et mon petit bonhomme de Jean-François, ne s’ennuie-t-il pas trop sans ses grandes soeurs ? Fais-lui un millier de bises pour son papa et montre-lui souvent ma photo pour qu’il me connaisse un petit peu.

Je t’écris de ma chambre ce soir encore, après mon long voyage, avant de me coucher. J’espère que tu reçois maintenant plus régulièrement mes lettres et que ton moral est meilleur à ce sujet. Reçois-tu maintenant ma délégation de 5200 francs ? Si non dis-le moi et je ferai moi-même les démarches nécessaires.

Je suis gelé en t’écrivant, et on n’est qu’au mois d’octobre, qu’est-ce que ce sera bientôt dans les Vosges, lorsque j’y serai, ce qui je crois ne va pas tarder.

Si tu écris aux Bénais, remercie-les pour la lettre d’Yves et dis-leur que je leur écrirai bientôt, en m’excusant à cause de mon gros travail qui m’empêche d’écrire à mes meilleurs amis. C’est bien vrai d’ailleurs, puisque à toi, mon petit poulet, j’écris souvent avant de m’endormir le soir, n’ayant pas le temps dans la journée.

As-tu toujours ton point au dos dont tu me parlais dans ta dernière lettre ? Attention, petite Yvonne chérie de bien te soigner, car moi je veux te retrouver mieux portante que lorsque je t’ai quittée et je ne veux pas que tu te fasses inutilement du souci.

Embrasse bien toute notre petite maisonnée, et elle est grande, pour leur papa qui pense bien souvent à vous tous, et reçois les meilleures caresses de ton méchant mari qui ne t’aime plus, mais qui languit bougrement de te revoir.

Bonsoir, petite Yvonne, dors bien et n’aie pas froid dans ton trop grand lit.

Encore une bise.