Paris – 15 septembre 1944

Période :

Résumé

Le 15 septembre, lettre de transition, il est fatigué, donne quelques impressions. Il doit partir en mission le lendemain pour la Normandie, retour le lundi, et annonce un prochain départ pour Troyes.

Photos liées aux lettres

Mon cher petit chéri,
Je suis très heureux de t’envoyer ce soir une photo de moi. Deux épreuves ont été tirées et je n’ai eu que celle-ci aujourd’hui ; l’autre sera prête lundi et je te l’enverrai. Tu remarqueras que je me suis bien appliqué à ne pas trop froncer mon front pour te faire plaisir, mais rien à faire pour sourire. Il est vrai que la photo a été prise à neuf heures du soir, pendant la seule demi heure où il y a de l’électricité à S.G. en L., et que je suis un peu fatigué par une journée de dur boulot, comme cela m’arrive très souvent depuis quelque temps. J’espère que, telle quelle, elle te fera quand même plaisir.

Bientôt je t’enverrai les photos d’amateur et il y en aura plusieurs qui seront prêtes demain. Mais je ne te les enverrai que lundi soir, car je pars seul en mission demain en Normandie, à 300 km d’ici, où nous étions avant, et je ne rentrerai que lundi dans la journée. Après notre déménagement vers T. aura lieu vendredi matin. Tu vois que je ne chôme pas, mais ce qui fait tout de même plaisir, c’est que la guerre touche à sa fin et que je compte toujours bien faire le réveillon de Noël avec toi, les petites que je languis de revoir, et mon petit Jean-Pierre qu’il me tarde tant de connaitre.

Avant-hier comme je te l’ai écrit, je suis allé déjeuner chez les Devry la sœur de Mme de Johannis. Malgré toute ma bonne volonté, je n’ai pas pu y retourner depuis, car si je ne me bats pas pour l’instant on a un travail des plus utiles et personne ne chôme guère ici, surtout moi qui ai une grosse responsabilité. Je manipule maintenant l’essence par des dizaines de milliers de litres à la fois, et tout à l’avenant. Je fais démonter et remonter entièrement des camions qui prennent aussitôt la route avec des renforts et je n’ai pas du tout l’impression de perdre mon temps comme c’est trop souvent le cas dans la vie militaire. Cela vaut d’ailleurs mieux, car le temps passe ainsi plus vite pour moi.

Je suis ce soir dans ma chambre pour t’écrire, avec ta photo dans son cadre devant moi et celle de mes filles à côté. Il ne me manque plus que celle de mon petit loupiot. As-tu réussi à le faire photographier ? Il y a déjà longtemps que je n’ai pas eu de tes nouvelles, mais j’ai confiance en toi et je sais que tu m’écris souvent, et que bientôt j’aurai un beau paquet de lettres pour lire et relire le soir avant de m’endormir. Ces retards sont bien explicables, car nous nous trouvons à près de 300 km du quartier général où se trouve le poste aux armées de notre division.

Quand vous recevrez cette lettre, où serai-je ? Peut-être bien en Allemagne, car les événements vont toujours vite, et je compte toujours sur une fin prochaine de la guerre. Les petites ont sans doute repris la classe, et je suis sûr qu’elles feront cette fois tout leur possible pour être de très bonnes élèves à tous points de vue, n’est-ce pas Paulette et Lulu ? Et mon Jacquou au cours élémentaire, que de beaux livres elle va voir et comme elle va devenir savante ! Heureusement que le petit monsieur sera là pour tenir compagnie à sa maman.

Comment va-t-il, ce petit garçon ? Dis-moi de temps en temps combien il pèse. J’en suis à 4 kg 650 pour lui et je serai heureux de savoir les progrès qu’il fait. C’est Paulette qui doit être fière d’être aussi grande que sa maman. Qu’est-ce que je vais me ruiner pour vous habiller toutes à mon retour !

Et toi, mon petit chéri, comment vas-tu ? Je trouve que tu ne me parles pas assez de toi-même dans tes lettres. Te sens-tu bien portante depuis que J.F. là, ou as-tu toujours de temps à autre des battements de cœur et es-tu aussi énervée parfois ? Dis-le moi et surtout aie toujours un bon moral pour que tout aille bien. De mon côté, tu peux être tranquille à mon sujet. Je t’aime trop pour t’oublier, même un tout petit peu, et pour ne pas regretter terriblement et souvent les distances qui nous séparent. Sois bien patiente, mon petit chéri, occupe-toi toujours bien de ta petite famille et de ta maison comme tu le fais, et tu verras que je te reviendrai bientôt, dix fois plus chic avec toi que je ne l’ai jamais été, je te le promets.

Je pense bien bien souvent à vous tous, et surtout à toi, et tu peux continuer à m’accorder toute ta confiance. Vivement que tout soit fini pas petite chérie ?

Je vais m’arrêter, car demain je pars à 7 heures et j’ai des affaires à préparer, et je ne veux pas me coucher trop tard. Lundi soir ou mardi, si je rentre trop tard, je t’écrirai encore et te raconterai mon voyage, que j’entreprends avec mon Amilcar décorée de la France avec la croix de Lorraine, l’insigne de notre division. Charlot bien entendu m’accompagne mais je préfèrerai avoir à côté de moi certaine personne qui n’est pas aimée par son mari…

Il est dix heures et tu dois donner le dernier biberon au monsieur. Fais-lui deux grosses caresses pour son papa et montre-lui souvent ma photo, pour qu’il ne se mette pas à pleurer comme devant un étranger lorsque je ferai sa connaissance. Je suis méchant car je sais bien  de dire cela à sa maman. Dis à Jacquou de m’écrire encore de temps en temps, car j’aime beaucoup ses petites lettres, et fais-lui, comme à Jean-François, deux grosses bises. Je compte encore sur Paulette et Lulu pour qu’elles soient vraiment de très bonnes élèves et je vous embrasse tous mille fois bien bien affectueusement.

Bonsoir, petite chérie, une grosse bise pour toi.

Notes

Les deux photos de studios dont il parle dans sa lettre, avec l'insigne de sa division, et un zoom sur la voiture dont il parle, une Amilcar de sport, toujours avec la Croix de Lorraine.