A bord du X... – le mardi 13 mars, à 10 h

Résumé

Depuis un bateau vers Marseille, il raconte la traversée calme malgré les alertes, ses parties de bridge gagnantes, pense tendrement à sa famille et espère rentrer bientôt.

Bonjour petit chéri. C’est de notre bateau que je t’écris ce matin et je mettrai cette lettre demain à Marseille puisque c’est bien là qu’on se dirige. À 17 h hier après-midi, nous nous sommes embarqués et j’ai eu la surprise de rencontrer sur ce même bateau M. Chomeil qui a été renvoyé d’Alger pour partir par ici : ce n’était pas la peine de partir quelques jours avant moi ! ! Bateau hollandais du genre du Maréchal Lyautey ou du Nicolas Paquet, faisant route seul sur la mer, ce qui prouve bien que les boches sont loin d’être les maîtres. La cuisine ressemble à celle de nos précédents voyages mais moins copieuse et plus expéditive, les garçons sont des Javanais qui ressemblent aux hindous du Narkunda, t’en souviens-tu ? Mais ici pas d’alcool, pas de cigarettes en vente, et pas de ces petits magasins que nous avions d’Oran en Angleterre. Il est vrai que le voyage est court, la mer est calme et cela est déjà quelque chose. J’ai bien dormi cette nuit dans une cabine à quatre couchettes avec deux capitaines et un lieutenant inconnus. Ce matin, réveil à 7 h, toilette et petit déjeuner, porridge, confiture, beurre, harengs et café. Ce n’est pas formidable comme « breakfast », mais suffisant.

Bien entendu notre ceinture de sauvetage ne nous quitte pas et les exercices d’alerte se succèdent assez fréquents. Je t’écris ce matin de notre fumoir (ma chère !), ayant à ma droite le capitaine Dénef dont je t’ai parlé, type très sympa, et à ma gauche son officier adjoint, le capitaine Ettori, officier des AI aussi de la région de Taza dont la femme et les quatre gosses sont à Rabat. Je crois t’avoir dit que sur ce bateau il y avait encore deux officiers de la D.B. que je connais l’un et l’autre et qui viennent de Tunisie en permission aussi de seize jours. L’un et l’autre sont partis d’Alsace le 20 janvier. J’ai donc de l’avance sur eux et je ne m’en fais plus. D’ailleurs je suis décidé, si cela est possible, à m’arrêter vingt-quatre heures dans l’Ardèche, pour parler un peu de vous tous à tes parents surtout, et y déposer mon café et deux boîtes de sardines que m’a données l’armée à Oran. Je ne suis pas si cela sera possible à cause des ponts coupés sur le Rhône.

Hier après souper, j’ai fait une partie de bridge avec les officiers des goums et j’ai gagné 80 francs. On en refera une autre après-midi et j’espère que je serai encore un as. As-tu reçu mes lettres depuis mon départ ? De Casa, je t’en ai envoyé deux dont une avec les photos, trois d’Oran, et celle-ci est donc la sixième que je numérote du n°6. Je continuerai à les numéroter ainsi. Et toi, à quel numéro en es-tu ? Il me tarde bien de recevoir de tes nouvelles, de savoir comment sont vos rhumes et vos gorges, et les progrès que fait monsieur Jean-François. Vas-tu le peser aujourd’hui ? Je pense que mon gâté, le petit Jacquou apprend toujours bien ses leçons d’histoire, de géographie et de sciences, et je souris en pensant comme elle nous récitait vite et bien les histoires des armées de la maison ou les quatre points cardinaux. Quand je reviendrai elle me les récitera toujours ses leçons et je voudrais bien à elle aussi lui faire un peu la classe comme je l’ai faite à Paulette et à Lulu. Enfin Inch’ Allah que je revienne bientôt ! En ce moment nous devons être à mi-chemin et ce bateau gaze bien — maintenant la sirène sonne pour l’exercice d’alerte. À ce soir, petit poulet pour terminer ma lettre. Une bien grosse bise à tous.

