Bonjour ma vieille (tu me dis bien, bonjour mon vieux ! !). Je suis merveilleusement bien installé pour t’écrire aujourd’hui. Mes braves Sénégalais m’ont construit en quarante-huit heures une petite cabane en branchages, assez grande même, et où je me tiens largement debout. La lumière entre à peine là-dedans, sauf de minces rayons de soleil qui jouent sur le sol de terre battue et copieusement arrosé.

Dans cette baraque, une chaise et une table recouverte d’une couverture, derrière mon lit. Tu te marrerais de voir mon plumard : six piquets de bois plantés dans le sol avec des traverses de branchages et dessus mes couvertures, voilà où je couche. Moi qui avais presque toujours de si beaux lits et de si belles chambres ! Enfin, ce plumard a l’avantage d’être surélevé et je n’y dors pas trop mal. Ma cabane se trouve sous les eucalyptus, en forêt, au coin du camp. Mes occupations sont fort variées et je ne fiche absolument rien du tout.

Samedi matin, je me suis copieusement eng. avec mon colonel, qui voulait absolument me donner la grosse responsabilité d’une compagnie à commander. Et moi, qui savais que mon retour n’allait pas tarder, j’ai protesté énergiquement et sans succès. Seulement voilà, de râler cela sert à quelque chose parfois, au moins dans l’armée : hier est arrivé un papier disant que je devais être immédiatement démobilisé. Oui, poulet, ça y est, ou presque cette fois. Méfions-nous quand même du mot militaire « immédiatement », mais je crois bien que, de toute façon, ce n’est plus qu’une question de jours.

Je te téléphonerai de Casa quand je serai sur le point de rentrer, c’est-à-dire je pense à la fin de cette semaine ou au début de l’autre. Tu as dû recevoir aspirateur, coca cola, et youpala hier par M. Jullet. Es-tu contente, petit poulet chéri, et tu diras encore que tu as un méchant mari… Dimanche j’ai dîné chez les Bénais à Casa, avant de revenir ici. Ils ont été très gentils, mais n’ont pas insisté pour que tu viennes. Cela d’ailleurs ne prouve rien du tout et je suis sûr qu’ils nous recevraient tous avec plaisir, pas pour longtemps cependant car on est malheureusement nombreux et le ravitaillement est souvent difficile. La femme d’Henry et ses deux gosses étaient là pour quelques jours. Cette petite femme est bien affectée par la mort de son mari, et cela se comprend. J’ai vu aussi Pommeret chez lui qui voulait m’inviter à déjeuner. Lui est tombé avec des gens intelligents qui, sachant qu’il est en instance de démobilisation et qu’il revient du front, lui fichent royalement la paix.

Ta petite lettre du 26 juin m’a fait un grand plaisir. J’aurais bien voulu voir la tête de Jean-François sur la carriole de Mme de Johannis. Profite bien de ce que tes filles sont sages et vas-y souvent avec Mme de Johannis. Moi je vais y aller ce matin à 11 heures et j’y retournerai encore ce soir car j’ai envie de brunir (pour te faire plaisir, ballot). Dépêche-toi de foutre tout ce monde à la porte de mon garage. Si cela continue ce sera une véritable médina. Elvire est toujours bien gentille et son état est le même, le quatrième gosse étant bien commandé.

Je me suis occupé de ma bagnole. En ce moment personne ne veut vendre des autos et quand on en trouve c’est toujours à des prix astronomiques. D’autre part, il n’est pas du tout question de recevoir bientôt des bagnoles d’Amérique. Conclusion : je garde la mienne et je vais essayer d’y trouver de bons pneus et tout ce qu’il faut pour la mettre en parfait état. Elle n’est après tout pas si mal que cela et elle pourra nous rendre des services. On verra plus tard.

Et voilà les nouvelles de ton capitaine pour peu de jours. Soigne toi bien, attends-moi bien sagement toujours, ne m’écris plus maintenant, embrasse bien mon petit Poussy, Jacquie et les grandes filles pour leur papa. Toi petit chéri, je t’embrasse bien bien tendrement, car tu sais bien que je t’aime beaucoup.
Deux photos ont été loupées, les plus belles : la tienne seule et nous deux. Je crois que ce photographe est un type à la noix. On recommencera.
Georges

Bonjour petit poulet chéri, et bon anniversaire à mon grand petit garçon qui aura un an demain : fais-lui vite une grosse grosse bise pour son papa. Je suis à Casa depuis ce matin et jusqu’à lundi pour compter du matériel. J’ai vu mon colonel ce matin et j’ai eu une véritable prise de bec maison au sujet de l’emploi qu’il me confie (commandant de compagnie), et que je ne veux pas. Car aujourd’hui j’ai appris que les officiers pères de trois enfants (donc à plus forte raison pour moi qui en ai quatre) devaient être démobilisés avant le 31 juillet.

