Mon cher petit poulet,

Bonjour, me voilà ! Je n’ai pas eu de vos nouvelles ni hier ni aujourd’hui, mais j’espère être plus gâté demain et surtout continuer à recevoir de bonnes nouvelles. Tu dois avoir ma nouvelle adresse maintenant et j’espère que tes lettres iront encore plus vite.

Je viens de faire le fumiste avec mon poêle qui fumait sans arrêt. Après avoir, avec mon ordonnance qui s’appelle Richecoeur et qui a 19 ans (Charlot étant revenu simplement chauffeur de ma jeep), après avoir donc démoli le tuyau, déplacé et nettoyé le poêle tout allumé, enfumé toute ma chambre et m’être bien noirci la figure et les mains, je me suis aperçu que la clé était tout simplement bloquée et fermée. J’aurais tout cassé à ce moment-là, mon poêle en miettes n’aurait pas arrangé les choses, et maintenant il ronfle comme Laurel et Hardy : il fait bon dans ma chambre alors qu’il gèle dehors. J’ai perdu l’habitude, tu vois, de ce genre de travail et je ne sais pas si je pourrai correctement nettoyer bientôt le tuyau du fourneau de ta petite cuisine, dans laquelle je voudrais bien être un peu.

Notre situation est toujours la même ici : pluie, neige, froid, travail monotone, repos qui ne doit durer qu’un temps et qui peut se terminer ce soir ou demain, ou dans deux ou trois jours, car nous sommes liés à d’autres événements dont je ne puis te parler par lettre et tu en devines la raison. Quoi qu’il en soit, nous sommes prêts et nous attendons…

Aujourd’hui après-midi je suis allé en jeep avec Guy et Henri, heureux de m’accompagner à N…y. C’est vraiment une très belle ville, intacte ou à peu près (tu peux le dire à Mr et Mme Ruelle) et qui m’a beaucoup plu. Nous y sommes restés à peine une heure, le temps d’aller au coiffeur, de faire le tour en jeep de la ville, et route de retour. Ce retour sera tout de même un aperçu d’une ville encore, mais malheureusement vue sous un jour de froid et de neige.

Je continue ma lettre après dîner, lettre que j’avais interrompue parce que j’ai été dérangé. Ce soir mes hôtes nous ont fait une bonne quiche lorraine, une vraie puisqu’elle est mangée ici. Elle était délicieuse, mais je te donne ma parole d’honneur que les tiennes ne sont pas moins bonnes, et peut-être au contraire. Une purée ensuite, et une tarte aux prunes. Le vin nous manque malheureusement dans cette région et on fait un véritable marché noir pour en avoir : une livre de biscuits environ pour deux litres de soi-disant pinard.

Je suis venu me mettre en pantoufles dans ma chambre bien chaude et je continue ainsi mon petit bavardage avec toi. Quinze novembre déjà, huit mois à peu près que je ne vous ai pas vus, est-ce bien possible pour nous qui ne nous séparions jamais ? Enfin je suis sûr toujours que tout se terminera bientôt et que cette année scolaire ne se terminera pas sans qu’on soit ensemble.

Pour vos étrennes, ma décision est prise. Je ne puis vous faire acheter quelque chose par Mme Ivanski car c’est tout de même un peu gênant, de plus, je ne puis pas envoyer de l’argent en France, enfin je crains qu’elle achète des choses qui ne conviennent pas, ou qui, trop encombrant, ne peuvent pas être envoyées. Si j’ai l’occasion, et je tâcherai de l’avoir, d’aller pour plus de temps dans une ville, je ferai moi-même mes achats. Sinon, à la fin du mois, je vous enverrai quatre ou cinq mille francs, mais pas pour garder, pour dépenser à raison de ce que tu pourras trouver. Cela m’ennuie bien et me tracasse même un peu, mais nous verrons.

Te souviens-tu de nos vacances à Marrakech l’an dernier et de ton manteau de fourrure ? L’as-tu déjà sorti cette année ?

Pour le tissu dont tu me parles dans une de tes lettres, tu sais bien que moi je ne pourrai ni ne saurai te l’acheter. Je parle de celui dont tu me parles pour faire des robes aux filles l’an prochain. Mais tu vas écrire un de ces jours à Marguerite et je suis sûr que, elle, te le trouvera et le gardera jusqu’au moment où il sera possible de l’envoyer.

J’ai quand même l’impression, contrairement à ce que l’on dit, que maintenant en France on trouve mieux de quoi s’habiller et manger qu’au Maroc, et cela m’ennuie pour vous tous. Tu dois souvent avoir bien des soucis et je te demande de toujours bien prendre cela en patience et de t’arranger toujours du mieux possible.

Ton petit Jean-François est-il toujours bien sage et bien mignon ? Jacquie, Paulette et Lulu doivent le gâter tant et plus, et je suppose qu’elles t’aident bien un peu malgré le travail de l’école. Embrasse bien mille fois ces bouts de gosses pour leur papa qui les aime bien et pense souvent à eux.

Je vais me coucher maintenant et lire un roman d’aventures que l’on m’a prêté ici. Bonsoir petit chéri, n’aie pas froid dans ton grand lit et ne rêve pas trop à moi. De quel côté dors-tu maintenant, et quel sera celui que tu me donneras quand je reviendrai ? Moi je dors toujours du côté droit…

Bonne nuit et reçois de ton grand Georges ses meilleures bises, mille bises bien affectueuses.

Ge

Plus de nouvelles de Clifford que je n’ai pas revu, quoiqu’il soit dans la même armée américaine que moi (celle dont le numéro correspond à l’âge qu’aura Jackie en décembre). Si tu en entends parler, tu sauras que nous y sommes car nous on ne nous mentionne plus dans les communiqués de l’armée française qui est celle de de Lattre : nous sommes U.S. Army ( ? ! ?) Encore une bise..

Mon cher petit chéri,

Ce soir je t’écris encore de ma chambre chauffée, car il fait frisquet encore dehors et la neige est retombée ce matin. Une couche de dix centimètres recouvrait tout vers dix heures ce matin, mais ce soir il fait du brouillard et elle fond vite. Quand donc verra-t-on du soleil ?

