Antony – Lundi 17 septembre 1944

Période :

Mon cher petit chéri,
J’ai reçu ce matin ta gentille lettre du 27 août, anniversaire de notre mariage, une lettre de Paulette du 23, et ton télégramme du 3 septembre où tu me demandes de mes nouvelles, n’ayant rien reçu depuis ma lettre du 27 ou 28 juillet.

Je comprends bien ton inquiétude, mon petit chéri, mais je n’y peux rien et je te demande de t’armer de patience lorsque les courriers ont du retard. J’en connais les raisons, d’ailleurs fort valables, car la division fait un gros travail quelque part en France, et il vaut peut-être mieux prendre des mesures générales pour tous, même pour ceux qui, comme moi en ce moment, ne risquent rien. Car c’est un fait, petite Yvonne, ton Georges, parti pourtant avec d’autres intentions, n’a pas pris part du tout à des exploits extraordinaires, si ce n’est quelques petites patrouilles du début et si ce n’était la possibilité pour moi d’être appelé en renfort si le manque de capitaines se fait sentir, je risque fort de finir ma guerre à la tête de mes automobiles et camions.

J’en suis désespéré, je n’ai pas besoin de te le dire mais je n’y peux absolument rien et deux choses me consolent d’ailleurs : c’est que le travail que je fais, loin d’être inutile, est du plus grand intérêt pour la division, puisqu’il me permet, en plus de certains transports indispensables, de fournir et de préparer des chauffeurs et des dépanneurs pour remplacer ceux qui malheureusement sont mis hors de combat. La deuxième est que le sachant, tu te feras moins de souci à mon sujet, et j’en serai plus content. Tu auras bien le temps de t’en faire lorsque je serai moi aussi au front, mais la guerre sera finie avant sans doute et c’est au fond bien là l’essentiel, n’es-tu pas de mon avis ?

Il y a eu en effet de beaux défilés américains, anglais et français (2e DB) à Paris, mais je ne les ai connus qu’après et n’ai même pas eu l’occasion d’y assister. Il faut bien savoir d’ailleurs qu’une armée comprend toujours deux sortes de gens : ceux qui se battent vraiment et ceux qui servent et aident ceux qui se battent. Les derniers sont aussi nombreux que les premiers et aussi nécessaires, quoique moins glorieux. J’ai la déveine d’en faire partie pour le moment, et crois bien que ce n’est pas de ma faute. J’en appartiens pas moins à cette fameuse division et j’en suis fier, comme tu as raison d’en être fière toi-même. Rappelle-toi toutes les difficultés que j’ai eues pour y entrer, c’est encore plus difficile d’aller dans les unités qui se battent, et malgré beaucoup de démarches je n’ai pas pu y arriver. J’ai fini par me résigner et en prendre mon parti : j’attends qu’on m’appelle, et en attendant j’écrase un gros travail chaque jour, sûr que je fais de cette façon mon devoir et que je sers dignement cette division à laquelle je tiens beaucoup.

Je suis rentré ce soir de Normandie : Avranches, Ducey, St-James où j’ai couru à droite et à gauche pour arriver à faire ce que j’avais en train : recherche de camions réparés ou abandonnés. Voyage éreintant à cause des routes souvent abîmées, des innombrables convois de toutes sortes qui arrivent sans cesse et des détours que nous fait faire la MP pour éviter les embouteillages. J’ai partout été bien reçu, et si je n’ai pas mangé de camembert, j’ai goûté à la bonne cuisine au beurre dans les petits restaurants de village que je préfère à tous autres : champignons, omelettes et bons biftecks ont été nos principaux plats avec comme il se doit le cidre qu’il y a là-bas en abondance, avec de grosses poires, pêches ou pommes qui montrent bien que ces régions sont riches et où l’on ne souffre pas de la faim. Peu à peu la vie reprend normale là-bas, et j’ai trouvé beaucoup de changements depuis notre séjour, et cela se comprend au fur et à mesure que le front se déplace.

Notre départ vers l’est se fait peu à peu chaque jour, mais moi partant le dernier, je ne quitterai cette ville que vendredi matin et non pas mercredi comme je le pensais. Et voilà toutes mes nouvelles pour aujourd’hui. Mes photos ne seront prêtes que demain, et je te les enverrai aussitôt, même si je n’ai pas le temps de t’écrire.

Merci à ma grande Paulette pour sa gentille lettre et son beau dessin. Vous avez bien fait d’écrire à Vals, Privas et La Voulte, et je pense que ta maman va être contente de ta longue lettre. Lui as-tu dit que j’espérais bien aller la voir dès que cela sera possible ? Pour nous, impossible d’écrire encore tant que la liaison avec le sud n’est pas faite. Je leur donnerai directement de mes nouvelles lorsque cela sera possible.

Alors ce petit monsieur ne veut rien savoir avec le lait de sa maman ! Je suis bien sûr en effet que c’est un être adorable, mais comment fais-tu pour avoir deux gâtés à la fois : Jacquie et le petit bonhomme ? Il ne doit pas rester beaucoup de place pour le méchant Georges (ne fronce pas ton sourcil en lisant cela !). Embrasse bien tout ce petit monde pour moi et dis bien à Lulu et à Paulette que je compte absolument sur elles pour qu’elles soient maintenant de très bonnes élèves et que plus les matières sont difficiles et plus il faut s’y appliquer si elles veulent réussir aux examens et apprendre sérieusement.

Bonsoir, petit poulet chéri. Je t’embrasse mille fois bien tendrement et te souhaite une bonne nuit. Je t’enverrai quand même demain un télégramme, en espérant qu’il arrivera plus vite que ma lettre et te tranquillisera un peu. Encore une bise avant d’aller au lit.