Résumé
Georges raconte un déplacement sous la pluie, une visite chez Clifford et un travail intense lié au déménagement. Il prépare et envoie des colis pour sa famille. Sa jambe s’améliore lentement. Il évoque le froid, la vie quotidienne, les enfants et garde espoir de rentrer au printemps.
Mon cher petit chéri,
Je t’écris encore de mon lit ce soir avant de m’endormir mais je ne sais pas si j’irai au bout car je suis fatigué. Hier, comme je te l’ai dit, j’ai conduit la voiture de notre grand patron jusqu’à son PC, 250 kilomètres de route sous la pluie, un peu d’arrêt, le temps d’écouter la canonnade et au retour, je me suis arrêté chez Clifford, installé avec ses soldats, son colonel et ses camarades dans une école normale. Il était huit heures du soir quand on est arrivé chez lui avec Gilles et Ivanski. Nous avons dîné avec lui dans la salle à manger des officiers : soupe, riz au cari, maïs, lapin, compote de fruits et nous sommes repartis à dix heures pour arriver ici à deux heures du matin, ce qui ne m’a pas empêché d’être au travail comme d’habitude ce matin. Une fois de plus, nous avons été bien contents de nous retrouver avec l’ami Tim qui ne savait que faire pour nous donner satisfaction.
Aujourd’hui pour moi gros travail car on prépare notre déménagement et ce n’est pas une petite affaire. Ce soir après souper j’ai commencé à préparer mes paquets pour vous. Dans l’un, j’ai mis les trois bracelets — un pour toi, un pour Paulette et un pour Lulu — du chocolat, des chewing-gum, deux savonnettes, une boîte de café américain, quelques crayons. Demain, je ferai souder la boîte au garage et je vous l’enverrai aussitôt. Il me reste encore le paquet de Jackie et de Jean-François, mais la poupée et l’ours sont un peu encombrants et je suis assez ennuyé pour trouver un emballage solide. Je me débrouillerai quand même demain. Je vais essayer aussi de te trouver des bas car on fabrique ici et les joindrai au paquet si possible. Inch’ Allah que le tout vous parvienne en bon état, car cela m’ennuierait surtout à cause des bracelets. J’espère que tout cela vous fera bien plaisir.
Ma jambe va un peu mieux, mais je boite encore et plie difficilement le genou : encore quelques jours, et j’espère que tout ira bien pour mon prochain départ. Pendant que je t’écris, mon petit poste radio donne les nouvelles à côté de moi : tout va bien dans l’ensemble et si cela continue, j’espère bien vous rejoindre au printemps prochain. Je m’arrête ce soir et je continuerai ma lettre demain matin. Bonsoir, petit chéri, dors bien. Une caresse à mes trois filles et à Jean-François. Je t’embrasse bien fort et dans cinq minutes je dors.
Jeudi matin, de mon bureau.
Bonjour à tous. J’ai dormi comme un loir mais je me suis réveillé gelé car il fait un superbe froid de canard, comme s’il allait tomber de la neige. À ce propos, si tu pouvais me procurer une paire de chaussettes de grosse laine pour l’hiver, tu me ferais plaisir, car j’ai peur pour mes mignons petons. Charlot est devant moi et s’escrime pour coudre le tissu autour de la boîte en fer contenant vos bijoux, mesdames et mesdemoiselles. Après on s’occupera de trouver quelque chose pour enfermer la poupée et l’ours acrobate.
Hier soir, avant de dormir, j’ai reçu ta lettre du 13 octobre et celle de Lulu du 15. J’espère que depuis tu as reçu mes lettres en retard et que tu connais tous les détails de mon séjour à Paris. Ce que tu me dis de Videau me fait de la peine pour elle, qui est si gentille. C’est bien de lui et je n’en suis guère étonné. Je suis heureux que ta délégation soit enfin arrivée, mais ni Gabanelle ni le CAT de Marrakech n’y sont pour rien puisque cela venait d’un retard de courrier. Tu as raison, je préfère déjà l’hiver au Maroc qu’en France, mais que dirais-tu de la côte d’Azur ? ? Fais vite vite rentrer du bois pour l’hiver ; si tu m’avais écouté, tu aurais déjà ta cave pleine, petit poulet, alors que je crains que cela t’occasionne pas mal de soucis.
La lettre de Lulu m’a fort amusé. Je suis heureux que, d’après ses dires, Jean-François lui ressemble de plus en plus. Il me tarde de recevoir les premiers témoignages. Pour Paulette, n’oublie pas ce que je t’ai dit : au moindre signe de défaillance, fais-la passer en quatrième. La troisième est très difficile à suivre, et je ne voudrais pas qu’elle se noie complètement. En attendant qu’elle essaie de suivre avec beaucoup de bonne volonté.
Oui Lulu, j’ai rencontré Raimu et je lui ai dit que j’avais des filles, dont une qui s’appelait Lulu, et un petit diable Jacquou. Mon ami instituteur en Algérie, Gilles né à Salon, a bien sa femme en Algérie, et je crois un gosse, mais je ne sais pas où exactement. Il est en tout cas bien chic et bien marrant. C’est lui notre popotier, et hier soir il nous faisait encore bien rire à table avec ses histoires.
Pas de nouvelles du petit Collet. Bientôt mercredi 1er novembre, je le rejoindrai, et je penserai encore un peu plus à toi si cela est possible et à toutes mes filles et J-F. Embrasse-les bien pour moi, et toi, petite Yvonne chérie, reçois les plus grosses caresses de ton méchant mari qui ne t’aime plus.
Pour Paulette, ce qu’il faudrait surtout c’est qu’elle essaie, sans perdre de temps inutile, de se tenir toujours à jour et, si possible, à l’ avance pour ses devoirs. Encore une bise.

