Petit poulet de moi
Je reste à Aubenas ce soir et je t’envoie un bien affectueux bonjour.
J’ai attrapé une bonne rincée en venant en moto (et j’ai bien arrosé ma casquette !!)
Beaucoup de baisers de ton Georges
À jeudi.
Période : Privas 1929
Petit poulet, je vous écris un peu ce soir pour vous dire encore que je vous aime beaucoup, beaucoup, et que je voudrais bien que vous soyez près de moi en ce moment, et pour toujours.
Que faites-vous en ce moment ? J’avais bien envie d’aller vous prendre à la sortie de la prière, mais je craignais de me faire gronder par vous. Je voudrais bien que vous me disiez en ce moment comment vous aimez votre Georges. « Je ne m’en rappelle plus. »
Dites, jolie petite de moi, savez-vous que je suis allé ce soir au café du Jardin prendre un tilleul, dès que je vous ai eu quittée. Ne me grondez pas trop demain : j’étais un peu ennuyé de ne vous avoir pas gardée longtemps avec moi ce soir, et j’avais le cafard de rentrer à l’EN.
Petite chérie, j’ai envie de partir d’ici. N’ayez pas peur, et suivez-moi bien : demain vous me direz ce que vous pensez de mon idée.
À l’EN, je n’ai qu’une apparence de liberté, puisque chaque fois que je veux sortir il faut que je demande la permission à mon directeur, qui est d’ailleurs très chic, mais un peu bizarre parfois. Voici ce que je voudrais faire : à Pâques, Chamontin viendrait à l’EN, et moi j’irais à Saint-Lager-Bressac (par permutation) : un joli petit poste, à onze kilomètres d’ici. Chamontin acceptera puisque, au mois de mai, il doit partir au régiment, et que pour me rendre service, il n’hésiterait pas. Une fois à St-Lager et cela, grâce à ma moto, il me sera très très facile de venir à Privas lorsque je le voudrais, plusieurs fois par semaine, pour y voir mon poulet de moi.
Certes, je n’aurais pas le plaisir d’accompagner ma mignonne jusqu’à la Trésorerie aussi souvent que je le fais actuellement, mais aussi le dimanche ou le jeudi je pourrais rester plus longtemps, et puis surtout voici la vraie cause de mon idée : je vous ai dit que j’avais fait une demande pour le Maroc afin d’avoir une meilleure situation.
Mais il est bien probable que je n’y sois pas nommé tout de suite, et alors j’aurais ainsi un poste intéressant, près de Privas, assuré pour octobre prochain, et où je pourrais amener ma petite. En disant cela je pense à la condition matérielle. Je ne suis pas tout à fait un gosse, et je sais très bien que l’argent est un élément du bonheur. Comment gâter un peu ma petite si je n’en ai pas les moyens ? Le traitement d’instituteur, s’il est intéressant à partir de 30 ans, est bien un peu faible au début, et le secrétariat de mairie (200 à 250 francs par mois) qui existe à St-Lager apporte là un appoint bien intéressant. N’est-ce pas votre avis mignonne ?
Ne croyez pas surtout après cela que j’aime l’argent, non allez, je ne vise là que le bonheur de ma petite, et notre bonheur à tous deux. Pourquoi ne pas essayer le sacrifice de se voir un peu moins souvent, si cela nous permet un mariage plus prompt et un bonheur plus complet par la suite ? Réfléchissez à mon projet (qui n’est qu’une idée pour l’instant) et dites-moi, ma mignonne, s’il vous convient. S’il vous ennuie un tout petit peu, je l’abandonne illico et sans aucun remords car moi aussi je serais bien malheureux de ne pas voir ma petite aussi souvent que maintenant.
Et puis zut j’ai bien envie de laisser tomber et pour un peu, je ne vous le dirai pas car j’ai peur de vous faire un peu de peine. Non ma chérie, comprenez-moi, c’est parce que je vous aime que je conçois un tel projet et je veux vous rendre heureuse.