Je me suis fait copieusement engueuler, mais sans me laisser faire et je viens d’envoyer une lettre soignée au général Dessé. Car moi j’ai hâte de revenir chez moi et, sachant qu’avec un peu de bonne volonté de la part de mes chefs, je peux être démobilisé dès maintenant, je n’ai aucun courage pour commander une compagnie de Sénégalais avec une grosse responsabilité matérielle. J’en ai plus que marre et c’est parce que je connais bien tes sentiments et tes soucis toute seule que je veux vite venir te retrouver et pour toujours.

Enfin le moment approche quand même et je ne désespère pas venir avant le 14 juillet en disant adieu à l’armée. Elvire ne t’a pas encore envoyé ton aspirateur et je vais m’en occuper moi-même, mais ce n’est pas sa faute, M Gallot lui ayant promis de venir le prendre. Demain c’est les vacances et je voudrais que mes deux grandes filles en profitent pour bien seconder leur brave maman. Je suis sûre qu’elles le feront et que cela te reposera un peu, car je sais comme tu en as besoin. J’ai appris aussi du côté civil que tous les postes pourvus depuis 1939 allaient être remis en compétition. Cela va faire un mouvement formidable et je pense qu’on pourra choisir quelque chose qui nous plaira et surtout l’obtenir. Il est quatre heures et je t’écris de l’hôtel où j’ai gardé ma chambre. Je vais aller à sept kilomètres d’ici dans un camp pour compter du matériel encore et ton vélo me rend bien service. Demain je bavarderai un peu avec toi au téléphone et j’espère que tu me donneras de bonnes nouvelles de vous tous. Quel est le classement de mes trois grandes filles ?

Au revoir petit poulet, une grosse bise à tous les mômes et pour toi bien grosses caresses de ton méchant mari qui a grand hâte de revenir près de toi.

Mon cher petit chéri,

Voilà ma première nuit de passée ici et, mon Dieu, elle ne s’en est pas trop mal passée. J’ai trouvé hier en effet une petite chambre dans un cabanon au bord de la plage. J’ai demandé au propriétaire l’autorisation de l’occuper et il a accepté pour deux jours seulement, car il attend du monde de Marrakech. En attendant, au lieu de bouffer la poussière et d’avoir du courant d’air dans une baraque en roseaux construite par les Sénégalais, j’ai dormi comme un roi et demain je tâcherai d’en trouver une autre. Normalement je devais coucher au camp mais comme je m’en fous n’est-ce pas, tu as compris.

De même réveil à 6 h ce matin, moi je me suis levé à 7 h. Bientôt cela va être la révolution ici : si on pouvait me mettre à la porte ! Une bonne nouvelle cependant : un télégramme est arrivé hier soir disant que les gosses comptaient maintenant aux officiers pour les reculer dans leur classe en vue de la démobilisation. Résultat, je suis de la classe 18 (je suis vieux !) et samedi matin j’irai au 1er Bureau à Casa pour demander si je ne dois pas être renvoyé chez moi, car je n’abandonne pas la partie et espère bien de te rejoindre bientôt. Bon dieu, il faudra bien que je réussisse, en attendant je ne me presse pas pour prendre le commandement de ma compagnie et je t’assure que je n’ai jamais travaillé aussi lentement de ma vie. Je t’embête avec mes histoires, mais tu sais bien que c’est difficile parfois de vouloir prendre patience !

En ce moment je suis assis dans la tente qui me sert de bureau. J’ai près de moi trois sous-officiers secrétaires, réservistes aussi, et qui râlent tant et plus parce qu’on les maintient encore sous les drapeaux. Je me suis mis en short ce matin mais les mouches me dévorent tant et plus, car les mulets et chevaux, tout près, attirent ces bestioles en quantité. Avant midi j’irai prendre un bain de mer à la plage qui est à côté et aussi un bain de soleil, car madame a trop dit qu’elle préférait les hommes de couleur : tu serais bien placée tiens avec nos Sénégalais ! Ils sont braves tout plein ces gars-là et je les aime bien. Mon ordonnance est un type du Niger tout heureux de m’annoncer qu’il connaît la France et pas peu fier de servir directement son capitaine. Le bataillon où je suis, fait partie d’un groupe mobile de la défense de Casa en cas de troubles. Il doit défiler à Casa le 14 juillet mais mon petit doigt me dit qu’à ce moment-là je regarderai en civil le défilé à Safi…

