Bonjour ma vieille (tu me dis bien, bonjour mon vieux ! !). Je suis merveilleusement bien installé pour t’écrire aujourd’hui. Mes braves Sénégalais m’ont construit en quarante-huit heures une petite cabane en branchages, assez grande même, et où je me tiens largement debout. La lumière entre à peine là-dedans, sauf de minces rayons de soleil qui jouent sur le sol de terre battue et copieusement arrosé.
Dans cette baraque, une chaise et une table recouverte d’une couverture, derrière mon lit. Tu te marrerais de voir mon plumard : six piquets de bois plantés dans le sol avec des traverses de branchages et dessus mes couvertures, voilà où je couche. Moi qui avais presque toujours de si beaux lits et de si belles chambres ! Enfin, ce plumard a l’avantage d’être surélevé et je n’y dors pas trop mal. Ma cabane se trouve sous les eucalyptus, en forêt, au coin du camp. Mes occupations sont fort variées et je ne fiche absolument rien du tout.
Samedi matin, je me suis copieusement eng. avec mon colonel, qui voulait absolument me donner la grosse responsabilité d’une compagnie à commander. Et moi, qui savais que mon retour n’allait pas tarder, j’ai protesté énergiquement et sans succès. Seulement voilà, de râler cela sert à quelque chose parfois, au moins dans l’armée : hier est arrivé un papier disant que je devais être immédiatement démobilisé. Oui, poulet, ça y est, ou presque cette fois. Méfions-nous quand même du mot militaire « immédiatement », mais je crois bien que, de toute façon, ce n’est plus qu’une question de jours.
Je te téléphonerai de Casa quand je serai sur le point de rentrer, c’est-à-dire je pense à la fin de cette semaine ou au début de l’autre. Tu as dû recevoir aspirateur, coca cola, et youpala hier par M. Jullet. Es-tu contente, petit poulet chéri, et tu diras encore que tu as un méchant mari… Dimanche j’ai dîné chez les Bénais à Casa, avant de revenir ici. Ils ont été très gentils, mais n’ont pas insisté pour que tu viennes. Cela d’ailleurs ne prouve rien du tout et je suis sûr qu’ils nous recevraient tous avec plaisir, pas pour longtemps cependant car on est malheureusement nombreux et le ravitaillement est souvent difficile. La femme d’Henry et ses deux gosses étaient là pour quelques jours. Cette petite femme est bien affectée par la mort de son mari, et cela se comprend. J’ai vu aussi Pommeret chez lui qui voulait m’inviter à déjeuner. Lui est tombé avec des gens intelligents qui, sachant qu’il est en instance de démobilisation et qu’il revient du front, lui fichent royalement la paix.
Ta petite lettre du 26 juin m’a fait un grand plaisir. J’aurais bien voulu voir la tête de Jean-François sur la carriole de Mme de Johannis. Profite bien de ce que tes filles sont sages et vas-y souvent avec Mme de Johannis. Moi je vais y aller ce matin à 11 heures et j’y retournerai encore ce soir car j’ai envie de brunir (pour te faire plaisir, ballot). Dépêche-toi de foutre tout ce monde à la porte de mon garage. Si cela continue ce sera une véritable médina. Elvire est toujours bien gentille et son état est le même, le quatrième gosse étant bien commandé.
Je me suis occupé de ma bagnole. En ce moment personne ne veut vendre des autos et quand on en trouve c’est toujours à des prix astronomiques. D’autre part, il n’est pas du tout question de recevoir bientôt des bagnoles d’Amérique. Conclusion : je garde la mienne et je vais essayer d’y trouver de bons pneus et tout ce qu’il faut pour la mettre en parfait état. Elle n’est après tout pas si mal que cela et elle pourra nous rendre des services. On verra plus tard.
Et voilà les nouvelles de ton capitaine pour peu de jours. Soigne toi bien, attends-moi bien sagement toujours, ne m’écris plus maintenant, embrasse bien mon petit Poussy, Jacquie et les grandes filles pour leur papa. Toi petit chéri, je t’embrasse bien bien tendrement, car tu sais bien que je t’aime beaucoup.
Deux photos ont été loupées, les plus belles : la tienne seule et nous deux. Je crois que ce photographe est un type à la noix. On recommencera.
Georges



