Ecrivez-moi un peu à 1 h et donnez-moi votre lettre ce soir à 6 h car à 1 h ½ j’ai gymnastique avec mes zèbres et ne vous verrai pas. Ma petite mienne je vous serre bien bien fort dans mes bras et vous fais un long long baiser et puis je vous dis encore que je vous aime beaucoup et que je vais m’endormir en pensant à vous, car c’est de mon lit que je vous écris.
Mille baisers de votre grand
Moi
Petit poulet, tu vas lire cette lettre, sans être trop ennuyée. Je ne t’écris qu’après avoir bien souffert hier soir au noir, seul dans ma chambre. Laisse-moi te dire tout d’abord que je t’aime beaucoup beaucoup, et que je ne t’aime pas en égoïste. Je ne veux pas dire : « j’aime Yvonne, donc elle sera ma femme ». Non ma chérie, je dis : « j’aime Yvonne, puis-je la rendre heureuse ? » Mon idéal n’est pas fait seulement du bonheur que j’aurai de vivre aux côtés de ma petite, il est surtout fait du bonheur que j’aurai en rendant heureuse ma petite Yvonne !
Pourquoi te dis-je tout cela ? Pour que le poulet ne dise pas, après lecture de ma lettre, que je suis un méchant.
Eh bien mignonne, ce bonheur que je voudrais te donner, complet et pourtant sans grandeur, je me sens parfaitement incapable de le faire avec ma situation. Yvonne, je reviens à une question matérielle qui m’a longtemps préoccupé : pour moi, et par expérience, je sais que le bonheur n’est pas fait seulement « d’amour et d’eau fraîche », pardonne-moi l’expression. Il faut lorsque l’on a envie d’aller se promener que l’on puisse le faire, lorsqu’on veut acheter quelques meubles, il faut pouvoir le faire et cela grâce à des économies que l’on prélève sur mon traitement : or, je ne gagnerai, instituteur, que 783,33 francs (je l’ai bien calculé) c’est-à-dire bien moins qu’ici. Et irons-nous loin avec cette somme? D’autant plus qu’il me faudra attendre quatre ou cinq ans pour avoir de l’avancement. Le poste de St-Lager aurait pu nous donner satisfaction : je n’irai que provisoirement, et en octobre je n’y serai plus car certain instituteur le demande depuis plus de dix ans, et il sera sûr de l’avoir cette année.
Alors, mignonne, est-ce qu’il est de mon devoir d’épouser une gentille petite si je n’ai pas les moyens de la rendre complètement heureuse, et par suite, si je ne suis pas heureux moi-même ? Que faire, ma chérie ? Réfléchis en personne bien raisonnable et ce soir, ou demain après-midi, tu me diras ce que tu penses. Pour moi, je n’ai pas encore d’idée arrêtée, mais je me demande si je ne devrais pas mieux laisser mon poulet choisir quelqu’un qui ait une meilleure situation que moi, et qui sera plus capable que moi de la rendre heureuse !
Et j’en souffre mignonne, car je t’aime vois-tu, et il me serait bien dur de me séparer de toi ! Et pourtant me voilà pris entre ce terrible choix :
- Ou bien, puisque nous nous aimons, me marier avec mon petit poulet et, de par mes moyens matériels, être incapable de la rendre heureuse
- Ou bien la quitter maintenant, lui faire de la peine et m’en faire à moi, et garder l’espoir qu’elle trouvera mari beaucoup plus intéressant que son Georges (à 18 ans on peut et on doit espérer). Cette deuxième solution, raisonnablement, ne vaudrait-elle pas mieux?
Ce soir à six heures, nous causerons, pas ma chérie, en toute franchise et demain après-midi aussi !
À midi je t’accompagnerai un peu mais pas à 2 heures car j’ai gymnastique.
Donc ce soir à six heures juste.
Et poulet, n’aie pas de la peine, sois raisonnable et songe que ton Georges t’aime bien et qu’il voudrait sa petite bien heureuse.
