Oran – dimanche 11 mars

Période :

Résumé

Bloqué à Oran dans l’attente d’un bateau pour la France, il évoque les difficultés du voyage, son admiration pour sa femme restée seule avec les enfants, et son désir de revenir définitivement auprès d’eux.

Mon petit poulet. Hier, après t’avoir écrit, j’ai couru encore un peu de partout pour essayer de hâter mon départ, car ayant quitté Safi je préfère arriver le plus tôt possible. J’ai vu l’aviation française, les Américains et la marine, rien à faire : je pars en principe demain soir par un gros bateau anglais et je serai en France sans doute mercredi soir. C’est encore demain matin qu’il me faut attendre pour être fixé définitivement. En attendant, je trouve que tout cela est bien mal fait et que j’aurais bien pu passer huit jours de plus avec toi, mais comme dit le copain Clifford, c’est la guerre et on n’y peut rien. Oran est toujours une ville pour moi déplaisante au possible et j’espère bien que mon départ de demain est assuré. J’espère bien aussi que la prochaine fois que j’y repasserai, ce sera pour aller te rejoindre et ne plus te quitter. Vois-tu cette impatience que j’ai, ce n’est au fond pas pour moi mais pour toi qui as tant de soucis toute seule avec tes quatre gosses. Je t’admire et je t’aime mon petit chéri, du courage et de la patience dont tu fais preuve en mon absence. Et je comprends si bien tout cela que je t’aime encore davantage que lorsque je t’ai quittée et que je suis bien décidé à te gâter au maximum lorsque je reviendrai pour toujours, car je sais qu’au moins toi, tu auras bien gagné cela.

Continue ainsi petit poulet et occupe-toi toujours bien de ta maison comme tu l’as fait jusqu’à présent. Je ne suis pas un Videau, moi, et je t’aime trop pour ne pas m’en rendre compte et pour l’oublier. Au fond tout cela est bien sérieux et je préfère parler un peu de moi maintenant. Hier soir je n’ai pas rencontré le type de l’électricité de Safi et j’ai mangé seul au cercle militaire : soupe, artichaut, daube, orange (prix 28F), puis je me suis couché gentiment vers 9 h ½ en pensant un peu à vous tous. Ce matin je suis allé en auto militaire à la Sénia où devait passer un avion militaire se dirigeant sur Lyon. Deux heures d’attente au soleil et … l’avion n’avait plus de place. Il a donc fallu que je redemande une chambre à l’hôtel et c’est fini, je ne fais plus rien d’autre que d’attendre le bateau qui en principe s’en va demain. Tant pis pour la date de mon arrivée à la 2e D.B., après tout ce n’est pas ma faute et je n’y peux rien. Et puis cela me rapproche d’autant de la fin de la guerre et des beaux jours du printemps.

Que faites-vous aujourd’hui dimanche et comment va mon petit bonhomme de Jean-François ? Est-ce qu’après ses « me » « ve » « fe » « pe » il dit enfin papa et maman ? Et ses quenottes ? As-tu reçu les photos envoyées de Casa ? Je ne les ai pas payées à Elvire qui n’en connaissait pas le prix : tu lui en demanderas le prix un jour où tu lui écriras. Après-midi j’irai sans doute me promener à pied au bord de la mer car ici au moins il y a cela de beau, à moins que ma flemme me conduise sur mon lit pour faire la sieste. Fais envoyer une petite lettre par Paulette et Lulu au papa pour lui souhaiter sa fête le 19 mars. As-tu reçu ta délégation de solde ? Dès mon arrivée je la ferai augmenter et je te rembourserai mes dettes, c’est promis. Au revoir petit poulet chéri. Une grosse caresse à ces trois demoiselles qui je l’espère sont toujours bien gentilles avec leur maman et travaillent bien à l’école, deux à mon petit poussy et un plein panier à toi mon petit chéri. Bien affectueusement à toi,

Ton Georges Avez-vous fini le jambon ???
Je t’écrirai encore demain matin