Que deviens-tu, petit poulet, toi et les petits ? J’ai devant moi ta lettre du dimanche 17 juin. Elle est bien un peu triste cette lettre et je voudrais bien que tu sois plus contente car enfin, même si je suis encore militaire à mon corps défendant, je suis tout de même au Maroc et cela m’a déjà permis de passer deux fois quelques jours avec toi. Cela ne vaut-il pas mieux que d’être resté en France ? Jean-François est-il toujours aussi coquin ? J’espère qu’il n’oublie pas trop son papa et que le youpala que tu as dû recevoir lui plaît : je le vois déjà bondissant à travers le couloir… Je crains fort que cet instrument ne lui convienne guère et qu’il démolisse tout quand même. Attention qu’il ne se casse pas la figure.j-(iè

Et Jacquou, est-elle toujours une gentille petite fille ? J’espère qu’elle mange bien sa soupe et qu’elle s’occupe bien de mon petit frère. Quant à Paulette et Lulu, je leur ai dit ce que je voulais qu’elles soient avec leur maman et j’espère qu’elles auront compris. Et mon aspirateur, est-ce qu’il marche bien ? Tu ne peux pas t’imaginer le plaisir que j’ai d’avoir pu t’en trouver un, et qui a l’air en parfait état ! Attention de ne pas tout aspirer quand même : les photos, les bibelots, etc. Je te joins une lettre reçue du colonel Faure. Envoie-moi celles que je pourrai recevoir et demande à Pillot de ne pas oublier de te faire passer toutes circulaires au sujet du prochain mouvement, pour que tu me le dises.

Que penses-tu au sujet de ma proposition pour que tu ailles faire un tour à Ifrane avec tes gosses ? Je voudrais que tu me dises oui et j’écrirai vite là-haut. Dix ou quinze jours d’hôtel pour toi et pour les gosses te feraient et vous feraient un bien immense : plus de cuisine, plus ou presque plus de souris, du bon air etc. Le plus embêtant est la question du voyage mais ce n’est pas quelque chose de terrible. Si je suis démobilisé, bien sûr tu n’ira pas, mais ceci est au cas où on me garderait encore pendant un certain temps.

Au revoir petit chéri, n’aie pas le cafard surtout puisque bientôt toute notre situation sera réglée. Grosses caresses à mes grandes filles, à qui je recommande encore d’être bien gentilles avec toi, et un petit câlin à Jean François pour son papa. Bon courage encore petit poulet, je t’aime bien tu le sais et je t’embrasse bien affectueusement.

Georges

Mon cher petit chéri,

Depuis ce matin je suis dans cet infâme bled, à 700 ou 800 mètres de la mer en plein soleil, et dans la poussière et je me demande ce que je viens faire ici. Notre camp est installé d’une façon très rudimentaire, et on est bien loin du camp où j’étais à Témara. Je vais coucher par terre sur une paillasse et me laverai dans une cuvette grande deux fois comme un bol. J’ai l’impression que je vais vivre une drôle de vie pendant quelques semaines, mais ce qui me console un peu, c’est qu’il paraît (rien d’officiel encore) que M. Thabault aurait obtenu notre démobilisation pour le 31 juillet, 15 août au plus tard. À moins que la demande que j’ai adressée soit prise en considération et que l’on me foute vite à la porte.

Voici toujours mon adresse :
Cne G.B.
2e Bataillon du 11e RTS
Pont-Blondin, par Fédala.

Écris-moi vite, car je crois bien que je vais avoir un cafard fou ici. Heureusement que la mer n’est pas loin et je pourrai au moins faire trempette le soir et noircir un peu pour plaire davantage à mon retour. Nous sommes ici d’ailleurs provisoirement et il paraît que, vers le début juillet, nous irons planter notre camp vers Bir Djedid Chavent. Je trouve ici des gars qui n’ont pas fait la guerre et peu sympas sauf le commandant et un lieutenant instituteur à Casa (Berthault). Des mulets remplacent nos jeeps et les vieux makhzen remplacent nos chars. Tu te rends compte ! En tout nous sommes sept ou huit officiers. Dans ma vie j’ai un seul sous-lieutenant prétentieux au possible et comme ce nouveau travail ne me plaît pas du tout, mais pas du tout, j’en ai déjà plus que marre

Et toi, que deviens-tu avec tes mômes et ton petit loustic ? As-tu reçu mon aspirateur ? J’ai demandé à Elvire d’y mettre quelques bouteilles de coca-cola pour vous faire plaisir à tous. Je pense aller à Casa samedi matin et si je reste la nuit là-bas je te téléphonerai samedi soir.

En t’écrivant je transpire comme un malheureux sous ma tente poussiéreuse et je suis mangé par les mouches.…

Au revoir petit poulet, je n’ai encore pas le cœur de t’écrire aujourd’hui, ne m’en veux pas, car je préfère attendre d’être un peu mieux installé. Mille bises quand même et, Inch’ Allah à bientôt.

