Troyes – Dimanche 24 septembre 1944

Période :

Résumé

Installé provisoirement à l’est dans des conditions difficiles, il décrit le mauvais temps, son travail et l’attente du front. Réconforté par le courrier reçu, il évoque sa famille, un possible passage en Ardèche et l’émotion liée aux fusillés.

Photos liées aux lettres

[en marge : Je t’envoie une note de la DIP… Envoie-leur la somme demandée, car l’expédition de mandats n’est toujours pas possible : tu le verses au percepteur et tu gardes le reçu.]

Mon cher petit chéri,
Tu vois que je ne t’oublie pas, puisqu’il n’y a que deux jours que je suis ici et je m’efforce de t’écrire un peu pour te donner de mes nouvelles. Il est vrai qu’il pleut aujourd’hui et j’ai un peu plus de temps. Rarement je n’ai vu un temps pareil : pluie, boue, froid, je suis gelé malgré mon gros blouson et ma canadienne. On voit bien que monsieur est habitué à l’Afrique et non au climat de l’est. Y a-t-il le même temps à Safi ? J’en doute un peu et je le préfère pour vous tous, et surtout pour mon fils.

Encore une fois, nous ne sommes pas mal installés à l’école normale, au séminaire et dans des écoles primaires, et je suis logé à l’hôtel, mais cela ne vaut pas notre dernier cantonnement. Seulement, et ce qui nous console, c’est que nous ne sommes que pour très peu de jours ici et que, sans doute, à la fin du mois on ira encore plus à l’est.

Bien entendu, j’ai réquisitionné le plus grand garage du patelin pour nos voitures et camions, et je suis loin d’être en chômage. La ville où nous sommes est moche, petites rues, gens froids comme le temps, tout cela ne vaut ni Paris ni la Normandie. Mon commandant est muté à la division et m’a promis de me faire venir dans quelques jours. J’en suis heureux, car j’en ai marre d’être embusqué quoique mon travail soit des plus utiles. En attendant, je bûche dur et ai conscience de mon utilité, ce qui est déjà quelque chose et me console un peu, d’autant plus que les pertes ont, paraît-il, été nombreuses sur le front.

Hier, j’ai reçu beaucoup de courrier de Safi : trois lettres à la traîne des 20, 22 et 24 juin, une vieille de Paulette, une de Lulu du 30 août, et deux de toi de fin août, dont celle où était jointe la photo de mon petit gros bonhomme. Il est marrant, dis donc, ce petit Jean François dans sa voiture, avec ses yeux étonnés, son poing fermé et sa grosse bouille. Comme je comprends que tu aies envie souvent de l’embrasser et de le gâter ! Il me tarde moi aussi de le faire et j’espère que cela arrivera bientôt. J’ai reçu aussi un télégramme de toi du mois de juin, ce qui prouve que cela ne va pas plus vite que les lettres mais enfin, tout arrive, et je pense que pour toi cela doit être la même chose. As-tu reçu mes photos que je t’ai envoyées il y a quelques jours ?

Si tout va bien, je compte aller dans l’Ardèche jeudi ou vendredi de cette semaine. On m’a promis quatre jours pour cela, et il me restera bien deux jours à passer entre Privas et Vals. Je te dirai si j’y vais dans ma prochaine lettre. Je suis un peu énervé à cette idée, mais j’aime autant en profiter avant que d’être au front, ce qui ne saurait tarder, car on s’en rapproche de plus en plus.

Embrasse bien mes trois grandes filles et F.-François pour leur papa et pour toi, petite chérie, une grosse caresse de ton petit mari qui t’aime.

Eugène

Il est deux heures et demie et à trois heures j’irai à une cérémonie religieuse pour les fusillés par les boches dans ce patelin, et il y en a… Encore une caresse à tous.

Notes

Il débute ici sa correspondance écrite au dos de feuilles improbables, saisies aux anciens occupants.