Résumé
Georges annonce son départ en jeep pour Privas à Pâques, avec espoir de voir sa famille et passer par Vals. Il évoque la vie militaire, les difficultés de ravitaillement et son impatience de retrouver les siens.
Mon petit chéri. Ma jeep est prête : dix bidons d’essence, une caisse d’affaires que je laisserai chez toi, près de mille kilomètres à faire aller et retour. J’ai l’autorisation demandée et je pars demain matin à 6 h, espérant arriver à Privas pour souper. J’y passerai le dimanche en allant un peu à Vals et je reviendrai le lundi de Pâques assez tôt pour être ici dans l’après-midi. Ce sera certes un peu fatigant mais j’aurai au moins le plaisir d’aller porter moi-même de vos nouvelles chez toi et d’y passer les fêtes de Pâques. Inutile d’ajouter que je préférerais y être avec toi car voilà cinq ans que tu n’as pas vu ta maman et ta famille. Je suis en somme un privilégié, moi, et je suis sûr que tu auras un peu de peine au moment de ces fêtes. Je penserai bien à toi et à vous tous, petit chéri, et crois bien que sans toi je n’irai pas pour m’y amuser.
J’ai envoyé ce matin un mot au commandant d’Henri pour qu’il lui permette de venir avec moi. Je lui ai donné rendez-vous ici ce soir entre 6 et 7 heures et s’il ne vient pas je serai obligé de partir seul, ce qui m’ennuierait pour Henri qui est très chic et qui n’a pas vu sa famille depuis le début d’octobre. Je crains d’ailleurs qu’il ne puisse pas venir à cause de notre instance de départ et aussi de ce que son patron n’est pas comme moi… Il a plu toute la journée mais ce soir le ciel se découvre et j’espère que j’aurai du beau temps pour la route. Je vais télégraphier chez toi pour prévenir ta maman.
Hier, comme je te l’ai dit, je suis allé avec les Lebec voir au cinéma François Ier, un film marrant et idiot au possible où Fernandel force les gens à rire. À 11 h j’étais au lit et toujours bien sage, bien entendu. J’ai reçu ce matin le colis de M. Voigard. Il est si gros que je suis obligé d’en faire deux colis et cela me barbe mais enfin j’espère que cela ne se renouvellera pas trop souvent. Sais-tu que notre ravitaillement militaire est loin de valoir celui qu’on avait avant. À titre d’exemple et pour mes trois jours de sortie, j’ai pour toute fortune un paquet de tabac gris et un paquet de cigarettes de troupe. C’est bien peu pour un fumeur et bien différent de ce que j’avais quand je suis allé voir mes parents en septembre dernier.
J’ai reçu une lettre de mon cousin Eugène, mobilisé à Vals comme capitaine et qui me demande de l’aider à rentrer à la D.B. (la nôtre bien entendu). Je ne crois pas qu’il réussisse car depuis qu’on est au repos, les cadres ont été recomplétés, et puis il est trop vieux. D’ailleurs je m’en fous et je ne vois pas ce que je pourrais faire. Pas de nouvelles de toi aujourd’hui. À mon retour j’aurai sans doute quelques lettres. Je pense que tout mon petit monde va bien, et est gentil avec la maman. Jean-François a-t-il sorti ses dents et a-t-il repris un peu du poil de la bête depuis qu’il est guéri ? Soigne-toi aussi petite chérie et fais-toi très bien aider par tes grandes filles qui sont bien sages. De Privas, je t’enverrai une lettre que j’écrirai encore de notre chambre du troisième (il y a l’électricité maintenant, te l’ai-je dit ?) et mardi je t’écrirai encore.
Au revoir à tous et ne passez pas de trop vilaines fêtes de Pâques. Moi je vais chez un pâtissier de ce pas pour voir si on peut vous envoyer un petit oeuf de Pâques, mais pas en chocolat car il n’y en a pas. Un bien gros baiser à tous et pour toi une grande caresse de ton Georges qui t’aime bien va. Encore une bise tiens et fais-moi une risette.
Georges[en marge : Les opérations militaires marchent bien mais je crois que nous avons encore le temps d’y aller avant la fin. Grosse bise. Georges]

