Résumé
Il rejoint sa garnison en France, retrouve ses camarades et s’installe. Il pense avec émotion à sa famille, espère revenir au Maroc plus près d’eux et promet lettres, colis et soutien.
Mon petit chéri. C’est de mon nouveau logis que je t’écris. J’y suis depuis midi et demi aujourd’hui. Installé dans une chambre d’hôtel, je domine du 2e étage la grand’ rue de cette petite ville de province grande comme Valence ou un peu plus. En ce moment les gens se promènent dans la rue comme à Privas sur l’esplanade le dimanche. Tout est pavoisé en notre honneur et de partout on voit des banderoles : « Vive la Division L… » ou « « Honneur aux soldats de L… » ou encore sur la façade du bureau du parti communiste « Le parti communiste de C… souhaite la bienvenue à l’armée de L… ». C’est plus amusant que touchant car ici rien ne sent la guerre et j’ai même déjà l’impression que je vais pas mal m’y ennuyer. Mais enfin ceci est une autre histoire.
Hier samedi à Paris, j’ai perdu encore tout mon temps dans quelques bureaux que nous avons là-bas. J’ai tout de même pu acheter un pyjama pour moi (100 francs, ce n’est pas cher) du même genre que celui que vous m’avez… volé, mais je n’ai pas eu le temps d’aller à Asnières voir Mme Devy. Je n’ai pas pu lui téléphoner non plus car elle ne travaille pas le samedi. Ce matin j’étais debout à 4 h ½. Métro de 5 h ½ à 6 h ½ et à la gare d’Austerlitz, je prenais le train à 7 h qui, après quelques arrêts seulement, me déposait ici vers midi et demi, juste à temps pour retrouver ma popote à l’hôtel Terminus et déjeuner avec mes anciens camarades. Bien entendu le Maroc, la perm, les voyages ont fait l’objet principal de nos conversations et j’ai ma foi assez bien déjeuné. Après-midi je me suis occupé de ma chambre puis j’ai rendu visite à mon vieux copain, le capitaine Lebec, qui m’a reçu chez lui dans une chambre louée chez des particuliers et avec qui j’ai bu une bonne petite bouteille d’Anjou (pas perlé !). Sa femme est avec lui pour quelques jours et je les envie de pouvoir ainsi se rejoindre alors que nous sommes si loin l’un de l’autre.
Devant la petite table où j’écris j’ai mis devant moi quelques photos de vous tous et en particulier celle de mon petit Jean-François prise sur la terrasse lorsqu’il essaie d’attraper sa boîte. Je vous revois ainsi tous et je revis un peu les moments passés ensemble. Quinze jours déjà alors que je croyais que deux semaines de permission, c’était long cela ! ! Le capitaine Torregroza doit partir lui aussi en perm au Maroc un de ces jours. Demain j’irai dire bonjour et me présenter à mon colonel qui est à 30 km d’ici et j’espère qu’on me laissera mon ancien emploi. Je n’ai pas vu Guy et Henri qui sont à plus de 50 km d’ici et je ne sais pas encore si je pourrai avoir toujours Guy comme chauffeur. Et un de ces jours je ferai ma demande de retour au Maroc, c’est décidé, non pour moi mais surtout pour toi petit chéri car j’en ai assez d’être aussi loin de vous tous. Nous verrons bien aussi ce que cela donnera.
Je n’ai pas vu le vaguemestre dont le bureau est fermé aujourd’hui dimanche mais demain j’aurai pas mal de lettres de toi sans doute, des vieilles et des nouvelles. Je profiterai aussi de ma vie calme d’ici pour vous faire cette semaine quelques colis pour vous tous et comme Lulu me l’a demandé je vous en enverrai un à chacune et même un à mon petit Jean-François. J’ai envoyé hier de Paris le café à ta maman. On peut maintenant envoyer de France au Maroc des colis de 1 kg½, tu pourras le dire à Privas lorsque tu leur écriras. Je m’occuperai aussi un de ces jours de faire augmenter ta délégation de solde, en attendant, mangez le mieux possible et soignez-vous bien surtout toi petit poulet car tu en as bien besoin avec ton gros travail et tes soucis. Écris-moi toujours bien souvent et moi je le ferai aussi le plus souvent possible. Je vous embrasse tous mille fois bien bien affectueusement.
Georges
Il fait bien beau en ce moment, à peine un peu frais puisqu’il gèle encore la nuit légèrement. J’ai vu des violettes dans les champs. Tant mieux comme cela on pourra dire adieu à l’hiver. Encore une grosse bise…

