dans les Vosges – 8 janvier

Période :

Résumé

Georges écrit le soir après une journée sous la neige et le froid, entre fatigue et accalmie. Il raconte la vie quotidienne avec Guy, les routes difficiles, l’attente incertaine d’une permission et son impatience de retrouver les siens, qu’il embrasse avec tendresse.

[dans la marge : J’ai compté que depuis mon départ du Maroc, j’avais stationné dans 25 endroits différents dont 18 en France. Où est la vie si tranquille et si belle que j’avais avec toi. Encore une bise.]

Mon cher petit poulet. Il est 9 h le soir, je suis dans notre salle à manger et je viens d’envoyer un mot à mon père et un à Clifford avec quelques photos où il est avec moi et que je t’ai déjà envoyées. Guy est en face de moi en train d’aligner les bonbons, les chewing-gums, chocolats, etc. qu’il garde pour son petit frère Yves : tous les soirs il les admire, bouillant d’envie de les manger, mais heureux de voir toutes ces richesses, n’attendant que le moment où il pourra les porter chez lui. Il me fait rire car il est bien gosse mais bien gentil.

Ce soir il m’a fait le dîner : pommes de terre Blanchard écrasées et grasses au possible, deux côtelettes barbotées je ne sais où et fromage américain avec de l’eau comme boisson car fini le vin d’Alsace maintenant. On a pas mal roulé dehors aujourd’hui mais ce soir on est un peu tranquilles et j’en profite pour t’écrire encore un peu, connaissant le plaisir que te font mes lettres. Sitôt après d’ailleurs, on ira au lit car je suis un peu fatigué et il faut repartir de bonne heure demain matin.

Depuis hier il neige sans arrêt, une neige fine et poussiéreuse comme à Ifrane, avec un froid très vif. Il y en a déjà une bonne couche et les routes commencent à devenir difficiles : ce matin un camion a dérapé devant moi et a accroché ma jeep sans trop de dommages d’ailleurs. Je fais terriblement attention et je mets des chaînes aux roues pour ne pas déraper. Ne sois donc pas en souci à ce sujet.

Ma demande au sujet de la permission a obtenu un premier résultat, c’est que l’on m’a promis que je partirai au prochain tour. Malheureusement je ne sais si le prochain départ aura lieu dans huit jours ou dans trois mois, mais cela me fait tout de même plaisir de savoir que bientôt je vous reverrai tous et tu peux croire que je suis impatient. À tel point que j’ai déjà préparé ma valise et que moi aussi je commence à mettre de côté pour vous mes bonbons et mes chewing-gums. En attendant, la guerre continue… et en ce moment ce n’est pas trop rose. Enfin les jours passent quand même et on verra bien un jour la fin de tout cela.

Jacquou a-t-elle reçu enfin sa poupée ? Je suis vraiment navré de ce qu’elle ne soit pas encore arrivée : peut-être faisait-elle trop de bruit dans son paquet. Et mes autres colis, les as-tu reçus ? Je ne sais plus combien je t’en ai envoyé mais il y en a bien deux ou trois. Je n’ai pas eu de lettre de toi aujourd’hui mais je compte bien que demain j’aurai la première de 1945. Yves est-il resté longtemps avec vous et que s’est-il passé avec Mimi Baldarini ? Et mon petit Jean-François, est-ce qu’il est toujours bien mignon et gentil avec sa petite maman ? Jacquou est-elle toujours quand même un peu la gâtée de sa maman ?

Fais-leur une bien grosse bise à tous pour leur papa. Guy se couche sur mon lit de camp en face de moi et je vais en faire autant dès que j’aurai cacheté ta lettre. Bonsoir donc petite chérie, n’aie pas trop froid dans ton grand lit et continue à m’écrire bien souvent. Mille grosses caresses de ton méchant mari mais qui t’aime bien.
Ge