Témara – 6 mars

Période :

Résumé

Sous sa tente près de Témara, Georges décrit son installation, son travail et la vie quotidienne du camp. Il annonce sa nomination officielle au grade de capitaine et ses nouvelles responsabilités, tout en évoquant le manque de sa famille et en donnant des nouvelles aux enfants.

Mon cher petit poulet. Je suis ce soir bien tranquillement installé sous ma tente. Le vent ne souffle plus et une petite pluie fine tombe dehors mais sans trop me gêner. Car j’ai fait confectionner un épais plancher et cela est tout de même plus utile que de la terre mouillée et surtout moins froid. J’ai mis une petite table et un tabouret sous l’ampoule électrique qui fonctionne chaque soir jusqu’à 10 h et sous la main mon joli sous-main vert, étrennes de ma petite femme. Tu vois que je ne suis pas trop mal installé mais malheureusement depuis deux jours un lieutenant couche dans ma tente aussi : j’aurais bien préféré être seul mais cela n’est pas possible. Quand le soleil sera revenu tout à fait, tout ira bien. Aujourd’hui j’ai fait faire ma lessive par mon ordonnance et, si ce n’est pas repassé, je dois reconnaître que ce n’est pas trop mal lavé. Ce matin j’ai reçu ta lettre mise à la poste vendredi matin. Je l’aurais eue hier si cela n’avait pas été dimanche. Tu vois donc que dans le sens Safi-Temara cela va assez vite. Pour le sens inverse, je vais faire demain un essai. Cette lettre sera mise à la poste de Temara en même temps qu’un mot rapide (non numéroté) que j’enverrai par la voie militaire Tu me diras quelle est celle qui aura eu le prix de vitesse. Ensuite j’utiliserai la voie la plus rapide sauf si cela m’est parfois impossible et il ne faudra pas m’en vouloir. 

Ne te fatigue pas trop en faisant la queue au marché et envoie comme tu le dis ta fatma assez tôt pour que tu ne sois pas non servie par défaut de viande. Je suis content que tu puisses avoir 1L de lait tous les jours par l’arabe de Mme de Johannis. Moi je compte t’apporter un peu de riz pour te dépanner (déformation professionnelle, ce mot dépanner ! !) et aussi un peu de savon (1 kg ou 1 kg½ ). Je viendrai peut-être samedi prochain ou le suivant mais il ne m’est guère possible de le savoir avant le jeudi ou le vendredi. J’espère que Paulette ne souffre plus du ventre. Fais la voir au docteur au besoin et toi aussi mon petit chéri je souhaite que ton petit Jean (sans -) François ou Jean (avec -) François comme tu voudras ne te fait pas trop de misères. Je pense à Maurice la bringue qu’il a dû faire d’avoir une fille. Félicite ma Lulu d’avoir été la 1ère au catéchisme. Et les mentions ? Je compte avec plaisir sur une lettre d’elles chaque semaine et chacune à leur tour cela vaudra mieux. Puisque Jackie mange bien et qu’elle aime bien son « papa chéri » dis-lui que je lui apporterai un joli plumier quand j’irai à Safi. Je l’ai acheté après-midi à Rabat en allant voir mon peloton qui est installé là bas. On m’a enlevé ma Jeep pour la donner à une autre unité et maintenant je me sers de celle de mon capitaine, ce qui est moins intéressant. 

Au fait, je suis capitaine aussi, j’ai eu ce jour ma nomination officielle et je me suis fait mettre mon troisième galon un peu partout, même sur mon képi. Cela va me rapporter 750 francs de plus par mois et je vais en profiter pour porter ma délégation de solde de 2400 à 3000 francs Quant aux charges de famille elles continuent à être payées par l’Instruction publique, hélas ! Aujourd’hui ma promotion m’a également valu une invitation à déjeuner à la popote du chef d’État-Major et j’en étais très fier. Il doit me présenter au général Leclerc demain sans doute. Il y a eu très peu de nominations paraît-il mais j’ai cependant appris que Botheron avait été nommé Commandant ce qui m’a mis un peu en rogne. Maintenant, nous sommes deux capitaines dans l’escadron et cela a augmenté un peu mon autorité et ma liberté de manœuvre ce dont je ne me plains pas. Mais je crains qu’il y en ait un de trop et qu’un jour on me change. Enfin mektoub ! 

Quand je te dis que j’ai parfois le cafard, c’est sans doute de penser qu’un jour viendra obligatoirement, et peut-être bientôt, que je serai encore plus séparé de toi. En somme, je suis parfois pris entre ce double sentiment de vouloir te faire honneur, sinon plaisir, de te montrer que moi aussi je suis un homme, et celui de penser que j’aurais pu rester si tranquille près de vous tous. Mais j’en déduis toujours, et malgré ce que je vois autour de moi (à Marrakech surtout ou à Safi mais pas ici) qu’il vaut mieux céder au premier. Ce qui n’empêche pas de me demander aussi avec un peu d’angoisse ce que va durer cette séparation ! Enfin mon chéri, que vous soyez toutes en bonne santé et que tu m’aimes toujours bien beaucoup et cela sera toujours pour moi mon unique consolation et me fera attendre plus patiemment le retour à une vie plus normale pour tous. 

Je pense que depuis jeudi tu as eu des lettres de moi et que tu ne penses plus à me reprocher de ne pas t’écrire souvent. Je t’écris en moyenne tous les deux ou trois jours, plutôt trois que deux et quand je ne le fais pas, crois bien que c’est mon boulot qui m’en empêche. Le soir en général je n’ai que le désir de dormir dès 9 heures car on se lève tôt chaque jour et on bûche assez pour être las le soir. Mais pas de souci je t’aime toujours un peu plus et ça il faut que tu le mettes bien dans ta petite tête. Mon camp est installé à environ 200 m de la mer sur la route qui va de la plage à la route Casa-Rabat embranchement à Temara. Quand il fera soleil ce sera commode pour me baigner. 

Au revoir petite vonvon chérie je vais me coucher en relisant comme d’habitude tes lettres et m’endormir en pensant à toi. Une bise à chaque fille et pour toi mes plus affectueux baisers. Bonsoir poulet baisers, à tous 4½ du capitaine 

[en post scriptum : Pense à m’envoyer l’adresse de Clifford]