Châteauroux – Mercredi 21 mars, à 12 h

Période :

Résumé

Georges s’inquiète de la santé de Jean-François et du retard du courrier. Il annonce avoir demandé sa mutation vers le Maroc, retrouve des camarades et évoque avec nostalgie les souvenirs familiaux.

Mon cher petit chéri. Il est midi et en attendant que mon colonel et ses messieurs me rejoignent à la popote de ce grand village à 30 km au nord de la ville où je couche, je viens bavarder un moment avec toi. Je suis en colère aujourd’hui, dans une rogne épouvantable à cause du courrier. Ce matin en effet j’ai eu ta première lettre depuis mon départ, celle N°6 du 12 mars alors que les précédentes ne me sont pas encore parvenues. C’est énervant tout de même, elles finissent toujours par arriver, c’est entendu, mais moi j’attends avec impatience des nouvelles de mon poulet. Tu me dis que la fièvre de Jean-François est terminée depuis hier soir, mais qu’a-t-il donc eu ce petit bout de chou ? Est-ce sa fatigue, lors de mon départ, qui a continué ? Tes premières lettres me le diront et c’est pour cela aussi que j’ai hâte de les recevoir. Qu’est-ce que c’est donc que cette toux ? N’y aurait-il pas de la coqueluche dans l’air ? Quoi ce beau petit poussy a du bobo et fait des misères à sa maman ?
Tout cela ne doit guère te retaper et je demande encore à Paulette et à Lulu d’être très gentilles avec leur maman pour te permettre de te reposer le plus possible en attendant que ce soit moi qui vienne t’aider un peu. N’hésite pas à faire venir le docteur si tu vois que la toux du monsieur se prolonge trop. As-tu reçu mes lettres écrites depuis mon départ ? Je te revois dans l’entrebâillement de la porte… et j’ai hâte de revenir.

Ma demande de mutation est partie hier : à la grâce de Dieu. Oui, le copain Tim est en action et bientôt il nous écrira sans doute d’Allemagne. Il fait beau en ce moment par ici, mais peu à peu les nuages se font chaque jour plus nombreux et je crois bien que la pluie ne tardera pas. Notre séjour ici n’est guère fixé en durée mais il est fort probable qu’au début du mois prochain, on fera route pour d’autres cieux. Pourquoi madame de Johannis est-elle allée à Casa ? Dis-moi le résultat des histoires de Monsieur le maire. Tu me dis que tous vos rhumes sont guéris, « ou presque » : je n’aime pas ce « ou presque », moi, et scrongneugneu je voudrais bien qu’ils soient finis pour de bon.

Félicitations à ma grande Paulette pour sa réussite à l’entraînement du Brevet avec 132 points et demi. Si elle réussit à tous ou à presque tous, on verra, mais il vaut mieux vraiment qu’elle attende l’an prochain tout en travaillant beaucoup quand même. Dis donc, qu’est-ce que tu es calée en anglais. Tu dis que l’odeur des oranges donne le « spleen ». Qu’est-ce que cela veut dire, je n’en sais rien, moi ? Ce matin j’ai reçu du notaire de Vals un mot me demandant l’autorisation pour mon père de vendre son fonds de commerce à son profit. Il a fait cette demande à tous les cinq sans doute. Sans hésiter je vais répondre oui dès ce soir car je ne comprends pas pourquoi mon père ne serait pas libre de faire de son fonds ce qu’il veut sans avoir à nous en rendre compte.

Le capitaine Torregroza devait partir en perm hier à Rabat mais au dernier moment on lui a dit non car on avait besoin de lui. C’est Gilles qui est parti à sa place, celui qui était avec moi au service auto et qui maintenant est à l’état-major de notre D.B. : il était heureux comme un roi et moi cela me rappelait le 2 février. Après-midi, je vais voir Guy et Henri à 60 km d’ici, en jeep bien entendu, et je tâcherai de ramener Guy avec moi. Avant-hier soir j’ai reçu un courrier formidable : six lettres de toi, deux du papa, une de Jeanne, deux d’Antoinette, qui sont arrivées après mon départ en permission et qui dataient du mois de janvier. Maintenant j’ai hâte d’avoir les tiennes entre le 6 et le 12 mars. Bientôt un mois qu’on baptisait notre petit bout d’homme ! Tu t’en rappelles petite Jacquou ? La langouste d’Ali, le dessert de maman, comme c’était bon ! !

Je n’ai pas vu encore Mlle Colomb mais je crois savoir qu’elle ne part pas encore en permission car une seule ambulancière est partie jusqu’à maintenant. Le 2 avril elle va défiler à Paris avec un détachement de chez nous à je ne sais quelle occasion. Je reprends ma lettre ce soir à 18 h après avoir fait plus de 150 km cet après-midi. J’ai vu Guy et Henri. Nous avons bu une bouteille de vin blanc ensemble. Toujours très contents l’un et l’autre, mais Guy ne peut pas me rejoindre comme chauffeur et je vais en chercher un autre. Au revoir tout mon petit monde. Je vous embrasse tous mille fois et maintenant je m’en vais à ma popote pour le dîner à la française car finies les rations américaines. Je te fais une grosse bise mon petit poulet et je t’aime bien beaucoup.

Georges