Georges

Bonjour petit chéri,

D’abord une double triste nouvelle : je me suis fait eng… par mon colonel pour mon retard, mais d’une façon maison, et … je pars demain matin à 8 h pour… Pont-Blondin ? ! Ma compagnie se trouve là-bas en manœuvres et je ne sais combien de temps j’y resterai. Quelle plaie et quel ennui en perspective, mais je n’y puis rien et, bête comme un militaire discipliné, j’obéis et je pars. Tant pis j’ai tout de même envoyé ma demande de démobilisation et qui sait ? ! Je t’écrirai de là-bas le plus tôt possible et je te dirai ce que je deviens. Ne m’envoie pas de lettres avant d’avoir ma nouvelle adresse.

Autre nouvelle. Les photos sont au développement et seront prêtes samedi : je tâcherai de faire un tour à Casa samedi et te les enverrai aussitôt, en gardant les pellicules de celles qui seront très bien. Mon poste de TSF est en vente et je compte en tirer au moins 5000 francs. Elvire te prête son youpala et te le fera passer en même temps que… un aspirateur que je viens d’acheter. C’est un Electrolux en valise qui marche parfaitement bien et que je viens d’acheter à l’instant avec tous ses accessoires : 2900 francs au total une véritable occasion et je suis heureux de te faire ce plaisir. Es-tu contente petit poulet ?

Par ailleurs je voudrais essayer de trouver un moyen pour vous faire passer à tous quelques jours d’agréables vacances soit à Casa soit à Ifrane, au besoin avec Elvire qui a envie de partir aussi. Que dirais-tu de dix jours de vacances à Ifrane ? J’attends avec impatience ta réponse pour écrire là-bas et je serais heureux de te faire et de vous faire à tous ce grand plaisir. Tu l’as après tout bien mérité et je m’arrangerai pour que tu n’aies pas trop de soucis pour le voyage. Pour une fois ne dis pas non, car je suis sûr que cela te fera et fera à tous le plus grand bien et coupera un peu ta solitude qui va durer combien de temps encore ?

Je ne t’écris pas longuement car je ne suis pas à mon aise ici et il faut que j’aille préparer mes affaires avant dîner. Ne m’en veux pas et je me rattraperai bientôt. Écris-moi un peu toi aussi mais ne sois plus triste petite chérie, je ne suis pas méchant va, et je t’aime bien, tu le sais, n’est-ce pas ? Fais de grosses caresses à nos trois grandes filles et à notre petit garçon si mignon, et bien affectueusement à toi de ton

Georges

Je t’envoie trois photos que m’a données Lucien. Encore une bien grosse bise pour toi seule. Pense à ton fortifiant et va voir le dentiste.

[en marge, à l’envers : Excuse mon écriture de la deuxième page : Monique secoue la table à chaque instant. Pense à m’écrire avec beaucoup de détails sur votre vie. Encore une bise. Georges]

Mon cher petit poulet,

Je meurs d’envie de te téléphoner pour parler un peu avec toi et avoir de vos nouvelles, mais j’ai peur de te faire courir au moment où tu es occupée ou en train de te changer, et je n’en ferai rien. C’est dimanche matin et je suis seul dans la salle à manger d’Elvire, avec Monique à côté de moi qui n’arrête pas de m’appeler : « toton, toton… » et qui me fait bien rire car elle n’a pas sa langue dans sa poche. Elle me fait bien rire et je comprends qu’elle vous ait bien amusées quand Elvire et les gosses sont allés vous voir.

J’ai déjà lu au moins trois fois, dans le calme de ma chambre d’hôtel, tes dernières lettres du mois de mai, en particulier celle du 24. Si tu savais petit chéri comme je les ai aimées tes lettres. Laisse-moi te le dire une fois encore avant de nous retrouver pour toujours cette fois-ci. Dans celle du 24 tu me rappelles « ma bouderie » du lac d’Annecy. Et oui tu as raison, petit poulet chéri, mon mauvais caractère a parfois assombri pour nous deux des journées qui auraient pu être si belles… Mais n’a-t-on pas aussi de bons souvenirs ? Te souviens-tu de notre camping à Chamonix avec la lampe à pétrole qui chauffait la tente, te souviens-tu aussi de notre sortie dans les Alpes de 1938 ?

