Selestat – Dimanche 21 janvier à 15 h

Période :

Résumé

Georges écrit depuis un nouveau cantonnement enneigé, où il retrouve un certain confort malgré la proximité des combats. Entre missions en jeep et attente d’engagement, il évoque rencontres et quotidien, tout en exprimant son impatience de recevoir des nouvelles et de retrouver les siens.

Photos liées aux lettres

Mon cher petit chéri, c’est dimanche paraît-il aujourd’hui. Pour nous aucun changement sur les autres jours et en ce moment surtout on ne joue guère. J’ai retrouvé et les paysages déjà connus et les personnes comme le Commandant Faure avec qui nous allons encore travailler ensemble dans des conditions d’ailleurs plus difficiles qu’avant. 

En ce moment, trente à quarante centimètres de neige recouvrent tout et on a déjà quelque peine à circuler en jeep. Je suis logé dans une ville assez importante au pied des Vosges dans la plaine (O…i) et j’ai la chance d’être tombé dans une maison très confortable où mon premier souci a été de prendre un bon bain. Il y a le chauffage central et mon thermomètre ne descend pas au-dessous de 15° dans ma chambre où il fait très bon. Cette chambre est à un deuxième étage sous le toit, avec un bon lit, un divan et trois grandes fenêtres avec vue magnifique : ce serait superbe si j’étais en vacances. Les propriétaires sont des gens sympathiques mais je ne les vois pour ainsi dire pas. Donc j’ai un bon lit et une chambre chaude et cela est déjà là un gros point.

Mon emploi du temps reste le même : vadrouiller en jeep entre ici et un colonel où je porte la bonne ou la mauvaise nouvelle selon les circonstances. Pour l’instant nous ne sommes pas encore engagés mais au train où vont les choses, je crois que cela ne tardera pas, ce qui ne m’empêche pas bien entendu de penser à mon prochain départ en permission (Inch’ Allah le 2 ou le 3 février).

Aujourd’hui à midi j’ai bu une bonne bouteille de vin blanc du Rhin avec ton copain Pierre Bourdan(*) de la BBC qui est correspondant de guerre ici : c’est un homme petit, plus jeune que moi, et dont la voix ne ressemble en rien à celle qu’on avait l’habitude d’entendre à la radio. Il est simple et naturel. Tu vois que je suis entouré de grands hommes mais je préférerais bien être plus près de toi. Voilà un bon moment que je n’ai pas de nouvelles de toi et si je n’en ai pas demain, je commencerai à être inquiet. Que fais-tu aujourd’hui dimanche, alors qu’ici la neige continue à tomber ? As-tu maintenant des nouvelles de ta maman ? Moi j’ai reçu une lettre d’Élise et un paquet de pâtes de fruits envoyé par mon père.

Pas revu Clifford depuis notre partie de bridge de mardi. Guy est toujours avec moi et a trouvé une petite chambre chez un professeur du patelin. Henri est resté à la CCR car je ne pouvais pas emmener deux soldats avec moi mais je le vois de temps à autre. Et mon petit bonhomme qu’est-ce qu’il raconte ? A-t-il percé ses premières dents ? Il me tarde enfin de le connaître ce petit monsieur qui a l’air bien gâté par sa maman et ses grandes sœurs. Je pense que toutes les trois travaillent bien à l’école et qu’elles sont toujours gentilles avec toi. Fais-leur à tous une bien grosse bise pour leur papa.

Je m’arrête et je vais m’équiper pour sortir à 12 km d’ici et revenir avant la nuit. Au revoir petit chéri, vite de tes nouvelles comme toujours car je commence à être terriblement impatient. Je t’embrasse bien tendrement.

Ge

P.S. Mme de Johannis a-t-elle reçu le paquet que je lui ai envoyé de la part de sa soeur ?

Notes

(*) Pierre Bourdan sera lié à Georges d’une manière singulière. Ministre de la « Culture » en 47, il meurt noyé lors d’une sortie en voilier devant… le Cap Nègre !