Eywiller – 12 janvier 17h

Période :

Résumé

Georges, réjoui par de nombreuses lettres, plaisante sur son anniversaire et partage son quotidien dans le froid et la guerre. Il évoque l’espoir d’une permission prochaine, ses proches et les enfants, dont les nouvelles et souvenirs soutiennent son moral.

Mon cher petit chéri. Aujourd’hui j’ai été terriblement gâté en correspondances : une de Mme Bénais du 4 janvier, une de Lucien du 5, une de Paulette du 2 et deux de ma méchante petite femme, du 1er et du 4. Je dis méchante parce qu’après quinze ans et demi que « tu me fréquentes » tu ne connais pas encore la date de mon anniversaire. Te rappelles-tu au moins de ma figure et de mes noms, je vais donc te préciser tout cela : je suis grand, beau, jeune, frisé et blond. Je m’appelle Georges (pour les dames), André (pour la famille) et Eugène (pour mes ennemis), et je suis né le 23 février 1906 et non pas le 27. Pourquoi pas le 30 février ? Voilà donc une question mise au point… mais je t’aime bien encore un tout petit peu quand même.

J’ai en ce moment un petit moment de liberté et comme je serai certainement sur la route entre 8 et 10 h ce soir, j’en profite pour venir giberner un peu avec toi. Nous avons toujours de la neige, temps gris et dehors aujourd’hui, le thermomètre n’est pas monté à plus de moins dix. Te rends-tu compte ? Par ailleurs, le pays dans lequel on se trouve n’est guère beau, les villages en partie détruits et les tas de fumier dans les rues de plus en plus nombreux. On reparle en ce moment de permissions pour l’Afrique du Nord et je sais que j’en ferai partie. Voilà donc un point de gagné et un jour tu auras le plaisir de m’entendre téléphoner de Casa si je viens par le bateau et le train, ou de Marrakech si je viens par avion. Sera-ce ce mois-ci ou le mois prochain, je n’en sais rien, mais bientôt sans aucun doute et je ne puis m’empêcher de t’en reparler tellement cela me ferait plaisir.

J’ai bien ri lorsque tu me dis que monsieur Jean-François t’a souhaité la bonne année à sa manière. Il n’est vraiment pas bête ce fils et s’il ne te réveille à minuit que le 31 décembre, il n’y a vraiment pas de mal. Par contre malgré ses 7 kg et quelques, il faudra surveiller la nourriture donnée par la maman car il n’a pas beaucoup grossi ces derniers temps ! ! Fais-lui vite une bien grosse bise pour son papa sur son triple menton et sur sa menotte.

Merci beaucoup à ma grande Paulette de ses gentilles lettres qui me font toujours un grand plaisir, comme celles de Lulu. Je suis terriblement ennuyé que la poupée de Jacquie ne soit pas arrivée. As-tu reçu les paquets que je t’ai envoyés d’Alsace ? Moi j’aurais bien voulu goûter un peu les rillettes que Jacquie aime bien, comme son papa. Oui la photo « dans les Vosges » est le coin où j’ai mangé avec le Commandant Faure, le patelin s’appelle « Le Hohwald ». Il commande un régiment de parachutistes, des types bien gonflés, mais il n’est plus avec nous, ayant rejoint la 1° armée.

N’aie pas peur petit poulet, comme un bon militaire j’exécute bien scrupuleusement les ordres que me donne ma femme (qui est au moins colonel pour moi), c’est-à -dire que j’ai écrit aux Lévesque. J’ai reçu aussi ton colis de chaussettes, mais je te l’ai déjà dit dans une lettre que tu n’as pas dû encore recevoir : merci encore. Ne te fais pas trop de souci pour moi, je suis très prudent en tout et je me porte bien en ce moment malgré le froid aux pieds, aux mains, au nez et aux oreilles. J’espère revoir un jour prochain le copain Tim puisque nous sommes à nouveau dans la même armée. Lui est dans la région d’Haguenau et moi plus à l’ouest.

Guy est à côté de moi, il vient de commencer une lettre mais me déclare qu’il a la flemme et m’admire de t’écrire si souvent (bien fait !). Il me dit de bien vous embrasser tous et meurt d’envie de venir avec moi en permission au Maroc mais cela est impossible bien sûr. Je suis ennuyé qu’Yves ne soit pas venu vous voir le 1er janvier car tu as été bien seule ce jour de fête. Quel est le résultat de son conseil de réforme ? Moi je ne sais jamais quel jour on est et les dimanches sont tout pareils aux autres jours, c’est assez compréhensible. Heureusement qu’en ce moment je dors dans un lit alors qu’il y en a beaucoup dehors par un temps pareil. Cela ferait du bien à ton directeur par intérim et il perdrait vite l’habitude du grand cache-nez à Safi. Comment va son otite ? ?

Je m’en vais au 3e bureau de la division et je m’arrête en t’embrassant mille fois bien bien affectueusement. Une grosse caresse à mon gâté le petit Jacquou, à mon fils et aux grandes sœurs. Bonjour aux Ruelle, etc.

Ge