Châteauroux – Jeudi 29 mars 1945, 18h30

Période :

Résumé

Georges raconte une cérémonie militaire présidée par Leclerc, puis une soirée au cinéma. Il espère passer Pâques à Privas, attend des nouvelles de sa famille et leur adresse de tendres pensées.

Photos liées aux lettres

Mon cher petit poulet,

Bonjour à tout le monde. Avant d’aller à table, je viens vous écrire un petit peu, quitte à continuer ma lettre demain matin si je n’ai pas le temps de la finir avant 7 h.

Aujourd’hui, malgré la pluie battante qui n’a pas cessé de toute la journée, grande journée de cérémonie militaire au village où je vais chaque jour déjeuner et retrouver mon colonel. Prise d’armes, remise par le général Leclerc de nombreuses décorations, défilé avec toute la musique de la division. Le village était en fête et les villageois n’en revenaient pas de voir pareille cérémonie chez eux. Discours du maire, du préfet, d’un président de je ne sais quoi, fleurs offertes au général, champagne à la mairie, rien ne manquait, même pas la clique du village, le garde champêtre en grande tenue, le personnel enseignant et les enfants des écoles.

Moi, je n’ai pas défilé, mais avec d’autres comme moi, on se trouvait en bonne place. Je n’ai pas non plus été décoré, puisque ma citation n’est pas encore parue, quoiqu’elle soit assurée.

À midi, le général a mangé à notre popote avec le préfet et les nouveaux décorés de la Légion d’Honneur. Bon dîner comme tu peux en juger par le menu joint et que j’aurais bien voulu partager avec toi, sauf le roquefort délicieux que d’ailleurs tu n’aimes pas. Du coup, je n’ai pas faim ce soir.

Après-midi, j’ai roulé pas mal en jeep et j’ai eu l’occasion de voir la « Mare au Diable », celle qui a inspiré Georges Sand, et qui se trouve, toute petite, au milieu d’un immense bois. Ce soir je suis invité par le Capitaine Lebec (qui a sa femme ici) à aller au cinéma. J’irai par exception, car c’est « François Ier » que l’on joue, le film le plus rigolo de Fernandel et dont j’ai pas mal entendu parler en bien.

Demain, je travaille comme d’habitude et je compte bien partir en jeep à Privas samedi pour revenir lundi. Je serai fixé demain et je t’enverrai un mot pour te le dire demain soir. Rien encore de nouveau pour notre départ, quoique notre patron ne veut pas, et il a bien raison, que les boches s’organisent chez eux sans qu’on y participe. On est quand même un peu sur les dents et on attend la décision, qui ne saurait tarder.

Voilà mes nouvelles du jour. Et vous pouvez-vous au moins profiter de vos vacances sans trop de rhumes ou de pluie, pour aller au club ? J’espère que mon Jacquou va cette année apprendre à nager à la petite plage, afin qu’elle puisse aider Jean-François à l’apprendre aussi, quand il sera plus grand. Et toi, petit poulet, quand te décides-tu à refaire un peu trempette ?

Tu as dû recevoir mes lettres écrites depuis mon arrivée en France, et j’espère que demain j’aurai des nouvelles de vous, car je n’ai rien eu aujourd’hui. Merci à mon petit Jacquou pour le gentil mot qu’elle avait ajouté à la lettre de Lulu. Embrasse bien les filles et mon fiston pour leur papa, et pour toi les meilleurs baisers de ton méchant mari, qui pourtant t’aime encore plus qu’avant et pense bien à toi. Une grosse bise, veux-tu.
Georges
Passez de bonnes fêtes de Pâques. Si je vais à Privas, inutile de dire que je parlerai surtout de vous.[en marge : quand je quitterai avec ma division ce patelin je te le télégraphierai par la poste pour te le faire comprendre. Avez-vous des nouvelles de Clifford, moi non ? Encore une bise.]