Résumé
Recevant plusieurs lettres, Georges dit son attachement et son impatience de retrouver les siens. Très occupé à organiser une importante compagnie automobile à Paris, il évoque un travail intense mais stimulant, espère une permission à Privas et sent la fin proche.
Mon petit chéri,
Aujourd’hui, j’ai reçu deux lettres de toi, dont celle du 22 août et une plus ancienne. Elles ne se suivent pas toutes régulièrement, mais cela me fait plaisir de les réunir, de les classer et de les relire par ordre. Toutes les nouvelles que tu me donnes m’intéressent beaucoup, et je reconnais bien mon petit poulet de ta façon de m’écrire. Continue de même, tu me feras tant plaisir, car c’est la seule chose qui, avec la pensée, nous réunit l’un à l’autre en ce moment et dieu sait si j’ai hâte que tout soit fini pour te rejoindre, revoir mes grandes filles que j’aime tant et connaître enfin ce fils dont tu me parles avec tant d’éloges certainement mérités.
Ma vie est pourtant bien remplie en ce moment et j’en arrive à ne pas réaliser qu’on est déjà au cinq septembre tellement j’ai du travail. Mais c’est un travail des plus intéressants, et j’en suis heureux. J’ai monté ici moi-même ma compagnie automobile, et nous avons déjà plus de soixante-dix voitures ou camions. À cause de cela, je sors maintenant davantage, car je suis en relation avec des industriels de Paris et de la banlieue, et je commence enfin à connaître cette capitale où je n’avais passé que quelques heures dans ma vie et qu’il faudra bien que je te fasse connaître un jour.
Je mentirais si je te disais que j’ai du temps de reste pour admirer les vitrines et faire beaucoup d’achats, mais depuis deux jours j’y suis allé au moins quatre fois, et ce soir à six heures j’ai rendez-vous dans un café des Champs-Élysées avec un colonel des Forces françaises de l’Intérieur pour une histoire de camions à réquisitionner.
Ce qu’il me faudrait maintenant et me comblerait de joie, ce serait une journée entière de liberté pour faire des achats, « vos » achats, et voir de plus près certaines choses intéressantes. Je tâcherai d’arriver à obtenir cela cette semaine, à moins que nous nous déplacions encore vers l’est bientôt, ce qui semble probable, car les événements nous poussent vite, et il se pourrait fort que ma vie n’offre pas autant de tranquillité qu’en ce moment, malgré mon boulot.
Je suis dans les papiers de mon commandant et cela me vaut d’être bien considéré mais aussi il s’appuie trop sur moi pour se balader lui et je tombe sur mon lit chaque soir, écrasé de sommeil, pour être au travail chaque matin à 7 h 30 ou 8 heures moins le quart. Je ne me plains pas, au contraire, car je sais qu’ainsi le moment de vous revoir tous arrivera plus vite, et cela seul compte pour moi.
Dans le Sud, les nouvelles annoncent que les Alliés sont à Saint-Étienne. L’Ardèche est donc libérée, et il faudra que, dès que le passage sera possible, je demande 48 h de perm pour aller passer quelques heures à Privas et à Vals. Je suis peut-être un peu fou, mais tu parles d’une joie pour tous quand j’arriverai… Cela m’énerve à l’avance d’y penser, et je te le dirai vite lorsque cela sera possible.
Profite bien, avec Jean François et les grandes filles, du Club avant qu’il ne fasse trop froid. Tu me fais rire en m’annonçant que Paulette est aussi grande que toi mais dis-lui de s’arrêter, car une femme n’est pas belle si elle est trop grande, pas vrai Lulu ? Fais donc une grosse bise à tout ce petit monde. Je vous écris au milieu des bruits de mon atelier.
Ne te fais aucun souci pour moi, jusqu’à maintenant, je ne suis pas dans la bagarre, sauf les bombardements du début, et tout sera bientôt fini.Je t’embrasse mille fois, bien bien affectueusement comme je t’aime.
Ge