Maintenant tu n’auras plus besoin de « ne pas me permettre » ma mauvaise humeur, car tu as bien mérité que je sois chic avec toi et tu verras que tu n’auras pas besoin d’insister pour cela. Si cela m’arrive encore, rappelle-moi vite ma promesse et tu verras… Je te veux heureuse maintenant, petit poulet et tu verras que tu le seras. Dans quelques jours je serai de retour à Safi : adieu à tous tes soucis et à toutes tes peines. Il ne me reste plus qu’à souhaiter que le poste où je serai nommé en octobre te convienne comme logement et comme ville, et tout ira bien.

Vendredi soir je ne suis pas allé à Rabat car la voiture militaire qui devait m’amener n’est pas partie, si bien que depuis trois jours je m’ennuie comme une souris derrière une malle entre ma chambre d’hôtel et la maison de Lucien. Avant-hier je suis cependant allé à la piscine où Lucien nous a offert à déjeuner, et hier voir au cinéma du Maarif voir un film assez bien La Citadelle, je crois, mais interrompu au milieu par une panne d’électricité qui, se prolongeant a obligé tout le monde à partir sans voir la fin.

Mais hors ces deux distractions je subis la conversation de Lucien et suis souvent obligé d’aller avec lui au bistrot boire l’apéritif. N’aie crainte cependant, je suis assez grand garçon pour savoir me retenir. Ils sont en tout cas gentils avec moi, l’un et l’autre (surtout elle) et je préfère faire comme si j’étais content chez eux. On y mange bien d’ailleurs, et cela est déjà quelque chose. Ce qui m’ennuie le plus ici, c’est que je ne fais absolument rien en attendant une démobilisation, et cette situation m’empêche d’apprécier quoi que ce soit.

Et voici la dernière, Lucien, tout heureux, a pris hier à Air France deux billets pour aller par avion à Marrakech : 800 francs chacun rien que pour aller, c’est une paille, mais comme c’est lui qui paye nous irons donc ensemble à Marrakech mercredi matin pour rentrer jeudi, et cela me permettra de voir Maurice, Gabanelle, Lévesque et Cie, ce qui me plaît d’ailleurs assez. Voici ce que je compte faire si mon nouveau colonel ne me met pas des bâtons dans les roues. J’ai quand même pris mes renseignements ici à l’état-major et à Rabat par téléphone. La combine est que malgré que cela soit possible, je ne resterai pas un jour de plus dans l’armée dès que je pourrai être démobilisé. Je puis être démobilisé avant le 31 juillet mais rien ne les oblige à le faire tout de suite. Aussi demain je vais demander naïvement et en insistant mon envoi immédiat chez moi. Un jour ou deux de formalités pour cela et si tout va bien, mercredi je serai libre et libéré de l’armée. Mercredi Marrakech, retour ici jeudi, et vendredi midi ou samedi midi je serai à Safi pour ne plus revenir (Inch’ Allah). Si cela n’est pas possible, je viendrai quand même en permission pour une huitaine de jours. Je serai fixé demain soir et je t’enverrai un mot pour te le dire.

J’ai porté ma tenue militaire au tailleur pour la faire transformer en tenue civile (1100 francs, pas cher ! ! !). Je ne la ferai pas teindre encore car il n’y a paraît-il que de la teinture noire et puis je crains que ce soit de la teinture qui déteigne. Pas encore d’aspirateur mais cela viendra bien un jour : je voudrais tant te faire plaisir. Envoie-moi un mot chez Elvire pour me dire ce que tu voudrais ou aurais besoin que je t’apporte et donne-moi un peu de vos nouvelles. J’ai reçu ton petit mot et les lettres de Rabat que j’ai fait porter. Une grande nouvelle : Elvire est enceinte de peu de temps… 

Grosses bises à mon petit Poussy que j’ai hâte de revoir, à Jacquie et à Paulette et Lulu aussi, et toi petit chéri, je t’embrasse mille fois bien bien affectueusement et je t’aime bien.
J’ai hâte grand hâte de vous revoir
Georges

Mon cher petit chéri,

Deux jours que je suis à Casablanca et je ne t’ai pas encore écrit. Quel méchant mari ! Enfin je vais me rattraper maintenant et te raconter ce que je deviens. En ce moment je suis assis dans la salle à manger de Lucien, et Elvire trie à côté de moi des fayots pour le dîner pendant que ton charmant beau-frère fait des discours aux clients. Il est 9 heures du matin et il fait déjà chaud. J’ai remarqué d’ailleurs en lisant Le Petit Marocain que c’est encore à Safi qu’il fait le moins chaud de tout le Maroc, et cela me fait une raison de plus d’y retourner bien vite.