Je souffre beaucoup, vois-tu, et il me tarde d’être à ce soir pour me confier à ma petite adorée : je suis sûr qu’elle me consolera.
Mille baisers de moi,
Georges
Si tu veux m’écrire un peu à une heure, fais-moi porter une lettre au concierge de l’EN, ou porte-la toi-même, tu ne crains rien.
Encore des baisers.
Mon petit poulet de moi, ce soir je veux parler un peu avec vous avant de m’endormir : à 8 h moins le quart, je suis passé devant chez vous avec l’espoir de vous rencontrer mais je ne vous ai pas vue et j’ai été un peu triste ce soir. Après le coucher de mes zèbres, je suis sorti un peu pour rêver à ma petite. Puis, ne sachant pas où aller, et surtout de peur de me trouver beaucoup trop seul dans ma chambre, je suis allé au café du jardin prendre un tilleul. Je suis resté là une heure et demie et j’y ai laissé tous mes amis. Maintenant je suis bien seul ici et mon petit poulet me manque beaucoup. Mais je sais qu’en ce moment ma mignonne pense à moi, et je suis heureux. Je suis heureux du bonheur que j’ai eu de vous connaître, et celui beaucoup plus grand encore de vous aimer et d’être aimé de vous. Vois-tu ma petite chérie, je suis un être très affectueux et je veux te rendre heureuse. Laisse-moi te redire encore que je t’aime, et que, en moi même, j’ai déjà organisé toute notre vie. Je te vois dans notre petit ménage, toujours souriante, toujours caressante, toujours affectueuse pour ton grand. N’est-ce pas vous, Yvonne jolie, que je vois ainsi ? J’ai à côté de moi votre lettre d’aujourd’hui. Je l’ai lue et relue mainte fois déjà et je veux la relire encore avant de m’endormir. Je ne veux pas que vous ayez du chagrin : soyez au contraire bien heureuse puisque je vous aime et que je veux votre bonheur.
Ayez confiance en votre Georges : Bientôt, allez, pour toujours vous serez avec lui. Le voulez-vous ainsi ma jolie poupée?
Je voudrais bien moi aussi rêver à vous cette nuit. Les rêves ne semblent-ils pas une réalité au moment où ils se passent ?
Yvonne je t’aime vois-tu et ce soir je te voudrais près de moi, comme tu le seras bientôt…
Je vous embrasse mille fois et je vous serre bien fort dans mes bras.
Georges…
Que je voudrais vous voir dormir sur mon épaule !
Cinq petites minutes à réserver pour demain soir 6 h
À demain ma jolie et bonne nuit
Je vous écris au crayon car je suis couché, excusez-moi !
Petit poulet, votre Georges est bien bien ennuyé parce que sa petite a du chagrin… Il vous envoie ce petit mot pour vous dire qu’il vous aime beaucoup et que, pour ne pas être ennuyée, il faut bien penser à lui. Et puis, si votre maman vous gronde encore, dites-lui que nous cherchons tous deux « le bon but », le mariage, n’est-ce pas vrai, petite chérie ? En tout cas, voyez-vous, je crois fermement qu’il ne vous faut rien changer de vos habitudes, car votre maman serait contente de cette victoire et en abuserait certainement. Montrez-lui que malgré tout vous m’aimez bien, et je suis persuadé qu’elle s’inclinera.
Vous me demandez de vous voir seulement sur l’esplanade en passant. Mais, petite mignonne, cela m’est impossible : le pouvez-vous vous-même, vous qui m’aimez bien un tout petit peu, pas vrai ?
Je veux toujours causer un peu avec vous, je veux toujours regarder de bien près vos jolis yeux que j’aime tant et serrer dans les miennes vos petites mignonnes mains qui se font bien aimer. Petite chérie, je vous aime voyez-vous et tout est là. Si vous m’aimez vraiment, passez sur bien d’autres choses et ayez foi en votre grand qui ne veut que votre bonheur. Je sais qu’à cause de votre maman votre peine est quelquefois un peu trop grande. Mais ayez du courage ma chérie et songez que votre bonheur n’en sera que plus grand lorsque pour toujours, je vous tiendrai bien serrée et que vous vous blottirez dans mes bras.
