Troyes – Vendredi 27 octobre

Période :

Résumé

Georges reçoit ses lettres avec joie et se réjouit des nouvelles familiales. Touché par les souvenirs évoqués, il décrit un dîner d’adieu avec les autorités avant un départ imminent. Malgré fatigue et genou douloureux, il garde le moral et pense tendrement aux siens.

Mon cher petit chéri, ce soir je dispose de quelques instants avant de dîner. Il pleut, et je suis venu me réfugier dans ma chambre pour venir bavarder un moment avec toi. J’ai reçu ce matin deux lettres : la 98 du 9, et la 3 du 17 octobre. Mes séries sont ainsi comblées, et je ne crois pas avoir une lettre de toi en retard.

Continue à m’écrire ainsi souvent car cela me fait tant plaisir de lire et relire tes lettres, toutes si gentilles. Je suis content que tu aies été heureuse d’avoir mes photos et je t’en enverrai de temps à autre : ainsi l’image t’aidera-t-elle, avec mes lettres, à me suivre dans ma vie actuelle. Je pense que tu as depuis reçu le compte-rendu de ma visite à la sœur de Mme de Johannis ; sinon, il faudra que je te le raconte à nouveau.

Tu ne peux imaginer combien tout ce que tu me dis au sujet de ma mère a pu me toucher, et je sais que tu m’aimes beaucoup, cela je ne l’oublie pas. Lulu me fait rire en me disant que la grande photo, c’est comme les artistes de cinéma, et Jean-François qui fait une risette devant la photo de son papa !… Je suis heureux aussi que Lucien ait été si gentil avec les grandes filles et tu le remercieras bien pour moi : je préfère au fond cela, et je suis sûr qu’il est revenu à de meilleurs sentiments, je m’en étais d’ailleurs aperçu quand j’étais à Casa.

Aujourd’hui, nous avons fait un grand dîner d’adieu aux autorités de la ville : évêque — dont seul j’ai oublié d’embrasser la bague — préfet, secrétaire général, maire, trois colonels, rien ne manquait de tout le gratin de la ville autour des quatre capitaines et lieutenants de notre unité qui les recevaient. Pas de femmes, bien entendu et on a bien mangé et bien bu pour se donner du cœur au ventre. La glace au chocolat était délicieuse, et je connais bien certaines petites filles et certaine femme qui auraient bien voulu être à ma place pour manger une plus grosse part que la mienne !

Maintenant, on est en plein dans les bagages, les soucis du départ … et la pluie continue, et le froid commence à se faire sentir. Mon genou va mieux, mais je boite encore pas mal : c’est bougrement long à passer cette histoire-là. La prochaine fois, je me ferai porter malade et je prendrai un mois de convalescence pour aller me reposer à Safi (ah si c’était possible).

Au revoir, petit poulet. Je m’en vais à ma popote retrouver mes camarades, et ce soir au lit de bonne heure, car je suis un peu éreinté. Bon courage toujours et fais de grosses bises à mon petit Jean-François, à ma gentille petite Jacquou et à ses grandes sœurs. Je t’embrasse mille fois bien tendrement, comme je t’aime

Georges.