Mercredi je suis arrivé ici à midi et quart juste pour me mettre à table avec la famille qui était en train de déguster un plat de nouilles et un gros rôti de veau. L’après-midi je suis allé au camp d’Aïn Borja au 11e RTS (une heure aller-retour de marche à pied avec ma tenue de drap). J’y ai vu mon colonel assez sympa qui m’a fort bien reçu et qui m’a dit qu’il ne pouvait rien me faire faire puisque j’allais bientôt être démobilisé. Il m’a donné en attendant l’autorisation d’aller à Rabat voir les grandes huiles, et j’y vais ce soir avec une auto militaire.

Lundi je dois aller le revoir et je pense qu’il me donnera une permission de quelques jours pour aller à Safi voir ma famille, en attendant ma démobilisation. S’il en est ainsi, tu me verras arriver sans doute mercredi matin. Sinon je ferai activer ma démobilisation, car je ne tiens pas du tout à rester ici sans rien faire. Je cours au grand hôtel rue Védrines, mais l’eau coule en mince filet et cela n’a rien de très agréable.

Au 11e RTS j’ai eu à mon arrivée un véritable courrier de ministre que l’on m’avait fait suivre ici au lieu de l’expédier à Safi : deux lettres de Lulu, trois de Paulette et cinq de toi, tu parles si je me suis régalé ces deux soirs avant de m’endormir. J’ai eu ainsi toutes vos nouvelles du 8 mai au 25 mai et j’ai compris la peine que tu avais de ne pas recevoir de mes nouvelles. J’ai lu encore entre les lignes combien tu m’aimais et ce que tu représentais pour moi. Mais maintenant c’est terminé, et dans quelques jours je t’aurai rejoint, cette fois pour toujours.

Hier Lucien nous a payé à déjeuner à la piscine et j’en ai profité pour prendre mon premier bain de cette année, mais on sentait que j’avais perdu l’habitude et j’étais essoufflé après une traversée en large de la piscine. Aujourd’hui j’ai mal à tous mes muscles et il faudra que je m’entraîne sérieusement au Club Nautique de Safi. Je m’occupe de trouver ton aspirateur : affiches chez Lucien, j’en parle à droite et à gauche, malheureusement pour les journaux il faut attendre trois semaines au moins pour les petites annonces. Pour l’instant, en tout cas, je n’ai encore rien trouvé. Inch’ Allah !

Comment allez-vous tous les cinq ? Je pense que mon petit Jean François est toujours aussi coquin et mignon. Bientôt nous pourrons aller nous promener au Club tous ensemble et je n’aurai plus besoin de t’écrire, ce qui sera préférable pour nous tous.

Au revoir petit chéri, fais une bien grosse bise à Paulette, Lulu et Jacquie, et mille caresses à mon fils « câlin ». Je t’embrasse mille fois bien affectueusement.
Georges

Mange un peu mieux toi et repose-toi bien en faisant la sieste par exemple l’après-midi.

Mon cher petit chéri. Je savais bien que je recevrais de vos nouvelles aujourd’hui. J’ai eu en effet la gentille lettre de Lulu de jeudi dernier et celle N°9 de toi de mardi. Tu ne me parles plus de vos rhumes donc je suppose que vous allez tous bien et j’en suis content car sais-tu c’est aussi pénible de vous savoir fatigués lorsque je suis loin de vous. Dans ta lettre de mardi, tu me parles longuement du Commandant Denef que tu connais je vois un peu. Moi je me rappelle en effet de la femme dont tu parles, ou plutôt des vélos marqués « contrôle civil ». Reçois-la bien ou mal si elle vient te voir, cela importe peu au fond et je te connais assez pour savoir que tout ce que tu fais est bien.

Ce qui importe davantage c’est que tu sembles croire que je puisse avoir changé depuis que je suis officier ici. Non, mon petit chéri, ton mari sauvage est toujours le même et il préfère avant tout sa vie avec son poulet et ses gosses. J’essaie ici de m’adapter parfois et il le faut bien, mais si tu pouvais causer avec pas mal de gens qui m’environnent, tu verrais que je n’aime toujours pas les cérémonies, les bals et les chichis, et si je suis aimé des hommes que j’ai commandés — c’est un plaisir de voir mes anciens soldats s’arrêter et bavarder en copain avec moi — c’est bien parce que je suis toujours le même, malgré mes galons sur les épaules. Et la meilleure preuve c’est que mon seul plaisir ici est de rentrer dans ma chambre, de vous écrire un peu, de penser à vous tous et de chercher ce qui pourrait bien faire plaisir à mon poulet et aux petites en cherchant dans les magasins.

N’aie aucune crainte et ne fais pas trop confiance en ton flair, non seulement je me réadapterai à notre petite vie, mais encore j’aspire à la revivre le plus tôt possible et certainement plus que beaucoup d’autres camarades. Me crois-tu et me comprends-tu petite chérie ? Ton petit tyran de fils me manque aussi un peu, surtout depuis que je sais qu’il aime bien dire « papa » et qu’il me reconnaît sur ma photographie. Je t’aime beaucoup petit poulet de m’avoir donné ce fils que nous trouvons adorable et tu me fais rire quand tu me dis que c’est un tyran et qu’il faudra que ça change ! !

