Résumé
Le 11 septembre, il est à Paris, a acheté des cadeaux pour sa femmes et ses gosses, parle de l’accueil des parisiens, des difficultés d’approvisionnement. Il a fait des photos, en particulier de sa jeep allemande. Il parle à nouveau de l’Ardèche.
Mon cher petit chéri,
Bientôt j’aurai des photos à vous envoyer, car j’ai acheté hier un appareil d’occasion 6×9 et des pellicules, et j’en ai déjà pris pas mal. J’en ferai développer un rouleau demain et vous enverrai aussitôt des épreuves. Je suis rentré de R. hier vers 18 h après un excellent voyage, sauf une simple crevaison.
Aujourd’hui, beaucoup de travail, car nous déménageons une fois de plus. Et cette fois-ci, c’est moi qui organise le déplacement avec nos camions. Nous partons à 180Km d’ici, vers l’est, ou plutôt vers le sud-est. Ce n’est pas moins deux mais deux plus un et nous partons à plusieurs reprises. Mon tour sera sans doute à la fin de la semaine.
Je regrette un peu ce départ, car nous allons retrouver la guitoune, et au fond on était si bien, près de la capitale où j’étais encore ce soir de 6 à 7. Mais je m’accorde demain après-midi pour faire mes achats (enfin) et aller voir la sœur de Mme de Johannis, où je laisserai d’ailleurs mes paquets en attendant qu’elle puisse vous les envoyer elle-même, car cela reste interdit pour l’instant.
Je te dirai ce que j’aurai trouvé dans ma prochaine lettre et vous donnerai en même temps des nouvelles la soeur de Mme de Johannis, qui sera certainement heureuse de voir un Rafiot. Je lui porterai un peu de nos conserves américaines et je pense lui faire plaisir, car dans cette région le ravitaillement est plutôt difficile. Tous les jours, des convois de camions apportent de Bretagne et de Normandie du ravitaillement pour la, mais il y a fort à faire et tant que les trains ne fonctionneront pas, ce sera difficile.
Ce soir, je ne t’écris pas longtemps et je continuerai ma lettre demain soir pour te raconter mon après-midi à P. D’ailleurs, le vaguemestre ne va au courrier qu’après-demain et cela ne m’avancerait pas. Ma lampe électrique n’éclaire pas beaucoup et j’ai plutôt mal aux yeux.
Passez tous les cinq une bien bonne nuit. Bonsoir, petite chérie. Une grosse caresse à tous et pour toi un bien affectueux baiser de ton petit mari qui t’aime. À demain.
Mardi soir
Je tiens ma promesse et je termine ma lettre. J’ai même tenu toutes mes promesses, puisque mes achats sont faits et que je suis allé chez les parents de de Johannis. Après-midi, j’ai réussi à me libérer et je suis allé à P. de 2h à 18h. Au retour, je n’ai presque pas mangé pour vite venir vous écrire avant qu’il ne fasse complètement nuit.
Mes achats d’abord : pour Jackie une poupée, moyenne mais mignonne et qui dit maman, avec une jolie robe d’été et un beau chapeau. Pour Jean-François, un ours qui fait du trapèze et se contorsionne tout seul. Pour Paulette et Lulu, un bracelet-charme avec beaucoup d’or dedans, large comme ça (cf. image) et bien beau et pour maman aussi, un bracelet avec encore plus beaucoup d’or, large, lourd et qui je crois lui plaira.
Je n’ai donc oublié personne, mais… je suis complètement ruiné. Je vais mettre tout cela dans un carton et le déposer chez la sœur de Mme de Johannis, pour l’envoyer qui sait quand ? Nous verrons cela plus tard pour l’instant j’ai tenu mes promesses et je suis bien content de moi car je suis sûr que tout vous fera bien plaisir et à tous.
À 16 h, devant l’Opéra, j’ai arrêté ma jeep pour écouter avec Charlot le discours radiodiffusé de De Gaulle, au milieu d’un monde fou. Ma jeep (une jeep allemande prise aux boches à Morlaix) a été envahie par des jeunes gens et des jeunes filles de tout âge, et j’en ai profité pour la faire photographier. Je vous en enverrai une photo quand elle sera prête. C’était marrant et il n’y avait pas moyen d’éviter les compliments de tous, qui voyaient bien que j’étais de l’armée Leclerc.
Puis on est allé à Asnières, où l’on n’a trouvé d’abord personne. Pour gagner du temps on est allé boire un pernod dans un petit café, et quand j’ai voulu payer, le patron m’a dit : « Les soldats de Leclerc, nos libérateurs, ne paient pas ici. » J’y retournerai…
Après j’ai vu seulement le beau-frère de Mme De Johannis, sa femme étant sortie pour la soirée. Il a sorti une bonne bouteille de vin, et m’a invité à déjeuner demain à midi. Ils vont très bien et doivent me remettre demain matin une lettre pour les De Johannis, que je t’enverrai aussitôt. Je leur ai apporté une pleine caisse de ravitaillement américain, une cartouche de cigarettes, etc… Inutile de te dire sa joie. Demain je recommencerai car je ne rendrai jamais assez les gentillesses que te font Mme de Johannis et son époux et je sais qu’ici le ravitaillement reste une chose très difficile pour les civils. Et voilà un après-midi de passé comme je te l’avais promis mais demain il faudra que je mette les bouchées doubles au boulot. Je ne donne pas davantage de nouvelles de Mme Mr de Johannis car je n’ai vu que que lui et puis ils doivent faire demain matin une longue lettre pour Monsieur le maire et madame.
A part cela, mon départ est toujours fixé à un de ces jours, sans doute samedi ou lundi. Je te l’écrirai et cela me rapprochera un peu plus de l’Ardèche. Il y a bien longtemps que je n’ai pas eu de vos nouvelles, mais je compte bien que le vaguemestre m’en apportera beaucoup demain et que je serai une fois de plus heureux de les lire.
Je vais m’arrêter pour préparer un peu mes paquets pour demain et me coucher tôt afin de me lever de bonne heure. Bonne nuit à tous. Une grosse caresse à Jean-François, Jackie, Lulu et Paulette, et pour la maman chérie les meilleurs du méchant mari qui ne l’aime plus,
Ge
Notes
Les photos prises place de l'Opéra montrent la foule dont parle Georges, et on peut le voir debout sur sa "Jeep" allemande, une Volkswagen Kübelwagen. Son chauffeur Charlot est debout devant la voiture.