Grand bonheur ce matin pour moi : j’ai eu trois lettres de toi, celle du 1er, celle du 3 et celle du dimanche 5 novembre, ce qui est, je crois, un record de vitesse, qui sera encore battu lorsque tu m’écriras à ma nouvelle adresse. Je vois très bien ton installation dans le salon et il ne manque qu’un fauteuil pour que je puisse lire ou corriger mes devoirs à côté de toi (dis-moi vite que je suis un petit chameau). Quand je reviendrai, on bazardera mes photos, car on verrait ma tête de partout, et elle n’est pas assez belle pour cela…

Je voudrais bien voir le réveil de ce petit monsieur et je comprends bien que tu lui donnes parfois à téter avant l’heure. Que vas-tu faire puisque son vaccin n’a pas pris ? Vas-tu en recommencer un autre (pauvre bougre) ? Après avoir terminé cette lettre, je vais chercher la photo ou la pellicule demandée et je te la joindrai si je l’ai encore, ce qui n’est pas sûr. Je n’en reviens pas du prix que tu payes les pommes de terre : 25 francs le kilo alors qu’ici il y en a tant qu’on veut à 3 francs le kilo, et des belles. C’est une honte et il y a bien quelques vrais sanctions qui se perdent, n’es-tu pas de mon avis ? Si on vous supprime les pâtes le 15 novembre, il ne manquera plus que cela. Tâche de manger quand même correctement avec tes petites, et en te faisant aider comme il faut par Mr le Maire.

Je viens de m’interrompre quelques minutes pour écouter la leçon d’anglais à la radio française et qui est vraiment marrante, et je reprends ma lettre. Si mes champignons, ceux mangés avec Clifford, ont fait envie à Lulu, moi je mangerais bien quelques-unes des oranges qui font vos desserts ou un bon petit plat de ta bonne cuisine. Je n’ai pas revu Collet et il doit être toujours en perm de convalescence. De toute façon, nous ne serons pas ensemble, c’est trop difficile et surtout défendu de te l’expliquer. Tout en étant au même régiment, on est dans des groupements différents, et je t’expliquerai cela après la guerre.

Je sais que Clifford n’a pas pu aller à Châlon, tout au moins au moment où il devait y aller, car je l’avais vu le jour où je ramenais la Mercury du général, et il m’avait dit qu’il ne pourrait pas y aller. Tu me demandes qui conduisait la V8 à Paris au moment de l’accident : mais c’est moi, voyons. Vous devez être belle madame avec notre indéfrisable, et j’en suis jaloux, et celle de Paulette, de Lulu, de Jacquie et de Jean-François espèces d’indéfrisées… Au moins, moi, je frise naturellement, bien fait…

Félicitations à mon petit Jacquou, qui est cinquième sur quarante-deux élèves. Je suis content qu’elle travaille bien en classe et je compte bien qu’elle avancera encore d’une place ou deux. Que Paulette ait assez bien cette année, cela peut à peu près aller, mais il ne faut pas que ma Lulu s’y abonne, ou alors je ne serai pas content. Je compte sur elles, car il s’agit là de quelque chose de très important pour leur avenir, et c’est parce que je ne suis pas là qu’elles doivent être encore plus raisonnables. Je sais qu’elles sont très gentilles et qu’elles comprendront leur papa.

Ma situation de repos continue, mais il y a du vent dans l’air et il se pourrait bien… mais chut. Henri et Guy sont avec moi depuis hier. Inutile de te dire qu’ils sont heureux. Henri est chauffeur de mon half-track de commandement, Guy est mitrailleur sur le même véhicule, où j’ai un appareil radio émetteur et récepteur. C’est une auto mitrailleuse qui fait leur bonheur et je sais que je serai bien secondé avec eux. Ils râlent tous les deux tant et plus parce que je ne veux pas leur donner l’autorisation de partir seuls avec ce véhicule à la recherche des boches, car ils croient bien entendu que l’on fait ce que l’on veut, surtout quand on a quelques galons. Le sous-lieutenant de Bodard m’a également rejoint, et cela me fait plaisir, car je serai ainsi davantage en pays de connaissance.

Demain partent à travers la France nos premiers permissionnaires. À quand mon tour, mais pour aller au Maroc, car le reste ne me dit rien pour l’instant. On verra plus tard. Je vous ai fait l’autre jour une promesse que je ne peux pas tenir, celle de vous envoyer un paquet. Cela ne m’est pas possible pour l’instant, mais je le ferai dès que je le pourrai. Je pense que bientôt vous allez recevoir les autres (quatre en tout) envoyés de T…, et que vous serez tous heureux de les ouvrir, ce qui, je l’espère, vous sera facile, quoique les boîtes soient bien soudées.

J’hésite encore avant d’écrire à Mme Ivanski pour vos étrennes, car je préférerais faire mes achats moi-même. Pour le moment, impossible bien entendu, et malgré mon désir d’aller à Paris et il ne faut pas compter acheter quoi que ce soit dans nos villages d’ici, ni dans les villes des environs, toutes plus ou moins démolies par la guerre, et où les civils sont surtout remplacés par les militaires français ou américains. Je ne vous oublierai quand même pas, n’ayez crainte, et vous le savez bien.

Continue, mon petit poulet, à m’écrire bien souvent, car tu imagines à quel point tes lettres me font plaisir. Fais de bien grosses bises à ton petit mignon de Jean-François, à sa grande sœur Jacquie, et à Paulette et Lulu, et pour toi reçois les meilleures caresses de ton méchant mari qui t’aime bien (mais pas celles de Clifford !!!). Encore une caresse à tous.

Ge

[en marge, à l’envers : Je n’ai plus la photo demandée mais je t’envoie la pellicule pour que tu en fasses tirer à Safi. J’en joins quelques autres, je ne sais si tu les as. Grosses bises.]