Je vous aime, mon petit, et, puisque vous m’aimez aussi, ayez du courage et ne soyez pas ennuyée. Votre Georges vous veut bien heureuse.
Si, par hasard, je ne pouvais pas vous rendre heureuse dès maintenant, je préférerais quitter Privas, comme je vous le disais ce matin.
Petite mignonne, ce soir, pendant que je surveillerai mon étude, écrivez-moi un mot et dites-moi que vous m’aimez beaucoup. J’attendrai votre lettre demain matin, au premier courrier, avec beaucoup d’impatience. Ou écrivez-moi un mot à 1 h aujourd’hui : vous pourrez me le remettre à 2 h moins 5 sur l’Esplanade.
[dans la marge : je préfèrerais]
Je vous aime beaucoup et vous embrasse.
Votre Georges
« Il y a pour tout le monde un moment difficile pendant lequel on doute de soi, quand ce n’est pas des autres. Le tout est d’éclaircir ses doutes et de les résoudre. Le cœur a quelquefois besoin de dire : je veux ! »
« Et que ceux qui aiment ne se laissent persuader par rien ! Qu’ils ne s’attardent pas à discuter ! Qu’ils ne laissent pas apprivoiser leur tendresse ! Qu’ils ne se laissent point gagner par la fadeur des raisonnements ! Qu’ils s’inscrivent dans le bon sens de l’amour !» — Rostand (*)
Yvonne. Pourquoi persistes-tu à me faire beaucoup de peine ?
Pourquoi ne pas consentir à venir quelques instants avec moi, alors qu’auparavant tu venais si volontiers ? Crois-tu que tu seras davantage compromise davantage en étant avec moi sur la route de Coux plutôt que sur l’Esplanade ? J’avoue ne pas comprendre le but que tu poursuis ainsi ?
Je t’ai fait dernièrement une grosse peine. Mais n’était-ce pas pour nous aider à être heureux tous les deux ? Et pouvais-je faire autrement, ou alors agir comme un gosse ?
Ne plus vouloir venir avec moi, c’est dire que nous faisons mal lorsque nous sommes ensemble, ou alors que c’est pour la galerie.
Mignonne, oui ou non, m’aimes sincèrement et de tout ton cœur ?
Ou bien plutôt continues-tu à m’en vouloir de t’avoir fait bien souffrir ? Cet après-midi encore je cherchais le moyen de pouvoir plus vite nous revoir. Dis, petite fille, ne crois-tu pas que nous pourrions justement discuter sur ce moyen si nous étions quelquefois seuls ?
Réfléchis, mon petit, mais songe que, volontairement tu me fais beaucoup de peine et agis selon ton cœur et non selon les convenances par trop étroites bien souvent.
Moi je t’aime et voudrais que tu me comprennes,
Georges
Petite Yvonne, votre chagrin me fait beaucoup de peine et je ne veux pas que vous me preniez pour un méchant. Voulez-vous venir ce soir, pendant quelques instants avec votre Georges : je suis persuadé que tu reviendras après plus heureuse et avec de l’espoir, car je t’aime bien va, moi, et je ne peux pas prendre de décision….
Viens ce soir, à 6 heures, je t’attendrai devant l’EPS et non devant la trésorerie.
Il faut que je te parle longuement et que je te fasse quelques confidences : après tu jugeras toi-même et si nous devons nous quitter, du moins le ferons-nous en bons amis et en nous comprenant.
J’aurais bien voulu te voir hier après midi et voyant que tu ne venais pas je suis reparti à Vals mais passons là-dessus.
Viens ce soir sans faute, devant l’EPS,
Bien affectueusement
Je viens de recevoir votre lettre d’hier soir. J’en ai pleuré Yvonne ! Voilà bien longtemps que cela n’était pas arrivé.
