Marrakech – 27 janvier 1944

Période :

Résumé

Le 27 janvier, encore une remarque sur son frère, et sur Paulette, qui ne travaille sans doute pas assez bien pour lui, contrairement à Lulu et Jackie. C’est une remarque assez récurrente dans ses lettres. Où l’on apprend également qu’à l’époque il ne connaissait pas Ouarzazate ni le Tizi n’Tichka.

Ma petite chérie. 

Ce matin, j’ai reçu ta bien petite lettre que j’attendais avec impatience. Tu me dis que lorsque tu es seule, tu peux écrire plus facilement et je ne t’en veux pas trop de la brièveté de ta lettre mais si tu savais comme j’attends tes lettres avec impatience et comme je suis malheureux sans toi. Il n’y a que tes lettres qui me rattachent à mon poulet et à ma petite famille, qui sont tout pour moi. Aussi vois-tu pour me faire plaisir, à moi qui t’aime tant, écris-moi souvent et le plus longuement possible. Et surtout ne m’en veux pas de te dire cela ; si tu n’étais pas pour moi mon petit poulet je ne t’écrirais pas ainsi. Entendu et fais-moi une bise et un sourire pour me pardonner. 

Tu recevras cette lettre lundi matin, sans doute quand je serai sur le retour de ma randonnée. Et au sujet de cette sortie, il faut que je te dise que ce n’est pas moi qui ai eu le loisir de choisir la date car tu peux bien croire que j’aurais préféré aller à Safi après demain samedi. Mais cette virée est organisée par le capitaine chef du 3e Bureau de la Division et il n’y a pas eu possibilité de modifier la date. J’aurais aimé davantage que cette sortie se fasse en semaine afin de pouvoir disposer de mon dimanche et malheureusement cela m’a été impossible. Remarque que je suis heureux de faire cette tournée car cela me permettra d’aller dans des coins que je ne connais pas, en particulier Ouarzazate et le Tichka. Comprends-moi et ne m’en veux pas trop. 

Mais à la place samedi prochain je partirai à Safi avec le car pour revenir le lundi après-midi et tu peux croire que mon impatience est grande d’aller te voir surtout pour te montrer que ton Georges est toujours bien gentil avec sa vonvon. Si c’est possible même je demanderai une petite permission, ne comptant pas pour la permission de détente de façon à passer du jeudi au lundi à Safi. Je te dirai ça mardi au téléphone puisque demain je ne t’appellerai pas à cause des huiles qui pourraient être dans le bureau de Pillot. 

Tu as bien fait d’aller au cinéma hier soir et cela me fait sincèrement plaisir. Je te demande seulement d’y aller toujours avec des gens sympas comme les Dupré et de rester avec eux et dans ces conditions tu devrais leur demander d’y aller très souvent avec eux, tous les mercredis si tu veux car je t’aime trop pour que tu sois privée d’un plaisir que tu aimes bien. Ce soir moi aussi je vais au cinéma mais sans grande envie puisque tu n’es pas avec moi. Seulement c’est moi qui l’offre aux Gabanelle pour essayer de leur rendre un tout petit peu de leurs gentillesses pour moi. On va voir jouer La fille que j’ai aimée avec Arletty c’est d’ailleurs cela qui nous a décidés car on n’est pas très amateurs de ciné ensemble. 

Si je reste encore quelque temps ici, tu viendras me voir avec Jackie un de ces dimanches et on ira ensemble. Ce matin j’ai reçu un coup de téléphone de Rabat : on me demande de prendre patience en me disant que ma mutation ne tardera pas et je fais comme tu me le demandes : j’attends. Malheureusement je n’ai presque plus rien à faire, Lévesque faisant tout le boulot, et je m’ennuie davantage d’être séparé de toi. A partir du 1er février la subdivision est supprimée et je dépendrai directement de la Division, peut-être cela me permettra-t-il d’être encore plus libre. M. Dime a dû t’apporter mon petit paquet et ma lettre. Lui as-tu donné une petite lettre pour ton Georges malheureux sans sa femme ? Si oui je la retrouverai lundi soir au retour de notre sortie. 

Mardi à mercredi je serai de permanence à l’État Major, tu penseras à moi. Et puis je préparerai vite ma visite à Safi qui me tient plus à cœur que n’importe quoi. Ne te l’ai-je pas suffisamment prouvé pour que tu n’en doutes plus, petite chérie? Dans ta lettre, tu me dis que madame Videau doit rentrer chez elle ces jours-ci. J’aurais préféré que vous restiez ensemble mais vous seules comprenez mieux que nous ce que vous avez à faire et je sais bien que tout ce que tu fais est bien fait pour ton petit homme — 

Quelle a été la mention de Paulette cette semaine ? Je ne parle pas de Lulu qui a l’air de bien vouloir marcher et du Jackou qui j’en suis sûr est une bonne petite élève. Fais-leur à chacune une bien grosse bise de leur papa qui les aime bien et qui les veut bien sages. 

Yves ne me donne pas souvent, ni à toi, de ses nouvelles. Je sais cependant qu’ils quittent Mogador le 10 février et je ne crois pas qu’on leur fasse choisir les régiments où ils voudraient servir. Claudia est toujours au lit. Madame Gabanelle vient de leur trouver une fatma, mais sauront-ils la garder ? Au point de vue travail, il ne fait que des petits pâtés pour un charcutier et cela lui permet de gagner tout de même quelques sous. Heureusement qu’ils ne sont pas dans la misère comme il y a quelques années. 

Au revoir mon petit chéri, sois toujours bien raisonnable malgré tes misères et surtout n’oublie pas que ton mari, malgré ses défauts, t’aime beaucoup. Ne lui en veux pas trop pour les misères qu’il te fait. Je t’embrasse mille fois bien bien affectueusement et même un peu plus si tu me le permets, je t’aime et je pense à toi toujours.