Résumé
Georges rassure sa femme : malgré son grade, il n’a pas changé et aspire à retrouver leur vie familiale. Heureux des nouvelles des enfants, il exprime son amour, sa nostalgie et son désir de rentrer.
Mon cher petit chéri. Je savais bien que je recevrais de vos nouvelles aujourd’hui. J’ai eu en effet la gentille lettre de Lulu de jeudi dernier et celle N°9 de toi de mardi. Tu ne me parles plus de vos rhumes donc je suppose que vous allez tous bien et j’en suis content car sais-tu c’est aussi pénible de vous savoir fatigués lorsque je suis loin de vous. Dans ta lettre de mardi, tu me parles longuement du Commandant Denef que tu connais je vois un peu. Moi je me rappelle en effet de la femme dont tu parles, ou plutôt des vélos marqués « contrôle civil ». Reçois-la bien ou mal si elle vient te voir, cela importe peu au fond et je te connais assez pour savoir que tout ce que tu fais est bien.
Ce qui importe davantage c’est que tu sembles croire que je puisse avoir changé depuis que je suis officier ici. Non, mon petit chéri, ton mari sauvage est toujours le même et il préfère avant tout sa vie avec son poulet et ses gosses. J’essaie ici de m’adapter parfois et il le faut bien, mais si tu pouvais causer avec pas mal de gens qui m’environnent, tu verrais que je n’aime toujours pas les cérémonies, les bals et les chichis, et si je suis aimé des hommes que j’ai commandés — c’est un plaisir de voir mes anciens soldats s’arrêter et bavarder en copain avec moi — c’est bien parce que je suis toujours le même, malgré mes galons sur les épaules. Et la meilleure preuve c’est que mon seul plaisir ici est de rentrer dans ma chambre, de vous écrire un peu, de penser à vous tous et de chercher ce qui pourrait bien faire plaisir à mon poulet et aux petites en cherchant dans les magasins.
N’aie aucune crainte et ne fais pas trop confiance en ton flair, non seulement je me réadapterai à notre petite vie, mais encore j’aspire à la revivre le plus tôt possible et certainement plus que beaucoup d’autres camarades. Me crois-tu et me comprends-tu petite chérie ? Ton petit tyran de fils me manque aussi un peu, surtout depuis que je sais qu’il aime bien dire « papa » et qu’il me reconnaît sur ma photographie. Je t’aime beaucoup petit poulet de m’avoir donné ce fils que nous trouvons adorable et tu me fais rire quand tu me dis que c’est un tyran et qu’il faudra que ça change ! !
Félicitations à mon Jacquou qui travaille bien en classe et qui mesure sa taille normale… Ces papas au fond ne connaissent rien à rien au sujet des enfants. Mlle Colomb n’est pas du tout dans les environs de Vichy mais à 40 km d’ici vers le nord. Samedi j’ai toujours l’intention d’aller à Privas mais le bruit d’un départ prochain pourrait bien être la cause d’un empêchement à ce projet. D’ailleurs c’est loin, il pleut depuis trois jours, et je ne sais pas si j’aurais le courage d’y aller en jeep n’ayant pas d’autre véhicule. De chez Mme Bénais je suis plus près et peut-être pourrai-je y aller un jour, quoique mon travail m’oblige quand même à être constamment présent et ne me laisse que peu de libertés.
Demain matin grande revue et défilé dans un village environnant : espérons qu’il fera beau. Merci à Lulu pour sa gentille lettre et pour son presque 13 (12,97) de moyenne. Je viendrais bien boire une goutte de Kina Rex en votre compagnie. Paulette me racontera sans doute sa rentrée avec le CC. dans une prochaine lettre. Passez de bonnes vacances : au moins si j’étais instituteur moi aussi, j’aurais quinze jours de repos à passer avec vous au Club ou ailleurs. Une grosse caresse à tous les mômes de leur papa. Au revoir petit chéri, sois surtout bien assurée que je t’aime bien, que je pense bien à toi et que je n’ai qu’une hâte, celle de te revoir, de te gâter un peu et de ne plus te quitter.
Je t’embrasse bien tendrement.
Georges

