Châteauroux – lundi 26 mars

Période :

Résumé

Georges envoie ses derniers colis et attend des nouvelles rassurantes de sa famille. Il s’ennuie dans cette période d’attente militaire, rêve d’une visite à Privas et exprime avec tendresse son manque des siens.

Mon cher petit chéri, ce matin, je vous ai envoyé les deux autres colis, ce qui fait cinq au total depuis mon arrivée ici, et cette fois ils sont recommandés, donc en principe pas de risque de perte. J’espère qu’ils vous arriveront bientôt et en bon état. Tu me le diras, bien entendu.

Je n’ai pas eu de lettre de mon petit poulet aujourd’hui, mais je n’ai pas à me plaindre et je suis sûr que demain j’en aurai une qui me donnera de bonnes nouvelles et qui m’annoncera que mon petit Poussy est complètement guéri et redevenu un fripon. Je t’écris en ce moment du troisième bureau de ma division où j’assure une permanence après avoir roulé toute la journée.

Malheureusement, la pluie est revenue et si nous sommes loin du froid de l’Alsace, ce n’est pas très agréable de rouler dans ces espèces de bagnoles. J’aurais pourtant bien voulu en avoir une au cours de ma permission à Safi, et de mes pérégrinations à travers Casa, Oran ou Paris.

Hier dimanche, je me suis levé un peu plus tard que d’habitude, puis j’ai fait mes liaisons habituelles. Le soir, je suis allé à Châteauroux à une représentation du théâtre aux armées : chants, danses et poèmes par de grands artistes de l’Opéra de Paris. Soirée très intéressante, mais trop courte puisqu’elle n’a pas duré plus d’une heure et demie. Le même programme se répète d’ailleurs pendant plusieurs jours pour que la plupart des militaires puissent y assister. Ce sont les distractions de cette période de repos, mais tous préfèrent barouder que de rester ici. Heureusement que cette situation ne durera pas longtemps, à moins que la guerre soit finie avant, ce qui au fond pourrait bien arriver, car les opérations ne vont pas si mal que cela.

Aujourd’hui à midi, j’ai déjeuné avec le général, d’excellente humeur, qui revenait d’une partie de chasse dans les environs. Le 2 avril, des détachements de chez nous vont défiler à Paris, avec d’autres régiments à l’occasion d’une remise de drapeaux. Je n’irai certainement pas, et peut-être, si l’on veut me donner l’autorisation et s’il fait beau, j’en profiterai pour aller avec Henri, que j’irai cueillir pour l’occasion, faire un tour en jeep à Vals et à Privas. Je te dirai cela dans une prochaine lettre mais rien de sûr encore.

Et voilà ma vie calme d’ici. Au fond je m’ennuie encore davantage que lorsque qu’on était en Alsace car le travail n’est guère agréable. Mais au moins je ne risque rien et tu ne te feras pas de souci pour moi, pas vrai petit chéri ? Ma demande pour le Maroc n’est pas encore revenue et je sais qu’il y en a encore pour longtemps. J’en profite pour t’écrire un peu plus souvent et plus longuement et voir aussi ce que je peux vous envoyer comme petits cadeaux. Je tâcherai de tenir ma promesse envers mes filles, de leur envoyer un petit paquet à chacune car Lulu en voudrait trop à son papa si je ne le faisais pas ainsi.

Et vous tous que devenez-vous maintenant ? Je râle à la pensée que vos rations de pain sont bien réduites surtout que je me suis rendu compte que mes grandes filles en mangeaient pas mal. Est-ce que la vie continue à monter ? Dans la région où nous sommes, le ravitaillement a l’air facile et tout moins cher qu’au Maroc, un gros lapin coûtant de 80 à 100 francs, la viande de 50 à 60 francs le kilo, les pommes de terre 3 ou 4 francs, etc. On trouve aussi beaucoup de camemberts et je ne m’en prive pas trop. N’oublie pas de me raconter la suite des aventures de De Johannis et envoie-moi les coupures de journal qui parlent de Safi. Videau doit se rapprocher de sa femme maintenant et, comme tu le dis, je souhaite aussi qu’ils s’entendent bien car madame Videau le mérite assez.

Est-ce que tu es toujours un peu fâchée avec ton mari pour tout ce qu’il ne t’a pas fait au cours de sa permission ? Petit chameau va, si je pouvais te dire par lettre tout ce que je pense tu verrais tiens, qui a tort. En attendant, attention à notre prochaine rencontre ! ! Je serai sans pitié ! Ma lettre vous arrivera sans doute pendant les vacances de Pâques. Profitez bien du soleil s’il fait beau et allez souvent au club nautique ; je ne regrette qu’une chose c’est de ne pouvoir vous y accompagner. Ici rien à faire, d’abord je ne suis pas assez libre et ensuite la température ne donne guère envie d’aller à la baignade même quand il ne pleut pas.Une grosse bise à Paulette, Lulu et Jacquie, beaucoup de caresses à mon petit bonhomme de Jean François qui dit bien « pa », « pa » et dont la maman doit lui dire « non pas pa pa, ma ma » ! ! ! Au revoir mon petit chéri, je te taquine beaucoup puisque je ne t’aime plus. N’empêche que si tu habitais la France tu m’aurais déjà rejoint ici avec Jean-François un mois comme beaucoup d’officiers font avec leur femme qui habitent la France.
Je t’embrasse bien affectueusement car je dois être sage et je t’aime plus…
Georges