Résumé
Georges reçoit des nouvelles rassurantes de sa famille et félicite les enfants. Il raconte un week-end heureux avec Clifford : repas, retrouvailles avec sa sœur, visites à Paris et Fontainebleau. Sa santé s’améliore, mais le départ au front approche et le travail s’intensifie.
Mon cher chéri,
Je t’écris de mon lit ce soir mais tout va très bien, c’est parce que je n’ai pas eu le temps de la journée. Ce matin, j’ai reçu ta lettre N°99 du 13 octobre, tu vois que cela va vite pour moi, et j’en suis content. Tu me dis avoir reçu ma lettre bien courte t’annonçant mon voyage dans l’Ardèche. J’espère que depuis tu as reçu ma lettre à ce sujet et en particulier celle que je t’avais écrite de chez ta maman.
Ne t’occupe plus pour ta délégation car je suis sûr que maintenant tout va bien aller, la division ayant à nouveau fait le nécessaire. Il se peut très bien que ce retard si long soit dû à une perte de correspondance. Tout à fait de ton avis au sujet de ce que tu penses de Mme Dumont de Violet, mais tout cela n’a guère d’importance : toi et notre petite famille, c’est bien suffisant, n’est-ce pas.
Félicitations à mon Jacquou qui fait bien ses devoirs tous les soirs et apprend bien ses leçons. J’espère que pour Paulette et Lulu tout va très bien aussi. Félicitations aussi à mon petit Jean-François pour les nombreux grammes qu’il prend chaque semaine. Je suis très vexé que tu trouves le lieutenant Lamy très bien, et pourtant au point de vue note de sympathie je ne lui donne que 10 sur 20, alors que Gilles obtient facilement 17 ou 18. As-tu reçu toutes les autres photos que je t’ai envoyées ? Il y a longtemps que je n’en ai pas tiré, et j’attends pour cela d’être au front, dans huit jours…
Hier dimanche, malgré la pluie qui n’a pas cessé, j’ai passé une excellente journée avec le copain Clifford, avec qui on se tutoie maintenant et qui est toujours de plus en plus sympathique. Comme il me l’avait promis, il est arrivé samedi soir à 19 heures. Je lui avais fait préparer un très bon dîner à notre popote avec poulet, champignons, omelette au rhum, pêches au sirop et champagne. Puis au lit à 22 heures, dans une chambre (mieux que la semaine dernière), dans mon hôtel. Le dimanche matin, il est allé à la messe pendant que je préparais le café dans ma chambre.
À 9 heures, départ pour P… avant dans ma Citroën 15CV qu’il a conduite aller-retour (et qu’il a trouvée épatante). Arrivée sans panne ni accident à midi moins le quart. On s’est mis à la recherche de ma sœur Antoinette qu’on a trouvée facilement. Lui chef du personnel et elle serveuse au cercle franco-allié, fréquenté par les Américains, établissement très luxueux où l’on mange à l’américaine, avec un luxe inégalable et fréquenté seulement par des officiers alliés. Je l’ai faite appeler et, ni elle ni moi ne nous sommes reconnus. Seize ans et demi qu’on ne s’était pas vus. Puis pleurs de sa part, un peu d’émotion de la mienne. Lui et elle ont été très gentils avec Clifford et moi. On a mangé au cercle, bien servis bien entendu, et on les a quittés vers deux heures.
Après, on est allé voir la sœur de Mme de Johannis, qui avait reçu une lettre de Michel de France. On est arrivé au moment du dessert et on a mangé avec eux une superbe tarte aux pommes avec un bon vin blanc, la dernière bouteille de la cave. Inutile de te dire qu’on a parlé de Safi, de toi, des petites et de la famille de Monsieur le Maire. J’ai ramené de chez eux des cadeaux achetés à Paris, et je vais vous les envoyer demain en deux ou trois paquets, en faisant des prières pour que tout arrive. Je leur ai laissé, bien entendu, quelques paquets de cigarettes et des conserves, car ils sont extrêmement chics.
Après on est allé visiter, Clifford et moi, la cathédrale de Notre-Dame, et on est retourné à quatre heures en s’arrêtant quelques instants à Fontainebleau pour visiter le château. Retour ici à sept heures, dîner rapide à ma popote, et Clifford est reparti aussitôt. Du coup, ma jambe va mieux, et aujourd’hui je peux marcher et conduire l’auto sans trop de peine.
Demain, je compte aller voir mon général et, au retour, j’irai dire bonjour encore à Clifford qui se trouve sur ma route. Tu imagines sans peine le plaisir qu’on a l’un et l’autre de se rencontrer ici et cela me rappelle tant Safi. Mais tout cela ne me fait pas oublier qu’on prépare activement notre départ et que, lorsque tu recevras cette lettre, j’aurai changé d’air…
Jeudi, Clifford va à Dijon et en profitera pour pousser une pointe jusqu’à Châlon voir Jeanne. Ainsi, sauf Maurice, il connaîtra toute la famille. Là où il est, il loge chez des gens ayant des gosses, où il est très content, paraît-il. Son hôte est luthier et il paraît que Clifford est très gâté par tous : cela ne m’étonne pas car c’est vraiment une perle rare et qui nous aime bien. Il me charge de vous dire à tous qu’il va vous écrire et qu’il ne vous oublie pas.
Il est près de 11 heures et je vais m’arrêter en vous souhaitant une bonne nuit. Demain matin, j’ai pas mal de travail sur la planche, et à 1 heure je partirai au volant de la voiture du général (une Mercury) que j’ai réparée au poil ici, et que je me fais un point d’honneur de lui rapporter moi-même, pour revenir dans la nuit avec un lieutenant Ivanski, car cette semaine va être terriblement chargée pour nous.Bonne nuit, petite Yvonne et n’aie pas froid dans ton grand lit, moi, je vais éteindre en pensant une fois de plus à vous tous que j’aime et qu’il me tarde de revoir. Je vous embrasse tous les cinq mille fois, bien bien affectueusement, et pour toi une caresse supplémentaire de ton méchant mari, qui n’a oublié aucune lettre dans la forêt de St Germain ou à la croix de Noailles…
Ge

