Résumé
Seul à l’hôtel avant un départ vers le sud-est, il évoque la fin du séjour parisien, les difficultés matérielles, les photos envoyées et les nouvelles attendues. Il mêle préoccupations familiales, souvenirs, projets d’après-guerre et tendresse.
Mon cher petit chéri,
Je suis bien seul ce soir dans mon hôtel et je viens de dîner seul dans ma chambre : biscuits, fromage américain, pomme et citronnade. En effet, depuis ce matin, il ne reste presque plus personne ici et moi qui pars le dernier, je démarre demain matin à 8 heures vers l’est, ou plutôt le sud-est à 180 km d’ici, en attendant le prochain bond. Je t’écrirai d’ailleurs bientôt pour te dire un peu ce que je fais dans mon nouveau pays.
Je suis bien ennuyé de n’avoir pu aller dire au revoir à la sœur de madame de Johannis, mais j’espère qu’ils comprendront que lorsqu’on est militaire on ne fait pas toujours ce que l’on veut, même étant capitaine. Ils ont été en tout cas bien gentils pour moi lorsque j’y suis allé et tu diras à Mme de Johannis de les remercier pour moi dans ses lettres, en attendant que je leur écrive moi-même un petit peu. Lorsqu’on pourra envoyer des paquets au Maroc, je leur demanderai de te faire parvenir celui que j’ai laissé en dépôt chez eux et qui, je l’espère, vous fera grand plaisir à tous.
Aujourd’hui je t’envoie, dans deux enveloppes (car il y en a trop), quelques photos prises par ici. Elles ne sont pas formidables, mais ce sera toujours quelques souvenirs. Au total 11 photos au cas où il en manquerait. J’ai encore quelques rouleaux de pellicules et je tâcherai d’en tirer quand l’occasion s’en présentera.
Comme d’habitude, je t’écris ce soir à la lumière de ma lampe électrique, car le courant est rare et, comme par hasard, on ne l’a pas lorsqu’on en a besoin. À Paris, la vie reprend quand même son allure habituelle, et même le métro s’est remis à fonctionner. Certains coins de banlieue, en particulier les gares et les usines, ont été sérieusement touchés, et il va en falloir du boulot pour remettre tout cela en état de fonctionner. Vivement que tout cela soit fini, tiens !
Hier soir, pour terminer convenablement notre séjour ici, nous sommes allés faire, les six officiers de ma compagnie automobile, un sympathique petit dîner au restaurant de la Croix de Noailles, entre St-Germain et Achères, en plein air sous une tonnelle où il ne faisait d’ailleurs guère chaud. On a bien mangé : jambon, beurre, etc. poulet, frites et tarte aux fruits, avec du vin d’Alsace, mais cela nous est revenu à près de 200 francs chacun. Il est vrai qu’on ne quitte pas Paris tous les jours et quand y reviendrons-nous ? À ce train-là, on n’irait d’ailleurs pas loin et depuis qu’on est en France, on trouve tous que les fins de mois sont bien longues à venir…
Je n’ai pas eu de nouvelles de toi ces jours derniers, mais j’espère bien en avoir une bonne provision quand j’arriverai à T… demain après-midi. Reçois-tu maintenant régulièrement les miennes ? Je t’ai envoyé hier un télégramme qui, sans doute, te parviendra bientôt.
Les vacances sont maintenant finies et vous avez dû reprendre tous les cinq votre petite vie tranquille à la maison. Je suis sûr que Paulette et Lulu, tout en aidant bien leur maman, feront toujours très bien leurs devoirs et étudieront parfaitement leurs leçons. Jacquou n’a pas besoin que je le lui dise car je sais que c’est une bonne élève, et bientôt elle pourra aider Jean François à apprendre à lire. Ce sera marrant, mais j’espère bien quand même être revenu avant, qu’en penses-tu ?
Tu devrais envoyer un tout petit mot à Jeanne, 7 rue des Places, à Châlon/Saône, car je suis sûr que tu leur feras ainsi bien plaisir. Je pense tout à coup que je crois avoir ma sœur à Paris et que je ne l’ai jamais vue, n’y ayant jamais pensé et n’ayant d’ailleurs pas son adresse.
Est-ce que tu ne commences pas à avoir trop froid dans ton grand lit toute seule, sans ton mauvais calorifère ? Pense à vite commander beaucoup de bois pour ne pas être ennuyée cet hiver car rappelle-toi les difficultés que tu avais l’an dernier. Le sieur Pillot t’a-t-il donné un peu de bois avant de partir ? Cela m’étonnerait et tu fais bien de rester chez toi.
D’ailleurs, on ne restera pas à Safi, tu le sais bien et on tâchera de trouver ensemble un coin ou une ville qui nous plaise, et qui te plaise surtout à toi. J’espère bien que la DIP ne me jouera pas un sale tour. As-tu eu la visite d’Yves et de ses parents ? Est-ce que ses fiançailles avec la petite Baudouin dont tu me parles souvent, sont sérieuses ? Malgré l’ennui de sa main esquintée, il a tout de même eu de la chance de s’en tirer à si bon compte. Je pense en effet au brave sous-officier qui a eu les deux pieds coupés en Normandie, par une bombe, juste à côté de moi. Question de chance… Il vaut mieux ne pas penser à tout cela.
Autour de moi, mes bagages sont faits ce soir : ma tente que j’espère ne pas utiliser souvent, mon bedding roll (matériel de couchage) et mes deux sacs marins qui voisinent avec mon casque, ma carabine, mon pistolet et mes musettes. C’est assez amusant et j’en avais perdu l’habitude depuis que je suis ici.
Et pendant ce temps, car il est au moins dix heures, mon petit homme de J-F doit dormir avec ses poings fermés, et peut-être en dormant a-t-il les lèvres qui s’entrouvrent pour sourire en pensant à sa maman, à son bain et au tété, qui sont certainement les plus grandes joies de sa vie. Tu dois avoir du travail avec ce petit monstre !
Bonsoir, mon petit chéri, fais de grosses bises à tout ton petit monde pour leur papa et passe aussi une bonne nuit. Attention de ne pas trop te fatiguer avec tout ton travail et prends bien patience car je suis sûr de revenir bientôt. Je t’embrasse bien tendrement mille fois.
Ge…
Je ne numérote pas l’enveloppe dans laquelle il y a d’autres photos. Je suis obligé de couper un peu la grande qui ne rentre pas dans l’enveloppe. (Non je me trompe elle va bien mais je suis plus moche que sur l’autre)