Mon petit poulet, 11 novembre aujourd’hui, jour de fête pour les militaires.
La radio joue à côté de moi la Marche lorraine, qui me rappelle nos réunions de l’IPM de Marrakech, et moi je te reviens… Aujourd’hui le soleil s’est montré quelques heures et nous a donné, quoique bien pâle, un petit air de fête. Ce matin, avec le colonel Diot et les officiers d’ici, nous sommes allés à la messe officielle du village. Cérémonie bien simple, bien française, bien paysanne. Il ne manquait rien, ni le curé, vieux curé ému d’avoir tant de soldats dans sa petite église, ni le maire bien endimanché, ni les paysannes toutes chapeautées et en bas, ni les douze pompiers du patelin avec un casque brillant comme jamais, ni la gosse timide qui faisait la quête, toute émue de ramasser tant de petits billets et de voir tant de monde…

Après la messe, cérémonie au cimetière, minute de silence, sonnerie aux morts pendant qu’on entend au loin le bruit du canon qui s’en donne à cœur joie : vingt-et-un morts de chez nous, un capitaine, un lieutenant et dix-neuf soldats tués pour libérer un village parmi tant d’autres, et voilà du côté officiel.

À midi, les braves gens chez qui nous sommes se sont mis en quatre pour nous faire un bon repas et y ont fort bien réussi : lapin, frites, salade, fromage, gâteau et champagne. Jusqu’à l’intendance française qui nous a fait don de six centilitres chacun de gnôle. Après dîner, je suis allé voir Lamy, qui est à quinze kilomètres d’ici. Nous avons pris quelques photos ensemble sur ma jeep et, de là, je suis allé à mon ancienne unité. J’ai réussi, malgré quelques difficultés, à faire muter chez moi Henri et Guy Durif et je vais les chercher demain. Le lieutenant de Bodard me rejoint également et je vais chercher tout ce monde demain matin. Inutile de te dire la joie de tous. Je commandais là-bas cent cinquante types, tous voudraient me suivre, mais malheureusement je ne suis pas assez puissant. Cela fait plaisir tout de même. J’ai bu là-bas deux coupes de bon champagne avec mes anciens camarades et au retour j’ai trouvé dans ma jeep quatre bouteilles de rhum que quelqu’un anonyme y avait gentiment déposées. Et voilà ce 11 novembre terminé : le prochain, on le passera ensemble, et que de souvenirs j’aurai à te raconter !

Mon rhume va mieux aujourd’hui et j’en suis heureux. La TSF joue maintenant « Flotte petit drapeau ». Tu dois l’entendre toi aussi à cette heure, et cela me rappelle mon école où je retournerai bientôt, et Paulette et Lulu qui le chantaient si gentiment au moment du salut aux couleurs.

Je n’ai pas eu de nouvelles de toi aujourd’hui, mais j’espère bien en avoir demain, et tu sais j’attends toujours tes lettres avec grande impatience. Donne-moi toujours bien des détails de votre petite vie que je connais bien et que je vis par la pensée, bien souvent, avec vous. À Safi aussi il a dû y avoir quelque manifestation aujourd’hui, mais je crois qu’il faut être ici, dans ce coin de Lorraine qui a tant connu la guerre, où les boches étaient encore il y a quelques jours, pour mieux comprendre.

Pour nous, rien de nouveau encore. Nous sommes toujours au repos, les permissions commencent demain, mais au compte-gouttes pour ne pas gêner les opérations. Mon tour est bien lointain et, du moment que tu n’es pas le but de ma permission, je préfère ne pas y penser pour l’instant.

J’ai écrit ces jours-ci à Vals et à Privas, mais je n’ai toujours rien d’eux. Je n’ai pas pu faire à Mme Ivanski ma commande pour vous pour vos étrennes, mais je la ferai demain ou après-demain. J’ai l’intention de lui demander de trouver pour mes grandes filles une boîte de compas, pour Jacquie un petit bijou, pour Jean-François une bricole, et pour toi je ne sais pas trop, une montre peut-être ou je ne sais quoi. Je profite de ce qu’en ce moment je ne dépense rien du tout pour mettre tout ce qui me restera de ma solde de novembre à votre disposition. Après, je me déclarerai en faillite et on n’en parlera plus. Je préférerais aller acheter moi-même ces objets à Paris, et il n’est pas dit que je ne demanderai pas une autorisation spéciale. Malheureusement, je crains de ne pouvoir obtenir satisfaction, quoique lorsque j’ai une idée dans la tête… tu me connais, n’est-ce pas ?

Je vais m’arrêter d’écrire et me coucher en avalant un grog au rhum pour guérir complètement mon rhume qui m’a assez embêté. Fais une bien grosse caresse à Jean-François, à Jacquie, à Paulette et à Lulu, et pour toi les meilleures bises de ton méchant petit mari, qui pense bien à toi et qui t’aime bien.

Aujourd’hui Churchill est à Paris. L’an dernier, ou plutôt en janvier, j’avais eu le grand plaisir de défiler à Marrakech devant lui. Encore une grosse bise.

Ge

Mon petit poulet,

Bonjour, c’est encore moi ! Au moins la période de repos a du bon puisqu’elle me permet de venir bavarder souvent avec ma petite femme. Depuis hier, rien de bien nouveau cependant. La pluie et la neige ont cessé, mais il gèle et, pour comble de malheur, je suis enrhumé et grippé. Je me suis bourré de cachets d’Aspro, je me suis fait apporter à manger dans ma chambre et je vais bientôt me coucher avec un grog chaud, car il me reste un fond de bouteille de cognac et j’ai une mignonne petite bouilloire électrique qui me rend bien service.

Demain matin je serai guéri et à 9 heures j’assisterai à la messe avec mon colonel et le maire, et après on ira au cimetière du village où, tu t’en doutes bien, nous y avons des morts, hélas ! Demain donc 11 novembre, anniversaire de l’armistice de 18, ah comme j’attends, et comme toi, nous attendons le prochain armistice ! Quel réconfort puise-t-on cependant dans le fait que, chose à peine croyable, on se trouve en ce moment en Lorraine alors qu’en juin dernier une simple tête de pont, bien petite, était lancée en Normandie. Qui va douter maintenant de la victoire ? Il faudra encore quelque temps, bien sûr, et malheureusement l’hiver sera dur par ici, mais la fin viendra bientôt et aux prochaines grandes vacances on se rattrapera, pas vrai ?

