Résumé
Georges écrit depuis une ville bombardée où il séjourne brièvement pour une mission militaire. Il décrit son hôtel, ses rencontres avec des soldats alliés et la dureté de la vie locale. Surtout, il exprime sa nostalgie, son attachement à sa femme et son regret de ne pouvoir partager ses voyages avec elle
Mon cher petit chéri, ce soir je t’écris d’un chic hôtel de R. Où je suis depuis ce matin pour 24h seulement. Dans une ville à moitié détruite par les bombardement le quartier de la gare est intact et le chic hôtel où l’on m’a réquisitionné une chambre a encore l’eau courante et l’électricité : belle chambre et bon lit où je crois j’en écraserai bien. Te souviens-tu lorsque je faisais à Marrakech le marchand de chaussettes pour une maison d’Elbeuf ? Je suis donc à deux pas de là pour une mission militaire que je n’ai pas voulu confier à un autre. Je suis venu dans ma 402 avec mon chauffeur Charlot et notre accent surtout le sien a fait sensation puisque les gens sont terriblement froids ici et que nos repas, pour ne manger presque rien, nous reviennent à 150F l’un.
En cours de route on accepte quelques auto stop et nous avons fait des heureux qui voyaient pour la première fois des militaires de la division Leclerc. Ici des anglais seulement et le seul américain que nous avons rencontré en ville, un officier des affaires civiles, nous a interpellés amicalement tout heureux en croyant reconnaître ses compatriotes. On l’a détrompé mais après avoir bu un pot ensemble, même deux de vieux Calvados (une tournée chacun) on est devenu les meilleurs amis du monde et il m’a donné son adresse civile, et moi la mienne pour aller le voir après la guerre. C’est assez amusant ne trouves-tu pas? Il avait d’ailleurs l’air complètement perdu ici et m’enviait de savoir que j’étais à P. Et non à Rouen. Bien entendu il y a de fortes chances que je ne le retrouverai jamais même pas en Pennsylvanie où il habite. La ville où nous sommes est une très belle ville, ou tout au moins en étais une. Heureusement que la cathédrale n’a rien mais il fait plutôt froid… et je préfère Safi ! La route qui y conduit, large et cimentée presque tout du long, est agréable et j’aurais l’impression de faire du tourisme malgré les nombreux convois que je croisais sur la route.
Demain après-midi, je rentrerai à mon gîte, à moins que mes camarades ne soient déjà partis et que je sois obligé de les suivre, car notre situation là-bas ne doit pas s’éterniser, comme je te l’ai déjà dit. Cela me donne en tout cas envie de descendre un jour dans l’Ardèche et je tacherai de le faire dès que ce sera possible et si mon commandant veut bien m’en donner la permission. Je suis content de pouvoir t’écrire cette petite lettre avant de me coucher et si on vient un jour ensemble par là on tachera de retrouver le même hôtel. Lundi ou mardi j’irai voir la soeur de Mme de Johannis et je te donnerai de ses nouvelles dans ma prochaine lettre.
Tu doit être couchée en ce moment car il est environ 10H et ton petit diablou doit dormir près de toi avec ses petits poings fermés. Comme je préfèrerai être avec vous. Ton absence commence à me peser et c’est surtout quand tu n’es pas là lorsque je voyage ou lorsque je prends un plaisir que je trouve bien mauvais d’être si seul car je ne puis confier mes impressions comme je le ferai avec toi. Pour moi un voyage fait ensemble, le petit poulet et moi, me laisse un bien meilleur souvenir que ceux que j’ai pu faire jusque’à maintenant et je commence pourtant à en avoir fait.
Demain matin, qu’allez-vous faire tous les cinq? Je vous vois partant au Club vers 10H, Lulu et Jackie se disputant un petit peu pour la voiture du petit Jean-François à l’aller pendant que Paulette la pousse au retour. Heureusement que tu as ces grandes aides sans cela je suis sûr que cela te ferait de la peine de faire la côte. As-tu commencé à prendre des bains toi-même? Profites en bien petite chérie et n’aie plus le cafard car je veux te savoir contente, même lorsque mes lettres sont égarées, souvent d’ailleurs par la faute de la poste militaire et non par la mienne. As-tu reçu un papier au sujet de l’indemnité de naissance de Jean-François et as-tu demandé à la DIP de te la payer. Est-ce que Safi a toujours les mêmes petites histoires de clocher au sujet des petits collaborateurs qui n’en étaient pas, des durs qui ne l’ont jamais été, des mous qui sont devenus durs, etc… Si quelques uns pouvaient venir faire un tour au milieu de pas mal de patelins en ruines ils comprendraient beaucoup de choses et qu’en particulier la tâche sera dure après la guerre. Qu’on fusille tous les vrais collaborateurs mais qu’on pense un peu au travail et à l’ordre et cela vaudra mieux. Heureusement que la capitale et ses environs, sauf St-Cyret le Bourget, n’ont pour ainsi dire rien du tout.
Fais une bien grosse bise à toute la maisonnée. Bonsoir petite Yvonne, sois toujours bien gentille et aime moi bien car je fais tout pour le mériter et je t’aime bien beaucoup.
Une grosse caresse de ton méchant mari
Notes
Ces photos prises par Georges ce jour-là illustrent les informations données par la lettre : Georges et sa 402 sur la route Paris-Rouen, et la cathédrale qui se dresse au milieu des ruines.


