Résumé
Georges est déçu par l’incertitude de sa permission, désormais compromise, tout en gardant l’espoir d’une occasion. Il évoque la vie au front, ses inquiétudes et son attachement aux siens, dont les lettres soutiennent son moral et nourrissent son attente du retour.
Mon cher petit poulet, je suis moins content ce soir au sujet de ma permission car du fait qu’on ne fait plus partie de la 1re armée, on m’a dit qu’il se pourrait qu’il n’y ait plus de permissions pour l’Afrique du Nord, à moins que j’arrive par moi-même à trouver une place dans un avion. Te rends-tu compte, moi au front, comment peut-il être possible de savoir si je peux ou non avoir une place ? Il se peut cependant qu’il y ait un certain contingent pour notre division un jour prochain, auquel cas je bondirai sur l’occasion. N’empêche qu’en ce moment je suis assez déçu car j’avais rêvé d’un prochain départ. J’espère quand même te revoir bientôt et je ne t’en parlerai plus jusqu’au moment où je serai sur le départ.
En ce moment on a fini de dîner avec Guy et comme on ne sort pas ce soir j’en profite pour t’écrire un peu, et j’ai obligé Guy à écrire à sa maman en même temps, ce qu’il fait d’ailleurs avec pas mal de peine. Notre menu a été le même qu’avant-hier mais à midi je mange mieux à la popote du colonel avec qui je suis en liaison. Et puis c’est la guerre n’est-ce pas, et je ne sais ce que devient le brave copain Clifford qui se trouvait au nord d’Haguenau il y a quelque temps alors que nous nous sommes au sud de Bitche, avec une situation qui peut d’ailleurs changer du jour au lendemain à cause des événements actuels en Alsace, où cela barde pas mal et qui ne sont pas très brillants.
C’est curieux que vous ne trouviez pas d’enveloppes au Maroc et dans mon prochain paquet je t’en mettrai encore car je ne veux pas que tu ne puisses pas m’écrire à cause de cela un jour. Je t’ai envoyé ce matin mes économies : 3000 francs, car je n’en sais que faire et je préfère que ce soit toi que moi. Fais-en bien entendu ce que tu veux car je sais que la vie est terriblement chère au Maroc. J’ai reçu ce matin deux lettres de vous : la tienne du 26 décembre et celle de Paulette du 27. Je suis bien entendu enchanté de vos deux lettres et je te remercie de m’écrire bien bien longuement. Oui je suis bien content du travail de mes trois grandes filles en classe, et je suis sûr qu’elles continuent à nous faire plaisir dans ce sens.
Oui petit poulet tu as raison et je crois bien que je reviendrai plus « philosophe » de cette guerre, comme tu le dis. La vie humaine en effet ne compte guère, mais vois-tu ce qui me réconforte dans tout cela c’est de penser à vous tous, à toi si affectueuse et si gentille avec moi, si raisonnable aussi et si courageuse au milieu de tes quatre gosses, aux petites que j’aime tant et à ce petit garçon que j’ai hâte de connaître. C’est de lire tes nombreuses et longues lettres qui me permettent de vivre avec vous par la pensée. Car ce que je mets au-dessus de tout en ce moment, c’est cette vie de famille si belle quand on s’accorde bien et que l’on se fait confiance. Un an bientôt que je vous ai quittés, deux ans que je ne vis pour ainsi dire plus avec vous, c’est quelquefois dur tu sais et que deviendrais-je si je n’avais pas cette certitude d’une gentille femme qui m’aime et qui mérite ma confiance et qui m’écrit souvent.
Tout cela est bien sérieux mais comme moi tu sais bien qu’il y a des moments où l’on rumine des pensées plus ou moins graves. Mais n’aie crainte je reste un homme et je saurai garder malgré tout un bon moral. En attendant fais de bien grosses caresses à tout ton petit monde à qui je pense bien souvent. As-tu des nouvelles de Maurice et Lucien est-il démobilisé ? Au revoir petite Yvonne, ton bien méchant mari t’embrasse mille fois bien tendrement.
Ge
J’ai reçu une lettre de Paulet mais je ne me la retrouve pas pour te l’envoyer. Encore une bise.