En attendant, et à cause du froid et du fait que j’étais mal fichu, je ne suis pas allé à Lunéville comme j’en avais l’intention et il me faudra remettre cette sortie à lundi, si on est encore ici, ce qui est probable. J’en ai profité pour faire marcher la radio tout le soir et je recommande à Lulu et à Paulette la leçon d’anglais quotidienne donnée par la radio française cinq minutes avant le bulletin d’information de dix-neuf heures (heure d’ici) et qui est bien amusante et pas difficile, puisque chaque soir on apprend seulement cinq mots et une petite phrase.

J’ai commencé aussi à mettre un peu d’ordre dans mes affaires, car on emporte toujours trop de choses avec soi. J’ai déjà laissé une cantine au Capitaine Lebec à La Guerche en Bretagne, une autre au lieutenant Ivanski 17 rue Duret, Paris XVIe, un ballot chez ta maman à Privas, un peu dans toute la France comme tu le vois. Je vais encore, quand on partira d’ici, faire une caisse avec mon poste radio, ma bouilloire, ma tenue faite en Angleterre et tout un tas de choses dont on n’a pas besoin au combat et qui me suivra à quelque vingt ou trente kilomètres de moi, auprès de mes secrétaires. Dans la guerre moderne en effet seuls les combattants sont au front (et j’en suis !), alors que les bureaux suivent assez en arrière pour éviter toute désagréable surprise.

Mais as-tu reçu maintenant mes colis, quatre en tout envoyés de T… ? Il me tarde terriblement de le savoir et si tout vous a fait plaisir. Je vais écrire à Mme Ivanski à Paris pour vous acheter vos étrennes, car je ne sais pas si je pourrai y aller maintenant que la belle vie est finie. Son mari, qui est militaire à Saint-Germain où j’étais avant, pourra certainement vous l’envoyer. Demain je lui écrirai dans ce sens, car je ne veux pas vous oublier.

Aujourd’hui j’ai lu quelques numéros de La Vigie et du Petit Marocain d’octobre que reçoit ici un adjudant, et cela m’a fait plaisir de me retremper dans les nouvelles du Maroc, qui a l’air toujours autant tranquille. Les propriétaires de la maison où j’ai ma chambre m’ont prêté trois bouquins : « Napoléon amoureux », « Madame Récamier » et un roman d’aventures. Je m’ennuierai moins le soir, car il fait nuit ici à 5 h ½. Et toi, est-ce que tu lis toujours un peu comme tu le faisais avant ? Tu n’en as certainement pas beaucoup le temps avec ton petit oiseau. 

Qu’est-ce qu’il raconte, le petit monstre, maintenant ? Est-ce qu’il n’a pas froid et est-ce qu’il grossit de nouveau comme il se doit ? Et mon Jacquou, je pense qu’elle reste la gâtée de sa maman et qu’elle est bien gentille avec son petit frère.

Je m’arrête de t’écrire et je vais préparer mon grog et me coucher. Bonsoir, petit chéri, une grosse caresse à tous du papa et, pour toi la meilleure de toutes.

J’ai sorti ce soir toutes les lettres et quoiqu’avec peine, je les ai brûlées car le tas était un peu grand. J’ai bien hésité et il ne faut pas m’en vouloir car on ne sait jamais. Elles sont quand même dans ma tête et ta photo ou plutôt vos photos ne me quittent pas. Bonjour petit poulet, je vais disparaître sous mon gros édredon rouge dans mon grand lit qui grince. Encore une bise.

Mon cher petit chéri,

Je suis dans ma chambre auprès du poêle et je viens bavarder encore un peu avec toi. À déjeuner nous avons mangé du pâté américain, du chou et un ragoût de bœuf, du fromage genre camembert et des pêches au sirop. Pour la première fois depuis longtemps on a bu du vin. Tu vois qu’on se soigne bien quand on est au repos et de ce côté il n’y a rien à dire. Je commence à connaître mes soldats, qui sont tous sympathiques ; ce qui est très ennuyeux, c’est de se réhabituer à d’autres figures, et cela assez souvent. Mais « c’est la guerre », comme dit Clifford, et mektoub.

Aujourd’hui il ne pleut pas trop, mais il tombe déjà de la neige mouillée et il fait un froid de canard. Et dire qu’on n’est que dans la première quinzaine de novembre ! On nous a tout de même distribué des peaux de lapin en forme de veste et cela tient assez chaud, tant pis pour l’élégance. Ce qui est embêtant, ce sont les pieds et les oreilles, qu’on a peine à réchauffer surtout quand on est en jeep. Enfin on s’y habituera peu à peu.

Cet après-midi je vais prendre un bain dans ma chambre, mais un bain spécial car il n’y a pas une seule baignoire dans tout le village : un baquet plein d’eau chaude dans lequel je ferai trempette comme Jean-François, mais c’est un instrument un peu petit pour moi. Il faut se débrouiller quand même car j’en ai fort grand besoin. Ce soir je suis invité à dîner par un groupe de soldats qui sont logés à l’autre extrémité du village. L’autre soir je suis allé au cinéma des soldats, dans une grange, voir jouer « La Libération de Paris » et « Narcisse ». Le reste du temps je travaille ou je m’ennuie, car j’ai moins de travail ici qu’avant. Ainsi passent nos journées « au repos »,  qui finiront sans doute un de ces jours, au moment où on s’y attendra le moins.