Félicitations à mon Jacquou qui travaille bien en classe et qui mesure sa taille normale… Ces papas au fond ne connaissent rien à rien au sujet des enfants. Mlle Colomb n’est pas du tout dans les environs de Vichy mais à 40 km d’ici vers le nord. Samedi j’ai toujours l’intention d’aller à Privas mais le bruit d’un départ prochain pourrait bien être la cause d’un empêchement à ce projet. D’ailleurs c’est loin, il pleut depuis trois jours, et je ne sais pas si j’aurais le courage d’y aller en jeep n’ayant pas d’autre véhicule. De chez Mme Bénais je suis plus près et peut-être pourrai-je y aller un jour, quoique mon travail m’oblige quand même à être constamment présent et ne me laisse que peu de libertés.

Demain matin grande revue et défilé dans un village environnant : espérons qu’il fera beau. Merci à Lulu pour sa gentille lettre et pour son presque 13 (12,97) de moyenne. Je viendrais bien boire une goutte de Kina Rex en votre compagnie. Paulette me racontera sans doute sa rentrée avec le CC. dans une prochaine lettre. Passez de bonnes vacances : au moins si j’étais instituteur moi aussi, j’aurais quinze jours de repos à passer avec vous au Club ou ailleurs. Une grosse caresse à tous les mômes de leur papa. Au revoir petit chéri, sois surtout bien assurée que je t’aime bien, que je pense bien à toi et que je n’ai qu’une hâte, celle de te revoir, de te gâter un peu et de ne plus te quitter.

Je t’embrasse bien tendrement.

Georges

Mon cher petit chéri. Je vais quitter dans quelques instants ma chambre d’hôtel pour le pays des asperges mauvaises, car c’est à 17 h qu’on doit être au port, prêts à embarquer sur un bateau hollandais à destination de Marseille. Durée de la traversée : 35 à 48 heures. Je n’aurai donc pas attendu trop longtemps dans cette ville infâme et au fond j’ai bien fait de venir ici car je serais peut-être encore en train de moisir à Casa pour attendre un problématique avion qui me laisserait d’ailleurs probablement à Alger où je devrais recommencer mes démarches. Maintenant je suis embrigadé dans un groupe d’officiers dans mon cas, dont deux autres de la D.B. et je n’ai plus qu’à me laisser conduire. Peut-être, et si je le peux, j’irai dire un bonjour rapide à Privas au passage, mais rien de sûr encore car cela dépendra avant tout des possibilités de transports. Sur notre bateau partent des goums destinés à remplacer ceux où est Videau.

Le retour de celui-ci au Maroc ne saurait donc tarder mais il y en a bien pour au moins un mois encore car ceux-ci ont attendu plus de trois semaines ici. Le commandant de ceux avec qui je voyage est de Marrakech. Il s’appelle Commandant Denef et connaît très bien tous les potins de Safi. Gros pilier militaire du F.L.N. etc., etc., il est au mieux avec les Espinasse, Collomb, etc… J’ai parlé un peu avec lui des potins de Safi, sans toutefois lui parler de moi, car je méprise trop ceux qui ont le culot de me considérer comme pas assez français. Ce Commandant est en tout cas un type très aimable et on a sympathisé tout de suite. Il m’a dit que sa femme avait l’habitude d’aller l’été à Safi à l’hôtel de France et a pris ton adresse pour lui dire d’aller te voir. Je sais que tu te moques pas mal de cela mais tu es bien assez grande pour savoir ce que tu as à faire. Si par hasard Mme Denef est aussi sympa que son mari, cela te ferait toujours une certaine compagnie car je crois qu’elle fréquente le Club. J’ai vu aussi ici Couderc, le prof du lycée de Marrakech, qui était avec moi à l’IPM. Il part en renfort en France (ce n’est enfin pas trop tôt) mais pas sur le même bateau que moi. 

