Privas – 05 février 1929

Période :

Résumé

Voilà que cela se corse, une semaine après leur rencontre, le mardi 5 février 1929, les grands mots sont prononcés, et Mme Lacroix mère met son grain de sable dans la relation qui est en train de naître. Nous avons bien failli ne jamais exister !

Pourquoi m’avez-vous dit « je ne sais pas ! » quand je vous ai demandé de venir demain soir à 6 h au square ? Petite mignonne, qu’avez-vous ? Vous allez me le dire bien franchement, car j’ai trop de peine. À 2 h, j’étais au « Jardin » et je n’ai pas voulu sortir comme à l’ordinaire car j’avais peur de vous faire encore de la peine en vous disant que j’étais ennuyé ! Mais maintenant il faut bien que vous sachiez que je souffre et… sans savoir bien pourquoi. Voulez-vous savoir ce que je pense, voici : votre maman vous a grondée à plusieurs reprises à cause de nos rencontres et cela vous a déterminé à me quitter. Dites-moi si cela n’est pas vrai ! Je voudrais bien que vous me disiez le contraire, et pourtant je redoute trop qu’il en soit ainsi. Que va m’apprendre votre lettre que j’attends avec impatience ? Quoi qu’elle contienne, je vous demande Yvonne jolie de venir demain mercredi à 6 h au square, où je vous attendrai, car il est impossible de s’expliquer par lettre.

Peut-être vous a-t-on dit encore du mal de moi ? C’est possible, car je sais très bien que j’ai beaucoup de défauts, et je ne veux pas les cacher. Mais je vous aime, voyez-vous, et il me faut votre affection. Ce soir, à 6 h, je m’éclipserai un instant pour vous voir et vous remettre cette lettre, tant pis si je me fais « attraper ».Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai le pressentiment que nos relations ne tiennent qu’à un fil. Il n’y a pourtant que huit jours que nous nous connaissons, et cela me semble incroyable. Dites-moi vite que je me trompe et je serai bien bien heureux.
Il y a un instant je suis passé devant la trésorerie et je vous ai aperçue par la fenêtre entrouverte. Vous étiez un peu songeuse, m’a-t-il semblé. Peut-être pensiez-vous un peu à moi ?
Dites, mignonne, ne m’aimez-vous pas un tout petit peu ?
Oh, allez, je sais bien que vous n’êtes pas obligée de m’aimer par le seul fait que je vous aime, moi ?
Je ne veux pas être égoïste avec vous comme le sont la plupart des hommes envers les femmes, et si je sais que je dois vous faire souffrir, je préfère vous laisser libre. Mais dites-moi non, car ce serait trop cruel pour moi.
Comme je voudrais pouvoir exprimer par écrit tout ce que je pense. Mais je ne sais pas écrire, moi. Aussi je vous supplie de ne pas manquer de venir au square demain soir. C’est entendu, pas?
Restez ma petite de moi, mignonne adorable, et dites-moi vite que vous m’aimez un tout petit peu.
Moi je vous aime beaucoup beaucoup et je souffre de vous avoir vue ennuyée à midi.
Au revoir petite chérie, à demain soir.
Votre grand.