16 h 30. Bridge terminé, j’ai gagné 7 francs 50 en jouant avec trois officiers des goums. Je suis pour le moment comme tu le vois lancé dans les Tabors et j’avoue que j’ai autour de moi des officiers d’A.I. agréables à fréquenter. À 4 h on a le thé avec trois biscuits et maintenant j’ai mon petit poulet… au bout de ma plume ! J’ai menti ce matin en disant qu’il n’y avait pas de magasin à bord. J’en ai déniché un à midi, un coiffeur qui vend quelques rares choses car à force de faire des traversées sa boutique a été vite vidée. J’ai cependant réussi à acheter une serviette de toilette pour remplacer celle que tu m’as « volée », une savonnette et un paquet de Lux, le tout pour 50 francs. Bien entendu le Lux n’est pas pour moi et je l’enverrai dès que possible à la maman du petit Poussy. Pas de bonbons hélas, rien d’autre que ce que j’ai acheté ou presque, on verra plus tard car vous savez bien que je penserai à vous chaque fois que je le pourrai. En attendant, notre traversée se poursuit toujours aussi calme. La mer ne bouge pas du tout mais on voit pas mal de nuages vers le nord. Adieu le beau soleil de Safi, heureusement que dans quelques jours ce sera le printemps. Dans un petit moment on va recommencer un exercice d’alerte et demain matin on sera à Marseille, c’est du moins ce que l’on dit à bord. Je ne t’enverrai pas de télégramme à mon arrivée car je sais par expérience qu’ils arrivent souvent après les lettres et je me rattraperai en te faisant un mot le plus souvent possible. Ce soir bridge encore sans doute et voilà l’emploi du temps de ton méchant mari qui s’éloigne d’heure en heure de toi sur ce bateau qui me rappelle un peu nos traversées d’avant 39.

Sur un Libération que j’ai lu sur le bateau, j’ai vu que M. de Johannis était encore en cause pour « ses excès de vitesse » tu te rends compte ? Donne-moi des nouvelles de sa dernière histoire. J’espère bien qu’il ne se laissera pas faire car je me demande bien ce qu’on peut lui reprocher. Si ton petit Jean-François et toi-même vont bien et s’il fait toujours beau, va promener un peu avec lui dans sa nouvelle petite voiture le plus souvent possible. Cela vous fera du bien à tous les deux et surtout n’aie plus le cafard à cause de moi et garde-moi bien toute ta confiance, je le mériterai toujours. Au revoir petit poulet chéri. Ma prochaine lettre sera écrite en France, mais demain matin je mettrai en vitesse un mot au bas de cette page. Je t’embrasse mille fois bien affectueusement, caresses aux petites et à Jean-François de leur papa.

Georges

Mercredi 14, 8 h. Bonjour tout le monde, non non Jean-François. Comment avez-vous dormi ? Moi j’approche de Marseille qu’on ne tardera pas à voir et où on doit être en fin de matinée. J’ai assez bien dormi cette nuit malgré qu’on nous ait dit hier soir qu’on rentrait dans la zone dangereuse à cause des sous-marins… Hier soir j’ai fait un autre bridge et j’ai gagné encore… 100 francs. Dis donc petit poulet, es-tu bien sage au moins ? Il est vrai qu’on joue à cinq centimes le point sur ce bateau et que, quoique ma femme n’en dise (!) je ne suis pas un mauvais joueur ! ! 

Le ciel est un peu gris ce matin avec un peu de brouillard, ce n’est déjà plus l’Afrique du Nord mais la mer est toujours calme et ce voyage se sera fort bien passé. Pas une seule femme à bord, rien que des militaires français plus un officier américain perdu au milieu de nous tous. Au revoir à tous, passez une bonne journée. Quant à moi je coucherai à Marseille ce soir sans doute. Je vous embrasse mille fois bien affectueusement. Mon écriture est moche mais le bateau vibre un peu… Encore une bise.