Et voilà mes nouvelles. Il fait beau temps mais pas mal de vent : gare aux asperges. Sur le bateau je t’écrirai un peu et je mettrai ma lettre à la boîte dès mon arrivée. Et toi, continue bien à m’écrire, car songe qu’à mon arrivée, je serai certainement et pour le moins un peu dépaysé : qu’au moins tes lettres que je serai impatient de lire me fassent vivre encore un peu au milieu de vous tous. Et ces rhumes sont-ils guéris ? Sinon emploie-moi vite des moyens radicaux. Jean-François penche-t-il toujours sa tête ou la balance-t-il pour dire non ? Je regarde déjà souvent sa photo et tu peux lui dire qu’il a fait la conquête de son papa. Jacquie est-elle toujours sage et je suis sûr qu’elle apprend toujours aussi bien ses leçons. Quant à Paulette et Lulu, j’espère que leurs témoignages seront toujours assez bien ou bien, et cela me fera plaisir. Fais-leur à tous une grosse bise pour leur papa. Ma prochaine lettre t’arrivera de France et je ne partirai pas ce soir sans un petit serrement de cœur. Inch’ Allah que je revienne vite auprès de vous tous que j’aime, et que je te gâte enfin comme tu le mérites. Au revoir petite femme chérie, sois toujours bien courageuse et soigne-toi du mieux possible. Écris-moi souvent et pense toujours que ton Georges t’aime beaucoup et ne t’oubliera pas, encore une bise pour toi seule,

Georges

 Je vais porter ce mot à la poste et je descends au port. Au revoir

Mon petit poulet. Hier, après t’avoir écrit, j’ai couru encore un peu de partout pour essayer de hâter mon départ, car ayant quitté Safi je préfère arriver le plus tôt possible. J’ai vu l’aviation française, les Américains et la marine, rien à faire : je pars en principe demain soir par un gros bateau anglais et je serai en France sans doute mercredi soir. C’est encore demain matin qu’il me faut attendre pour être fixé définitivement. En attendant, je trouve que tout cela est bien mal fait et que j’aurais bien pu passer huit jours de plus avec toi, mais comme dit le copain Clifford, c’est la guerre et on n’y peut rien. Oran est toujours une ville pour moi déplaisante au possible et j’espère bien que mon départ de demain est assuré. J’espère bien aussi que la prochaine fois que j’y repasserai, ce sera pour aller te rejoindre et ne plus te quitter. Vois-tu cette impatience que j’ai, ce n’est au fond pas pour moi mais pour toi qui as tant de soucis toute seule avec tes quatre gosses. Je t’admire et je t’aime mon petit chéri, du courage et de la patience dont tu fais preuve en mon absence. Et je comprends si bien tout cela que je t’aime encore davantage que lorsque je t’ai quittée et que je suis bien décidé à te gâter au maximum lorsque je reviendrai pour toujours, car je sais qu’au moins toi, tu auras bien gagné cela.

Continue ainsi petit poulet et occupe-toi toujours bien de ta maison comme tu l’as fait jusqu’à présent. Je ne suis pas un Videau, moi, et je t’aime trop pour ne pas m’en rendre compte et pour l’oublier. Au fond tout cela est bien sérieux et je préfère parler un peu de moi maintenant. Hier soir je n’ai pas rencontré le type de l’électricité de Safi et j’ai mangé seul au cercle militaire : soupe, artichaut, daube, orange (prix 28F), puis je me suis couché gentiment vers 9 h ½ en pensant un peu à vous tous. Ce matin je suis allé en auto militaire à la Sénia où devait passer un avion militaire se dirigeant sur Lyon. Deux heures d’attente au soleil et … l’avion n’avait plus de place. Il a donc fallu que je redemande une chambre à l’hôtel et c’est fini, je ne fais plus rien d’autre que d’attendre le bateau qui en principe s’en va demain. Tant pis pour la date de mon arrivée à la 2e D.B., après tout ce n’est pas ma faute et je n’y peux rien. Et puis cela me rapproche d’autant de la fin de la guerre et des beaux jours du printemps.

Que faites-vous aujourd’hui dimanche et comment va mon petit bonhomme de Jean-François ? Est-ce qu’après ses « me » « ve » « fe » « pe » il dit enfin papa et maman ? Et ses quenottes ? As-tu reçu les photos envoyées de Casa ? Je ne les ai pas payées à Elvire qui n’en connaissait pas le prix : tu lui en demanderas le prix un jour où tu lui écriras. Après-midi j’irai sans doute me promener à pied au bord de la mer car ici au moins il y a cela de beau, à moins que ma flemme me conduise sur mon lit pour faire la sieste. Fais envoyer une petite lettre par Paulette et Lulu au papa pour lui souhaiter sa fête le 19 mars. As-tu reçu ta délégation de solde ? Dès mon arrivée je la ferai augmenter et je te rembourserai mes dettes, c’est promis. Au revoir petit poulet chéri. Une grosse caresse à ces trois demoiselles qui je l’espère sont toujours bien gentilles avec leur maman et travaillent bien à l’école, deux à mon petit poussy et un plein panier à toi mon petit chéri. Bien affectueusement à toi,

Ton Georges Avez-vous fini le jambon ???
Je t’écrirai encore demain matin