Hier soir, j’ai relu ta lettre de fin octobre et celle de ma Lulu. Je me suis bien amusé lorsque Lulu me donne les notes obtenues par Jean-François : 10 sur 10 en tétée c’est bien, mais 3 sur 10 en pleurs ce n’est pas très beau. Il est vrai que la maîtresse est peut-être un peu sévère. J’ai appris que l’on pouvait nous envoyer des paquets du Maroc. Je vais donc te demander de m’en faire un petit qui me fera plaisir. Figure-toi que depuis quelques jours nous ne recevons plus que dix cigarettes par jour, ce qui pour nous est nettement insuffisant. Veux-tu regarder dans la bibliothèque ou à la cave si je n’ai pas laissé quelques paquets de Kébir et, si oui, m’en envoyer en les emballant bien. Ajoute à cela mon cache-nez si tu le retrouves, et le tout me fera bien plaisir. Moi de mon côté je vais essayer de vous faire ces jours-ci un autre colis, si je peux toutefois aller dans une ville voisine acheter quelques-unes des bricoles que tu m’as déjà demandées : enveloppes, crème, peigne, etc. Si ce n’est pas possible pour les cigarettes, tant pis, je m’en passerai, mais tu sais bien ou tu imagines bien la nécessité pour nous de fumer, excellent remède contre le froid et quelquefois contre la crainte au moment où ça cogne dur.

Je pense bien souvent moi aussi aux prochaines fêtes de Noël. Mais les permissions qui vont commencer n’intéressent pour le moment que ceux qui sont partis de France en 1940 pour rejoindre les FFL, et c’est justice. Ensuite ce sera ceux qui étaient aux colonies séparés de leurs femmes et de leurs enfants, et enfin ceux qui sont dans mon cas. Mon moment n’est donc pas encore arrivé. Qui sait, peut-être d’ici là on pourra aller au Maroc, et tu sais bien que c’est là que je voudrais aller, le reste ne m’intéressant qu’à moitié. On a encore le temps d’y penser, mais je ne voudrais pas perdre pour moi la possibilité d’aller te voir un jour. Enfin Inch’ Allah !

Comment vas-tu maintenant, petit poulet ? J’ai peur que vous ayez froid cet hiver si vous n’avez pas assez de bois. Est-ce que l’on est toujours aussi sévère pour l’électricité ? Pendant que je t’écris, les avions en grand nombre tournoient très haut dans le ciel, mais ce sont des Américains et cela fait plaisir de les voir. Les boches ne se montrent pas souvent et on aime autant cela. Je vais m’arrêter pour aller au boulot car il est près de trois heures et on finirait par croire que le capitaine a disparu. À tout à l’heure, petit poulet.

21 heures. Je reviens de manger chez mon aspirant et son groupe des soldats : lapin, frites, fromage et café, et je vais terminer ma lettre avant de me coucher. Nuit noire dehors, au loin le bruit du canon, mais très lointain et sans danger ; il ne pleut ni ne neige, mais il fait un de ces petits froids… Pendant que je prenais mon bain après-midi, Lamy est venu me voir. À poil, je l’ai reçu quand même et on a bu un petit verre de ma dernière bouteille de cognac. Lui aussi a été muté après mon départ ; il est aux spahis et regrette bien son ancien capitaine. Ce qui d’ailleurs me fait plaisir, puisque si je ne suis pas toujours bien vu de mes chefs à cause de mon mauvais caractère (tu le connais, toi), au moins tous ceux qui sont sous mes ordres m’aiment bien et voudraient tous me suivre là où je suis.

Demain après-midi, Lamy et moi on ira peut-être, s’il fait beau, au pays de Mr Bombardier (N…y) et j’en profiterai pour préparer mon prochain paquet, mais pour cela il me faut l’autorisation de mon colonel, le colonel Diot et ce n’est pas toujours facile de l’obtenir. C’est ça qui est triste dans la vie militaire, lorsqu’on veut se déplacer, il faut toujours une permission…

Au revoir petit poulet, fais un million de caresses à Jean-François pour son papa, 500000 à Jacquie, 250000 à Lulu, 249999 à Paulette, et une grosse pour toi ; cela fait en tout 2000000 et je suis épuisé. J’ai sommeil et dans dix minutes je roupille, mais je vais relire encore une fois dans mon lit ta lettre de fin octobre et celle de Lulu dont je t’ai déjà parlé. Encore une grosse bise.

Ge

Mon cher petit chéri,

Je t’écris encore ce soir de ma chambre, avant d’aller dîner. Mon poêle est allumé, mon petit poste radio me joue des airs de musique et dehors il fait nuit, il fait froid et il pleut. Ce matin, les rivières ont débordé et je commence à comprendre pourquoi, lorsqu’en 14-18 on faisait la guerre dans les tranchées, on disait toujours que les soldats étaient dans l’eau et dans la boue. Hier matin je suis allé au pays des images où je ne suis pas resté une heure. C’est encore une ville pas mal démolie et il faut vraiment être par ici pour comprendre ce que c’est que la guerre.

J’ai passé aujourd’hui mon après-midi à censurer les lettres de mes soldats et il y en avait. On voit que la situation de repos les encourage tous à écrire et c’est normal. Je mange toujours avec une dizaine de mes soldats chez de braves gens d’ici qui nous font la cuisine avec nos rations. Charlot est toujours avec moi comme chauffeur de ma jeep, qui s’appelle « Nancy ». Les autres sont des petits gars venus du Tchad ou recrutés en Afrique du Nord et en France.

As-tu reçu enfin mes trois colis ? Il me tarde de le savoir et de connaître si cela vous a fait plaisir. L’ours de Jean-François se monte sur son trapèze et on le tourne un peu pour qu’il fasse lui-même des acrobaties. Mais attention que Jean-François ne veuille pas les faire lui-même après. La poupée de Jacquie pleure et ceux qui manieront le paquet en cours de route seront bien attrapés d’entendre un paquet qui fait du bruit. Ton bracelet, ainsi que celui de Paulette et celui de Lulu, ne sont pas en or, mais en contiennent une certaine proportion : j’espère qu’ils vous feront bien plaisir. As-tu reçu aussi mon mandat de 3000 francs que je vous ai envoyé il y a peu de jours ? Pour l’instant je ne fais pour ainsi dire pas de frais et cela me permettra de vous gâter un peu plus pour la Noël. Comme tu me le dis, ce sera pour nous des fêtes bien tristes cette année, mais on se rattrapera bientôt, tu verras. Ah que ne donnerais-je pas pour que le moment de te revoir soit proche, pour m’endormir par exemple et me réveiller auprès de toi. Soigne-toi bien, mon petit chéri, pour que je te retrouve bien portante et reste toujours le plus calme possible malgré tous les soucis que tu as et que je devine bien.

