Résumé
Georges, toujours immobilisé, s’inquiète de ne pas guérir assez vite avant son départ pour remplacer un officier tué au front. Il reçoit avec joie des lettres de sa famille, garde le moral malgré l’ennui, évoque ses projets d’après-guerre et réaffirme son attachement aux siens.
Mon cher petit chéri, je ne suis pas très gai aujourd’hui, et je t’en demande pardon, mais à qui me confier sinon à toi, mon petit chéri. Hier, j’ai voulu me lever. Rien à faire ma jambe ne tient pas le coup, et j’en ai marre de garder le lit, d’autant plus que le toubib est assez indécis et ne me fait pour ainsi dire rien. D’autre part, le 31, je dois changer de secteur postal pour prendre la place d’un capitaine tué au front, tu sais ce que cela veut dire et je crains de ne pas être d’aplomb d’ici là. Enfin, à la grâce de Dieu et t’écrire cela me fera du bien, j’en suis sûr d’avance.
Ce matin, j’ai eu la grande joie d’avoir trois lettres de Safi dont une du 1er octobre, une de Lulu écrite à son retour de Casa, et une de toi du 8 octobre, avec celle de Clifford, que je te renvoie, et celles de ta maman et de ta tante Élise. Comme je les ai lues avec attention et plaisir, toutes ces lettres de ceux que j’aime tant et à qui je pense si souvent !
Oh oui, j’ai pensé à vous tous le 1er octobre, et il me tarde d’être au premier octobre prochain pour faire moi aussi ma rentrée scolaire, n’importe où d’ailleurs, pourvu que je sois avec toi et avec mes gosses que j’aime. Je ne suis quand même pas abattu, et tu sais bien que mon moral reste bon : ne te l’ai-je pas promis, petite femme chérie ?
J’ai reçu un mot aussi de Collet, de l’hôpital de Lyon, où il est en traitement. Il a été blessé d’un éclat d’obus, mais compte rejoindre son régiment bientôt, ce n’est donc pas trop grave. C’est à son régiment que je dois aller le rejoindre à la fin du mois, et cela me fera plaisir de le retrouver, car je l’aime beaucoup et c’est vraiment un très chic petit camarade.
En attendant, je suis dans cette triste chambre d’hôtel, alors qu’il pleut dehors, et je passe mon temps à lire, dérangé de temps à autre par Charlot ou Lamy, qui viennent me voir ou me parler du boulot, dont je m’occupe quand même. Ce qui m’ennuie, c’est que Clifford doit revenir me voir demain et que, si je dois encore rester au lit, je n’aurai pas un très agréable dimanche à lui proposer.
Nous parlerons de toi et des petites sois en sûre. Hier Henri et Guy sont venus passer une partie de l’après-midi avec moi. Ils sont heureux quoi qu’on leur en fasse baver car ils connaissent déjà une grande partie de l’armement américain et ont pris plusieurs fois la garde dans leur nouveau costume. Je leur ai donné quelques paquets de cigarettes à chacun, et dimanche je les envoie pour quarante-huit heures en mission sur le front, à leur grande joie d’ailleurs, tu n’en doutes pas. J’attends maintenant la visite du docteur et je continuerai ma lettre après son passage. Au revoir, petit poulet, fais une grosse caresse à Jean-François et à ses grandes sœurs.
Je t’embrasse mille fois bien bien affectueusement. À tout à l’heure.
Georges
Même jour, 18 h.
Rebonjour, ma petite femme. Bien sûr, mon toubib n’est pas venu, peut-être demain matin. C’est idiot de ne pas souffrir, de ne pas se sentir malade, mais au contraire bien portant, et être obligé de garder bêtement le lit, où je m’ennuie terriblement.
Enfin, mektoub, ce que je désire au fond, c’est que cela ne traîne pas éternellement, car tu sais ce que c’est que ces bobos au genou qui n’en finissent pas. Demain, le général de Gaulle vient faire un tour ici, tant pis, je ne le verrai pas, mais le soir je prendrai mon courage à deux mains pour aller souper à ma popote, où nous attendons, comme il nous l’a promis, le copain Tim.
Ce soir, je vais moi aussi, comme toi, m’amuser à lire et relire tes lettres que j’ai toutes gardées jusqu’à maintenant, et dont le tas commence à devenir si grand qu’il faudra que je me décide à en brûler pas mal (ne m’en veux pas !) avant de monter là-haut.
J’ai envoyé ces jours-ci la photo de notre petit diable à ta maman, celle que tu avais donnée à Clifford pour envoyer à Privas. J’espère qu’elle la recevra bientôt. Maintenant d’ailleurs, vous pouvez correspondre comme avant, et même par avion.
Sais-tu que je préfèrerais de beaucoup vous savoir à Privas plutôt qu’au Maroc ? Partout ici la vie paraît plus facile qu’en Afrique du Nord, où je sais qu’on ne trouve rien, et au moins on serait tellement plus près. Ce n’est hélas pas encore possible, mais sois sans crainte, petite Yvonne, dès mon retour, nous quitterons ce patelin de Safi que tu n’aimes pas — et je te comprends — pour vivre ensemble où tu voudras, heureuse, j’en suis sûr d’avance. Si même je trouvais, et je parle sérieusement, une grosse affaire à diriger, garage surtout, au Maroc ou sur la côte d’Azur, ou aux environs de Paris, je le prendrai, car je deviens ambitieux de plus en plus et j’ai envie de gagner beaucoup d’argent après la guerre. Mais aurai-je cette occasion, et à l’avance, qu’en penses-tu ?
Continue à m’écrire bien souvent et soigne toujours bien mon petit bonhomme, qu’il me tarde tant de connaître !
Bien entendu, je compte toujours sur le très bon travail en classe de Paulette, Lulu et Jacquie. Dès que je pourrai aller à Paris, j’ai décidé de reprendre les colis laissés chez la sœur de Mme de Johannis et de vous envoyer le tout en un ou deux paquets bien fermés à la grâce de Dieu car vous risqueriez d’attendre trop longtemps, n’est-ce pas, petite Jacquie ?
Au revoir, mon petit poulet, je vais écouter un peu la BBC et lire un peu. Embrasse bien affectueusement mes grandes grandes filles et J.-F. pour leur papa, qui voudrait tant vous revoir bientôt. Reçois-tu maintenant plus régulièrement mes lettres ? Moi, je reçois les tiennes assez vite (huit à quinze jours), et je voudrais bien qu’il en soit de même pour celles que je t’envoie.Je t’embrasse mille fois comme je t’aime.
Ge



