Résumé
Georges est rassuré par le rétablissement de Jean-François. Il envoie argent et colis à sa famille, prépare leur départ vers l’Allemagne, espère une citation militaire et exprime son affection constante pour les siens.
Mon cher petit chéri. Aujourd’hui j’ai eu toutes tes lettres en retard qui étaient allées se promener un peu partout. Je vois que mon petit Jean-François a été sérieusement fatigué à mon départ et je suis heureux, pour une fois, d’avoir reçu ta lettre N°6 avant la N°1 car au moins j’ai appris qu’il allait bien mieux et j’espère maintenant qu’il est complètement guéri et encore plus coquin que d’habitude. Il est formidable puisque même malade, il faisait des « pa » et ne paraissait pas abattu. Quel fils ! Tu as dû en effet avoir un bien grand souci et je te comprends. J’espère que maintenant tout est fini et que vous allez profiter des vacances sans avoir des rhumes, ou des trucs qui ne tournent pas rond. Attention quand même de ne pas prendre froid dès qu’il fait du vent ou que le soleil se cache.
Aujourd’hui je vous ai envoyé un mandat de 10 000 francs et à la fin du mois je compléterai ce que je t’ai pris au moment de ma permission. Nos soldes n’ont pas été changées et je crois même qu’on nous diminue un peu ce mois-ci parce que nous ne sommes pas au front. J’ai envoyé aussi trois colis dont un livre pour ma petite Jackie. Hier après-midi, j’ai fait tous les magasins du patelin et je vous ai envoyé ce que j’ai pu trouver, quelquefois avec beaucoup de difficultés et en employant toutes sortes de petites combines. Je n’ai pas pu faire un colis destiné à chacun afin de me permettre de remplir au mieux les paquets, mais maman fera la distribution. J’ai encore deux petits colis prêts que j’enverrai lundi et cela fera cinq au total. Dans quelques jours, je t’enverrai une bouilloire électrique pour les biberons de mon fils : j’attends pour cela que le boite de café que je t’ai reprise soit terminée et comme on n’a plus de ravitaillement américain cela ne me privera pas du tout.
Tout cela n’est pas grand-chose car je voudrais bien vous faire un plus grand plaisir à vous tous que j’aime bien, mais comme dit ta maman « c’est de bon cœur !». Je n’ai pas trouvé de souliers pour Jean-François car il faut des bons, de même que des socquettes et du fil blanc. Mais je chercherai encore et je finirai bien par trouver. Hier après-midi, alors que j’étais en mission, un capitaine est venu me voir et bien entendu ne m’a pas trouvé. Il s’agit de M. Gouin, qui chef du service de Rapatriement à Alger, était de passage ici et voulait simplement me dire bonjour.
Aujourd’hui après-midi, je suis parti à la recherche de Mlle Colomb et je l’ai trouvée dans un petit village à 38 km au nord d’ici. Nous avons parlé un peu de Safi et elle ne compte pas encore avoir sa permission. Notre départ en effet est tout proche, et lorsque tu recevras cette lettre nous serons déjà au baroud ou pas loin, et elle a peur de manquer notre entrée en Allemagne. Hier je t’ai dit que j’étais proposé pour une citation. C’est exact et je t’enverrai le texte dès que je l’aurai. Cela réussira certainement et j’aurai ma croix de guerre… comme tout bon soldat ! Il vaut mieux ça qu’une croix de bois. Hier ma lettre était bien sérieuse et j’espère qu’elle ne t’en a pas fait de la peine mon petit chéri car c’est tout le contraire que je recherche : je t’aime trop pour qu’il en soit autrement.
Continue à me tenir au courant de l’histoire de Johannis. Sur ta lettre du 18, on voit que le moral est meilleur puisque tu me taquines sérieusement au sujet de « ce que j’ai pu changer ! » Tu es un petit chameau et je ne t’aime plus. Dis un bien gros merci à mon petit Jacquou pour sa belle et gentille lettre. Je lui achèterai les crayons de couleur demandés, si j’en trouve, et je les lui enverrai le plus tôt possible car elle est bien mignonne. Félicitations à Paulette et Lulu pour leur classement. Je suis très content de mes grandes filles, de toutes les trois, et j’espère que cela continuera. Ce soir je relirai dans mon lit, et par ordre cette fois-ci, toutes tes lettres reçues depuis mon départ et cela me servira de livre de chevet.
Dans un paquet j’ai mis une boîte d’insecticide américain. Tu peux t’en servir comme antimite car c’est épatant pour tout ce qui est bestioles. Je te renvoie les papiers de la DIP. Garde-les moi tous précieusement. Je vous écris de ma chambre d’hôtel pendant que dans la rue les gens passent et repassent sans arrêt car c’est un samedi. Je vais aller voir s’il n’y a rien de nouveau maintenant et mettre ma lettre à la poste militaire. Une grosse bise à monsieur mon fils qui cherche son papa au plafond, à Jackie, Paulette et Lulu, et pour toi les meilleures « quand même » de ton mari qui t’aime beaucoup et qui préfèrerait être près de toi plutôt qu’ici.
Dans un paquet il y a une petite boîte de foie gras que j’ai achetée spécialement pour le petit poulet, à manger sur du pain frais le matin. Le père Mahé ne pourrait-il pas vous donner un peu plus de farine. C’est lamentable de penser qu’ici il y en a davantage alors que le Maroc est un pays allié ! ![en marge : pas encore Eugène ou plutôt date à souligner.]