J’espère que Paulette, Lulu et Jacquie sont toujours bien gentilles avec leur maman et qu’elles t’aident du mieux qu’elles peuvent. Quant à ce petit monstre de JF, je suis bien heureux qu’il soit là, car il te tient bien compagnie malgré le travail qu’il te donne, n’est-ce pas vrai ?

Je m’arrête d’écrire pour aller dîner et je reprendrai ma lettre après souper ou demain matin avant le passage du vaguemestre, pour qu’elle t’arrive sans retard. Une grosse bise de ton capitaine. Ge

Après dîner, je reviens un peu avec toi avant de me coucher. Ce soir Henri m’a apporté deux lettres de toi qu’ils avaient reçues là-bas. Il a profité d’un passage dans ma région au volant de son camion américain pour me les apporter. J’ai donc des nouvelles toutes fraîches. D’abord la lettre de ma Lulu en date du 29 octobre où elle me fait bien rire avec ses notes. Elle est plus forte que Paulette en anglais puisqu’elle a un point de plus et il faudra que je la fasse venir un jour en Angleterre avec moi pour me servir d’interprète. Mais dis donc, Lulu, n’oublie pas que je préfère un 18 en arithmétique ou en arabe à un 18 en couture. Enfin je compte quand même qu’on m’annoncera bientôt des mentions bien.

Ensuite ta lettre du 30 octobre, en réponse à celles où je te racontais mon voyage à Paris avec Clifford. Je suis heureux de voir qu’elles t’ont fait plaisir et je regrette presque de ne pas avoir souvent un accident d’auto avec lui pour te faire rire encore. Il est vrai qu’on n’avait pas l’air très malins tous les deux dans notre gazogène, assis derrière sous la pluie. Mon genou est complètement guéri maintenant, seule mon oreille n’est pas bien raccommodée, mais cela ne me gêne pas et bientôt ce sera fini. Clifford était retourné à Privas le lendemain de mon passage et cela a été moins une qu’on s’y rencontre, ce qui aurait été marrant. Maintenant il est toujours dans mes parages, mais assez loin d’ici, et il y a longtemps que je ne l’ai vu. Dommage en effet que tu ne puisses pas te faire rapatrier, car j’aurais plus de chances de te voir, mais je crois quand même que pour toi, les filles et JF il vaut mieux votre soleil de Safi que le froid et la pluie d’ici qui n’arrête pas.

Dis-donc, comment s’appelle ce qu’a Paulette comme maladie ? Félicitations à monsieur Jean-François pour sa bonne attitude courageuse au moment où le docteur l’a vacciné. Il fera un bon soldat plus tard, mais d’ici là… Je suis navré que tu ne reçoives pas mes lettres de Paris, je ne les ai pourtant pas oubliées dans la forêt de Saint-Germain, sois tranquille, tu les recevras comme les retardataires d’Angleterre dans quelque deux ou trois mois.

L’électricité est revenue aujourd’hui ici et mon poste radio me barbe avec ses marches militaires ; il me tarde d’être civil et d’écouter chez moi le Pot-pourri d’Alain Gerbault ou la Tristesse de Chopin. Je vais me déshabiller et me coucher en relisant mes deux lettres et m’endormir en pensant à toi, bien entendu, et à mes grandes filles et à mon petit bout d’homme. Au revoir petit chéri, à un de ces jours, et écris-moi souvent car je suis si heureux de recevoir des lettres de Safi. Une grosse caresse à tous les cinq de votre papa et méchant mari.

Ge

J’ai reçu ce matin une lettre de ma sœur Antoinette où elle me demande d’aller la voir à Paris, mais je crois bien qu’il n’en est pas question de sitôt. Au revoir encore mon petit poulet, garde ton sourire « quand même » et soigne-toi bien en pensant que je t’aime toujours bien beaucoup.

Mon cher petit poulet,

Un simple petit mot aujourd’hui sur une feuille du bloc offert par mes soldats à Troyes. Je ne numérote pas car cela ne compte pas pour une lettre. Je viens de recevoir ta lettre N°9 du 27 octobre. Je crois que, d’après ce que tu me dis, tu es bien pauvre en papiers et enveloppes, alors qu’en France on trouve pas mal de ces choses. Malheureusement je ne puis t’en envoyer pour le moment, au moins. Que de difficultés tu dois avoir, en effet, pour habiller tout ton monde et quel prix pour les souliers !! Quel a été le résultat de la radio pour Paulette ? Quel est le docteur qui examine les gosses de l’école ?

Moi aussi, tu sais, j’abandonnerais volontiers toutes mes rations américaines pour aller manger ta soupe (même si elle n’est pas assez épaisse). Je suppose que ce petit gâté de Jean-François a dû protester tant et plus lorsqu’il a été vacciné. Si on lui menait la vie un peu plus dure… ??? Mimi Baldarini s’est bien vite consolée, cela ne m’étonne pas des femmes. Dis-moi vite que je suis méchant et surtout garde-moi, même si tu vieillis comme tu dis, ton sourire qui lui, ne changera pas.

Je suis toujours au repos et malgré beaucoup de travail je me barbe. Mon boulot est loin d’être aussi agréable que celui que j’avais avant mais je le fais quand même avec le sourire, quoique je rouspète bien quelquefois.

Hier soir je n’avais pas d’électricité et à huit heures j’étais au lit. Je n’ai pas pu réussir à faire venir avec moi Henri et Guy Durif, mais je ne désespère pas : tu sais bien que quand j’ai une idée dans la tête… 

Au revoir mon petit poulet, je t’embrasse mille fois bien affectueusement ainsi que mes grandes filles et mon petit bonhomme.
Dis à Jacquou d’écrire un peu à son papa.

Ge

Mon cher petit chéri, j’ai reçu hier trois lettres, deux de toi et une de Paulette. Pardonne-moi mon petit de t’avoir fait de la peine au sujet de ta lettre au CAT… Je n’avais pas voulu te peiner et je t’en demande sincèrement pardon, car tu es une trop brave petite femme pour que moi qui t’aime beaucoup aie la moindre intention de te causer du chagrin. As-tu enfin reçu mes lettres de Paris ? Je suis heureux pour toi que mes lettres aillent plus vite, pour les tiennes cela va aussi dix à douze jours à peu près. 

