Résumé
Prêt à embarquer d’Oran vers Marseille, il raconte ses derniers jours d’attente, évoque rencontres et potins militaires, puis adresse à sa femme et à ses enfants un long message tendre avant son retour en France.
Mon cher petit chéri. Je vais quitter dans quelques instants ma chambre d’hôtel pour le pays des asperges mauvaises, car c’est à 17 h qu’on doit être au port, prêts à embarquer sur un bateau hollandais à destination de Marseille. Durée de la traversée : 35 à 48 heures. Je n’aurai donc pas attendu trop longtemps dans cette ville infâme et au fond j’ai bien fait de venir ici car je serais peut-être encore en train de moisir à Casa pour attendre un problématique avion qui me laisserait d’ailleurs probablement à Alger où je devrais recommencer mes démarches. Maintenant je suis embrigadé dans un groupe d’officiers dans mon cas, dont deux autres de la D.B. et je n’ai plus qu’à me laisser conduire. Peut-être, et si je le peux, j’irai dire un bonjour rapide à Privas au passage, mais rien de sûr encore car cela dépendra avant tout des possibilités de transports. Sur notre bateau partent des goums destinés à remplacer ceux où est Videau.
Le retour de celui-ci au Maroc ne saurait donc tarder mais il y en a bien pour au moins un mois encore car ceux-ci ont attendu plus de trois semaines ici. Le commandant de ceux avec qui je voyage est de Marrakech. Il s’appelle Commandant Denef et connaît très bien tous les potins de Safi. Gros pilier militaire du F.L.N. etc., etc., il est au mieux avec les Espinasse, Collomb, etc… J’ai parlé un peu avec lui des potins de Safi, sans toutefois lui parler de moi, car je méprise trop ceux qui ont le culot de me considérer comme pas assez français. Ce Commandant est en tout cas un type très aimable et on a sympathisé tout de suite. Il m’a dit que sa femme avait l’habitude d’aller l’été à Safi à l’hôtel de France et a pris ton adresse pour lui dire d’aller te voir. Je sais que tu te moques pas mal de cela mais tu es bien assez grande pour savoir ce que tu as à faire. Si par hasard Mme Denef est aussi sympa que son mari, cela te ferait toujours une certaine compagnie car je crois qu’elle fréquente le Club. J’ai vu aussi ici Couderc, le prof du lycée de Marrakech, qui était avec moi à l’IPM. Il part en renfort en France (ce n’est enfin pas trop tôt) mais pas sur le même bateau que moi.
Et voilà mes nouvelles. Il fait beau temps mais pas mal de vent : gare aux asperges. Sur le bateau je t’écrirai un peu et je mettrai ma lettre à la boîte dès mon arrivée. Et toi, continue bien à m’écrire, car songe qu’à mon arrivée, je serai certainement et pour le moins un peu dépaysé : qu’au moins tes lettres que je serai impatient de lire me fassent vivre encore un peu au milieu de vous tous. Et ces rhumes sont-ils guéris ? Sinon emploie-moi vite des moyens radicaux. Jean-François penche-t-il toujours sa tête ou la balance-t-il pour dire non ? Je regarde déjà souvent sa photo et tu peux lui dire qu’il a fait la conquête de son papa. Jacquie est-elle toujours sage et je suis sûr qu’elle apprend toujours aussi bien ses leçons. Quant à Paulette et Lulu, j’espère que leurs témoignages seront toujours assez bien ou bien, et cela me fera plaisir. Fais-leur à tous une grosse bise pour leur papa. Ma prochaine lettre t’arrivera de France et je ne partirai pas ce soir sans un petit serrement de cœur. Inch’ Allah que je revienne vite auprès de vous tous que j’aime, et que je te gâte enfin comme tu le mérites. Au revoir petite femme chérie, sois toujours bien courageuse et soigne-toi du mieux possible. Écris-moi souvent et pense toujours que ton Georges t’aime beaucoup et ne t’oubliera pas, encore une bise pour toi seule,
Georges
Je vais porter ce mot à la poste et je descends au port. Au revoir

