Mon cher petit poulet,
Bonjour, me voilà ! Je n’ai pas eu de vos nouvelles ni hier ni aujourd’hui, mais j’espère être plus gâté demain et surtout continuer à recevoir de bonnes nouvelles. Tu dois avoir ma nouvelle adresse maintenant et j’espère que tes lettres iront encore plus vite.
Je viens de faire le fumiste avec mon poêle qui fumait sans arrêt. Après avoir, avec mon ordonnance qui s’appelle Richecoeur et qui a 19 ans (Charlot étant revenu simplement chauffeur de ma jeep), après avoir donc démoli le tuyau, déplacé et nettoyé le poêle tout allumé, enfumé toute ma chambre et m’être bien noirci la figure et les mains, je me suis aperçu que la clé était tout simplement bloquée et fermée. J’aurais tout cassé à ce moment-là, mon poêle en miettes n’aurait pas arrangé les choses, et maintenant il ronfle comme Laurel et Hardy : il fait bon dans ma chambre alors qu’il gèle dehors. J’ai perdu l’habitude, tu vois, de ce genre de travail et je ne sais pas si je pourrai correctement nettoyer bientôt le tuyau du fourneau de ta petite cuisine, dans laquelle je voudrais bien être un peu.
Notre situation est toujours la même ici : pluie, neige, froid, travail monotone, repos qui ne doit durer qu’un temps et qui peut se terminer ce soir ou demain, ou dans deux ou trois jours, car nous sommes liés à d’autres événements dont je ne puis te parler par lettre et tu en devines la raison. Quoi qu’il en soit, nous sommes prêts et nous attendons…
Aujourd’hui après-midi je suis allé en jeep avec Guy et Henri, heureux de m’accompagner à N…y. C’est vraiment une très belle ville, intacte ou à peu près (tu peux le dire à Mr et Mme Ruelle) et qui m’a beaucoup plu. Nous y sommes restés à peine une heure, le temps d’aller au coiffeur, de faire le tour en jeep de la ville, et route de retour. Ce retour sera tout de même un aperçu d’une ville encore, mais malheureusement vue sous un jour de froid et de neige.
Je continue ma lettre après dîner, lettre que j’avais interrompue parce que j’ai été dérangé. Ce soir mes hôtes nous ont fait une bonne quiche lorraine, une vraie puisqu’elle est mangée ici. Elle était délicieuse, mais je te donne ma parole d’honneur que les tiennes ne sont pas moins bonnes, et peut-être au contraire. Une purée ensuite, et une tarte aux prunes. Le vin nous manque malheureusement dans cette région et on fait un véritable marché noir pour en avoir : une livre de biscuits environ pour deux litres de soi-disant pinard.
Je suis venu me mettre en pantoufles dans ma chambre bien chaude et je continue ainsi mon petit bavardage avec toi. Quinze novembre déjà, huit mois à peu près que je ne vous ai pas vus, est-ce bien possible pour nous qui ne nous séparions jamais ? Enfin je suis sûr toujours que tout se terminera bientôt et que cette année scolaire ne se terminera pas sans qu’on soit ensemble.
Pour vos étrennes, ma décision est prise. Je ne puis vous faire acheter quelque chose par Mme Ivanski car c’est tout de même un peu gênant, de plus, je ne puis pas envoyer de l’argent en France, enfin je crains qu’elle achète des choses qui ne conviennent pas, ou qui, trop encombrant, ne peuvent pas être envoyées. Si j’ai l’occasion, et je tâcherai de l’avoir, d’aller pour plus de temps dans une ville, je ferai moi-même mes achats. Sinon, à la fin du mois, je vous enverrai quatre ou cinq mille francs, mais pas pour garder, pour dépenser à raison de ce que tu pourras trouver. Cela m’ennuie bien et me tracasse même un peu, mais nous verrons.
Te souviens-tu de nos vacances à Marrakech l’an dernier et de ton manteau de fourrure ? L’as-tu déjà sorti cette année ?
Pour le tissu dont tu me parles dans une de tes lettres, tu sais bien que moi je ne pourrai ni ne saurai te l’acheter. Je parle de celui dont tu me parles pour faire des robes aux filles l’an prochain. Mais tu vas écrire un de ces jours à Marguerite et je suis sûr que, elle, te le trouvera et le gardera jusqu’au moment où il sera possible de l’envoyer.
J’ai quand même l’impression, contrairement à ce que l’on dit, que maintenant en France on trouve mieux de quoi s’habiller et manger qu’au Maroc, et cela m’ennuie pour vous tous. Tu dois souvent avoir bien des soucis et je te demande de toujours bien prendre cela en patience et de t’arranger toujours du mieux possible.
Ton petit Jean-François est-il toujours bien sage et bien mignon ? Jacquie, Paulette et Lulu doivent le gâter tant et plus, et je suppose qu’elles t’aident bien un peu malgré le travail de l’école. Embrasse bien mille fois ces bouts de gosses pour leur papa qui les aime bien et pense souvent à eux.
Je vais me coucher maintenant et lire un roman d’aventures que l’on m’a prêté ici. Bonsoir petit chéri, n’aie pas froid dans ton grand lit et ne rêve pas trop à moi. De quel côté dors-tu maintenant, et quel sera celui que tu me donneras quand je reviendrai ? Moi je dors toujours du côté droit…
Bonne nuit et reçois de ton grand Georges ses meilleures bises, mille bises bien affectueuses.
Ge
Plus de nouvelles de Clifford que je n’ai pas revu, quoiqu’il soit dans la même armée américaine que moi (celle dont le numéro correspond à l’âge qu’aura Jackie en décembre). Si tu en entends parler, tu sauras que nous y sommes car nous on ne nous mentionne plus dans les communiqués de l’armée française qui est celle de de Lattre : nous sommes U.S. Army ( ? ! ?) Encore une bise..

