Tes trois colis sont partis, mais pour l’instant il n’est pas question ni d’acheter quoi que ce soit ici, et tu devines pourquoi, ni d’en envoyer d’autres. Dès que je le pourrai je le ferai cependant et, comme une grande maison de commerce, je prendrai note de vos désirs par avance et y donnerai satisfaction dès que possible (n’est-ce pas bien dit ?). J’ai ri franchement en lisant les acrobaties de monsieur Jean-François que tu as trouvé le torse nu dans sa voiture et j’aurais donné bien cher pour le voir moi aussi. Je pense que ses dents ne le font pas trop souffrir et que le lait de sa maman, redevenu meilleur, lui aura permis de grossir sérieusement la semaine dernière. Je souris aussi à la pensée de ce bon soleil qu’il y a à Safi, alors qu’ici on gèle et que la pluie ne cesse pas, ce qui en jeep n’est pas très commode, tu t’en doutes bien. Vivement que je retourne près de toi, vois-tu ? 

Ce n’est pas difficile de se servir de l’appareil de photo, tu verras, Mme de Johannis doit s’y connaître et avec elle vous vous débrouillerez bien toutes les deux. Je suis content qu’elle soit, ainsi que Mme Petiteau si gentille pour toi et cela me rassure mais je ne voudrais pas qu’ils partent à Rabat comme ils en avaient l’intention. La lettre de Paulette du 21 octobre m’a également bien fait plaisir et je suis content de savoir qu’elles ont pris de bonnes résolutions pour l’école, en espérant que cela continuera. Et mon Jacquou, quel a été son classement pour le mois d’octobre ? Je parie qu’elle était dans les cinq premières ! 

D’accord pour que tu viennes me rejoindre avec Paulette pendant que Lulu gardera le petit frère, mais je vous avertis qu’on n’est pas toujours bien tranquilles avec la guerre et qu’il vaut encore mieux votre vie calme et tranquille de Safi. Après la guerre, je vous emmènerai tous en auto visiter les coins de France que votre papa a connus, les caves ou les trous dans lesquels il a couché, les villages où il s’est gelé et ennuyé, etc. etc. Hier je n’ai pas pu t’écrire, car après l’attaque de notre DB, attaque réussie, puisqu’on a avancé de 16 km, on nous a mis au repos à quelques kilomètres en arrière et il a fallu se déplacer encore. 

Nous sommes donc depuis hier mis « au repos » et j’aime autant venir ici, à quinze ou vingt kilomètres du front, on n’entend pas les coups de canon, on dort mieux et on est à l’abri. Nous sommes dans un village de 650 habitants, avec de grands tas de fumier devant les portes. Je couche chez l’habitant dans une grande chambre avec un énorme lit en bois, un gros édredon rouge et des draps bien blancs. Il y a l’électricité et j’ai remonté mon poste de TSF pour écouter moi aussi les informations et la musique. Un capitaine médecin occupe une autre grande chambre de cette maison, habitée par la femme d’un adjudant de chez nous et leurs deux gosses, à qui je donne les quelques bonbons que je reçois chaque jour. 

Mon bureau est installé à l’entrée du village, dans une autre maison, et j’ai comme secrétaire un instituteur de Port-Lyautey nommé Anglade, qui était à Boufarik avec Chaignard et qui est très gentil. Je mange avec sept ou huit soldats de mon « état-major » dans une famille où la femme se fait un plaisir de préparer notre dîner et nous fait même des tartes aux prunes. Les autres soldats que je commande sont aussi groupés par sept à huit et mangent chez l’habitant où ils donnent leurs conserves américaines. On en profite pour se laver, faire laver le linge, écrire et faire notre travail habituel de soldats au repos. Je ne sais combien cela va durer, mais c’est toujours ça de pris et je n’ai que le regret de ne pas stationner ailleurs que dans ce trou infect et sans intérêt. Je n’en revenais tout de même pas de passer la nuit dernière dans une maison et nous tremblons un peu de recevoir quelque chose sur le crâne. 

Ce soir, on a séance de cinéma dans une grange et on joue « La Libération de Paris » avec la division Leclerc et « Narcisse » un film amusant. Si on joue à Safi le premier des deux, va le voir, de même que tu me feras plaisir si tu peux aller au ciné de temps à autre pour te distraire un peu. Demain je vais à Épinal en mission pour quelques heures et je rentrerai en fin de matinée. Après-demain je t’écrirai encore un peu. On commence à donner des permissions de sept jours pour la France, mais pour moi il n’en est pas question encore, d’autant plus que je préfère attendre qu’on en donne pour l’Afrique du Nord, ce qui arrivera bien un jour. Collet est au même régiment que moi mais pas au même bataillon, si bien que je ne le vois pas et ne sais même plus où il est, tout en étant dans les parages. Je vois quelquefois le capitaine Torregroza qui est à l’Etat-major et qui me prie souvent de te transmettre « ses hommages ». Et voilà mes nouvelles du jour. 

S’il se met à faire beau, je prendrai quelques photos, mais on ne voit jamais le soleil. Dis-moi le nom des villages où habitaient les Ruelle. Fais une bien grosse bise à ton petit gâté qui doit en effet en profiter parce que son papa n’est pas là pour gronder sa maman, une grosse bise à Jacquie qui est ma petite gâtée, une à mon coquin de Lulu que je voudrais bien entendre me raconter quelques blagues, et une à ma grande Paulette qui va avoir quatorze ans déjà. Je vais essayer de vous faire acheter à tous vos étrennes à Paris par le lieutenant russe Ivanski qui est retourné là-bas et qui est très chic. Sinon je vous enverrai des sous, mais je sais que vous préférez autre chose, n’est-ce pas vrai ? Je vous embrasse tous encore mille fois et toi surtout, mon petit poulet chéri. A bientôt de tes nouvelles. Ton petit mari. 

