Résumé
Georges, nostalgique après une mauvaise nuit, imagine avec tendresse le réveil de sa famille à Safi. Il raconte quelques anecdotes de caserne, envoie une photo retrouvée et exprime son manque du Maroc et des siens.
Bonjour petit poulet chéri. J’ai mal dormi cette nuit et je n’ai pas fait de bien beaux rêves, du coup je suis tombé du lit à 6 h ½ et comme j’ai un peu de temps devant moi, j’en profite pour t’envoyer ce petit mot. À la maison de Safi, on doit commencer à s’agiter. Le réveil de Lulu a sans doute sonné et Mlle Lucette entrouvre un œil puis, pensant tout à coup qu’elle ne rêve plus et qu’il faut se lever, elle bondit hors du lit pour aller chercher le café de sa maman. Paulette et Jackie continuent à roupiller un moment, pendant que Jean-François joue avec son rideau et fait déjà des pa qui réveillent sa maman. N’est-ce pas un peu vrai tout cela ? Il m’est au fond bien facile de vivre avec vous et je le fais souvent.
Ce matin j’espère bien avoir une lettre de mon petit chameau ou alors je démissionne et je n’écris plus. Hier j’ai eu une lettre (tiens-toi bien) de Suzanne de La Tour du Pin me demandant de pistonner son fils qui veut être sergent. Malheureusement celui-ci, qui s’appelle Georges, est à la 1e Armée et nous sommes bien loin d’elle pour que je puisse faire quoi que ce soit. Je lui ai d’ailleurs répondu pour lui expliquer cela. J’ai demandé qu’on me fasse quelques épreuves des deux pellicules emportées de Safi, celles de vous toutes près du Marhaba et du Club. Mais on me demande au moins quinze jours car les photographes sont débordés.
Et maintenant tiens-toi bien : je t’envoie la photo de la place de l’Opéra. Je la croyais perdue et hier soir je l’ai retrouvée dans ce bloc correspondance jaune où elle devait nicher depuis longtemps. Tu vois que d’une part je ne suis pas beau et que d’autre part elle n’a rien qui fasse crier au scandale, à l’envie ou à la rareté. Pendant que je t’écris mon eau chauffe et je vais vite me faire un excellent petit jus car moi je n’ai ni d’ordonnance, ni de Lulu pour m’apporter mon jus au lit, ou ni de petite femme comme tu l’as fait si souvent lorsque j’étais en permission. Ça y est, mais pas assez sucré ce jus car je n’avais qu’un morceau de sucre : où est le ravitaillement américain ? On le retrouvera bientôt, Inch’ Allah !Maintenant on va faire la séance de débarbouillage et après je vais accompagner à travers plusieurs régiments un bonhomme qui, historien, est en train de faire un bouquin sur notre division. Que de livres n’y aura-t-il pas après la guerre ! Car tout le monde veut en faire maintenant. Au revoir petit chéri, embrasse bien tous les mômes pour moi, passez une bonne journée et je t’embrasse bien tendrement.
Georges
Il fait beau aujourd’hui mais le ciel reste couvert. Vive le Maroc !

