Résumé
Georges annonce qu’il ne pourra pas venir à Safi à la fin de la semaine et lui demande de ne pas lui en vouloir. Il lui demande aussi de confier à Pandelé une petite valise contenant quelques effets personnels.
Petite chérie
Encore une occasion qui m’est offerte de faire porter un mot et j’en profite. Pandelé s’en va demain matin à Safi pour revenir dans la nuit de dimanche à lundi. J’avais presque envie de faire comme lui mais je me suis fait violence pour être raisonnable et je reste.
Je t’ai envoyé deux lettres par la poste que tu auras sans doute lundi et mardi. Mais moi je n’ai toujours rien de toi. C’est à n’y rien comprendre. Heureusement que le car arrive ce soir et que sans doute demain matin je trouverai une gentille lettre de mon petit poulet. C’est aujourd’hui moi qui ai le cafard. Je ne sais guère pourquoi mais je crois bien qu’il y a comme raisons le manque de nouvelles de ma petite femme, l’incertitude d’une mutation qui n’arrive pas et le désœuvrement dans lequel je me trouve depuis deux jours.
Au début de cette semaine j’avais pas mal de travail et cela pouvait aller mais depuis deux jours je n’ai rien à faire et je m’ennuie énormément. Mais je sais que mes soucis ne sont rien à côté de ceux de mon petit chéri et je vais essayer d’être raisonnable quoique cela soit dur lorsque je suis si seul. Nous devions partir demain pour trois jours dans l’Atlas mais à cause des Arabes qui bougent et qui nous embêtent, cette sortie est remise à samedi prochain. Je t’en parle d’ailleurs dans une de mes lettres.
Je n’irai donc pas te voir à la fin de cette semaine et il faudra attendre quelques jours de plus, ne m’en veux pas trop et toi, sois bien raisonnable pour faire plaisir à ton petit homme qui t’aime beaucoup. Tu serais une mignonne petite fille si tu pouvais remettre dimanche soir à Pandelé la petite valise bleue avec dedans un linge à toilette, une chemise militaire française et une paire de chaussettes. Cela me permettra d’attendre un peu avant d’aller à Safi. Merci d’avance petite Yvonne.
Comme tu me disais dimanche dernier, lave-moi aussi mes deux caleçons en toile car je prendrai l’habitude de les mettre au lieu de mes slips. Tu vois que je suis un mari obéissant ! Hier soir, j’ai mangé chez Lévesque des pigeons aux petits pois et aujourd’hui chez Mme Gabanelle du grondin à la mayonnaise. J’ai pris véritablement pension chez eux et je ne sais que faire pour leur rendre toutes leurs gentillesses : un de ces jours je leur paierai le cinéma si tu le veux bien.
Paulette travaille-t-elle mieux en classe? Je ne parle pas de Lulu qui est une petite fille bien raisonnable mais je serai tellement heureux que toutes les deux, malgré l’absence du papa, soient véritablement de bonnes élèves. Dis-moi quelle a été leur mention et veille bin qu’elles fassent correctement et à l’avance leurs devoirs à la maison. As-tu reçu du bois ? Si non, demande encore une fois à Pillot de couper quelques branches pour toi au moins s’il n’en a pas besoin. Il peut bien faire cela pour toi !
N’oublie pas que mardi je dois téléphoner et écris-moi bien souvent tu me feras plaisir. Moi je te ferai encore une lettre lundi matin pour te raconter mon dimanche. Il fait très lourd aujourd’hui et je crois bien qu’il va pleuvoir demain et que cela va empêcher mon petit chéri de prendre un peu le soleil avec ses filles. Donne-moi des nouvelles de madame Videau et de son Pierre. Le Jacquou a dû être heureuse de voir ce petit bébé ! Dis à mon petit coquin de Jackie de vite apprendre à lire et à écrire pour envoyer une lettre à son papa.
Un an aujourd’hui que je suis mobilisé ! Dans combien de temps pourra-t-on revivre normalement et si tranquillement ensemble ?
Au revoir ma petite Yvonne je t’embrasse bien bien affectueusement mais je préfèrerai t’avoir là au lieu de t’écrire.
Encore une bise. Ge
[dans la marge : Voilà la lettre retrouvée]