Alors c’est fini, je ne vous appellerai plus ma petite fille, vous n’appuierez plus votre mignonne tête sur mon épaule et je ne verrai plus vos jolis yeux de si près… C’est bien dur pour moi de songer à tout cela, et pourtant vous aussi, vous en souffrez : chaque fois que je vous ai rencontrée depuis hier, vous aviez presque les larmes aux yeux en me parlant. Hier soir en faisant ma lettre, vous avez pleuré, n’est-ce pas vrai ?
Votre décision vous est pénible, et vous la prenez quand même : après cela, ai-je le droit d’insister ? Je ne le crois pas car, insister serait pour vous une source de nouveaux chagrins, et je ne veux pas vous faire de peine. Soyez libre, jolie petite, et soyez toujours heureuse, vous le méritez.
Moi, je reviens en arrière et j’essaierai de vous oublier, mais cela me sera dur, d’oublier que je vous aime, je m’entends, car vous aussi, vous resterez toujours ma grande amie.
Pensez quelquefois à moi, je songerai bien souvent à vous, mignonne, et à notre bien courte idylle.
Dès que j’en aurai l’occasion, je quitterai pour toujours Privas et ne vous verrai plus.
Je tâcherai surtout de vite partir aux colonies, comme j’en avais l’intention depuis longtemps. Là-bas on oublie en s’abrutissant. Peu importe pour moi, j’ai beaucoup trop souffert pour redevenir heureux. Mais que vais-je vous dire là ?
Dites, mignonne, gardez le petit bout de gui que je vous ai donné : je voudrais qu’il vous porte bien bonheur. Et puis je ne veux pas que vous me disiez que je vous oublierai vite. Me connaissez-vous suffisamment pour affirmer cela ?
Vous voulez que je vous oublie, j’essaierai de vous obéir, mais le pourrai-je ? Je vous le dirai plus tard, voulez-vous ? Pour me faire bien bien plaisir, venez ce soir me dire adieu au square. Ne me refusez pas cela, dites, faites-le pour moi et pour que nous nous quittions bons amis. Je vous promets d’être sage et de ne pas vous faire de la peine. Vous viendrez, pas ? Je vous attendrai au square de 6 h à 6 h 10.
Tenez, je vous donne un petit bout de photo de moi. Je suis bien « moche » mais c’est pour me rappeler à votre bon souvenir. N’en auriez-vous pas une du même genre pour votre Georges ? (je n’aurais pas dû dire votre).
À ce soir, Yvonne, n’ayez pas trop de peine, vous aussi, et songez que j’aurais bien voulu être toujours votre Georges
Pourquoi m’avez-vous dit « je ne sais pas ! » quand je vous ai demandé de venir demain soir à 6 h au square ? Petite mignonne, qu’avez-vous ? Vous allez me le dire bien franchement, car j’ai trop de peine. À 2 h, j’étais au « Jardin » et je n’ai pas voulu sortir comme à l’ordinaire car j’avais peur de vous faire encore de la peine en vous disant que j’étais ennuyé ! Mais maintenant il faut bien que vous sachiez que je souffre et… sans savoir bien pourquoi. Voulez-vous savoir ce que je pense, voici : votre maman vous a grondée à plusieurs reprises à cause de nos rencontres et cela vous a déterminé à me quitter. Dites-moi si cela n’est pas vrai ! Je voudrais bien que vous me disiez le contraire, et pourtant je redoute trop qu’il en soit ainsi. Que va m’apprendre votre lettre que j’attends avec impatience ? Quoi qu’elle contienne, je vous demande Yvonne jolie de venir demain mercredi à 6 h au square, où je vous attendrai, car il est impossible de s’expliquer par lettre.
