Résumé
Depuis son nouveau secteur postal, Georges décrit une vie très chargée à la tête du service automobile, entre travail intense et déplacements fréquents. Bien installé mais isolé, il évoque l’attente du front, son attachement aux siens et son désir de les retrouver bientôt.
Secteur postal 8114
Mon petit chéri,
Je suis dans ma chambre et, à la lueur de ma lampe électrique car il n’y a toujours pas d’électricité par ici, je viens t’écrire un peu et bavarder avec mon petit poulet que je n’oublie pas, malgré mon existence de plus en plus active. Note d’abord mon changement de numéro de secteur postal : 84114 au lieu de 84112 (le reste sans changement). Ma situation reste la même, à la tête du service auto, mais le numéro seul a changé.
Je suis toujours avec mes motos, mes bagnoles et mes camions, dont plusieurs sont de vrais mastodontes, mes garages, et tout ce qui fait de moi un vrai mécanicien ou grand directeur d’affaires de transports. Bien entendu, je ne suis pas le plus mal chaussé, et je me prépare à remplacer ma 402 pourtant pas mal contre une Amilcar de sport carrossée par Hotchkiss pas mal du tout : dommage qu’elle ne soit pas à moi après la guerre !
Par exemple, mon travail est énorme et, si je sors très souvent, je n’ai que rarement l’occasion de boire un pot ou de flâner quelques minutes à la grande ville, sans avoir le temps de jamais rien visiter ni encore de faire ces fameux achats pour vous tous. Lundi ou mardi, je m’arrangerai pour les faire, car notre changement de secteur est toujours en suspens et je ne voudrais pas être roulé, et vous non plus bien sûr !
Notre popote est installée dans notre garage, près de mon bureau, et nous avons délaissé la cuisine américaine pour manger à la française, ce qui est tout de même meilleur car on se fatigue vite de l’autre à la longue. Les produits sont difficiles à trouver, mais on se débrouille, surtout que nos rations américaines servent souvent de monnaie d’échange.
Nous sommes en tout six officiers : Lamy, Ivanski, de Bodard, Bidet, Gilles et moi, et nous entendons très bien. Je vais presque chaque jour à P… et je commence à en connaître les principales rues : cela me servira toujours lorsque je t’y amènerai avec nos filles bien sûr, si elles continuent à être bien gentilles avec leur maman.
Les boches nous laissent en paix maintenant ici, et on comprend qu’ils aient fort à faire du côté de chez eux, car ils ne doivent pas en mener trop large. Malheureusement, ce mois de septembre sent la France et il pleut presque chaque jour, ce qui me fait regretter encore davantage Safi et son beau soleil.
Le petit Collet est parti au front, je crois te l’avoir dit, quant à moi, c’est possible d’un moment à l’autre, mais pour l’instant pas question et tout en râlant un peu j’attends sans rien faire comme demandes spéciales. Je n’ai guère envie de refaire du camping avec le temps qu’il fait, je suis trop bien dans ma petite chambre d’hôtel, quoique je sois bien seul sans mon petit poulet.
Pour l’instant, j’ai surtout hâte que tout soit terminé et que je retourne vite auprès de vous tous, qu’il me semble avoir quittés depuis un siècle. J’ai devant moi ta photo, prise avec ta robe à pois dans le jardin, et celles de mes grandes filles. J’ai acheté deux petits cadres dans ce but, et il me semble que vous êtes avec moi quand je rentre dans ma chambre. Il ne me manque plus que mon petit Jean François. Dire qu’ici on trouve des pellicules tant qu’on en veut et que je ne puis pas vous en envoyer !
Je n’ai pas eu de vos nouvelles depuis ta lettre du 22 août et j’ai hâte de lire tes gentilles lettres. J’espère que, toi par contre, tu reçois plus régulièrement mes lettres maintenant et que tu n’as plus autant le cafard que ce dont tu me parlais dans cette lettre, un peu triste, que j’ai déjà relue bien souvent. Ne m’en veux pas du tout si mes lettres sont parfois un peu hâtives : je n’ai jamais eu de ma vie tant d’occupations et voulant à tout prix donner satisfaction à mon commandant qui est très chic avec moi, je travaille dur et il m’arrive souvent de rester au boulot jusqu’à huit heures du soir.
Fait-il toujours assez bon à Safi pour vous permettre d’aller souvent à la plage ou au club ? Comme la voiture de Jean François doit être dure à pousser à la montée ! Allez-y bien souvent, et toi aussi, petite chérie, cela te distrait et te fait du bien. Comment va-t-il ce petit bout d’homme qui te donne tant d’occupations ? J’espère que monsieur continue à grossir et fait de plus en plus de risettes à sa gentille maman et à ses grandes sœurs. Attention qu’il ne prenne pas froid maintenant que l’été commence à finir.
À ce propos, tu ferais bien d’acheter du bois avant l’hiver, avant que tout le monde bondisse chez l’unique marchand de Safi. Je suis content que tu me dises que Jacquie, Paulette et Lulu sont bien gentilles, mais je le serais encore davantage si tu me disais qu’elles ne se disputent plus. Veux-tu leur demander, pour faire plaisir à leur papa, d’essayer d’y arriver ?
Je n’ai pas encore vu de belles poupées pour mon Jacquou, mais j’y pense et dis-lui bien que cela ne tardera pas. Claudia est-elle toujours à Safi ? Embrasse-la bien pour moi. Maurice est-il content de son nouveau métier ? Et Lucien, où est-il mobilisé, s’il l’est ?
Passe une bonne nuit, petite chérie, et n’aie plus le cafard si mes lettres tardent trop à t’arriver : je t’aime toujours beaucoup, beaucoup, et je reste le petit mari bien sage que tu désires, j’en suis sûr. Embrasse bien mes trois grandes filles et mon petit bout de chou pour leur papa et pour toi les meilleures caresses les plus affectueuses de ton Georges
J’ai mal aux yeux d’avoir si peu de lumière mais je suis heureux d’avoir pu te faire une lettre plus longue que d’habitude. Bonne nuit ma petite femme chérie. Encore une grosse bise.

