Mon cher petit poulet. Je me prépare à partir à Marrakech et il faut bien que je te laisse un petit mot avant mon départ. Je veux d’abord te dire que si j’ai le cœur bien gros de te quitter, et tu n’en doutes pas, je suis aussi heureux de cette affectation qui me sortant du poste d’embusqué où je me trouvais ici, me grandit un peu et me permet d’espérer pour juillet prochain le grand départ sur lequel je compte.
Souviens toi ma petite femme de ton enthousiasme après l’occupation de l’Afrique du Nord par les Américains! Je n’ai pas perdu ma foi depuis et je veux de plus en plus garder ta confiance en faisant mon devoir. Je pars comme beaucoup d’autres à Marrakech pour l’instant, plus loin je l’espère dans peu de temps. Et alors je te promets de venger ceux de ta famille que les Boches ont tués et de participer de toutes mes forces à la lutte pour la libération de la France. Puisse ma bonne volonté être celle de beaucoup d’autres Français, sinon de tous, et crois bien que je vais faire mon possible pour communiquer mon enthousiasme aux jeunes que je vais diriger.
Cette première séparation sera heureusement coupée par de nombreuses visites que nous nous ferons l’un et l’autre et nous permettra de supporter plus facilement la suivante, quoiqu’il soit bien dur de se séparer après tant de bonnes années de vie en commun. Faisons des vœux pour que cette séparation soit de courte durée et que la victoire nous retrouve l’un près de l’autre, plus unis que jamais.
En attendant, ma petite femme, je te laisse la maison à diriger toute seule. Je sais que tu sauras être une femme sérieuse et dévouée pour les petites. Laisse moi cependant te recommander de veiller à l’instruction et à l’éducation de nos petites surtout de Paulette et Lulu qui vont être dans un âge où la direction et la surveillance des parents doit redoubler d’intensité.
Pense aussi, petit poulet, souvent à moi comme je le ferai toujours et ne fais absolument rien qui pourrait me faire la moindre peine si je le savais. Notre mutuelle confiance et notre honnêteté vis à vis l’un de l’autre feront que la chance nous suivra partout et que moi, particulièrement, je passerai à travers tous les dangers pour te revenir comme je pars. Je n’insiste pas, petite Vonvon, mais je veux te dire que, où que je serai, tu seras pour moi mon porte bonheur en même temps que ma marraine de guerre. La photo de toi qui ne me quittera jamais me dira souvent que tu penses bien à ton petit mari et que tu es toujours une petite femme bien sage.
Et maintenant que commence pour nous une vie de séparation, pour combien de temps!, laisse moi te dire encore que je t’aime beaucoup. Et si c’est un miracle de voir un mari aimer sa femme plus qu’au moment du mariage, après 14 ans de vie commune, je suis heureux et fier de te dire que c’est mon cas.
N’en est-il pas de même un peu pour toi, petit poulet Et au fond n’est on pas plus heureux qu’il en soit ainsi. Après la guerre, où cette fois ci je partirai pour de bon, nous retrouverons ce bonheur encore plus grand et sans nuages, puisque l’un et l’autre nous aurons su, pendant notre séparation, vivre l’un et l’autre d’une vie exempte de taches.
Ma lettre d’au revoir est bien sérieuse, n’est ce pas mon chéri ? mais pourrait-il en être autrement puisque j’ai le cœur bien gros de te quitter ? Laisse moi la compenser par un petit plaisir. J’ai demandé à Videau (reparles en à sa femme si ce n’est pas fait) une carte permanente d’entrée au cinéma Marhaba. Vas y de temps à autre (mais pas trop souvent !!!) avec Yves ou les De Johannis mais fais moi le plaisir de borner là tes sorties en évitant par dessus tout les endroits où l’on danse: c’est la seule chose que j’ai en horreur tu le sais bien. Limite donc tes sorties au cinéma ou avec De Johannis et tu me feras le plus grand plaisir. Je suis un peu draconien je m’en rends compte, mais c’est plus fort que moi : il faut m’écouter et ne pas m’en vouloir.
Au revoir petit poulet. Je t’écrirai de Marrakech et je viendrai bientôt te voir. Ecris moi vite à ma nouvelle adresse ci dessous, sans timbre mais avec F.M.*
Je t’embrasse tendrement de tout mon cœur
ton Georges