[en marge : Avant de partir de T… mes soldats m’ont offert un porte cigarette en cuir et un joli nécessaire à correspondance avec des cartes-lettres comme celle que je t’ai envoyée ces jours derniers. J’ai conservé toutes tes lettres mais après mon repos ici je les détruirai car le paquet est gros et je ne veux pas qu’en cas de malheur d’autres yeux que les miens les lisent. Cela me fait de la peine car elles vont me manquer mais je crois que je ne puis pas faire autrement. Encore une grosse bise. Ge…]

Mon cher petit chéri, Tu as dû recevoir mon mot écrit à la hâte hier soir, de cette ville à moitié détruite où nous sommes arrivés le 1er novembre et où cela a pas mal bardé. Depuis, je suis installé dans une cave sur mon lit de camp, mais j’ai fait installer un gros poêle qui ronfle bien et me tient chaud. Mais c’est dur, le matin, de sortir du plum, et on apprécie le jus bien chaud que m’apporte mon éternel Charlot, toujours aussi flegmatique que jamais. J’ai maintenant bien l’allure d’un guerrier, armé jusqu’aux dents, avec ma jeep (elle porte le nom de « Nancy »), armée de mitrailleuses, et mes troufions de l’armée du Tchad. Je vais essayer de faire venir avec moi Henri et Guy Durif et je crois que cela sera possible. 

Il fait toujours un froid de canard et je n’arrive que difficilement à me réchauffer ; encore quelques jours d’acclimatation et je crois que je serai prêt à affronter le pôle Nord. Mon nouveau travail assez difficile à t’expliquer sans gêner la censure, comprend une part active avec des voitures blindées pour la défense d’un P.C. important (P.C. veut dire poste de commandement), et une partie moins intéressante d’administration. J’ai bien des officiers sous mes ordres, mais ils ne sont en fait jamais avec moi, et j’en suis réduit à manger seul dans une cave et à penser encore plus à toi si cela m’est possible, et cela malgré le bruit du canon qui n’arrête pour ainsi dire pas et dont on se passerait fort bien. Enfin, il est certain que tout sera bientôt fini et j’ai hâte de me retrouver au calme avec mes grandes filles, mon petit Jean-François et toi, mon petit chéri, qu’il me tarde tant de revoir. 

Je viens d’apprendre que mes colis allaient peu à peu être envoyés, mais toujours sans aucune garantie. J’espère qu’ils te parviendront tout de même tous les trois en bon état et tu n’oublieras pas de me l’écrire. Aujourd’hui, je t’ai fait expédier 3000 francs dont je peux me passer ici. Tu me diras aussi si tu les as reçus. Tu vois que je ne t’oublie pas, et comment le pourrai-je quand je pense à toute ta gentillesse pour ton méchant mari, à tes lettres si gentilles et si nombreuses, et à tous les soucis que tu as avec tes quatre enfants et ton Georges ici. Espérons une fois de plus que tout sera bientôt fini. Ce soir, c’est de ma cave que je t’écris, avec une lampe électrique comme éclairage, et je suis bien loin des garnisons précédentes, des hôtels confortables et des bons repas. Ce soir, j’ai eu à manger dans ma gamelle des pommes de terre cuites à l’huile, genre pommes de terre Blanchard, mais bien grasses et bien écrasées, un morceau de singe et de la confiture, et comme boisson de l’eau. Il est maintenant huit heures et je tombe de sommeil, je ne tarderai pas à me coucher. Mes soldats chantent dans la cave à côté : ce sont des gars terriblement gonflés et il fait bon être avec eux. Je ne les connais malheureusement pas assez et je manque surtout de camarades avec moi. Peu à peu, je me ferai cependant à ma nouvelle vie. 

Je n’ai pas revu Clifford depuis mon passage chez lui, il est toujours pas mal en arrière, mais en met un coup pour refaire tous les ponts démolis à droite ou à gauche. J’ai envoyé ces jours-ci un mot à mon père, mais je n’ai pas écrit à ta maman. Excuse-moi auprès d’elle, car je n’ai eu ni le temps ni l’envie de bien écrire, sauf à toi, ma petite femme, qui ne me quitte guère dans mes pensées. Je t’écrirai encore après-demain, dimanche, et je te demande encore de m’écrire bien souvent. Tes lettres ont un peu de retard à cause de mon changement, mais j’espère en recevoir un gros paquet bientôt. 

As-tu reçu ta provision de bois pour l’hiver ? J’espère que la bonne femme ne t’oubliera pas et que tu en profiteras pour en faire venir beaucoup, car je te connais frileuse quand je ne suis pas là, et maintenant que M. Jean-François est là, il faut doublement faire attention. Embrasse-le bien pour son papa, ton petit gâté, et dis-lui qu’il me tarde bien de le revoir bientôt. Fais aussi de grosses caresses à mon Jacquou et à ses grandes sœurs. Je m’arrête de t’écrire, car je ne suis pas encore bien habitué aux tirs d’artillerie et mon cœur fait un peu toc-toc pour mon baptême du feu, surtout quand il fait nuit et que je suis seul. Je vais me coucher et dormir quand même. Bonsoir petite chérie, je t’aime trop pour ne pas languir de te revoir et je t’embrasse mille fois bien bien affectueusement. Ton méchant petit mari.
Ge

Mon cher petit chéri,

Bien en vitesse, je te fais un mot pour te donner ma nouvelle adresse. Alors cette fois-ci, j’y suis et le bruit du canon m’effraie moins que la pluie glaciale qui tombe sans arrêt. Cet hiver ne sera certainement pas agréable pour moi, mais je m’y ferai. Attendons patiemment la fin de la guerre qui ne tardera pas, tu verras.

Réponds-moi vite à ce mot et écris-moi souvent, tu me feras plaisir, car ma vie maintenant, au fond d’une cave humide qui me sert de bureau et de chambre à coucher, ne sera pas très folichonne. Assez pour aujourd’hui, demain je t’écrirai encore.

Tu embrasses bien mes filles et mon petit Jean-François pour moi, et reçois les meilleures caresses de ton petit mari qui t’aime bien beaucoup.

Eugène