Peut-être vous a-t-on dit encore du mal de moi ? C’est possible, car je sais très bien que j’ai beaucoup de défauts, et je ne veux pas les cacher. Mais je vous aime, voyez-vous, et il me faut votre affection. Ce soir, à 6 h, je m’éclipserai un instant pour vous voir et vous remettre cette lettre, tant pis si je me fais « attraper ».Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai le pressentiment que nos relations ne tiennent qu’à un fil. Il n’y a pourtant que huit jours que nous nous connaissons, et cela me semble incroyable. Dites-moi vite que je me trompe et je serai bien bien heureux.
Il y a un instant je suis passé devant la trésorerie et je vous ai aperçue par la fenêtre entrouverte. Vous étiez un peu songeuse, m’a-t-il semblé. Peut-être pensiez-vous un peu à moi ?
Dites, mignonne, ne m’aimez-vous pas un tout petit peu ?
Oh, allez, je sais bien que vous n’êtes pas obligée de m’aimer par le seul fait que je vous aime, moi ?
Je ne veux pas être égoïste avec vous comme le sont la plupart des hommes envers les femmes, et si je sais que je dois vous faire souffrir, je préfère vous laisser libre. Mais dites-moi non, car ce serait trop cruel pour moi.
Comme je voudrais pouvoir exprimer par écrit tout ce que je pense. Mais je ne sais pas écrire, moi. Aussi je vous supplie de ne pas manquer de venir au square demain soir. C’est entendu, pas?
Restez ma petite de moi, mignonne adorable, et dites-moi vite que vous m’aimez un tout petit peu.
Moi je vous aime beaucoup beaucoup et je souffre de vous avoir vue ennuyée à midi.
Au revoir petite chérie, à demain soir.
Votre grand.
Sans blague, je ne vous verrai pas ce soir, petite mignonne ? Il me semble que ce n’est pas vrai, car je commençais à prendre l’habitude de vous rencontrer souvent, pas assez souvent à mon avis.
Dites jolie petite fille, savez-vous que j’ai rêvé à vous cette nuit ? Nous partions tous deux en auto, dans une Amilcar sport et nous ne nous arrêtions jamais. Puis je ne sais plus.
Hier soir nous sommes allés au ciné, mais j’ai bien tellement pensé à vous que je n’ai guère suivi le film, mais qui m’a fait l’effet d’être très bien comme mise en scène surtout et peut-être seulement ! Dites Yvonne j’aurais bien voulu vous avoir à côté de moi, à ma gauche, et je crois bien que mon épaule gauche aurait supporté, pendant toute la soirée, une mignonne petite tête blonde, n’est-ce pas ?
Ce matin je suis mort de fatigue. Voilà ce que c’est que de jouer au rugby. Chaque fois, il en est ainsi et pourtant je sais que je ne ferai jamais autrement car j’adore ce sport. Ne me défendez pas de le pratiquer, voulez-vous ?
Dites-moi vite que nous nous verrons mercredi à 6 h au square où je vous attendrai. Et si par hasard on pouvait se voir avant, faites-le-moi savoir, sans oublier que le mardi je dois rentrer à 6 heures à l’EN, peut-être mardi après souper. Enfin voyez vous-même mais méfiez-vous bien car je ne veux pas qu’à cause de moi vous soyez grondée par votre maman.
Et puis n’ayez plus de chagrin comme samedi soir. Dites vous que votre grand vous aime bien et que vous êtes sa petite de lui, voilà je le veux comme ça moi !
Je suis en colère contre la personne qui vous a causé ce chagrin samedi soir et je voudrais bien savoir qui c’est car ce n’est vraiment pas “chic” de sa part. Enfin passons ?
À 2 heures je ne vous verrai pas sur l’Esplanade car j’ai une heure d’éducation physique avec les Normaliens.
Je vous quitte, mignonne qui se fait aimer, peut-être recevrai-je une petite lettre de vous ? Oui, pas ?
Je vous serre bien fort dans mes bras et je vous embrasse mille fois.
Votre Georges
Encore un baiser de moi
ci-joint un compte rendu du match de L’Argentière que je relève dans un journal mais n’en dites rien, vous serez bien sage

















